‹ Les Drames du villageChapitre 22 sur 60 · I.a bonne vieille le salua en souriant · texte numérisé non relu

I.a bonne vieille le salua en souriant

— Hé! dit-elle,'vous revenez bien lard de la chasse, monsieur Henri.

En même temps elle s’assit auprès de lui.

Puis ses yeux s’arrêtèrent sur la terre humide du faux chemin dans laquelle les sabots de la ponette étaient profondément marqués.

— Tiens, fit-elle, qui donc a passé par ici? On ne cirasse pourtant (>as à courre dans la foret aujourd'hui.

— C'est uuc belle dame, répondit Henri de Deaiichène. toujours ému.

— lino belle dame?

LES nn.wEs ;>r

*— Oui.

— A cheval?

— Daniel m Henri,

!,a mère Miracle le roganlait et s’apercevait de son trouliie.

— Comment est donc le cheval ? domanda-î-ellc.

— Bai brun. C’est une jument.

EsK‘fi qnri celte dan»‘ n’a pas un chien avec clic?

— Uni, un grati<I lévrier jaune.

Alors» dit la mère Mir idc, je sais qui c’est.

— Ah ! fil Henri de plus en plus ému.

— C’est la baronne M >rcier, dit la sorcière.

Henri entendait prononcer ce nom pour la première fois.

— Une jolie femme, ma foi! continua la mère Miracle, cl veuve avec ra. et riche!

— Je ii'ai jamais entendu |>arler d’elle, dit naïvement b jeune lioinmc.

— Ça c’est possible, car elle est tout nouvelloiucrU dans le pays.

— Et où habitc-t-elle? demanda Henri avec un redoublement de curio'îilé.

De l’autre coté do la forùt, au château de Reuü.

— Mais, dit le jeune homme, lo Château do Keuil est inhabité.

“ CVst-à-dire, répliqua la mère Miracle, qu’il rélalt l’année dernière, mais en un an il se passe quelquefois bien des choses.

— Cesl vrai.

— Beuil était à un monsieur de Paris» qui n’y vena l pas, mats il le laissait tomber eu ruines, ha baronne Mercier i’a acheté.

— 11 n’y a ikis longtemps?

— Voici un mois qu’elle l’habito.

— Seule?

— Avec une vieille dame sa parente, et un polit sarçon de quatre ans, son fils.

M. Henri do Boüuchéne aunit voiihi savoir encore bien des choses; mais la mère Miracle changea de conversation.

— DilCft donc, monsieur Henri» dit-elle, pst-ce que les frères Xoii sont toujours bous jtoiir vous?

— Oh ! répondibil, je serais leur frère qu’ils ne m’aimeraient pas davantage.

La mère Miracle h-»cha la tète.

— Tant mieuv ! dit-elle en soupirant.

Henri ne soufda mol. Eeut-èlre songeait-ii h la belle amazone.

ha mère Miracle reprit après un silence :

— Défunt votre malheureux père est bien coupable, monsieur Henri» d’avoir ainsi mangé tout son bien.

he jeune homme tressaillit.

— Ce qui est fait est fait, dit-il tristement.

— Quand on pense, continua la sorcière, que tous CCS champs, tous ces buis, ocs fenues et ce château devraient être à vous.

— Et que je suis pauvre comme Job, n’est-ce pas? fît-il avec mélancolie.

mère Miracle poursuivit :

— Les frères Noél sont bons pour vous, mais ra durera-t-il toujours?

— Je ne sais pas.

— Ils peuvent.se marier, l’un ou raulrc... et alor.s...

A ces derniers mou lo jeune homme se redressa

avec une fierté subite :

— Mamaii Miracle, dit-il, je sais à peine lire et écrire, et j’ai été élevé comme un paysan; mais il y a des moments oi'i je sens d’4>ù je viens et ce que je suis; alors je m’indigne de manger un pain qui ne m’appar* lient pas, et je songe â gagner ma vie.

— Ail! fit la mère Miracle.

— Tenez, poursuivit Henri, il y a des moraenU où j’ai mon idée... où je songe à quitter le pays.

— Que ferez-vous?

— Je me ferai soldat.

— C’est bien, r;a! dit la mère Miracle.

— Un soldat, voyez-vous, continua le jeune homniQ, n’csl 5 charge à personne... Il sert son pays... Et l’éut i»uliiairc est le plus convenable qu'il y ait [ our un noblo ruiné.

— C’c.^l encore mon avis, dit simplomentia sorcière.

Puis, comme si elle eût voulu encourager le jeuïw liomme dans aa résolution par un brin de merveiilciLX, elle lui dit :

— D inncz-moi donc votre main, monsieur Henri, j^ vais vous dire la bonne aventure.

Henri tondit la main on riant.

ha inèro Miracle se prit ii on étudier altentivemenî les lignes.

Tout à coup son front sc dérida, se creusa ensuita «l’uno ride imperceptihlo, cl enfin, un sourire vint à bos lèvres i

— Jo vois bien des choses, dit-elle.

— Que voyez-vous donc, maman Miracle?

— Vulro ligne do chance est briséL', tourmentée au départ,

— Bon I

— Elle se continue ensuite un peu plus régulièrcmenl.

— Eh bien?

— Puis elle devient droite, unie, magnifique.

— Qu’est-co que cela veut diru, maumn Miracle?

— Cela veut dire, mon cher enfant, qu’au cotmueacement du votre existence, vous avez eu bien des malheurs.

— C’est vrai, murmura le jeune homme avec mclaiicolif'.

Et il se prit à songer à sa mère, qu il avait à peloe connue, et à la mort traghjue de son père.

— Ensuite, votre via, sans être heureuse, a etc plus calme poursuivit la mère Miracle.

— C’est encore vrai, cela. Kt si ce n’était la pens qufü je mange le pain d’autrui, je me trouverais heureux.

— Attendez donc, reprit la mère !\Iiracle qui s’empara de nouveau do la main du jeune liommc, qu’cst-ce tjue je vois donc là ?

El elle cxaminail alteuUvcmcnt deux brisures de

LA MÉUK MIUACLE

im

relie lit? ciiaiico <ini préO'*daienl I ciuiroit Oii die | redevenait d'nne rectitude parfaile.

— KIi bien, lit Henri (‘ti souriant, que voyez-vous?

— Une grande lcmi>ète dans votre cœur.

— Ail I

Et M. Henri tressaillit.

— Vous aurez un grand amour... contrarié...

— Et inalbeuroux? dit-il avec nndancolic.

— Voici une ligne (lui dit oui, une qui dît non. 11 faudra voir.

El la sorcière sc leva.

— Adieu, monsieur Henri, dit-elle; j’ai un bout de cbeinin è faire d'ici f'ainl-Dunal.

— Mais, maman Miracle, dit-il en sc relournanl, vous ne m’avez pas mt une chose.

— Laquelle?

— Si je me fais soldat, deviendrai-je un jour général?

— tVesl bien possible, répondit-elle, vous êtes d’assez bonne race pour ca... El puis, votn; ligne de cliance devient très-belle... Persistez tbins votre idée toujours, et dans louslcs cas le bon Dieu aide ceux qui lui demandent son aide. Bonsoir, monsieur Henri!

Et la sorcière s en alla.

Henri de BeauebOnc dcrneurii longtemps encore assis au pied de son arbre, p.îrdu en une rêverie profonde. Songeait-il aux prédictions de la sorcière?

Son esprit troublé suivait-il le chemin qu'avait dîi prendre la belle amazone?

Mysièrc t

Les deux bassets s’élaient coucliés à ses pieds cl sommeillaient.

Enfin Henri se leva, reprit sou fusil cl se remit en roule, toujours pensif, mais résolu à changer d’existence et h se faire soldat.

Après une demi-lieuro tle marche, il atteignit la lisière du bois et \itsc dresser devant lui les deux grosses tours du château des Ormes.

La nuit était venue, et avec elle la lune montait à j l’horizon. [

Henri traversa le potager au lieu de faire le tour pour entrer par la grande porte, et U pénétra tout i droit dans le miliou du château t>ar une |}ortc basse | qui s'üuvrait au nord.

Mais il s'arrêta un i>cu interdit sur le seuil.

Les frères Noël, les bons Belges, coimoc on les appelait, toujours unis, toujours d'accord ordinairement, se (|iiercllaiont à qui mieux mieux, et .Marc, l’ainé, paraissait en proie à une grande colère :

— Tu es fou, savez-vous, disnit-il à Joseph, compléUîiueiit foui... à Ion âge, songer à une lilleUc «pu n'a pas vingt ans?

Henri fit deux pas ver.s le poêle de faïence, cl ni Marc ni Josejdj ne firent ailciuion à lui, tant ils étaient échauffés par leur discussion.

Comment cet orage avait-il éclaté tout à coup ?

Il suffit souvent d'un grain de brise folle pour faire Cliver un mwge.

Depuis dix-liui. mois, c’‘'st-è-dirc depuis le soir on ces doux voyageurs en s.ibots qui s’en venaient à pied d'Orléans pnir recueillir un million sV-i.uent arrêtés au cabaret du père .lacqu-^s Roquillon pom* boire un coup, Josepli Noël avait une idée fixe.

C’était un singulier homme que ce Joscnli Noël.

Petit, maigre, musculeux, noir de p«au, avec ses cheveux chAtain clairet une barbo tirant sur leron.v, les lèvres charnuo.s, les dents j.annes et ma! rangées, l’ccil bleu, un peu indécis, ii formait un contraste frappant avec son frère.

Marc avait dix .ans de plus.

C’ciait prestiuc tin colosse. îi était blond conune un Saxon, avait les dents blanches, le sourire amène, les traits é|>até.s, et quelque chose, dans tout IVru caible, qui dénoLiil une rertainc violence do caractère, une exubérante franchise, un ctintr excelient et une mauvaise tète.

H cfli passé dans le feu pour ceux qu’il aimait; mais quand ii détestait les gens, il les détestait bien.

Joseph, au contraire, était ce qu’on a])pelle un ijonune tout fn diulans.

Il commentait ses haines et scs affections; timide à l’excès, ii n’osait s’ouvrir à personne.

Depuis dix-lmit mois U s’en allait, cha(pio diinancho boire un coup au cabaret de maître Jac(}ues.

Boire n’était qu'tm prétexte,

Josepl) Noël j)rélenduit que le meüicnrvin du monde ne valait pas une chope de faro ou de gucusü lamhirk.

Voir raamsellc Adèle était le l>ut réel de scs stations au tlendcz^voua dt-s /Ions f-jifonfs.

Il buvait, voyait mamsjfic AdMe et s’en allait content.

MnmseHc Adèio, par contre, n’etait pas précisément satisfaite.

Depuis dix-huit mois qu’elle et son père avalent couché en joue le NoCd millionnaire, elle n'était guère plus avancée.

Joseph la regardait et rougissait, et puis il buvait un coup et rougissait phis fort, jniis il en buvait un second et s'en allait.

— En voilà pour jusqu’.à dimanche prodiain ! niuimurait mamsfdle \dMc avec dépit.

Un soir, son père lui dit :

— Tu as tonde te désespérer, ma p'niio.

— Ce n’est pourtant pas oncouragiMnl, mou père, répondit-elle avec humeur.

— Ixs femmes, dit-il, ça na co-uiprca ! rion aux affaires.

— Oui-da, fil mamselic Adèle avec étonnement.

— Ecoute, dit Roijuillon, qui prit sa fille sur se.s genoux, je vas l’expliquer la chose.

— Voyons ?

— Si Joseph Noël était s^itl. il y a \v: '! • qt.s qu’il serait venu me dire : « Bailloz-m'é ihnc votre (ille? p — Bon ! est-ce qu’il u’e^t pas son maître ?

— Si fait bien, mais...

— Mais quoi ?

MO

LKS miAMKS \)l] VIIJ.AGK

^ U y a son frère qui esi son aîné et qui ic gouverne.

— Ah la vieille bète ! nuinnura mamselie Adèle avec un accent de haine, si jamais il uie passe par les mains, nous verrons !

Iloquillon continua :

— Comme le frère n’est pas amoureux , il estime que les affaires sont les affaires, et qu^ quand un homme a du bien, il doit pri'iidre une fille c|ui en a.

— Et je n ai pas grand’cliose, moi, dit AdMc. Faudrait pcul-èlrcque j’aie des écus plein mon tablier jiour devenir la femme de ce vieux qui a les dents jaunes, qui sait ?

— Non, mais tu aurais une vingtaine de mille francs que tu délierais la langue à Joseph.

— Malheureusement, je ne lésai pas.

— Tu pourrais bien les avoir au premier malin, fq Boquillon d’un ton de mystère.

Mamselie Adèle ouvrit de grands yeax.

— Hein 7 fit-elle.

— Nous sommes en train de faire un héritage.

— Nous !

— Pardieu !

— Mais tous nos parents sont plus pauvres que nous. D’ailleurs ils ont des enfants.

^ Nos parents je ne dis pas. Mais... ton parrain... qui va mourir...

— Le compère \ ictor, comme vous l’appcloz ?

— Justement, il est vieux, le bonhomme, et M. Siraoneau, le médecin de Fay, m’a dit qu’il n’en avait pas pour un mois, vucpi’ii s’csl donné un effort l’été dernier en faisant sa vendange et qu'il craciie le sang jour et nuit depuis ce temps-là.

>— Mais, mon p!TC, observa mamselle Adèle, vous oubliez une chose...

— Voyons ça! fit Roqiiillon en clignant de l’œil.

— Le compère Victor, mon parrain, a deux neveux, ^es propres fils de sa sœur, qui s’était mariée a Jargeau.

— Je ne dis pas non.

— Et c’est eux qui hériteront.

— Nenni daî ré|K)ndit Roquillon, ils sont brouillés à ma. l, l’oncle et les neveux. (Test moi qui ai amené depuis longtemps le grabuge.

— Ce n’csl pas une raison pour que mon parrain les déshérite.

— Si fait bien. Il ne veut pas en entendre parler.

— Soit, mais s’il ne fait pas de testament...

— Il en a fait un.

Mamselle Adèle tressaillit.

— Et enta faveur, dit Roquillon. Aussi, tu ferais bien d’aller le voir un peu le compère Victor. Voici huit jours qu’il ne quitte pas le coin de son feu.

— Et vous croyez...

— Quand lu auras les vingt mill;; francs du compère Victor, car sa maison et s()n clos de vigne valent bien ça, lu peux le regarder comme madame Noël.

El le père Jacques Roquillon plongea sesileux doigts dans sa tabatière de Ijoulcau et huma savoureusement une prise.,

VU

Cependant le bon belge ne {wlait pas.

Il marchait à côté de mamselle Adèle, mais il ne trouvait pas un mot h dire.

Snn cœur seul battait la générale, cl il flageolait en m.irrliant, comme s’il ei’it été ivre.

Ce que voyant, mamselle Adèle résolut de lui délier la langue.

— Est-c."* que vous avez acheté du vin à mon parrain, monsieur Joseph? dit-elle.

— Non. mais je voudrais lui en retenir deux pièces do sa prochaine vendange.

— Faut vous dépêcher alors.

— E.st-ce qu’il aurait déjà tout vendu?

Et Joseph levait sur la fillelle un regard timide.

— Je ne sais |>as, mais il est bien malade, mon parrain.

— Ah 1 il est malade? répéta Joseph comme un écho.

— Et le médecin de Fay-au.x-Loges dit qu’il ne passera pas l’automne.

— Je ne savais pas, savez- vous ? murmura Joseph Noël, qui un quart d’heure avant se souciait fort peu de la aivée du compère Victor.

— Mais, reprit mamselle Adèle, si mon parrain n’est plus là dans deux mois, nous y serons, nous...

— Hein? fit Joseph, qui sc risqua à regarder la jeune fille en face.

— Et mon père vous vendra du vin.

— Votre... père...

Mamselle Adèle cligna de l’œil.

— On peut bien vous dire ça à vous, fit-elle, car vous éics lin bien brave lioiimie.

Joseph Noël rougit de plus belle.

— Mon parrain me laissa son bien.

— A vous?

Et Joseph s’arrêta stupéfait.

— Tiens ! |H)urquoi donc pas ? dit-elle en prenant sa mine miiline.

— .Mais... je ne dis pas... il a raison... il fera trèsbien... savez- vous?

— 11 a au moins Ircnte mille francs, mon p.irrain, |K)ursuivii la jeune fille. Pour un ricfiard comme vous ça ii’cst guère... mais i»our nous... qui sommes des pauvres gens...

— üh t mamselle î

— El mon cousin, le grand Jacques, sera joliment content.

Le chevreuil couché au fond des bois ne bondit pas plus subitement quand il entend un aboiement lointain ; le vieux clicval de bataille retourné h la charrue ne dresse pas plus rapidement l'ordllo au bruit du clairon.

Joseph Noël fit un véritable soubresaut à ce nom de graiifl Jacques.

Le grand Jacques, Jacques le meunier autrement

Idil, le cuiisiii do mamseilo Adèle, était le frixs^’-cnnn de Saiiil-Üonat.

Le dimanche, quand ou dansait dans la grange du

Digitizod bv Goot^le

IX MEIU: MIRACÏ^E

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La ratrcSIirKic pril (cite main (ra;el3:>\

charron, louU'S les fiiios so le disputaient; il avait fait plus de malheureuses, avec son visage haut en couleur, scs beaux favoris noirs et sa tournure de coq de village, que Don Juan de galante et satanique mémoire.

Si le grand Jacques parlait a une fillette, le soir, au long du canal, on jasiit, et tous les hommes devenaient jaloux.

Joseph Noël, qui commençait à connaître toute la population de Saint-Donat, savait les mérites du grand Jacques.

Aussi s ’arrëta-M'l brusquement, et de rouge qu'il était devint-il pâle comme un mort.

— Le grand Jacques... balbutia-t-il, le grand Jacques !

— Cest mon cousin, dit inamsclle Adèle.

— Ah 1 je ne savais pas... savez-vous?

— F.l nous sommes quasiment promis.

Joseph Noël avait des bourdonnements dans les oreilles et de.s ütUlcments dans les yeux.

La fillcUe impitoyable continua :

— Il m'est avis que lorsc|ue mon parrain Victor sera mort, le grand Jacques sera si pressé d'avoir une n>eunière au moulin qu'il ne me laissera pas le temps de porter mon deuil.

Ces derniers mots furent pour le naïf Joseph le coup

de grâce.

jambes fléchirent et la terre sembla tourner sous ses pieds.

— Ah !... bnlbutia-l-il, le grand Jacques sera votre mari...

— Autant lui qu’un autre.

— Ah!...

Et il eut un riro forcé qui eût arraché des larmes.

— Mais qu'est-cc que vous avez donc, monsieur Joseph? dit m.imselle Adèle en riant.

— Moi... rien... c'e-jt-à-dire... il fait clnud... le soleil m’a entête...

— Vous boirez un coup chez mon parrain.

— fixeusez-mui... mamselle... mais... j’ni réfléchi. .. je n'irai pas aujourd’hui... bonsoir... bonne roule...

El Joseph Noël, qui paraissait en proie â un véri- Vible accès de folie, salua la jeune fille et s’éloigna brus((uemmcnt.

— Bon! dit h rusée comm'îrc en continuant sou dicmin, je crois bien que je le tiens cette fois !

Et elle SC garda bien de se retourner.

Joseph Noël, qui avait fait d'abord quelques pas en sens inverse, s'arréla de nouveau.

Puis il 8C mit à suivre du regard la jeum fille, jusqu’à ce qu’elle eût disparu derrière la haie qui entourait le clos de vigne du compère Victor.

Alors il s’ai^sil sur une grosse pierre (|iri se trouvait au bord du chemin, cacha sa tète dans ses deux mains et se mit à fondre en larmes, comme une femme ou un enfant.

Le soir, en rentrant des champs, le frère aîné Marc Noël trouva Joseph dans la cuisine, assis auprès du poêle, les yeux encore rouges, mais le visage éclairé par une de ces résolutions subites qui s’e.Tiparenl des natures faibles elles transforment tout à coup.

— Qu'cst-co que tu as donc, frère? demanda !e bon Bdge, un peu étonné de cette irisicsse sombre.

— Rien, dit sèchement Josepli.

Marc hourra sa pipe et s'assit également auprès du poêle.

Puis, comme Joseph demeurait sdencieux ou bien

IB

LKS nUAMES nu VILLAGE

lie rcpon lait à scs questions que par de brusques monosyllabes, Ü s’écria :

— Pour sftr, il t'est arrivé un raallieur !

— Mais non, dit Joseph.

— Je ne t’ai pourtant jamais vu comme ça, et môme au temps où nous étions pauvres tu étais un bon compagnon, plus qu’aujourd’hui.

— L'argent ne fait pas le bonheur, répondit Joseph avec un gros soupir.

— Mais il y aide un brin tout de môme, savez-vous? répondit Marc Nt>cl avec un gros rire.

— Nous sommes tout seuls et nous nous faisons vieux, dit Noël.

— C’est vrai.

— Et à qui donc laiss rons-nous notre bien?

— Faudra voir... dit .Marc; cl puis ü y a M. Henri... qui est jeune...

— C’est vrai; mais ça n'csl pas notre sang .

— Ça n’cmpèche pas de l’aimer...

— Je ne dis pas non.

Et Josepii retomba dans son mutisme.

Un instant après il reprit :

— C’est dommage que nous ne soyons pas mariés, l’un ou l'autre.

— Pourquoi d«mc ça?

— Pour avoir des enfants, donc!

— Ce qui est fait est fait, ré|>ondit Marc.

— .Mais nous pourrions bien nous marier encore, dit Joseph.

Marc haussa les épaules.

— Nous sommes trop vieux, dit-il.

— A savoir...

Et Joseph, voyant que sou frère ne répondait pas, ajouta avec effort :

— Moi, j’ai d.itis l'idée de me marier...

— A quarante-deux ans?

— Autant vaut tard que jamais.

— Alors, dit Marc, il faut l’en aller dans notre pays, chercher une veuve qui l’approche comme ûge... puisque ça te plnlt.

— Cesl pas ia peine d’aller dans notre pays.

— Pourquoi donc?

— On |H*ui bien trouver une femme à Sainl-Donal.

Marc regarda son frère avec un certain étonneincnt.

— 11 n'y a pas do veuve, à nia connaissance, dans Saint-Donat.

— Mais il y a des rille.s...

— Ah ! .

— Et j’on connais une <|ui f erait mon affaii'e...

l.Viunnemcni de Marc (tevenait de la stu()eur.

Mais Joseph s’élail aventuré trop loin pour no pas

aller jusqu’au bout.

Et frappant tout d'un coup de son poing fermé .sur le poêle, il s’écria :

— Je veux mo marier.

— Mais avec qui? demanda Marc.

— Avec une lille qui nie plaît.

— Ciominent ra[>pelles-lu 1

— C’est la Üile au père Jacques.

— Le cabaretier ?

— Oui.

Ce fut cet aveu qui amena celle explosion de colère de la part de Marc et celte querelle entre les deux frères, au milieu de laquelle M. Henri entra dans ia i cuisine.

Tout è coup Marc se retourna, aperçut le jeune homme cl lui dît :

— Comprenez-vous ça? U veut épouser une fille de dix-neuf ans... et qui a une mauvaise réputation...

— Ce n'est pas vrai l lu en as menti l exclama Josepli en fureur.

El le mouton devenu loup marclia droit ii son frère les poings fermés.

Heureusement M. Henri était là et l’arrêta en chemin.

Alors les nerfs de Joseph se déleodirent et il sc laissa tomber sur une diaisc.

Puis il se remit à pleuixir...

.Marc n’avait peut-être jamais vu pleurer son fivrc.

Iæ bon Belge sentit son ctcur se fendre. Il prit Noël dans scs bras et lui dit d’un Ion Ixiurru :

— Eh bien, animal, fais donc ce que tu voudras !

vm

Il n’y avait pas dix rnimilcs, ce soir-là, que la mère Miracle avait quitté M. Henri, qu’elle rencontra, tout au bord de ta forêt, un personnage qui est notre ancienne connaissance.

C’était maître Bigorne, le sacristain du curé Üuval, le desservant de Saint-Eloreniin.

La forêt d’Orléans, dont nous avons souvent parlé dans nos précédent récits, n’est pas, à proprement (>arler, une forêt d'un seul tenant.

Elle commence à (’lianleau, presque aux portos de ia ville, remotUo vers le nord-est jusqu'à Cliiileurs et forme alors un épais massif qu’on appelle la CraHdret qui a pour centre les fermes d’Ambcrl et d’Ardelet, qui sont, en même temps, des rendez-vous de chasse à courre.

I uis elle innéchit vers le sud et n'est plus qu'une bande étroite qui longue Kebrechion, Loury, Boigny. Saint-Honat et Eay-aux-Loges, bois dO mauvaise vernie, gutiils tout au plus bon à faire des cercles de tonneaux, et que rivtat aliène chaque année partielleraeai.

Puis encore elle redevient massif à la Cour-hicu, et biiriuî au nord Saint-Kiorontin, Sully et plusieurs autres pays sur la rive droite de la Loire.

Mai.s c'e^t toujours la forêt ; et d'urléans à Montargis. elle n'a pas d'autre nom.

II n'y ^ pas trois lieues de Saint-Florcnlin à Sainl- Doiiat.

Les gars de ce dernier pays vont tous les vendredis au mari'.lié do Suint-i'lorenlin.

La mère Miradtî connais'.ail Bigomo; elle était allée bien îkiuvenl au pie.'»byiêrc de Soint-Kloreuliii cl parlait de M. iiiival avec vérii’raliun.

CtqH'udaiU, en reucoulrint Bigorne au bord de b

LA MIHACLR

forêt à cette licure «n i>eu avancée de la soirée, elle témoigna <|uelquc élonnemenl.

— Où allez-vous donc, monsieur Bigorne? lui domanda*t-clle.

Le Di'ralé était h pied, comme toujours, et cheminait de cette allure bizarre qui lui était particulière et qui tenait h h fois du pas et du trot.

— Ofi je vais? ma bonne Miracle, dit-il en s’arrêtant et en poussant un gros soupir, hélas I je vais 5 Saint-Donat.

— Ça vous fait donc de la peine, d’aller dans notre pays, monsieur Bigorne ?

Le sacristain soupira plus fort.

— Dame ! dit-il, nous étions depuis si longtemps à Sainî-Florcniin, M. le curé cl moi, lui depuis quarante ans, et moi depuis ma naissance... C’est dur à notre âge de changer comme ca.

— Que pariez-vous do changer? demanda la mère Miracle étonnée,

— C’est pas la paine que vous soyez sorcière, répondit Bigorna, puisqua vous ne savez pas même ce que savent les autres.

— Mon garçon, répondit la bonne femme, il n’y a que lo bon Dieu qui sait tout, cl parce qu’il plait aux gens du pays de me consulter, de se trouver bien de mes conseils et de me faire une réputation de sorcellerie dont je suis bien innocente, cela ne veut pas dire que je sache l’avenir.

— Hélas! ma bonne mère Miracle, répondit Bigorne, i ce n’est plus de l'avenir, c’est du présent.

— Mais qu’cst*il doue arrivé?

— M. le curé quille Saint-FI'>renlin.

— Ah ! seiguetir Di» u ! et où va-l-il ?

— A Saint-Donat.

— Quel bonljeur ! fit la bonne fommo avec un mouvement de joie égoïste.

F.lle connaissait depuis bien longtemps le digne prêtre et elle savait ses vertus.

Par contre, elle ne pouvait regretter beaucoup le desservant actuel de Sainl-Danat, jeune prèire, dont c’était la première cure, et qui était venu dans le pays il y avait six njois h {«ine.

— Ça vous plaît à dire : 'Jant mieux! dit tristement j Bigorne, parce que vous n’aurez pas trois lieues à j faire pour venir vous confesser h M. l’abbé Duval ; ! mais vous ne pensez guère à nous en étant si ji>yeuse. |

— C’est vrai, mon pauvre garçon, dit maman Miracle, pardonne-moi. !

— Saint-Florentin est quasiment une ville, poursuivit Bigorne , et il y a de tout ; et puis, notre presbytère avait l’air d’un vrai château.

— Tandis que Saint-Donat est un pauvre petit bourg, ■ n’psl-ce pas?

— Un méchant village de cent feux, fit dédaigneusement Bigorne, avec un presbytère qui est une grange et un Jardin grand comme ma main.

— Tout cela est vrai, dit la mère Miracle; mais enfin, mou garçon, qu’esl-il donc arrivé pour que monseifjneur se décide à un tel changeincntî Est-ce

IDI

que M. l’abbé Duval a (Hmérilé? Ce n’est p<as possible !

— N-in, rn.ais mmisrh/iirur a prétendu quo Saint- Donat était imc paroisse difficile à mener, où il y avait beaucoup de mauvais exemples et pou de bons...

— C’tîst assez vrai cela, dit la mère Mira^de, et nous avions besoin d’un homme comme l’abbé Duval.

« Les gens du bourg ne sont pas mauvais ; mais il y a des formes au bord de la forêt, et dans la forêt des maisonnettes de chambrions où il y a des hommes sans religion et sans foi ni loi.

■ Si M. Duval vient ici, il aura bientôt tout changé. »

Puis, comme si elle eût voulu détourner un peu le cours du naïf chagrin de Bigorne, la mère Miracle ajouta :

— K.st-ce quo .M. Duvalarrive à Saint-Donat ce soir?

— .Non, mais il m’envoie auprès de -M. le curé.

— Ah!

— Pour savoir quel jour il doit partir, si toutefois il a reçu déjà avis de son cljangeinenl. El vous, mère Miracle, où allez-vous ?

— Moi, répondit la mère Miracle, je vais au château de Keuil. J’avais pansé il'abord à descendre h Saint- Donat, mais j’ai réilécUi que j’avais un mot à dire à la nouvelle propriétaire do Keuil.

— Ah ! fit Bigorne, Keuil a donc changé de maître?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis un mois ou deux ; bonsoir, Bigorne.

— Bonsoir, maman .Miracle, répondit lu sacristain qui continua sa route, tandis que la bonne sorcièro rebroussait chemin en se disant :

— 1! y a un bout de cliemiii d'ici h Rcuil; mais il fait clair de lune... cl puis autant vaut que ce soit ce soir que idus tard l

El elle so dirigea à travers la forât vers ce petit manoir dans lequel nous allons la précéder.

Dans un pays plat cl qui manque essentioUemont do pittoresque, tout ce qui est original, gracieux et coquet, emf>runie son cachet et son caractère au voisinage de la forêt.

Keuil était situé au milieu des bois.

C’était un plcd-à-terre de chasse, une enclave de forêt dans la forêt.

C'él.ait à coup sùr un château , mais un clKMeau modamc, élevé une cinqnanudne d’années niiparaviuil par un ctiasseur.

.Murailles du brique rouge, lourellcs on poivrière, toit «l’ardoise.

On tlit un joli mar.oir de Sologne qui, s’ennuyant au milieu de se.s sapins, avait jiassé la Loire pour venir habiter parmi ies chenus cl les bouleaux.

Un étang qui baignait la façade méridionale complétait nilu^inn.

Une demi-douzaine de ligues forestières rayonnaient vers lui ; mais, comme en dehors des arbres du la foret, il était entouré d’uii rideau d’onnc.s, un

LES DRAMES Dlî VIlî.AGE

n'en apercevait de loin <{ue les tourelles cl la toiture.

I/élang avait un quart de lieue de circonférence : il portait bateau et renfermait de belles carpes pros> que aussi grosses que celles de Fontainebleau.

Mais il avait une mauvaise rrpuUttion.

Tout comme certaines maisons, les étangs de TOrléanais sont accusés de bon nombre de méfaits.

L'étang de Iteuil avait un nom singulier : il s’appelait la Man’ au noyé.

La superstition ix)pulaire , Irès-affaiblie , du reste, au moment oü commence notre histoire, prétendait (]ü’un ancien piqueur du marquis de P... s*y était noyé par désespoir d'amour, et que, certaines nuits, il sortait de l'eau , venait s'asseoir sur la berge cl exerçait alors un pouvoir véritabiement satanique.

Si un jeune homme pri't à se marier passait à la distance d'un quart do lieue, en ce mometU-!à, il pouvait être certain que son mariage n'aurait pas lieu.

Le noyé i>ar amour était là potir lui Jeter un sort.

Aussi, quand on vit venir à Reiiil , vers la On du printemps, celle jeune et belle femme encore vêtue de noir, qu'on appelait la baronne Mercier, les bonnes gens des environs s’écrièrent-ils que jamais elle ne pourrait sc remarier, à cause du voisinage dangereux de la Mare au noyé.

L’eau de l'étaiig était verdùlre; les bords cbicni couverts de joncs.

C’était un refuge tout trouvé, l'iiivor, pour les bandes de canards sauvages qui venaient du nord cl s'y abattaient |)ar centaines.

Le jour, on cèt dit un honnête petit Inc nrliriciei, une réduction de ceux du buis de Uoiiiognc.

La nuit, il avait un ns[jecl sauvage, cl s! la lime sc montrait à l'iionzon, elle ne matKjiiail pas de projeter sur les berges Tûiiibre noire de iiiit-lque chêne voisin qui prenait tout de suite les fantastiques proportion:» du fantùine redouté.

Heureusement la jeune châU'luinc n’était pas supers lilieusfi, et elle avait amené à Heuil des domestiques de Paris qui ne croyaient pas davantage au funeste pouvoir de l’étang.

Qu’étail-ce que la baronne Mercier?

D’où venait-cUc ?

C’était là ce <}ue nul no savait dans le pays.

l.a baronne était une Parisienne ; Ih se bornaient les renseignements.

Pourtant la province est cancanière; elle aime a savoir l'histoire des nouveaux venus, à connatlro leur chiffre de fortune, leur passé, leurs alliances.

Quand le bruit s’était répandu que le château de RcuÜ était vendu, et que le nouvel acquéreur était une jeune et jolie veuve , chacun s'était promis , dans le voisinage, de recevoir .sa visite , de la lui rendre et d’être bientêt au courant, comme on dit.

Chacun s'était trompé.

].a baronne n'avait fait de visite h personne.

Elle s'était installée à Rcuil avec une vieille dame et un jeune enfant, un joli petit gar<;on de quatre ans, qui l’appelait maman.

Deux voilures de déménagement avaient aj^orlé au château un élégant mobilier parisien.

L’écurie avait reçu deux chevaux de selle et une belle jument carrussièro.

L’n domestique mâle, jardinier et cocher, une femme de chambre, un groom et une cuisinière composaieot la livrée.

Ces quatre serviteurs éuiieni d'une discrétion absolue.

I.a baronne montait beaucoup à cheval ; elle se promenait seule dans la forêt, suivie ou précédée de ce grand lévrier jaune que M. Henri avait tout à coup vu bondir auprès de lui.

IVniLint quinze jours, dans les châteaux et les maisons bourgeoises du voisinage, on avait fait mille commentaires sur la jeune femme.

Puis on n’en avait plus parlé.

Une seule personne avait , une fois déjà , franchi le seuil du petit maii<-ir.

C’éUit la mère Miracle.

Un soir qu'elle passait sous les murs de Rcuil, elle s’était assise un moment sur un banc de gazon, à vingt pas de la porte.

La baronne était à sa fenêtre.

Elle de.scendit et dit avec Imnté à la sorcière :

— Seriez -votis malade, ma bonne femme ?

— Non, madame, je suis uîi |)ou lasse.

La baronne avait fait entrer maman Miracle au cliâteau.

La bonne sorcière s’y était réconforléod’un verre de vin et de quaèpK's aliments.

Puis elle avait lunglmips causé avec ta baronne.

Puis, choie blzarrol le cocher qui nettoyait s« harnais à la ])orle de la icllerio, avait vu, une lieure après, la mère .Miracle sortir tout émue et des larincs plein les yeux.

En même temps, quand la paysanne fut partie, U f rmmu de chambre remarqua que matlame avait pleure également.

Que signifiait celte double et subite émotion s’emparant à la fols de deux femmes naguère étrangères Tune à l'autre?

Les domestiques se le demandèrent inutilement.

Depuis lors, la mère Miracle n’était point revenue.

l3cpuis lors aussi elle parlait rarement, à Siint- Donat, de la châtelaine de Reuii ; mais , si elle ea parlait, c'éiail avec une admiration émue.

De son cOté , plusieurs fois , la jeune femme avait demandé des nouveiliîs de la sorcière.

Quel éUiit donc ce mystère ?

Nous allons essayer de le pénétrer.

Le soir oii h baronne .Mercier avait trouvé la mère .Miracle assise à sa porte, elle l'avait conduite co U faisant entrer, au rez-de-chaussée, dans un petit salon transformé en boudoir.

La vieille dame de compagnie de la baronne tenait

O'qiti — by Goo^I

LA MÈRE MIRACLE

Ab ! iDABUA, cuuiiBc elle e»t «iciller (pa«e liS.)

portes sur ses genoux le Joli enfant qui, en voyant la bonne sorcière, s'écria :

— Ah ! maman, comme elle est vieille !...

Un sourira vint aux lèvres de la baronne.

— Gaston, dit-elle, lu m’as promis d'aller te coucher... Tu sais qu'il est l’heure depuis longtemps.

— Oui, maman, répondit l’enfant avec soumission.

— Allons, venez, mon ami, dit la vieille dame en le prenant par la main.

Et l'enfant parti, la baronne et la mère Miracle se trouvèrent seules.

Le salon était peu éclairé.

Une seule lampe, couverte d’uu abat-jour, était placée sur une table è ouvrage.

La baronne eut besoin de remonter celte lampe et, pour cela, elle enleva l’abat-jour.

Alors la lumière se projeta sur les murs et éclaira 19* UVRAISO.V.

tout à coup un portrait d’homme placé en face de la cheminée.

C'était un jeune homme, portant Taiguiliettc d’or et la capote bleue d’un enseigne de vaisseau de la marine française.

La mère Miracle, qui regardait curieusement tout ce qui se trouvait autour d’elle, leva les yeux sur ce portrait et jeta un cri,

La baronne étonnée la regarda.

Mais une émotion subite s’était emparée de la bonne femme et tout son corps tremblait, tandis que ses lèvres murmuraient ;

— Oui, c’est lui ! c'est bien lui !

Alors non moins étonnée, non moins émue, la baronne avait accablé la mère Miracle de questions et voici ce qu’elle avait répondu :

— L'n malin, il y avait environ dix-huit ans, aux

Uü

tiiùmcs de Sliang^ii, une foule immense alieiidait, anxieuse, frémissaitle, un de ces spectacles émouvants qui auront toujours le triste privilège de passionner la foule. Au milieu d'uiie immense place, on avait dressé un échafaud.

Kt sur cet édiafaud devaient |>érir, par le glaive, trois malheureuses femmes dont l uniquc critno clait d’avoir voulu porter la parole du Christ dans les loinliunes régions de l'extrême Orient.

L’attente avait été longue.

Bien avant le point du jour, le peuple chinois parcourait les rues de la ville en criant et en trépignant.

Les femmes poriaient des torches; les hommes qui <‘laienl lettrés s'arrêtaient aux carrefours et se groupaient autour de.s poteaux sur lesquels on avait placardé l’arrêt de mort prononcé par lo mandarin.

Puis le jour était venu, et une rumeur étrange avait j)arcourn la ville.

On disait qu'une frégate de barbares, c’est-à-diro d'Kuropèens, s’élait montrée en rade, avait envoyé un canut à terre, et inena^*ait le mandarin de bombarder la ville s'il laissait exécuter la sentence prononcée.

De là celle impatienc-i fi'roce d'uii |icnplc qui ne veut pas qu'on lui ravisse le plaisir qu’il s'est promis. Jx jour était donc venu, puis lo soleil.

La foule hurlait et poussait des cris de rage.

Enlin on entendit un coup de canon.

C'élait U; signal de l’exécution.

L’échafaud était dressé contre la prison dont imo fenêtre s'ouvrait dessus de plain«piod.

Celle fenêtre ouverte, on vit ai){>araltrc les trois malheureuses femmes.

On leur avait laissé leurs habits européens, c’est4« «lire leur robe de sa.*urs grise», cl on leur avait lié les mains derrière le dus.

Quand elles furent sur l'échafaud, cIIm levèrent les yeux au ciel, puis, maiij le.'i résignées, elles allendirent.

Le* Iwurreau commença sa terrible besogne.

La plus âgée des trois sœurs s’ngenoutÜa, posa sa lele sur le billot et rc(;ul le coup fatal.

La foule applaudit avec des trépignements.

Puis ce fut le lojir de la sec.'iule; et la foule en délire fit enU-mdre des hurlements.

Mais comme la plus jeune s’agenouillait à son tour, retentit une immense rumeur.

ÏXyà le bourreau faisait tournoyer son glaive, lor.squ'une balle siffla et le renversa sanglant auprès du la patiente encore vivante.

En même temps une troupe dn marins français conduits par un jeune officier s'ouvrait à coups de sabre un passage h travers le jvuple , escalailail l'échafaud et .sauvait la dernière des trois pauvres sœurs ri ses.

Or, celle deriiir-ro n'élait iiulre «jue la pauvre . ly.saniio orléanaise, celle (pte, plus lard, dans Sun lys, on devait appeler la mère Miracle.

Kt le jeune officier qui, désespéraul d'arriver à ’emps, avait fait feu sur le bourreau chinois, c’était

celui que représentait le portrait accroché dans le petit salon du château do Hucil.

— Cétail mon mari! murmura madame Mercier fondant eu larmes, aprè.s le récit de la mère Miracle.

— il est donc mort? dit la vieille dame en joignant les mains.

— Il y a deux ans.

En effet, le c.apilainc de frégate baron Mercier avait succombé dans la dernière campagne de Cochincliiiie, laissant une veuve de vingt ans et un petit enfant ! Ht quand Témotion de ces deux femmes, naguère inconnues l’une à l'autre, cl maintenant unies par un souvenir et un mutuel regret, se fut un peu calmée, madame Mercier dit à la mère Miracle ;

— Maintenant, ma bonne femme, faites-moi un serinent.

— parlez, dit la vieille. Je suis à vous corps et âme, mon cher ange du bon Dieu.

— ProiiicUez-moi de <ie dire à personne, dans ce pays-ci, que jo suis la veuve de l’homme qui vous a sauvée.

La mère Miracle fut un peu étonnée de cette prière. Mais elle fit le serment qu'on lui demandait.

Depuis ce jour, elle n'était point revenue au château de Hucü; et il fallait qu’elle eût pris une résolutiuD bien subite |>our rebrousser chemin, ce soir-ià, après avoir rencontré Eigurne, le sacristain du bon curé Duva).

Maintenant, pourquoi la baronne Mercier avait-elle exigé ce scrmeut s^lLumel de la mère Miracle ? Cest CO que nous allons vous dire.

Il était huit heures du soir.

Eu forêt, la nuit semble venir plus vite; mais, par coulro, si la lune remplace lo jour, die parait plus lumineuse au milieu bois.

A quoi lioni ce phénomène? On l'a observé souvent sans pouvoir l’expliquer.

Les arbres ont des reflets étincelants; l’herbe des clairières devient, comme on dit, argeutée.

Dans les grundus allées f<)resUèrcs, ou y voit mieux qu'en plein jour, au clair do lune, un lièvTC qui passe au petit trot ou un chevreuil qui franchit en deux bonds un fossé.

La lune baignait donc b forêt, étalant sa blanche lumière sur les ardoises grises et les rouges murailles du château de Rciiil.

L'air était doux encore, en dépit des premières bises d'octobre; la Mare-aii-\oyé resplendissait comme un lac d'argent.

— Madame très! pourtant pas cncuro rtmtrëe, dit tout à coup Jean, le domesti(|Uc à tout faire, <)ui cumulait le.s fondions de jardinier et de cocher.

— Mad une ne lardera pas, répondit le groom, qui sc trouvait à une fenêtre du preiuier étage, j'enlend> dans le lointain le trot de la ponette.

l\ MRRE MÎR.XCEE

— Ah ! fit Jean, qui prôta roreÜle et dit au bout d’un moment : Moi, je n’enlends rien <iu tout.

— C’est que vous avez l’oreille dure, Jean.

Et le groom descendit et vint s’asseoir sur le banc placé à côté de la porte.

Jean fumait tranquillement, en homme quia fini sa journée et n’a plus rien à faire.

Le groom, qui était un jeune garçon qu’on avait pris à Orléans, aimait à causer avec Jean qui lui partait de Paris et lui en racontait mille merveilles.

— Esi-co qu'il y a longtemps, dit-il, que vous ôtes au service de madame la baronne ?

— Six ans, répondit Jean. Elle s’est mariée h seize ans, elle en a vingt-deux ; je suis entré chez elle le jour de son mariage.

— Et depuis quand madame est-elle veuve?

— Depuis deux ans.

— C’est drôle tout de môme, fit le groom, de venir s’enterrer ici au lieu de sc remarier.

— Chut! fit Jean, il ne faut jamais parler do cela devant madame.

— .Mais pourquoi donc ?

— Je ne sais pas au juste; mais d^^jh, deux ou trois personnes, l'hiver dernier, Ont dit comme ça à ma> dame ; « Vous devriez vous remarier, » et elle s’est mise à fondre en larmes.

— Tiens! tiens î fit lo groom, elle aimait donc bien son mari ?

— Elle l’aime encore... et bien souvent nous l’avons surprise en o^ntemplation devant son portrait et lui parlant, comme si le pauvre mort pouvait l'entendre.

— Pauvre femme ! dit le groom.

— Mais ce ne doit {>as être pour cela que madame ne SC remarie pas.

— Ah ! vraiment?

— La première année du veuvage do madame, sa tante, la marquise do Vcrnollc disait souvent devant elle :

< Mon enfant, on ne reste pas veuve à votre Age. »

Madame répondait :

« Je le sais; mais donnez-moi au moins le temps de pleurer mon mari. >

— Mais voilà que depuis la mort do M. le comte de Vemolle, le père de madame, tout a changé.

— Comment ceài ?

— .Madame se sent dans des attaques de nerf quand on lui parle de se remarier.

Elle a quitté brusquement Paris un malin, et je crois bien qu’elle n'y retournera jamais et que nous sommes destinés à mourir ici.

-- Oh ! pas oioi, fit le groom, je veux aller à Paris,

Puis, tout à coup :

— Eli bien! cette fois , entendez-vous la ponelte?

— Celte fois, oui, dit Jean.

Et comme il pariait ainsi, tous deux aperçurent la baronne Mercier galopant dans une des allées qui aboutissaient au château.

Le grand lévrier jaune bondis.sait devant elle.

La ponelte vint s’arrêter devant la porte, et madame

Mercier jetant la bride à Jean qui accourait avec empressement, se laissa glisser lestement à terre.

— Mademoiselle est coudiée, dit le valet faisant allusion à ia vieille dame de compagnie.

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