I..a baronne ne répondit pas
Elle releva la jupe de son amazone et entra tout droit dans ce petit salon oô sn trouvait le portrait de son mari, et dans lequel elle avait fait entrer la mère .Miracle quelques heures auparavant.
La femme de chambre l’y suivit.
— I.e souper de madame est servi, dit-elle.
— Je n'ai pas faim, dit la baronne en se jetant dans un fauteuil, au coin de la cheminée. Apporte-moi seulement un bouillon.
La baronne paraissait plus triste et plus mélancolique encore que de coutume.
Elle s’enferma dans lo t>etit salon, aprè.s avoir pris le bouillon f|u’ollo avait demandé, roula une table près du feu, prit une plume et écrivit la lettre suivante :
A madame de Lasseniey à nom rhùlemt du llreuil [Touraine],
Ma chère I.aure,
Voici plus d'un an que je no t'ai écrit. Panlonnemoi. Je suis la plus malheureuse des femmes et je vis seule, avec mon cher mort dans le cœur et rêjwuvante de l’avenir.
J'ai fait à mon père mourant un serment au-dessus de mes forces, une promesse que je n’aurai pas le courage de tenir.
Tu es ma seule amie, écoute-moi, plains-moi, conseille-mui.
Tuas connu mon père; il venait me voir une mi deux fois par mois, à notre couvent, et, bien qu’Ü eôt repris sa vie de garçon d.epuls la mort de ma pauvre mère que j’ai à peine c<Dnnue, il daignait parfois, au milieu de ses plaisirs bruyants, se souvenir qu’il avait une fille.
Deux liommes étaient tout dans ma vie. mon mari cl mon père.
Mon mari est tombé mortellement frapp<* sur le pont de son navire, à rà£;e de trente-huit ans.
Mon père, à quarante-neuf ans .sonm^, se croyant toujours jeune, s'est balin pour un<i fille d’Opéra et a été tué en duel.
Depuis que mon mari n’était plus, j’avais reporté sur mon père ce be.soin d’obéissance et de respect qui est en nous, pauvres femmes.
Je ne voulais rien savoir de sa vie dissipée, je ne 8ivais, je ne voulais savoir qu’une chose, c’est qu’il était nwn père.
Il avait peu à peu englouti les derniers débris de sa fortune; mais je suis riche par ma mère, et j etais heureuse de lui faire une pension convenable.
Il y a eu hier un an, jour pour jour, que mon père est mort.
Deux jours avant, il élait venu me demander à dîner.
Jamais je ne l'avais trouvé plus jeune, plus gai, plus insouciant de l’avenir.
Ouaranic-huit heures après, è minuit passé, on venait me dire qu’il était mourant.
Je courus chea lui en toute hâte.
Il avait reçu une balle dans la région abdominale, et les deux médecins qui étaient auprès de lui hochèrent la tète en me voyant, et me firent comprendre que tout serait fini au point du jour. Il eut la force de me sourire; il me prit la main cl me dit :
— Marthe, avant de vous adresser un étemel adieu, je veux vous demander pardon de tous mes torts.
— Mon père ! m’écriai-je en l’arrosant de mes larmes.
Il pria d'un geste l’ami et les deux médecins qui étaient là de nous lais.ser seuls.
fuis, d’une voix encore femie :
— Marthe, mon enfant, me dit-il, vous êtes veuve, vous êtes riche et je vous laisse seule avec votre enfant; il vous faut un protecteur.
Je pleurais à chaudes larmes en le regardant.
— .Marthe, continua-t-il, ne me laissez pas mourir sans m’avoir promis que vous vous remarierez.
— Je vous le promets, mon père, répondis-je.
— Et si je vous donnais un mari de mon choix...
A ces mots, je le regardai avec un douloureux étonnement.
— Un mari qui doit être à peu près de votre âge, poursuivit-il.
— Mais, mon père... »
— Il porte un beau nom... et je suis persuadé qu'il vous rendra heureuse.
— .Mais mon père, quel est l’homme dont vous p.arlez! demandai-je,
— Marthe, mon enfant, continua-t-il, j’ai commis une grande faute dans ma jeunesse, et si vous consentiez au mariage dont je vous parle, cette faute serait réparée.
Son accent était suppliant, et ma douleur était si grande que je m’écriai :
— Puisqu'il en est ainsi, mon père, je vous jure de vous obéir.
Son visage s’éclaira; il pressa ma main avec une effusion fiévreuse :
— Hier, me dit-il, une heure avant ce combat qui m’a été fatal, j’ai écrit une longue lettre pour vous. Elle est là, dans le second tiroir de ce meuble. Quand je serai mort, vous l’ouvrirez.
Je passai le reste de la nuit au clievet de mon père; et il s’éteignit dans mes bras sans agonie, et presque sans souffrance, aux premiers rayons de l’aube.
Ah ! ma bonne Laure, quel serment avais-je fait !
Le lendemain des funérailles de mon père, ma chère ljure, j’ouvris cette lettre volumineuse qu’il avait écrite pour moi.
La voici ; je te la transcris textuellement : I
Ma chère enfant.
Je me bats demain malin, à sept heures et demie, dans les bois de Meudon, et il est près de minuit. Je vous écris pour le c,is où cette rencontre me serait fatale.
Ma chère Marthe, j’ai eu de grands torts envers vous.
Je vous ai Iai.sséc au couvent jusqu’au jour de votre mariage, m’occupant peu de vous, trop occupé que j’étais moi-même de mes plaisirs.
Depuis que vous êtes veuve, je vous ai pareillement négligée.
Pardonnez-moi. Je suis, à près de cinquante ans. un vieil enfant usé par le plaisir, et cependant insatiable do jouissances.
Mon bonheur insolent d’aiitreloLs me suivra-t-il une fois de plus sur le terrain ? car j’ai été un duelliste terrible.
Succomberai-je ?
Dieu seul le sait.
Cependant j’ai de funestes pressentiments, et les fautes de ma jeunesse me reviennent en mémoire une à une, depuis que cette rencontre est convenue.
On prétend qu’à sa dernière heure, l’homme jouit du privilège étrange de revoir toute sa vie comme au travers d’un kaléidoscope immense.
Ma dernière heure est-elle venue?
C’est possible.
Un homme s’est tout à coup représenté à ma mémoire — un homme dont j’ai causé la ruine et la mort, et que cependant j’étais parvenu à oublier.
C’était, et il y a de cela bientêt vingt ans, mon plus intime ami.
Pendant dix années nous avons fait ensemble les plus étranges folies, moi le guidant, lui subissant mon ascendant que j’appellerai volontiers un ascendant infernal.
J’ai fait mourir ce jeune homme de douleur; je l’ai promené de tripots en tripots jusqu’à son dernier rouleau d’or.
Un jour le malheureux s’est brûlé la cervelle de honte et de désespoir.
Mais, avant de mourir, il m’a écrit, comme je vous écris, Marthe, mon enfant ; il m’a écrit pour me maudire et me prédire que têt ou tard son sang retomberait sur moi.
Eh bien ! cet homme laissait un fils, un enfant de deux ans, confié à l’acquéreur de ses derniers biens
Ce fils doit avoir votre âge, ma fille, et je viens vous supplier de réparer, si vous le pouvez, une partie du mal que j’ai fait.
Vous êtes veuve, vous êtes riche ; pourquoi ne deviendriez-vous |>as la femme du fils de l'homme que j’ai pour ainsi dire assassiné?...
Tu comprends, ma bonne Laure, continuait madame la baronne Mercier, lu comprends tjue je n’ai plus besoin de te citer la fin de la lettre t'e mon père.;Tu
LA MËRE MIRACLE
sais maintenant quel était le serment que je lui avais fait.
ü'abord tout entière à ma douleur, je remis à plus tard l'exécution do ma promesse.
Puis, un jour, une sorte de curiosité vague s'empara de moi.
Où était cet enfant devenu homme et ù qui je devais aller dire : Voulez-vous que je sois votre femme 7
Grâce aux indications laissées par mon père dans sa lettre, je savais le pays que ce jeune homme devait habiter.
Certainement, il m’aurait été facile de faire prendre des renseignements.
Une certaine pudeur m'en empêcha.
Et puis, il y avait dans cette situation bizarre d’une femme à la recherche d’un homme à qui elle doit offrir sa main, quelque chose de romanesque qui séduisait ma pauvre âme en deuil et mon cœur désolé, dans lequel ne vivaient plus que des regrets.
Un matin, mon notaire, à qui j'avais exprimé le désir d’acheter une propriété dans l’Orléanais , me parla du château de Reuil.
C’est une solitude au milieu des bois, et c’est de là que je t’écris.
C’est te dire que j’ai acheté Reuil aussitùt et que
j'y suis venue m’installer avec mon enfant et ma vieille demoiselle de compagnie.
Mon singulier fiancé, si je m’en rapportais à la lettre de mon père, devrait habiter à deux ou trois lieues de là, à la lisière de cette forêt qui m’entoure.
Mais, comme tu le penses bien, ma fantaisie romanesque aidant, je me gardai bien, à mon arrivée, de faire aucune question qui pfit m’éclairer sur lui.
Je le savais pauvre ; mais, mon imagination aidant, je le drapai dans la pauvreté du sire de Rawenswood, l’héroïque amant de Lucy de Lamermoor , et il fut bientôt un héros de roman.
Je me mis, dès les premiers jours, à parcourir la forêt à cheval.
Il me semblait qu’un soir, à la brune, je le rencontrerais, le cor do chasse à l’épaule, deux ou trois chiens couplés à la main, assis mélancolique et rêvant au pied d’un arbre.
Hélas ! ma pauvre ebère, maintenant, je n’en puis plus douter.
Le héros de roman n’est autre qu’un affreux paysan, vêtu d’une blouse, ne sachant ni lire ni écrire, et qui sans doute tressaille de joie le dimanche en dansant dans une grange avec une gardeuse d’oies.
Que veux-tu que je devienne?
lÆS DRAMKS DU VILLAGK
J’üi fait un «îrmeni à mon père.
Mais puis-je le tenir ?
Et cependant, si ce mBllicurcux jeune homme est réduit à un tel état d’abrulisscinent, n'esl-ce pas la faute Je mon père?
il est de certaines heures oi'i ma raison s'égare et où la pensée de fuir s'empare de moi.
Et pourtant je reste... je reste ici» dans celte solitude, avec mon enfant, ne voyant personne, et comme si le monde qui s'agite, se passionne, était à mille lieues de moi.
Képoiids-rooi. que fcrais-lu à ma place?
Huit jours après, madame la baronne Mercier reçut de son amie d’enfance, madame de Lasscnic, la réponse suivante :
J'ai cherché, mon ange, et j'ai trouvé. Tu es assez riche j)our sacrifier cent mille francs. Donne-îes h ce pauvre garçon. Élevé avec des paysans, paysan luiméme, U sera le coq du village, et tu lui feras un bonheur plus grand que si tu lui offrais ta jolie patte blanche. Puis reviens à Paris cet hiver, et je me charge, moi, do te donner un mari comme on en trouve dans les romans.
Tu m’indiqueras seulement la nuance. Le vcux-lu brun ou blond.
Ton liséré bleu.