LAURE
Cette lettre était donc arrivée huit jours après celui où nous avons vu madame la baronne Mercier sc promener en forêt.
Mais durant ces huit jours bien des événements s'étaient accomplis à Saim-Uanat, où nous allons rc* tourner.
Pour résumer en quelques mots ce qui s'éiail \msf' à Saint'Donat depuis une huitaine de jours , il faut notis reporter au moment où inamsolle .^dide, la rouée cabarciière. après avoir planUi là maitre Jofwph Noèl, en lui plongeant l'aiguillon de la jalutisiu dans le c<eur, R*en était allée chez le compère Ucior, son jjarrain.
0>mme elle en sortait, le proverbe qui dit qu’il suffit de parler des gens pour les voir, sc trouva justifié une fois de plus.
Au bas du coteau, et au moment où elle atteignait le chemin de halage du canal, mamselle Adèle rencontra le grand Jacques.
Le grand Jacques voulut prendre avec elle les libertés qui lui étaient familières avec la première fille du pays venue.
Mamselle Adèle se montra plus sévère que de coutume.
— Cousin , dit-elle , vous devriez avoir honte de votre conduite. Vous |)Ouvez compromettre mofi mariage.
— Tiens ! fil le meunier avec un gros rire , vous vous mariez donc ?
— Ça se pourrait bien.
— Avec qui ?
— Avec vous, .si vous voulez.
Le grand Jacques fit une grimace qui manquait abso* lument do galanterie.
— .Ma l>elle cousine, dit-il, j'aime bien plaisanter un brin avec vous, mais je n’aime pas dire de bôlises.
Mamselle Adèle sc mordit les lèvres.
— Vous n'éles guère aimable, dit-elle.
— Possible, mais j’ai mes idées.
— Ça fait que si un malin j’avais une trentaine de mille francs de dot, vous ne voudriez pas de moi ?
~ Ah ! mais non...
En toute auu^ circonstance , la fille de Roquillon, qui avait, comme on dit, la langue bien pendue, aurait criblé le grand Jacques de sottises ; mais elle avait ce jour-là de bonnes raisons pour ne se point fâcher.
— Non, vous n’éles guère aimable, cousin, dit-elle; mais c’est égal, je pense bien que vous ne me a ouicz pas de mal, n’est-ce ()as ?
— Pour ça, Don.
Elle prit son ton le plus câlin.
— Et que si vous me poiniez rendre un service...
— Pourvu que ce ne soit pas celui de vous épouser, cousine.
Mamselle Adèle se mordit les lèvres, mais elle ne cessa point de sourire.
— Pour vous dire la vraie vérité, dit-elle, il dépend un ptHi de vous que je m’établisse convenablement.
— üui-dà !
— Bichomenl nv:^me. Kl si cela arrive, le papa Ro quiilon n’est pas homme à reculer de\'aiU un fier potde-vin.
— Voyons donc ça. fit le grand Jacques, alléché par la promesse de sa cousine.
— Avez-vous toujours l’intention d’acheter noire prairie de l’autre cùlé du canal ? reprit la Hoquillonne.
— Votre père en veut trop cher.
— Kl si ou vous la donnait?...
— Pas en dot, au moins?
— Non, dit mamselle Adèle , qui dévora gentiment ce dernier outrage, comme pot-de-vin.
— Ou’ost-ce qu’il faut donc faire pour ça?
— Il faut me donner un coup de main pour mon mariage.
Et sûre de tenir le coq du village par la promess«^ do la prairie, qui valait bien une douzaine de cents francs, mamselle Adèle n’hésita point à faire ses onfidences à son cousin le meunier, qui fut bientôt au courant de la [>assion insensée qu'elle avait inspirée à Joseph NchM. On a vu le peu d’estime que le grand Jacques professait j)Our la Hoquillonne ; mais du moment où il serait payé de ses peines, il n’y avait aucun inconvénient à ce ({u'il se mit dans son jeu.
— Kh bien, dit-il, qu'est-ce qu’il faut que je fa.ssc ?
— Il faut que vous pas.siez un bout de temps citez nous, demain dimanciie.
I>\ MÈRE MIRACLE
— Bon ! cl puis après?
— Mallre Joseph ne manquera pas de venir.
— C'est bien sftr,
— Vous me ferez les yeux doux, il enragera.
— El puis !
— Et puis, quand il sera bien rouge, bien essoufflé et qu'il éloulTera de jalousie, vous me direz : < Cousine, sortons donc un brin ; > nous irons'jusqu'ii la ferme de la Poterie, voir la nouvelle mariée, et nous causerons de nos affaires.
— C'est tout ?
— Oui, dit mamselle Adèle ; je pense que ra suffira.
Et elle se sépara du meunier et regagna lestement la
maison de son père.
— Eh bien , dit le père Roquillon , comment ton parrain f a-t-il reçue ?
— Ohl très-bien, dit-elle ; mais nous n'avons pas besoin, je crois, d'attendre qu'il soit mort.
— Heint fil le cabarelier.
.Mamselle Adèle raconta à son père la rencontre qu'elle avait faite de Joseph ISoèl d'abord, et ensuite du grand Jacques.
— Tu es une fine mouche, dit Roquillon qui comprenait è demi-mot.
Et le père et la fille dressèrent leurs batteries pour le lendemain.
Le lendemain, en effet, qui était dimanche, Joseph Noël, qui avait passé une nuit fort agitée, entra dans le cabaret de Roquillon au sortir de la messe.
On avait publié le malin le ban de vendange , et toute la population vigneronne de fuir ce jour-lè la maison du Seigneur, do manquer la messe et d'aller à la besogne comme si c’eût été un jour ouvrable.
Aussi le cabaret était-il ii peu près désert.
Dans un coin, Branchu le maréchal jouait au piquet avec le garde champêtre.
Tout près de la porte, Roquillon, sa DUc et le grand Jactiucs achevaient le déjeuner.
Joseph Noël embrassa tout cela d'un coup d'oeil, et il eut froid au cœur en même temps que son visage s’empourprait.
Néanmoins il fit bonne contenance et entra.
Mamselle Adèle le salua è peine et parut tout occupée de son cousin, le grand Jacques.
— Bonjour, monsieur Noël, dit Roquillon se lovant avec empressement, qu’est-ce qu'il faut vous servir?
Joseph trébuchait en marchant, il eut de la peine à s’asseoir devant une table.
— Ce que vous voudrez, balbulia-t-il.
On lui apporta du vin, mais il ne but pas, il était entièrement démoralisé.
La petite comédie imaginée par mamselle Adèle réussit è merveille.
Le grand Jacques roucoulait et tournait les yeux comme un pigeon de culombier ; Rixpiillon avait, de temps à autre , un geste d'impatience qui donna à [leiiser a Joseph Noël, éperdu.
Enfla le grand Jacques proposa la promenade à la
Poterie, et mamselle Adèle accepta avec mi cinpressc’meni qui acheva de faire perdre la tète au bon Belge.
Branchu et le garde champêtre sortirent presque en même temps, ce qui fit qu’il ne resta plus dans le cabaret que le bon Belge et Roquillon.
Joseph, qui d abord n’avait pas touché à son verre, se mit à boire coup sur coup.
il avait besoin de cherclier un étourdissement dans le vin.
Roquillon, qui s'était tenu un moment sur le seuil de la porte, suivant des yeux sa fille et le grand Jacques qui s'éloignait, rentra en grommelant.
— Si ça ne fait pas pitié , dit-il tout haut , qu'une fille se marie ainsi contre la volonté de son père.
Ces mots firent dresser l'oreille h Joseph Noël.
— Ah I dit-il, votre fille se marie ?
— -Malgré moi, monsieur Noël.
— Avec le grand Jacijues 7
— Faute de mieux. Elle n’a pas de patience , et comme personne ne la demande... elle s’est jetée à la tète de cc garnement, qui avant trois mois la battra comme piètre.
11 est des heures oh le mouton devient enragé, où la colombe timide trouve Taudacc du milan.
Une de ces beurcs-IA sonna tout à coup pour Joseph Noël. 11 se dressa tout d'une pièce, regarda fixement Roquillon et lui dit ;
— Vous avez tort de donner votre fille au grand Jacques.
— Pourquoi donc ça !
— Parce que je l’aurais épousée, moi.
Roquillon fit un pas en arrière.
— Vous voulez rire, monsieur Noël, dit-il.
— Je n’en ai guère envie , murmura le pauvre homme.
— Un richard comme vous !
— J’aime votre fille.
Roquillon frappa de son poing sur la table et les verres s'entrechoquèrent d’eux-mémes :
— Ah 1 tonnerre ! dit-il, si j’étais le maître!
Et comme il disait cela, des pas précipités se firent entendre à la porte du cabaret et la Ro<|uiUonne entra toute rouge, son ficliu déchiré, eu proie à une vive émotion.
— Ah ! disait-elle, je n’en veux plus ! je n’en veux plus!
— De qui donc? dit Roquillon en se retournant.
— Du grandjacques... de mon cousin.
— Pourquoi donc ça î
Joseph Noël était devenu tout pâle.
— Je serais mallieureuse avec lui, répondit mam.sellc Adèle. C’est un brutal... J',Ti voulu malgré lui retourner è la maison, et il m’a battue I
En même temps, elle regarda Joseph Noël avec une subite tendresse.
Le bon Belge était en veine d'audace.
Il prit dans sa grosso main calleuse la petite main de mamselle Adèle et lui dit ;
— Eh bien, si vous voulez être ma femme, je vous
ISi
jure que je ne vous battrai pas, et que jamais je ne regarderai seulement une autre que vous.
Mamsclle Adèle cacha sa tète dans ses mains et joua une admirable confusion qui acheva de séduire le bon Belge.
Une heure après tout était convenu , et Hoquillon s’en allait trouver le curé en grand mystère , pour savoir s'il n’y aurait pas moyen de racheter deux bans de publication afin que les choses allassent un peu plus vite.
C’était donc la veille de ce jour que .M. Henri avait rencontré, d’abord la châtelaine du manoir de Reuil. ensuite la mère Miracle è qui il avait confié son projet de se faire soldat.
Il était revenu au.\ Ormes avec l'intention bien arrêtée de dire la même chose à Marc Noèl, lors<|ue la violente colère de ce dernier, puis la scène de larmes et de réconc'diation qui avait suivi, l’en avaient empéclié.
Le lendemain, Marc alla à Jargeau pour consulter un notaire.
Joseph Xotl passa sa journée au bourg. i
Le soir, celui-ci revint et annonça que le mariage j était d’accord entre lui et la petite Koquillon. I
Marc soupira, mais il ne fit pas d’objection.
Joseph oublia de souper, tant son bonheur l’étouffait.
Ce fut alors que M. Henri s'arma de courage.
— Et quand a lieu votre noce, monsieur Joseph ? demanda-t-il.
— De demain en quinze.
— Je resterai jusque-là.
Ces mots firent ouvrir un œil, comme on dit, i Marc Noël.
— Où voulez-vous donc aller , monsieur Henri ? dit-ll.
— Faire un voyage.
— Où donc ça f
— A Orléans.
— Ça n’est pas un voyage, savez-vous? et lu pourras bien être revenu le soir, monsieur Henri, dit Joseph è son tour.
Mais Henri secoua la tète.
— Orléans n’est que la première étape de mon voyage.
— Tu veux donc nous quitter, monsieur Henri?
— Tu ne te trouves donc pas bien ici, savez-vous ?
El les deux Belges stupéfaits regardaient le jeune
homme.
Mais celui-ci reprit avec fermeté :
— Mes amis, mes bons amis, me voilà un homme, et il est temps que je me conduise comme un homme. Mon père a eu le malheur de manger sa fortune, je dois essayer de m’en faire une.
— N’es-tu pas chez toi ici, monsieur ? dit Marc tout ému.
— Ah! mais si, savez-vous ? fil Joseph.
— Je veux être soldat, dit M. Henri.
— Un métier qui est bien dur, sais-tu, monsieur! répondit Marc; j’ai été soldat six mois dans mon pays, et ça n’est pas agré.ible du tout.
Mais Henri de Beauchène avait retrouvé en ce moment cette dignité native, cet orgueil de race que son éducation négligée n'avait pu étouffer.
Il était fier ce jeune homme qui savait à peine déchiffrer quelques lignes et tracer son nom d’une main novice.
Il trouva des accents, qui peut-être lui étaient inconnus la veille , pour faire comprendre aux deux Belge qu’il ne pouvait rester avix: eux plus longtemps, sans recevoir le pain de l’aumône.
Et les deux bonshommes pleurèrent.
Marc lui dit ;
— Nous n’avons |»s d’enfants, nous t’adopterons, monsieur.
— Vous oubliez , répondit-il , que votre frère se marie dans quinze jours.
Marc frappa du pied avec colère.
Joseph ne dit rien et se reprit à songer à sa fiancée.
Alors M. Henri s’esquiva sans bruit de la cuisine, laissant les deux frères auprès du poêle.
Il pouvait être sept heures du soir. lui nuit élait froide cl la lune pleine.
— ^.l'n beau temps pour l’affût, dit un dos garçons de ferme en voyant M. Henri décrocher son fusil.
— Peut-être... fit Henri.
Et il glissa deux balles dans les canons de son arme.
— Est-ce que vous allez au sanglier? demanda encore le garçon de ferme.
— Oui; bonsoir...
— Bonne chance !
Henri s’éloigna, traversa le jardin potager et atteignit les bois.
Allait-il réellement au sanglier ?
C’est possible, mais alors l’affût qu’il avait clioità était bien loin, car il marcha plus de deux heures de faux chemins en faux chemins, laissant bientôt derrière lui les bois dépendant du château des Ormes, pour s’enfoncer, vers le nord, dans les bois de l’État’ c’est-à-dire en pleine forêt.
Henri avait saisi au vol. le matin, un renseignement donné par des bûcheux qui se rendaient à la messe de Saint-Donal.
Ce renseignement était celui-ci :
Un vieux cerf dLx-cors avait pris pour cantonnement un buisson d’une dizaine d’arpents, de l'autre côté de la Venle-Neure\ il avait coutume de venir au viandii dans un trèfle incarnat du voisinage, et il était aussi commode à tuer qu’un lièvre ou qu’un lapin.
Or, l’enccintc de forêt connue sous le nom de Uenfr- /Veuve se Iroutail précisément de l’autre côté du château de Iteuil et de la Maro-au-Xoyé.
Deux heures après son départ du château des Ormes. M. Henri traversait la ligne forestière qui passait devant le petit manoir.
LA MÈRE MIRACLE
r/riiit an jeanr 'lomioe de tin^t ani à peine- (Page 154* )
Il regarda les éloUes, en vrai paysan qu'il dtait. Les étoiles marquaient environ dix heures du soir. La lune resplcndissaitsur les ardoises de la toiture ; une lumière brillait 5 la fenêtre de l'une des tourelles.
M. Henri se prit à regarder celte lumière, et ne songea plus ni aux étoiles ni à son afflit.
Celte lumière était une vraie étoile qui venait de s’allumer tout exprès pour lui.
Et, comme il y avait une grosse pierre auprès de la mare, il s'assit dessus et continua è contempler celle lumière dont la clarté discrète filtrait au travers des Persiennes.
Et U se trouva si bien absorbé dans cette contemplation, qu'il n'entendit pas marcher, qu'il ne vit pas une ombre se dresser auprès de lui.
Cependant, une main s'appuya sur son épaule et une voix lui dit ;
— Vous ne voulez donc pas vous marier jamais, monsieur Henri, que vous venez vous asseoir auprès de la Mare au noyé?
M . Henri se retourna, un peu étonné, et ne put se défendre d’un certain tressaillement.
La voix qu’il venait d’entendre était celle de la mère Miracle, et la bonne vieille se trouvait debout devant lui. Jamais son visage encore jeune sous ses cheveux blancs ne s’était éclairé d'un plus malicieux sourire.
— Oui vraiment, répéla-t-clle , vous venez vous asseoir au bord de la Mare au noyé ?
— Pourquoi pas? demanda M. Henri.
— Mais vous ne savez pas ce qu’on dit...
— Je le sais, mais je ne suis guère superstitieux.
— Pour ça, vous avez raison.
— Et puis, ma bonne maman Miracle, à quoi donc ça me servirait de songer à me marier ?
20' UVBMSOV
— Hé I on ne sait pas, dit la vieille. '
— U'aitleurs, puisque je vais me faire soldat.
— Ah ! c'est toujours décidé ?
— Toujours. Je pars dans une quinzaine, après la noce du père Joseph.
— Il se marie donc décidément, ce vieux fou ?
— C'est convenu. De dimanche en quinze jours.
La mère Miracle fit mine de s'éloigner, mais elle resta et ajouta d’un air indifférent :
— C'est égal, vous êtes è une bonne trotte du château des Ormes, monsieur Henri.
— Je vais h l’affiit.
Et il montra son fusil, qu’il avait posé par terre, è cété de lui.
— A l'affût aux canards, alors? mais ce n'est guère la saison.
— Non, è l'affût du cerf.
— Au bord de la .Mare au noyé ?
M. Henri tressaillit; il lui sembla que la mère Miracle lui parlait d'un ton moqueur
— Je me reposais un brin, dit-il, et puis ce n'est pas encore l’heure.
— Ah ! c’est différent. Bonsoir, monsieur Henri.
— Bonsoir, maman .Miracle.
— Bonne chance, monsieur Henri, dit encore la bonne vieille.
Et elle s’éloigna.
Mais quand elle fut de l'autre cûté d’un rideau de ssules, è l’aulre extrémité de la mare, elle s’arrêta de nouveau.
M. Henri n’avait pas changé de place; il était toujours en contemplation devant celte fenêtre éclairée, et la sorcière se prit à sourire.
— Ah ! miirmura-t-elle, s’éloignant celte fois pour