‹ Les Drames du villageChapitre 26 sur 60 · L.\ MfcRE MIUACLE · texte numérisé non relu

L.\ MfcRE MIUACLE

— Pardon, ré|>ondit lu mûre Miracle, vous l’avez vu une fois, en forèl, à preuve que vous lui avez demandé vûtrü dieiiun.

Ces mots rae rap[>elèrtMU, on effel, que j’avais un soir dépassé dans un chemin forestier un jctine homino en blouse qui pfjrLiil un fusil sur l’cpaule et qtte j’avais pris pour un braconnier.

Kien no lu'nvait dit <|ue c était lui.

— Ah 1 vraiment ? repris-je en regardant la mère Miracle, oh bien ?

— M. lionri est lier; pourquoi votiloz-vmis lui donner de l’argent?

Inutile (le te diro que je n'avais fait à la bonno vieille qu’une dcmi-confKlcnéo.

— Mais, lui dis-je, parce qu'aulrefols mon jkto et le sien étaient amis... (pic je suis richo... et qu’il est pauvre...

Elle me regarda séverement, a ces dc^rnières paroles.

— Ce n’est pas une raison pour lui faire raumAnc» dit-elle.

El puis elle me regarda encore, et son œil s’adoudt.

Puis elle soupira.

— Qu’avez*vous donc? lui dis-je en Iressaillant.

— Rien, me répondit-elle; des bêtises qui me passaiüiit par la tête.

Je n’insistai pis; il me sembla quelle m’avait devinée.

Depuis lors, il y a de cela huit jours, je n’ai pas revu la mère Miracle , et je suis toujours avec mes ccnl mille francs déposés chez un notaire d’Orléans.

Seulement ma curiosité m'avait repris. J'aurais voulu revoir le jeune homme que la mère Miracle dit ni {1er; ce pay.san ignare qui a conservé ce je ne sais quoi qui éclate dans toute la personne de certains iiommcs et qu’on appelle la racf.

Et, remettant h plus tard l’exécution de tfm conseil, je repris de plus belle mes promenades en forêt.

E’àulomne est superbe celle année.

La forêt est peuplée, râ et là, d’arbre» vcrlB et jaunes dont les feuilles ne sont pas encore tonibé(‘» ; la mousse est drue sou:; le picJ, la boue et le ciel noir de novembre sont loin encore.

Octobre rayonne dans toute sa splendeur, cl le vetd est tlcdc, le soir, comme à la fm du mois d’aoêt.

Quelquefois je monte à cheval toute seule, quelquefois un petit groom m'accompagne.

Tu eais que je vis ici seule avec ma vieille demoiselle de compagnie, qui prend le plus grand .soin de mon fils.

Mais i'enfant a cinq ans tout à l’heure ; U est volontaire, capricieux, et a besoin d’une surveillance de tous les instants.

Or, ma chère, avniil-bier j’avais omtnené le groom ; Jean, mon cocher, était alli* au village voisin.

Je rentre à la brume et j’entends do grands cris poussés [)ar ma femme de cinimbre et nia cuisinière.

En même tc.np^, la vieille denioiselle accourt éperdue et me mt/ulro la Mare au nosé.

Qu’csl-co que la Marc au noyé?

C'est un large étang, très-profond, ([ui s’étend sous les fenêtres du chàlean.

La pèche m’en npparliont.

J’ai im bateau plat i[ui sert a pêcher.

Tandis que la vieille demoiselle lisait, que les bonnes étaient à la cuisine, l’enfant avait détaché le bateau et pous.sé au large.

Ür, il y au milieu do l’éiang un tourbillon rapide dont rattraciion se fait sentir à plusieurs centaines de mèlres à la ronde.

Quand on pèche, il faut un homme vigoureux pour maintenir le iKiteaii hors de la portée du tourbillon.

Et au moment oh j'arrivai», la barque; avait été prise par les dernières circonfércncos du t>mrbiiIon, et elle était rapidement entraînée vers le coulro du gouffre avec mon chérubin, cjui, devinant le dangt^r, appelait au secours et levait scs petits br.is en signe de détros»!*'.

Je n’entrcjircndrai pas de le dépeindre ni mon épouvante, ni mon désespoir, ma bonne Laure. Je me laissai glisser de mon cheval à lem*, et Je m’élançai, les bras étendus vers le bord do l’étang.

Déjà mon |>eUt groum, qui est un garçon résolu, s’était jeté à la nage et se dirigeait en droite ligne vers la barque.

Je tombai à genoux et joignis les mains.

Les cris de mou enfant m’arrivaient confus, offaiblis, h mesure que la barque s'éloignait, atlirée vers le giauffre, et que lo p mvre polit comprenait de plus en plus rinynincnce du danger.

Le groom nagMil vigoureusement, il atteignit le.s première» ondées du tourbillon et sa viterse fut alor» paralysée.

La barque n'était pas à dix pas de lui, mils il ne pouvait plus avancer.

Deux fois il étendit les mains, sc donna une vigoureuse impulsion et faillit loucher à la barque.

Deux fois, repoussé jxir le tourbillon, Il fut rejeté en arrière.

La Iwrquo commençait 5 lonrner .lur elle-même.

Mon pauvre enfant, ivre de terreur, ne criait plus et continuait à me tendre les mains.

Le groom luttait toujours, mais la lutte était évidemment inégale.

On devinait que le gouffre aurait bientôt raison de celui qui cherchait à lui arraclK't une proie.

— Mon Dieu ! ra -n Dieu 1 m’écriai-jc, sauvez mon enfant I .Mon Diou I le laisserez-vous périr?

Soudain un homme, que nos cris entendus an plus profond de la forêt avaient attiré sans doute, arriva en courant, prit à peine lo temps de jeter un fusil et une carnassière, de se déljarrasst.r de sa blouse et s’élança bravenioiil à l’eau.

C’était un admirable nageur, il allait plus vite qu’un torro-ncuv(î, iq il eut btemùi atteint l'endroit où le groom se dcbatiait tans .'‘iiccès, ne |>ouvant plus ni avatk'er ui reculor.

Mais il ne citcrcha point à sauver le grouin, il alla I droit à la baKiue.

lô«

Elle ne tournait plus, elle tourtiillonnait et allait disparaître au fond du gouffre.

Deux secondes de plu.s et il était trop tard.

Mais le nageur l'atteignit, ne chercha point à contrarier ce mouvement de rotation, et, abandonnant la barque, il s'empara de mon fils évanoui.

Puis, d'un vigoureux coup de pied donné à la barque, qui s'abîmait sous l'eau en ce moment il se lança hors de l'invincible attraction du tourbillon.

Je le vis alors, moi plus morte que vive, revenir vers moi, nageant d'une main, soutenant mou fils de l'autre.

Quand il eut dépassé les dernières révolutions du tourbillon, il redoubla de vitesse. Deux minutes après, U déposiiit mon fils sur la berge.

L'espèce de stupeur morale et physique It laquelle j’avais été en proie se dissipa alors; je retrouvai ma voix, je retrouvai Tusage de mes jambes ; je m’élançai vers cet homme que je n’avais pu voir, les mains tendues, lui criant ; Merci!

Mais déjà il avait replongé dans l'étang. Maintenant il allait sauver le groom.

Le pauvre enfant, trahi par sa faiblesse physique, s’épuisait en efforts stériles.

Au lieu de reculer, il avançait peu à peu vers le gouffre, et le moment n'était pas loin où il serait atteint comme la barque, livré è un mouvement de rotation vertigineuse et entraîné au fond de l’eau.

Mais le sauveur de mon fils arriva h temps.

Il put le saisir par les cheveux et le traîner en arrière.

Malheureusement, ma bonne Laure, l’homme qui se noie paralyse presque toujours les elfor’s de celui qui veut le sauver.

Le petit groom, épuisé, s’était cramponné à cet homme ; il lui enlaçait un bras et une jambe, et celuici, déjà fatigué, disparut un moment.

Un nouveau drame recommença.

Tantôt le groom et son sauveur reparaisse nt à la surface, tantôt ils s'abaissaient, et l’eau se refermait sur eux.

Et nous autres pauvres femmes, clouées par notre impuissance à cette berge fatale, nous nous étions mises à genoux, implorant la miséricorde divine.

Tantôt l'eau bouillonnait, les deux hommes remontaient, et le nageur parvenait à se débarrasser de l’étreinte du groom et à l’entraîner vers la berge.

Tantôt le pauvre enfant, que l’asphyxie gagnait, parvenait il entraîner de nouveau son sauveur dans i’abimc.

Enfin le robuste nageur triompha.

Le groom épuisé ne résista plus, et quelques secondes après, il touchait la berge sur laquelle, par un dernier effort, l’hiconnu parvenait .à le lancer.

Après quoi ce dernier, s’accrochant à une touffe de saules, prit pied dans la vase, fit un dernier effort et vint tomber épuisé à nos pieds. 11 me regarda en souriant, puis ses yeux se fermèrent et il s’évanouit.

Alors, ma bonne Laure, je me penchai sur lui toute

frémissante, je le regardai... un souvenir traversa mon esprit.

C’était un jeune homme de vingt ans à peine, et ce jeune homme, je l’avais déjà vu.

C’était le même que j’avais rencontré un soir en forêt et à qui j’avais demandé mon chemin.

Et ce jeune homme qui venait de sauver mon fils au péril de sa vie, tu l’as deviné, n'est-ce pas? c’était , celui que, dans le pays, on appelle M. Henri.

.Maintenant comprends-tu ce qui se passe en moi.

Mon fils est hors de danger; mais lui son sauveur, il est ici, couché, en proie à une fièvre .ardente, et le médecin, que j’ai envoyé clierchcr en toute hâte, s’efforce de conjurer chea lui une .affection cérébrale.

Je laisse ma lettre ouverte... A demain de nouveaux détails.

Marthe. »

« Void quarante-huit heures que ma lettre attend un post-scriptum.

Je ne t’ai pas écrit hier, et void pourquoi ; un de ces deux frères qui possèdent maintenant le château des Ormes...

Mais t’ai-je parlé du château des Ormes 7

Je crois bien que non. Pardonne-moi. Il se passe tant du choses autour de moi depuis deux jours, que je perds un peu la tète.

Figure-toi donc, ma bonne Laure, que le château des Ormes est celui que le père de M. Henri, comme on l’appelic, a vendu à un vieux contrebandier belge.

Ce Belge, qui a pris soin de l’orphelin déshérité, est mort l’an dernier.

11 avait deax neveux qui sont venus recueillir la succession, et c’est la visite de l’un d’eux que j’ai reçue hier.

Marc Noël, c’est son nom, est un grand et un gros homme plein de bonhomie et de coeur. 11 est arrivé, les yeux humides, pour voir M. Henri, en disant :

— Quel malheur !... il aurait pu se noyer.

J’avais passé toute la soirée d’avant-hier au chevel du sauveur de mon fils.

Hier matin i| allait mieux; il parlait même, quand il a vu Marc Noël, de s’en retourner aux Ormes.

Mais je m’y suis opposée, et le médecin m’a donne raison.

Mon fils va bien, le groom est sur pied; M. Henri seul est dans un état de'faiblesse qui ne laisse pas que de m’inquiéter.

Nous avons longuement causé avec le bon Belge, et il est résulté pour moi de cette conversation, que notre pauvre genlillionime sans patrimoine, qui jus- <|u’à présent était encore un peu chez lui dans le manoir de ses aïeux, sera obligé de s’en aller au premier matin.

I Marc Noël s’est mis à pleurer en me racontant 1 qu’une belle fantaisie amoureuse avait traversé le cer-

LA MIRACLE

M ninMqM tlcf ptiB)p:er$ i'jtïil fiit eiilcidre. [PifP Ido.)

veau de son frère, qui est, paralt-il, aussi laid et presque aussi vieux que lui.

Ce niais épouse une fille de dix-huit ans qui s'est fait une fort mauvaise réputation ; a, paralt-il, un caractère de mégère, et ne manquera pas de mettre à la porte mon protégé.

Heureusement j’ai maintenant un prétexte, le salut de mon fils, pour lui faire accepter les cent mille francs I

Ce Belge est parti hier soir après m’avoir accablée do protestations d’amitié naïve, de savez-vous et de lu conipmiils, mailame.

La fièvre du malade est tombée, et je crois bien qu'il pourra se lever demain.

En attendant, me voilé constituée en sœur grise, étudiant à la dérobée ce pauvre garçon que mon pire rêvait pour mon mari.

Il me regarde parfois, quand|je lui apporte une po-

tion ou une tasse de tilleul, avec de grands yeux timides et doux.

Un vrai regard de cherntte qui commence à s’ap privoiser.

Cestune vraie chrysalide qui, hélasi ns sera jamais papillon.

Et c’est dommage, ma chère.

Il est joli garçon, il a une main de race, quoique hilée par le soleil , endurcie par les travaux des champs.

Nous avons un peu causé.

Tu penses qu’il e.st bientét au bout de son rouleau, le pauvre ignorant 1

Mais tout ce qu’il dit est empreint d'un grapd bon sens; il a même dans l’expression una tournure originale, qu’accompagne parfois un sourire qui n’est pas dépourvu de finesse et d’esprit.

Et dire qu’une belle meunière rougeaude sera fière

d’un tel gars, lorsque je lui aurai fait accepter les cent mille francs.

A quoi sert donc la race î

Ses aïeux ont vu la cour de Louis XV ; lui, le pauvre diable il n'a jamais porté que des sabols.

Quand je fai dit, il y a deux jour.s, que J’attondaia à demain potu fermer nia lettre, je pensais que co londcmain-lit serait marqué par le déjiart de mon hôte, et je complais mettre les cent mille francs sur le tapis.

Mais 11 n’est pas parti... Le médecin, qui nst revenu, dit qu’il ne pourra sans danger quitter son lit avant demain.

Il est convenu que Marc Noël viendra le chereber dans sa carriole...

biriiimiie soir, S hcDm,

Je suis toute bouleversée, ma bonne Laure. Cependant il n’est survenu aucun nouveau mnllieur.

Et pourtant il me semble que je suis la dernière des créatures, et que je porte le poida d’un forfait.

Que s’est-il donc passé?

Je vais te le dire.

,M. Henri a pu se lever ce matin.

A riicurc qu’il est, il est parti.

La chambre où on l’avait transporté est au-dessus du petit boudoir où je me tiens ordinairement.

Quand je l’ai entendu marcher, j'ai éprouvé une aensation singulière, bizarre même; quelque chose comme ce serrement de cœur qui s’empare de nous quand nous sommes sur le point de partir iious-mémus pour un voyage ou de voir partir ceux que nous aillions.

Une heure apres, les grelotières de la grosse Jument de Marc Noël cl le bruit de ferraille de son antique carriole se sont fait entendre dans la cour.

Mon serrement de cœur a augmente.

Enfin ma fcmino de chambre est venue me dire que cet homme demandait è prendre congé de moi.

Cet homme !

Ce n'élait pas du Belge qu’elle parlait, mais de ce pauvre garçon à qui je dois la vie de mon fils.

J’ai failli congédier Mariette : celte expression me révoltait.

Lejeune homme est entré, humble, timide, son chapeau à la main.

Je lui ai indiqué un siège et, d’un geste, j'ai renvoyé Mariette.

J’étais, du raste, toute tremblante, et j’attendais qu’il ouvrit la bouche.

Tout le beau discours que j’avxiis préparé h son intention s’etait envolé de ma mémoire.

Enfin je me suis armée de courage et mal m’en a pris, comme tu vas voir !

— Monsieur de lieauchéne, lui ai-je dit d’une voix émue cn-l'apiwlant du nom de ses pères, est-ce que vous avez l’intentioii de retourner aux Ormes aujourd’hui ?

— Oui, madame.

— Ne vous sentez-vous pas eucoie un peu faible î

— Oh ! non.

Et il s’est mis à rougir.

— Et puis, m’a-t-il dit avec un accent ému, je, ne saurais en vérité, madame, abuser plus longtemps de vos bontés.

— Mes bontés f

Il oubliait donc que je lui devais la vie de mon lils.

— Mais, monsieur, me suis-je écriée, eu vérité vous oublie» ce que vous avez fait poui- moi.

— Oh ! fit-il simplmnant, c'était si naturel.

— Et je voudrai» Voua en témoigner ma rccomiiissance, poursuivis-Je.

Il me regarda avec un n.alf étonnement.

— Et si je pouvais...

Je tremblais en parlant ainsi, mais un courage vertigineux m’entrainait.

— Et si je pouvais... continuai-je, vous offrir une marque de mon estime... un souvenir... un...

Je balbutiais affreusement ; ce malheureux rliiffr." de cent n.ille francs était dans ma gorge et cherchait h en sortir.

Oh ! ma chère Laure , heureusement je ne l’ai pas prononcé.

M. Henri, tandis que je parlais, s’était levé et me regardait à son tour avec une sorte d’effroi «louloureux.

il était pèle comme une statue de marbre.

Et, tout h coup, faisant un pas en arrière, il m’a saluée en me disant !

— Adieu, madame; j’ai l’habit d’un paysan, mais j’ai conservé l'ème d’un gentilhomme.

Que s’osl-11 passé à partir de ce moment ?

Je ne sais plus ; ma tête s’égare, et je me demande comment je ne me suis pas jeUic aux genoux de ce jeune hoinino pour lui demander pardon.

Il était dans la carriole de Marc Noël, qui disparaissait déj.’i au tournant de l’avenue, que j’étais encore là, immobile, stupide, n’ayant plus la conscience de ce qui se passait autour de moi.

Il est parti après avoir sauvé mon enfant, et, pour prix de son dévouement, je l’ai humilié.

C’est affreux et je me trouve odieuse.

Ah ! ma bonne Laure, [lourquoi donc in’as-tu donne cette malheureuse idée des cent mille francs ?

Maintenant que faire î

Comment réparer mes torts î comment tenir mon serment ou l’éluder ?

Ma tète se perd, réponds-moi.

.UXIITIIE. >

Cinq jours après, madame de Lassenie avait répondu, et la baronne Mercier recevait la lettre suivante :

• Mon cJicr liséré rouge,

Les odeurs pénétrantes de l’automne, les feuilles jaunies, le silence et le mystère mélancolique des grands bois, les promenades au soleil couchant au

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