‹ Les Drames du villageChapitre 4 sur 60 · curé fit ce que lui demandait le blessé · texte numérisé non relu

curé fit ce que lui demandait le blessé

Tandis qu’il était occiqié à laver la plaie et à poser de la charpie dessus, la voix de Saurin se fit cnteiidr.i de nouveau à travers la porte

— Je vous dis. madame, qu’on n’entre pas, disait-il.

— Et si je veux entrer, moi, disait la Martine avec fureur.

— Vous n’cntrcrei pas 1

— L’enfant, que les cris du Commandant avaient glacé d’effroi, et qui se tenait immobile dans un coin de la chambre, le petit Auguste, se mit alors à pleurer en disant :

— Maman ! maman !

Et il courut vers la porte, qu’il ouvrit.

La JlaiTine voulut s’élancer à l’inlériour do la chambre, mais le poignet de fer de Saurin la tnainlint en dehors. Seulement la Martine avait eu le temps d’apercevoir la soutane et le tricorne du curé jetés sur une chaise, tandis que le gamin passait entre les jambes de Saurin et se jetait au cou de sa mère.

— Seigneur Dieu ' s’écria la Martine, ce n’est pas un médecin, c’est un prêtre!...

— Va-l'en au diable ! hurla le commandant avec une colère subite.

— Vous voyez bien qu’on n’entre pas, dit Saurin.

Et U referma la porte.

La Martine prit son fils dans ses bras et se sauva en criant :

— lin prêtre dans la maison... ça porte malheur !.. . nous sommes perdus !...

Le curé Duval avait entrevu la Martine l’espace d’une seconde ; mais il ne souffla mol.

Lo commandant lui prit la main et lui dit tout bas, d’une voix redevenue tremblante :

— As-tu vu cette femme ?

— Oui.

— C'est mon mauvais génie...

— Je le sais, répondit simplement le curé.

— C’est elle qui a chassé ma nièce de la maison... Olil si tu savais...

— Parle, dit le prêtre. Ne suis-jc pas ton vieil ami î

— C’est juste. Eh bien ! ma nièce est partie...

— Après ?

— Et je l’ai déshéritée...

— .Malheureux I

— J’ai fait un testament que la Martine m’a arraciré, poursuivit le commandant, baissant de plus en plus la voix...

— Et.,. CB testament ? demanda le prêtre.

— Institue le petit mon légataire universel;..

11 s’arrêta un moment, tout tremblant, le vieux brave, et ia' fut avec un accent de terreur qu’il ajouta :

MADEMOISEUK MIGNONNE

— Tü ne la laisseras pas entrer, au moins. Sais-tu qu’elle a voulu me tuer à coups de couteau, un jour.

Le cure alla vcr.s la |iorte et poussa le verrou.

Puis, revenant vers lit :

— Continue, dit-il.

Le commandant prit sa tète à deux mains et poursuivit avec un gémissement :

— J'ai pourtant juré à ma pauvre sœur mourante que je prendrais soin de ma nièce !

— El tu l'as déshéritée, raaliicurciLv !

Le commandant courba la tète.

— Et ce testament... oit est-il î demanda encore le prêtre.

— C’est la Martine qui l’a... elle no le rendra pas!

— Mais ne peux-tu donc en faire un autre 1

— Oh I c'est cela, dit-il, je veux faire un testament d’heoiiéte homme... et partager entre ma nièce et le petit.

Et le commandant indiquait une table sur laquelle il y avait des plumes, de l’encre et du papier.

Le curé üuval alla prendre ia table et l'approcha du

Ut.

— Aide-moi à me soulever, dit le blessé dont les forces allaient s’arfaiblissant.

Le curé entassa derrière lui deux oreillers du lit, et le mourant prit la plume.

Son énergie, longtemps assoupie, se réveillait.

En dépit des souffrances qu’il endurait, le comman dant Richard écrivit d’une main ferme et d'une écriture fort lisible ;

• Ceci est mon testament.

« Aujourd’hui, 30 novembre, sentant la mort approcher, mais jouissant encore de la plénitude de mes facultés, j’ai institué par égale part mes légataires universels, Débirce-Mignonne Paumelle, ma nièce germaine, et Jean-Baptiste Auguste; désirant formellement que le présent testament annule et frapite de caducité celui que j’ai écrit l'aiméc dernière et qui porU' la date du l.'i septembre 180...

« La Renardière, 20 novembre 186...

« Pierre-Aimé Ricnxan,

B Oflicier détaissioanaire, chtsvalîN’ di) l4 jL^fion d'üüQueur. »

— Voilà, dit-il en tendant au curé la feuille encore liuniide.

Le curé lut le testament d’un bout à l’autre et di! ;

— C'est bien ; il est inattaquable. Seulement, que vas-tu en faire î h qui le coufieras-tu î

Le commamiant appela :

— Saurin î eh ! Saurin ?

Le curé tira le verrou et Saurin entra.

Le commandant avait enfermé le leslamcnt dans une enveloppe,

— C.iclielte-raoi ça, dit-il au vieux soldat en retirant une bague de son doigt.

— Çta? dit Saurin.

Et il reg.'irdait l’enteloppe.

— C'est mon testament, dit le inouraiil. Tu vas

LT

monter h cheval et tu le porteras à Lorris. cher maître Kougeron, mon notaire, entends-tu ! Je sais que J’aurai la force de vivre jusqu’à ton retour...

— Laissez-vous au moins quelque chose à votre nièce? demanda Saurin d’un ton bourru.

— La moitié, répondit le commandant.

— C’est bien, dit Saurin. Vous pouvez mourir tranquille, vous êtes un honnête homme.

— II mit le testament dans sa poche et sortit.

Alors le commandant tendit la main au curé :

— Adieu, mon vieux camarade, lui dit-il, mainte nant tu peux t’en aller... je veux mourir en paix.

— Non, dit le prêtre, je veux te fitrmer les yeux.

— C’est-à-dire, ricana le mourant, que tu voudrais me confesser... Ah ! ali ! ah !...

El cet homme, qui venait de réparer une faute et de faire sa paix avec les hommes, eut un accès d’impiété; se retournant brusquement :

-r- Imbécile ! dit-il, quelle lubie t a donc passé par la cervelle de le faire prêtre ?

Le curé ne sourcilla point.

— C’était, ma foi, bien la peine, continua le mourant, qui semblait avoir retrouvé toutes scs farces vitales pour épancher sa raillerie acerbe, d'ètre marquis de race, capitaine à vingt-quatre ans, en pas.se d'ètre général un jour, et peut-èlre maréchal de Kraiice, pour Umquer un beau matin son colback de hussard contre une calotte de curé...

Mais à ces mots l’abbé Duval sc redressa.

— Ah çà, mon pauvre ami. lui dit-il, regarde-moi bien en face, et comme je l’ai écoulé... écoute-moi.

— Tu ne me confesseras pas, au moins ? ricana le eommandam.

— Écoule-moi. Puisque tu m’accuses, il est juste que j’aie le droit de mu défendre.

— Ta défense est difficile, ami.

— C’est possible, mais tu l'écouteras...

El il y avait dans la voix du prêtre un tel accent de volonté que le commandant se sentit dominé.

— To souviens-tu de la guerro d'Espagne? poursuivit le prêtre.

— Oui, murmura le commandant.

— Nous avons saccagé l’ampelune ensemble.

— Parbleu 1

— ASaragnsse, nous avons mis nos chevaux à l’écurie dans une église, continua Tabbé Duval.

— C’était le bon temps, dit le commandant.

— Le pillage ne va jamais seul, reprit le prêtre, l'o souviens-tu encore de nos belles prouesses, liein î de ces femmes en pleurs que nous oflleurions de nos lèvres éhontées, au seuil de leurs maisons fumantes?

— C’est la guerro, ça, après tout, murmura le mourant, qui cessa tout à coup de ricaner.

— El ce villa,ge auquel nous avons mis le feu ? et ces enLmls, et ces vieillards que nous avons fusillés î dit encore le prêtre.

— Mais enfin, interrompit le commandant Richard, iMi veu.x-!u en venir î

— A ceci : que lorsqu’un homme a, comme moi.

fait tout cela; que cet homme a de la fortune, de Tarn* bition, de la jeunesse, qu'il rêve le bâton de maréchal de France et que, un beau matin, renonçant h tout, foulant tout aux pieds, fortune, ambition, rêves d’avenir, et peut-être aussi quelque noble et chaste amour, U jette son uniforme brodé d’or aux orties, cache cette croix gagnée sur les champs de bataille et qu’il étalait naguère avec orgueil sur sa poitrine, va s’enfermer dans un obscur séminaire, et en sort revêtu de cet autre uniforme que tu raillais tout à l’heure ; dis, crois-tu que cet homme soit un hypocrite cl un lâche, un sot et un menteur, qu’il joue quelque comédie infâme, quelque rôle de fou vaniteux, dis, le crois- tu ?

El le prêtre avait redrc*ssé sa grande taille, rejeté en arrière sa belle tète couverte de cheveux blancs et il attachait sur le commandant ému, étonné, un regard à la fois fier et doux.

Le mourant se souleva, se remit avec peine sur son séant, regarda son vieux frère d’armes cl lui dit :

— Tu crois donc que Dieu existe, toi 1

— S’il n’existait pas, répondit le prêtre, serais-je arrivé ici au moment où tu allais mourir en déshéritant l’enfant de ta sœur?

— II y a donc une autre vie ? reprit le commandant.

Le prêtre étendit la main vers la croisée dont les

persiennes étaient ouvertes.

On voyait au travers le ciel étoilé...

— Regarde I dit-il.

La Martine avait un frère.

Ce frère était un vagabond de la pire espèce, qu’on appelait le Mulot.

Devait-il ce sobriquet à sa dievolure d'un jaune tirant sur le roux, couleur qui, on le sait, est celle du rat qui porte ce nom ?

Ou bien, et c’était plus vraisemblable, le surnom était-il appliqué au moral bien plus qu'au physique ?

Le .Mulot était un affreux garnement qui, dès l’âge le plus tendre, avait marché sur les traces de sa sœur pour le mauvais caractère.

Fils de garde-forestier, il devait naturellement devenir braconnier.

A dix ans, U excellait dans l'art de tendre des collets, des pièges à bécasses et des filets pour {«•endre les grives.

A douze ans. U tirait passablement un coup de fusil et faisait des hécatombes de lapins.

A quinze, il tuait un lièvre à l'affût et un chevreuil à la traversée.

Son père, désolé, s'en alla un matin trouver l'inspecteur des forêts et lui avoua les méfaits de son fils.

L’inspecteur lui conseilla de faire partir l'enfant du pays et de l’envoyer, soit en Beaucc, soit en Sologne.

Le Mulot répondit à son père :

— Je me fiche de l’inspecteur et de vous. Avec ra

que vous me nourrissez bien... et que je couche dans un bon lit. J’ai assez de talent pour gagner ma vie, bonsoir !

Le Mulot s'en alla chez sa sœur.

La Martine était déjà souveraine à la Renardière. Le commandant ne souflla mol tout d’abord.

Pendant quinze jours môme, le Mulot se conduisit aSwSez bien; mais son amour du braconnage le reprit, et il se mit à filouter les lapins du parc.

I^ commandant, s’en revenant de la chasse, un soir, plus tard que de coutume, entendit un coup de fusil dans une cépée voisine.

Il descendit de cheval, jeta la bride à Saurin et s’avança à pas de loup.

Le Mulot avait tué roide un broquari qui se dirigeait pour faire m nuit dans un trèfie incarnat du voisinage, et il s’apprêtait à remporter , lorsque la main de fer de l’ancien hussard le prit au collet.

commandant n'entondait pas raillerie à propos de son gibier.

Cet homme qui, on haine des prêtres, parlait à chaque instant du jour des principes de 89, avait des opinions plus que féodales en matière de chasse.

11 n'admeliait pas le braconnage, il eût volontiers fait pendre les braconniers.

Il commença donc par rosser le Mulot d’importance, puis il déclara à la Martine qu'il ne voulait à aucun prix que le drôle remît les pieds à la Renardière.

La Martine fut obligée de courber la tête.

I<c Mulot ivartit, mais en s’en allant il dit à Saurin :

— Est-il bête le commandant 1 je no lui laisserai ni un cliexTCuil, ni un lapin.

La Martine aimait son frère cependant.

Nature vicieuse, elle avait un penchant prononcé pour ce jeune homme, qu’elle avait vu naître et dont les mauvais instincts s’étaient dévelopi>és sous ses yeux.

Mais clip tenait à vivre en paix avec le commandant, et, en apparence, elle avait sacrifié le Mulot.

Mais le Mulot revenait souvent le soir , quand le. commandant était couché, et il s'introduisait à la Re« nardière par une petite porte de derrière qui donnait sur le jardin et que sa sœur allait lui ouvrir.

De quoi vivait-il? Car il ne demeurait plus chez son père depuis longtemps et nul n’aurait pu lui assigner un domicile réel.

Sa sœur lui donnait quelque argent.

Et puis, il continuait à braconner.

Le Mulot, par sa situation de fils de garde-chef, était une précieuse recrue pour une bande de braconniers qui avait ses principaux chefs à Chàicauncuf-sur- Loire, Loury, Boiscommun et Lorris.

De temps en temp.s il leur donnait des renseignements. t

Plus d’une fois, il s’élait introduit chez le brigadier, en l'absence de celui-ci, avait fouillé ses papiers, pris connaissance de scs lettres et découvert que tel jour et à telle heure les gardes de la forêt, de concert avec les gendarmes, devaient faire une perquisition dans

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MAl»KMOISEU,K MIGNONNE

Le pillage ne va jaaiis scttl. (Pa|« !&.}

telle ou telle ferme dont le maître passait pour receleur de gibier et d'engius de braconnage.

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