‹ Les Drames du villageChapitre 32 sur 60 · I.A Mf':KE miracle · texte numérisé non relu

I.A Mf':KE miracle

CAniiirz doMcvoirA >rK<?n1. 174.)

— Vous êtes bien le fils de vos pères, dit la mère Miracle.

M. Henri se mit à marcher aupri^s d'elle. Dix minutes après, ils étaient è la porte de la cliaumière, où on ensevelissait le mort, car l'inhumatiun devait avoir lieu le matin même.

Notre bon ami Bigorne était sur le seuil.

Quand U vit M. Henri, il tressaillit et lui dit assez brusquement :

— Vous pouvez vous vanter, monsieur, d'avoir une jolie connaissance.

A ces mots M. Henri s'arrêta stupéfait.

— Je vous ai vu passer hier soir en cabriolet avec M. Jouval, de Saint-Florentin.

La mère Miracle eut un geste d’effroL

— Un fier usurier ! acheva Bigorne.

Hais, en ce moment, les sanglots de la veuve et de ses enfants sortirent si déchirants de la maison, que 34* lIVRAtSON.

M. Henri ne prêta qu’une attention distraite aux parol -s de Bigorne.

La mère Miracle entra dans la chaumière, et M. Henri la suivit.

La chaumière était divisée en deux pièces.

Dans la plus reculée, se trouvait le corps.

Dans la première, étaient une dizaine de personnes, au milieu des(|ueUes la pauvre veuve se tordait les mains de désespoir.

,M. Henri se glissa vers le foyer, tira de sa poche sa main fermée et la posa toute ouverte sur le manteau de l'être, très-haut comme toutes les clieminées de campagne.

Nul ne fit attention è lui, hormis Bigorne. .

Bigorne s’approclia et regarda.

M. Henri avait |X)sé sons un chandelier de cuivre trois napoléons tout neufs.

Kt Bigorne épouvanté murmura :

Ï.FS DRAMES i)l* VILLAGE

— C’est Pargent du diable !

En m«!me temps, la mère Miracle, qui pourtant n'avail pas vu les pièces d or, regardait M. Henri avec inquiétude.

Le nom de M. Jouval, prononcé par Bigorne, avait jeté l’effroi dans son esprit.

L'ne heure plus tard, M. Henri arrivait aux Ormes.

Ce n’éiait pas la première fuis qu’il passait la nuit hors du château, et Jamais, quand la choae lui était advenue, on n’avail pensé à mal. Hans un pays de forêt, propriétaire ou indigent, tout le inonde est un peu braconnier.

M. Henri faisait comme tout le monde, U allait à l’affût.

Le lièvre sort de bonne heure; les affiiteaux de lièvre rentrent bien avant minuit.

.Mais le sanglier a bien d'autres mumrs.

C'est en phdne nuit ({u'il vient ravager les récoltes, se souiller dan.s les mares et fourrager les champs d’avoine.

Joseph Noël, tout entier h ses transports de lune de miel, c’avait pas remarqué l'absence du jeune homme au repas du soir.

Ma s .Marc, qui prolongeait volontiers la veillée auprès du poêle, s'alla coucher à plus de onze heures en se disant ;

— M. Henri est au sanglier.

Le lendemain, Marc Noël, qui avait une vente de denrées è faire au marché de Jargeau, partit de bonne heure. Joseph s’en alla aux champs. Ce qui flt que, lorsque M. Henri arriva, le château était à peu près désert.

Il n’y avait que la Rcxpiillonne, ta nouvelle châtelaine, qui allait et venait par lo château, gourmandant les servantes et faisant un tapage d’enfer.

Henri entra dans la cuisine, accrocha son fusil au manteau de la che.ninée et dit en saluant madame Noël :

— Bonjour, Adèle.

Depuis quinze ans, c'est-à-dire dt’puis que M. Henri parlait, >1 n'avait jamais appelé la fille du cabaretier autrement, eiceries jamais elle n’avail trouvé la chose mauvaise.

Elle, au contraire, obéissant à ce sentiment du respect que la population de Saint-Donal avait conservé pour la famille de Beauchéne, ne l’avait jamais appelé autrement que M. Henri.

i.’étonnement de celui-ci fut donc grand lorsque la Roquillonnc, sc retournant, lui dit d'un ion sec ;

— Esl-cc que vous avez mal à la langue que vous ne pouvez m'appeler madame Noël?

— Excusez-moi, balbulia-i-il; je ne savais pas vous fâcher.

— Chacun tient à ce qui lui est dû, répondit-elle. Il n’y a que les gens qui n’ont rien et n'ont droit à Jien c{ui ignorent cela.

Le rouge monta au visage de M. Henri.

La Rofpiillonne avait pris un petit ar sec et pincé, f*n même temps que son regard était p'ein d'éclairs.

— Oû est votre mari? demanda M. Henri tout confus.

— Il est sorti.

— Et votre b«’au-frère?

— Il est à Orléans.

Sur ces deux réponses articulées d’un ton plein d’insolence, la Hoquillonne tourna le dos à M. Henri.

Celui-ci, de plus en plus étonné de cet accueil, alla s’asseoir auprès du poêle.

Tout à coup, la Ri>qu>!lonnc se retourna, planta ses deux poings sur ses hanches, regarda M. Henri et lui dit :

— f^uisque nous sommet seuls, nous allons causer un brin.

— A vos ordres, dit le Jeune homme.

— D’abord, reprit-elle, je vous dirai que cela ne me convient pas du tout d'avoir citez moi des gens qui passent la nuit dehors.

Henri devint cramoisi; U crut que la Hoquillonne savait qu’il avait pas>é la soirée avec M. Jouval.

— Ensuite, poursuivit-elle, faudrait savoir un peu pourx]uoi vous êtes icif

A ces mots, .M. Henri se leva et son visage se couvrit d une pâleur mortelle.

La Hoquitlo.me continua :

— Vous n’éies pas icms savoir que votre père a tout mangé, et que le ch.âteau a été acheté par mon onde, M. Noël.

Elle disait mon onWc, en parlant du défunt, comme si elle eût été dame et maîtresse aux Ormes depuis des années.

Le jeune homme était si abasourdi, si humilié qu’il ne trouva \ as un mol à répondre.

Elle eut l’audace de poursuivre :

— L’oncle vous a gardé par charité, tant que vous étiez petit ; puis ses neveux sont ve.ius et vous ont toléré ici. Mais à présent que run il’eux est marie et qu’il aura de la famille au premier jour, vous devriez comprendre que ce n’est plus votre place, t ous èies en âge de gagner voire vie, mon garçon.

Et une seconde fois elle lui tourna le dos.

Mais alurs le vieux sang aristocratique qui coulait dans les veines de M. Henri se mit à bouillonner et parla haut tout à coup.

En mi^me temps, sa main crispée se heurtait dans sa {)Oche aux pièces d'or de M. Jouval.

il fit un pas en airière, remit son chapeau sur sa léic, regarda froidemem la Roquillonne et Im dit :

— Vous m'avez appris mon devoir, je vous remercie!

El il sortit, la tète haute, de celte maison qui avait été la demeure de ses pères et qui ne lui appartenait plus!...

— Bon voyage! murmura la Roqiiüioime en le voyant s’éloigner, car elle s’étail approchée d’une fenêtre qui donnait sur la cour.

Maintenant ils crieront et tempêteront mnt qu’ils

l\ MERE MIRVCLE

voutiront, les autres; je m'en moque comme de mnriger une guigne.

Failail pas qu'il mVpouse, ce ^and benêt, s'il voulait rester le maître ici!...

Et elle referma la croisée, comme le jeune homme disparaissait au bout de l'avenue formée par ces grands vieux arbres qui avaient donné leur nom au château.

M. Henri s’éloigna d’abord du château des Ormes d'un pas rapide.

Puis, quand U fut à une certaine distance, il s'arrêta cl SC retourna.

En ce moment, une profonde tristesse s'empara de lui.

Ce vieux manoir, ces tourelles grises qui depuis longtemps étaient passées en des mains étrangères, avaient pourtant abrité son berceau.

Il avait grandi à leur ombre, et cette maison d’où on le chassait avait été celle de sa famille.

Il s'assit sur un tronc d'arbrc, au bord d'un champ, et se mit à pleurer.

Mais son émotion fut de courte durée.

Il se leva bientôt, et celte fois, tournant le dos |xmr jamais au diàtcau des Ormes, il descendit vers Satnt- Donat.

Les hommes simples ont plus de foi que les autres. Ce jeune homme, élevé aux champs, mai.'^ en qui avait survécu une fierté native, avait cctio croyance robuste des vieilles rac(^.

Il savait que Lieu est bon pour ceux qui l’invoquent, et son regard, qu'il avait détourné des tourellus des Ormes, il le reporta sur l’humble clocher de l’église, qui pointait au milieu d'une touffe d'arbres et s’élevait au-djssus des maisons du bourg, comme le berger domine son troupeau de toute la hauteur de sa taille.

L'église était la première construction qu on trouvait à gauche, en entrant à Sainl-Donat, quand on venait dos Ormes.

Adossé à l’église, humble, cliétif, avec son jardin de deux cents mètres carrés, on voyait le presbytère.

La porte en était ouverte.

Sur le seuil, Bigorne, qui regrettait toujours Saiiit- Florenüu, était assis et lisait ou ne sait quel volume de la biblioüièque du curé.

Manon, la servante, épluchait des iégumirs au fond de la cuisine.

Le curé venait de rentrer,

U y avait une heure que le pauvre cantonnier était en terre.

M. Henri, quand il fut à dix pas du seuil, hésita un moment.

Les soldais qui vont au feu demandent la bénédiction de l'aunicnier.

Les chevaliers qui se croisaient et partaient |x>ur la Palestine avaient coutume de frapper ù la porto d’un muiiastère et de s'agenouiller devant l’autel pour iivoquer le dieu des batailles.

Ce gentilhomme Ignorant* ce fils d’une race de soldats, ce noble qui savait è peine lire et écrire, éprouva alors le même besoin.

11 alhm quitter S.iint-Ponat peut-être pour toujours; il allait detnander à funiforme du soldat français cet asile suprême qui s'ouvrira toujours devant le noble «ins terres ; il éprouva le besoin de se mellrc sous la protection de Dieu.

Il n’avait vu .M. Duval qu’une fols, il ne lui avait jatnais parlé.

Ce})cndant il entra.

Les pièces d’or de .M. Jouval résonnaient toujours dans sa poche avec un bruit maudit.

— M. le curé ? dit-il à Bigorne.

— Me voici, dit une voix.

El M. Henri vit le prêtre redresser sa grande taille et lui appanilre avec sa couronne de cheveux blancs.

En même temps, il vint au devant du jeune homme et le prit par la main.

M. Henri était paie, mais son regard disait qu’il était résolu.

— Vous avez besoin de moi, n’est-ce pas, mou enfant? dit le prêtre avec douceur.

•— Oui. mon père, dit le jeune homme, ému par raccent du vieillard.

— Ma maison est ouverte è ceu.x qui soufTi^nl, répondit le prêtre, venez...

Et il ouvrit une porte et introduisit M. Henri dans une petite pièce qui lui servait de cabinet, et dans laquelle il avait entassé pclc môle tous scs livres, car il en avait beaucoup et, le presbytère de Saini-Donat cuit bien exigu.

Puis, avançant un siège au jeune homme, U ajouta ;

— La maison du curé, c'est un ()eu l'antichambre de la maison de Dieu. Bienvenus ceux qui en frauclüssent le seuil.

M. Henri demeura debout.

— Monsieur le cua*, dil-il d’une voix émue, mais où perçait une résolution inébranlable, je vais quitter le pays.

— Ah ! fit le curé, qui ne témoigna aucune surprise. Kl où allez-vous ?

— Je vais me faire soldat.

— C’est bien, ça, dit siinplemeni l’abbé Duval.

C’était pareillement la seconde fois qu’il voyait

M. Henri, mais il savait sa naïve et touchante histoire.

U mère MiiTicle la lui avait contée.

Et puis la dame du cliàteau de Beuil ne lui avaitelle pas ouvert son âme?

— Mon enfant, dil-U au jeune homme, vous avez bien fait de quitter une maison qui n’est plus la vôtre. Vous faites blende songera vous faire une jiosition. Kappeicz-vous que si pauvre qu'il soit, un soldat est l’égal d'un roi.

Puis, d'une voix plus douce ;

Ainsi vous coutptez {>arlir ?

— Oui, demain.

— Vous ii’avi.z aucune affaire à terminer ici... eu dans les environs ?

ia Ml RI. Mimalu..

Et, parlant ainsi, l'abbé lliival regardait M. lleiiri d'un air si sévère que celui-ci pâlit et balbutia.

— Mon enfant, dit encore l'abbc Duval, je vous ai rencontré hier avec un homme dont la réputation est détestable.

Le jeune homme tressaillit.

— Connaissez-vous donc M. Jouval? continua le prêtre.

— Mais, balbutia M. Henri, je l'ai vu hier pour la première fois... Seulement il m'a promis de me faire rentrer une centaine de mille francs qui sont dus à ma famille.

— Il vous a trompé, dit froidement le prêtre ; jl n’est rien dû â votre famille.

•M. Henri tressaillit de plus belle, le sang .afllua â son craur, ses tem|>es se mouillèrent, et il lui sembla que les pièces, d'or de l'usurier brûlaient le bout de ses doigts crispés.

Aux termes de l’arliclc 1600 du code Napoléon, leiVniéi é ou stipulation de rachat ne peut avoir une durée de plus de cinq ans.

Il est donc temps d’expliquer pourquoi les habitants de Saint-IX>nat prétendaient qu'au bout de vingt ans seulement les Belges resteraient définitivement propriétaires du château des Ormes.

Pourquoi encore M. Jouval était de cet avis et s’était fait faire par .M. Henri une cession en bonne forme de tous ses droits.

il n'y avait pas eu vente entre M. de Beauchène H père, et l'oncle Noël, dans l’acception ordinaire du mot.

Un compromis avait été ainsi passé entre eux.

M. de llcaiichêne engageait les Ormeset les deux fermes qui en dépendaient pour la somme de trois cent i|uarante mille francs, qu'il reconnaissait avoir reipie comptant et pour une durée de vingt années.

— Le château n'élail pas vendu, il était donné en nantissement.

Cette disposition particulière et peut-être unique dans les temps modernes n'était après tout qu’une répétition des opérations financières du moyen âge, époque sinistre oû le gentilhomme qui se croisait pour la Palestine engageait ses terres aux mains des juifs.

M. Jouval, qui n’était pas homme â ignorer le code Napoléon, n’avait cependant pas hésité devant cette

LA MÈRE MIRACLE

Loi^rau u'eutp^s le leuip» de donner M>n ati*. ^PajelTl.)

spéculation hasardeus.'. Il sc disait bien qu'il aurait un I procès è soutenir et que ce procès était douteux, qu'il était fort possible que la jurisprudence n'admlt pas les conventions intervenues entre M. de Beauchéne cl la fanaille Noël.

Mais ce procès, on pouvait aussi le gagner.

Or M. Jouval avait fait ce raisonnement bien simple :

— Si je perds le procès, je ne payerai pas les cent mille francs, par l'unique motif que je ne puis pas payer ce que l'on ne m'a pas vendu.

J'en serai donc pour mes frais et mon rouleau de 1 ,000 francs donné à M. Henri.

Total ; 2,000 francs.

Je mets donc 2,000 francs à la loterie pour gagner un million.

C'est un jeu è jouer I qui ne risque rien n’a rien.

M. Jouval faisait ce beau raisonnement, les yeux amoureusement fixés sur l'acte de cession sous seing privé que M. Henri avait signé la veille, lorsqu'on frappa doucement à la porte de cette vaste pièce qu'il appelait pompeusement son cabinet.

I — Entiez, dit-il.

Un bomme parut aussitôt et salua d'un air dégage.

C'était M' Loiscau, le terrible huissier, qui avait si rondement et si malheureusement mené l'affaire du Mulot contre M. Anatole de Misseny.

M' Loiseau venait chaque semaine, le même jour et h la même heure, prendre les ordres de son client

Et M. Jouval était un client sérieux pour un huissier.

H avait toujours quelqu’un à poursuivre, quelque pauvre diable à faire vendre, quelque famille à ruiner.

M. Jouval s'attendait donc à sa visite.

M' Ixiiseau prit un siège et vint se placer de l'autre coté de la table, qui était chargée de paperasses.

— Je vous apporte de l’argent, dit-il ; sur cinq débiteurs, trois ont payé.

— Bienvenu qui appporte, dit M. Jouval ; mais j'ai une grosse affaire à vous confier, maître I.oiseau.

Et il lui mit sous les yeux l’acte de cession.

L’huissier le lut attentivement, puLs le relut encore.

— Eh bien, qu'en pensez-vous fdemanda M. Jouv,al.

— C'est très-fort.

— Trouvez-vous i;a chose bonne î

LES DUAMES \W VILLAGE

— Il y a à boire et à manger, dit l’huissier.

— Un procès?

— Nalurdlement; mais, si on l’engage, on lo perdra.

— Pas sôr.

— Croyez-moi, reprit M" Loiseau, le procès serait mauvais.

— Pourquoi?

— Mais parce que M. Henri de Bcaucîiéme a oMé ses droits, et que les tribunaux verront là-dedans une spéculation, un chantage, comme on dit. S’il poursuivait. lui, s'il faisait un héritage, par exemple, et qu’il eût à lui appartenant la somme nécessaire pour le rachat , ce serait différent. Mais tout le monde sait qu’il n’a pas le sou.

— Alors j’ai fait une mauvaise affaire

— Non.

— Expliquez-vous, maître Loiseau ; je ne comprends pas.

“ Si le procès s'engage , l’affaire est mauvaisi» ; mais on peut éviter le procès.

— Comment ?

— Les frères Noël sont Belges; ils ne eonnais-^^ent guère la loi française. Ensuite ils sont un peu naïfs; avec un peu de papier timbré, on leur fera pi.*ur...

— Et puis...

— Et puis ils transigeront.

— Vous êtes un homme étonnant, maître loiseau.

— • Ah ! dame ! on sait son métier, répondit i’huis-

sier avec modestie.

On frappa de nouveau k la porte.

Celte fois, c’était le petit domestique.

— Que veux-tu ? fit M, Jouval.

— Monsieur, c’est le jeune homme de la nuit dernière, M. Henri, qui veut absolument vous parler.

M. Jouval fronça le sourd! el, tout effaré, regarda Loiseau.

Loiseau n’eut pas le temps de donner son avis.

M. Henri prit le petit domestique parles épaules, l’écarta et entra d'un pas ferme en levant sur M. Jouvaj un regard assuré. .M. Henri n’était plus ivre, et il paraissait résolu à une extrcmilé quclcoïKjue, si violente qu’elle fûL

M. Jouval, après avoir regardé M" Loiseau avec inquiétude, regarda M. Henri.

I.C jeune homme n’éiait plus ce qu’il était la veille; il avait perdu celle physionomie douce et mélancolique qui le caractérisait ordinaii'ement.

Sa nalure nerveuse el ses yeux pleins d'éclairs annonçaient que l’homme de race venait de reparaître sous le paysan.

— Monsieur, dit-il h M. Jouval, vous êtes peutêtre étonne de me revoir aussi vile, m’ayant quitté ce matin, un peu avant le point du jour.

— Comment donc î monsieur de Beauchéoe, répli-

qua le marchand de biens, essayant de faire bonne contenance ; je suis trop heureux de vous voir pour m’en plaindre.

— Je désire \:ausf*r im moment avec vous, reprit M. Henri d'un ton ferme et froid.

— Est-ce d’affaires ?

— Sans doute.

El le jeune homme paraissait attendre que M, Jouval le fil passer dans une pièce voisine, vu que .>r Loiseau SC levait pour se retirer.

Mais M. Jouval dit aussitôt :

— Vous pouvez parler devant monsieur, qui est mon meilleur ami et pour qui je n'ai pas de secret.

— C’est différent.

Et M. Henri fit un pas encore et posa un main sur la table chaînée de papiers.

— Monsieur, dit-il sans se départir de son accent poli et g)aC'\ j’étais un peu gris, je crois, celle nuit.

— Bah ! fil M. Jouval.

— Et le vin est mauvais conseiller.

— Vous croyez 1

— Aussi ai-je signé quelques papiers que je désirerais ravoir.

.M. Jouval tressaillit, mais il crut que M. Henri regrettait sim^deaient son marché cl qu’il ne le trouvait pa^ assez avanlà{|;eux.

Et changeant brusquement d'attitude ;

— Ma fui, mon cher monsiîeur, dit-il, je ne trouve pas que vous ayei fait une si mauvaise aiïaire.

— Vous croypi ?

Et il y eut une pointe d’ironie dans la voix du jeune homme.

— Je vous ai acheté cent mille francs le droit dv* vous faire rentrer quelques créances, c’est un pur service. D’abord me restera-t il cent mille francs? Ce n'est pas sûr, et, dans ce cas, j y serai de ma poclje. Personne, à ma place...

— Oh ! je ne dis pas.

— Vous ne trouvez donc pas l’affaire si mauvaise ! |

— Je la trouve excellente, au contraire.

— Eh bien? alors...

— Mais, comme ello n’est pas honnête, je n'ea veux pas 1

Et M. Henri regarda froidement M. Jouval.

En môme temps, il tira de sa {xicho le rouleau d'or auquel il avait pris trois louis, et que M. lo curé Ouval avait complété.

Et, le posant sur la table :

— Voilà votre argent, dit-il ; rondez-moi les papiers que j ai signés,

— Mais, mon cher garçon, dit M. Jouval, qui sa nut à rire, vous êtes fou...

— Ce n'est pas mon avis.

— Et quand ou a fait un marché...

— On le rompt, le jour oû on s’aperçoit qu’on a eu affaire à un coquin, dit .M. Henri avec calme.

— Monsieur ! dit M. Jouval pâlissant.

— Comptez donc votre argent, dit fruidemeni k jeune lioinme. J’avais pris trois iouis dessus, niais

LA MÊRK Mirur.l.K

M. le cun^ de Saint-Donat me les a prêtés. Le compte y est bien.

Ce nam du curé de Saint-Donat tomba comme la foudre sur la tôle de M. Jouval et de Loiseau. Tous deux «e regardèrent. eiïarés et comprirent d’oCi partait le coup.

Mais M. Jouval n’étâit pa.s homme à lâcher une proie de son plein gré :

— Mon garçon, dit-il, les affaires sont les affaires, ce (]ui est fait est fait, et je vous engage bien à vous en retourner chez vous et à reprendre cet argent, qui est à vous et non plus â moi.

— Monsieur, dit M. Henri toujours calme, si vous ne voulez pas de cet argent, vous le donnerez aux pauvres. Quant à moi, je n’y toucherai plus, il me broierait les doigts.

Mais, si vous ne vouiez pas me rendre les papiers que j'ai imprudemment signés, je vais monter dans la voiture publique qui passe dans une heure à Saint- Florentin, et je m’en irai à Orléans, où je raconterai mon aventure avec vous à M. le procureur impérial.

M. Jouval pâlit ; mais il était entété.

— Comme vous voudrez, dit-il. Je suis dans mon droit et j’y reste.

— Adieu donc, monsieur.

El M. Henri lit un pas de retraite.

Mais alors M* Loiseau, qui n’avait pas encore dit un mot, dit vivement :

— Attendez donc , monsieur, et permettez que je dise un mot à mon ami.

(I entraîna M. Jouval, tout frémissant de colère, dans l’embrasure de la croisée, et lui dit :

— Mon compère, nous sommes flambés. Le procès était douteux, en admettant que ce garçon fût avec vous ; mais è présent qu’il parle de ;x>rter plainte, le procès est perdu d’avance. Et quant h une transaction, le curé üuval est là pour lemiîécher. Reprenez donc votre argent, qui revient de loin, et rendez-lui son acte de cession. Vous ne perdez que le papier timbré. C’est pour rien.

M. Jouval écumaii de rage, mais il se rendit à l'avis de M" l.oiseau.

Et ouvrant un de ces fameux carions qui faisaient rornemenl de son cabinet, il y prit les papiers signés par M. Henri et les lui tendit. Celui-ci les prit s’approcha du feu et les y jeta. Puis, quand ils furent consumes, ilsorlitcn saluant, m<iis sans prononcer un mot.

— Oh ! ce curé Duval, murmura le marchand de biens en serrant son rouleau, jo ne trouverai donc pas le moyen de l’exterminer !

— Ah ! dame ! fil M* Loisea'i, en cherchant bien...

L’huissier et Tusurier se regardèrent et, sans échanger un mot de plu-^, ils se jurèrent do faire une guerre à mort à l’ancien curé de Saint-Florentin.

xxvm

Madame de Lassenie d la baronne Mercier.

Pari*. W%ripr...

Ma toute l>eUe,

Nous sommes arrivés hier soir h Paris, mou mari et moi, par le dernier train du soir.

Le matin, je sonnais à la porto de ton bel appartement de la ruo Caumarliti, et je recevais cette singulière réponse :

— Madame la baronne passera l’hiver à la campagne.

Que Paul, qui est un chasseur enragé, s'acoquine en Touraine jusqu’à la fermeture, que ton pauvre intérd rouge devientie l’esclave de ce tyran, consente à grelotter pondant trois mois d'hiver dans ce vieux chAtean où le vent pleure et qu’on ne restaure que tout Juste sous le prétexte qu'il est hi.sL^rique — cela se conçoit!

Mais toi, veuve, indépendante, jeune et belle, que tu te confines en jdeine forêt en décembre et en janvier, c’est impardonnable î

Qu’as-tu ? que deviens-tu ? quelle lubio étrange s passé dans ta cervelle, ma Martiie chérie I

Paul, qui est une mauvaise langue et qui a la déplorable habitude de toujours lire par-dessus mon épaule, quand j'écris, le vilain jaloux ! Paul me dit, en ce moment, une énormité.

C’est gros œmme une montagne.

I^coute plutôt.

— Sais-lu, dit-il, pourquoi ta belle amie reste à la campagne ?

Elle y fait une éducation.

Ce petit gentilhomme illettré, ce paysan tout au plus bon pour une meunière, disait-elle, voici qu’elle a entrepris de l’éJuquer, de le façonn-T, de le ramener aux traditions régence de ses aïeux, à la seule fin de l’épouser quand il en sera temps.

C’est drôle, ce que dit Paul ; mais c’est absurde et je n’en crois pas un mot.

Vois-tu, ma belle poulette, les maris sont un peu comme les chevaux de selle ou les chiens de chasse : le dressage n'en vaut rien, il faut laisser celte besogne aux autres.

Paul, qui fait la grimace à celte phrase, me dit encore :

— Pourquoi ne nous renvoie-l-elle pas, son paladin de village ?

Je le lui habituerai, je le présenterai à mon club, je tâcherai d’en faire quelque chose.

Mais Paul est un mauvais plaisant, n*esl-ce pas ?

Rien do tout cela n’est vrai, j’en suis bien sûre, et tu vas nous revenir.

J’ai reçu une foule de visites depuis ce malin, je suis au courant de tout.

il parait que Thiver est superbe : bals partout

ne

Reviens donc, reviens au plus vite, et dans tous les cas, réponds-moi.

Ton liséré rouge,

, Laubk.

La baronne Mercier à Madame de iMssemCj an son hôtel, rue de Grenelle, à Paris.

Ma bonne Laure,

Toi et ton mari, vous vous trompez du tout au tout.

Je ne fais pas d'éducation, et la raison en est bictt simple : je n*ai })as d’élève.

M. Henri de Beauchéne a quitté le pays.

Un jour, la fierté native de ce jeune homme s’est réveillée tout entière ; il s’est dit que le genlilhoram? pauvre devait reprendre l’épée de ses pères et il est )»arti.

H s'est engagé comme soldat dans un régiment di' cavalerie d’Afrique.

L’Algérie est depuis longtemps padHée ; mais il y a toujours quelques j>etiies expéditions sur les frontières du Maroc, et Ü parait que, huit jours après son arrivée au régiment, mon pauvre protégé, comme tu l’appelles, a eu l'occasion de se signaler.

Dans une rencontre avec un goum marocain, il s’est battu comme un lion, a eu un cheval tué sous lui, et a pu dégager son capitaine, qui allait être fait prisonnier.

Je liens ces détails du curé Duval.

Le curé Duval est notre pasteur.

Cest un vieillard aimable et bon, un prêtre accompli;

il est d’une grande famille du midi de la France, et il portait à vingt ans le titre de marquis,

11 a servi ; puis un jour ü a jeté son uniforme aux orlics, pour s’enrôler dans l’armée de Dieu.

Il s'est fait le protecteur de ce pauvre jeune homme, à qui il envoie un peu d’argent et qu’il a reconimandt) au général X., qui est son ancien sous-lieutenant.

Tu me demandes pourquoi je ne reviens pas à Pari.s? Je me suis fait la même question et n'ai pu y répondre.

Je ne reviens pas, parce que le monde ne m’attire point, parce que ma solitude me plaît. Les grands arbres dépouillés, le gazon jauni, le ciel clair et froid, les lointaines fanfares et les aboiements d'une meute qui passe sous les fenêtres de mon petit manoir, ont pour moi un charme inexprimable.

Ne raille pas. La mère Miracle vient me voir ; elle m'indique les indigents, les malades, et je soulage quelques misères.

l.e curé vient me voir aussi.

Kt puis mon fils ik>ussü au grand air des champs et devient robuste comme un chêne. Probablement c’est à cause de tout cela que je reste.

Au revoir donc, ma bonne Laure, et crois-moi ton affectueuse,

MAnTHK.

Quand madame de Lasseaie, après avoir lu cett' lettre, la tendit è son mari, il ré|K>ndit simplement :

— Sais-tu ce qu’elle fait là-bas, ton amie t

— Eh bien ?

— Elle l’attend !

VIN tïE I.A DEtXîfME PARTIE.

LE BRIGADIER LA JEUNESSE

Cétail an bmci-onuibu*, attelé de dcox belle» perdteroa.ie». (I'as« 179.)

Tandis que le Na/iole'on, paquebot des Messageries impériales, chauffait dans le port de Mers-el-Kebir, les sous-ofüciers de trois ou quatre régiments s’étaient réunis au café de la mire liono.

Le A'apofeo» partait le soir même.

Il emportait en France quelques soldats libérés du service, d'autres à qui on accordait un congé et plu- S3' LIVKAISOS.

sieurs ofTlciers qui avaient obtenu l'autorisation de permuter.

Ceux qui partaient faisaient leurs adieux à ceux qui restaient; le punch flambait, les pipes et les cigares brûlaient, et le vieux marchef Kabustaud expliquait à M. de la Billardière, un joli cocodès du boulevard parisien, qui s'était engagé au sortir du boudoir do Mademoiselle .X... du Vaudeville, l'origine du surnom de ta Jeunesse donné à un brigadier du t" chasseurs d'.Urique.

lÆs dbamës du village

Le 1" cliasseiirs étail rentre, la veille, d’une expédition de six mois sur ies frontière» du Maroc, et c'était < n des rc.qimenis qui fournissaient un contingent respectièlu de passagers au paquebot qui allait partir.

— Mon tM)ii monsieur de la Billardicrc, disait Rabiis land d’un ton narquois, jiour vous dire toute la vérité, quand ce jeune liomnie est arrivé au régiment, il avait un f.'iux air de vous.

C’était un gar<;on tout jeune, ni grand ni petit, timide comme une jeitne fille bien éduquée, qui avait mal au creitr quand il fumait ut tie buvait ni absiutiie, ni enu-ile-vie.

Il avait même un gr,-iiit de tristesse qui n’allait guère i sa moustache blonde, et quand tious le vîmes pour la première fois, nous nous dîmes :

— Pour sûr, nom d’une pipe 1 il est atiioureux, et sa famille l’aura fait nier.

.Mais il parait qu’il n’a pas de famille et qu’il n'a jamais eu d'ar,;cnt mignon.

Au bout de trois jours, il élait au courant du service et ne boudait pas aux cnrvthts.

■ luit jours plus tard nous éliuns en plaine.

Le petit «««trait, comme nous l'appelltm», était toujours triste.

Il n’avait fait de confidences è persoime, mais Je persistais, moi, ii le croire amoureux.

Un matin, ou nous mena au feu II élait qiiection de soumettre une tribu révoltée dans les ninniagnes.

Ce fut la première fols que je vis sourire le petit,

— Marchef, me dit-il, je crois que vous seret content de moi ; si je ne me fais pas tuer, il n'y aura pas de ma faute.

— Tu veux donc mourir? lui dis-je.

— Non... mais ça m'est égal...

Le soir on rapportait è l'iimbulsnce mon petit jeune liuniinu crible de coujis de yatagan, dont pas Un n’était mortel.

Il s’était battu comme un lion.

— La mort ne veut pas de loi, lul-dls je.-

— 11 parait, fit il en souriant avec tristesse.

— Tu es trop jeitiif.

On le citi à l'ardre du jour. Un mois après U était sur pied et remontait à chevsl.

Nouveau combat, nouvelles preuves de valeur.

Cette fois, il eut beau faire, lue liellei ne voulurent pas de lui.

11 rei lut sain et sauf

— Trop jeune I disais-je encore.

— Un deux ans, mon nouveau élait devenu un ancien ; on l'a fait brigadier au bout de ce temps, et c’était justice, mais no.is l’avons appelé le brigadier la Jeuiwsie, car il n'a pas vingt-trois ans.

Un antre sous-oflicier prit la |>arulc à son taur.

— Et j’ai toujours dans l’idée, moi, qu’il voulait se f ire tuer.

— .Mais pourquoi ?

— U a un grand désespoir d’amour.

— A son ûge, ce n’est pas dangereux.

— Vous voyez bien que ça lient , camarade, puisqu’il est triste de s’en retourner en France.

— Pourtant il a demandé un congé de deux mois.

— Sans doute.

— Çjui donc l’y forçait?

— Un vieux lirave homme de son pays qui Pa un peu élevé et lui envoie de temps en temps quelques sous. Il parait que le bonhomme est malade, qu'il a peur de mourir et qu’il voudrait bien ne pas s’en aller sans avoir vu la Jeunesse.

— Et il est triste de partir?

— Je l’ai vu pleurer ce matin.

— Chut ! fit le marchef Robustaud, je crois bien que le voici.

En effet, la porte du café venait de s’ouvrir et un jeune sous-officier de taille moyenne et bien prise, et d’une excellente tournure militaire, entrait en ce moment.

C'était le brigadier la Jeunesse.

Mais oa a deviné sans doute déjà que ce sobriquet s'appliquait k not/o ancienne connaissance, le pauvre gontlitiomnie Wms teires^ M. Henri de beaucitône.

Au rAgimeitl tout le monde raiuiait et l'estinidi. un ne rappelait pas autrement qm^ la Jeunesse.

Le jdU tnontleur de la billard IrOf <}ue son argent avait ^llt admettra h l'èbsituhe des souï-officiers, regarda curieusement le Jeum; homme et lui dît :

Il psrtijl que voua êtes amoureux, brigadier?

La Jeunesse tressaillit, et il froix^a même un peu k sourcil. Mais un sotiHre vint A ses lèvres.

— 0,'ebt Itabustflud qui dit Cela, fil-U. La vérité est que je n‘at ni Dancée ni nialtfesse.

Mol, du la Billardièrc. al je pouvais retourner à Paris, je serais repinoé tout de suite. J'm un cœur qui est comme de l'aitiadoUi

La Jeunesse ne id|)ondlt pas.

— Tu para donc sur te iVnpo/éim! dit Kabustaud.

— Oui, Je ne m'attendais pas à obtenir mon congé.

Je n’ai pas de protection et j’ai vraiment du bonheur. i

il eut ud sourire triste en prononçant ce mot du | bynheuv.

— Üe quel pays êtes-vous donc, monsieur 1 demanda gnocre M. de la Itillarilière.

•“ De rOrléanali, hionsieiir,

— Et c'est là que v»nis allez T

— Oui, monsieur.

— Tiens I tiens ! reprit l’ex-gandîn, c'est juatemect dans ce pa) s*ià que mon cousin Oihon va se marier.

— Ah I fil la Jeunesse avec indifférence.

— Il m’a écrit par le dernier courrier : ■ Je vais à Orléans, j’épouse une veuve ravissante qui vivait toutf? seule dans les bois en m’attendant. *

C'est un original de premier ordre, mon cousin Othon.

La Jeunesse eut un baitcment de cœur, et il pâlit mémo légèrement.

Une mnv, rivant au milieu des bois...

Cela ressemblnit furieu.semcnt à la belle châtelaine du Ucitil.

Page 1