‹ Les Drames du villageChapitre 33 sur 60 · I.K BRTGADÎER LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

I.K BRTGADÎER LA JEUNESSE

Mais le bh(,'adiür se contint, lit un effort sur lui> même et dit avec un accent de parfaite indifférence ; — El savez-vous le nom de cette veuve, monsieur? — Non. Elle est baronne. . et veuve d’un capitaine de vaisseau. C'est tout ce que je sais.

De pâle qu’U était, In Jeunesse devint livide. Mais en ce moment la cloche du bateau à vapeur se fit entendre annonçant le départ, et personne ne remarqua rémoüon subite du brigadier la Jeunesse.

Personne, excepté M. de la lîlllardière qui murmura à p-art lui :

— Hé ! hé ! c'est drùle, «^ !... Je vais en écrire un mot à mon cousin Otiion.

Une heure après, le paquebot quittait le port, emportant en même temps, vers la terre de France, le brigadier la Jeunesse et la lett]*e de M . de la Hillardière.

Huit jours plus tard. la diligence d’Orléans k Montargis s’arrêtait, vers quatix* hetjres du matin, & Pontaux-Moines, où elle relayait, et deux voyageurs en descendaient, l'un de la banquette où il était assis à côté du conducteur, l’autre du coupé dans lequel il s'était trouvé tout seul.

Le premier des deux voyageurs avait pemr tout bagage une petite valise qu'il portail h la main. G'élail notre ami, M. Henri de Beauchène. autrement dit le brigadier la Jeunesse.

Il descendit lestement, paya sa place au omduclcur et entra au bureau de tabac qui est à cêté du relais et dans lequel un vieux brave homme, ancien maître d'école, est toujours prêt h boire une goutte avec un voyageur quelconque.

Le second voyagen;* était un joli monsieur vélu d'une veste de velours, portant de superbes favoris taillés à l'anglaise, coiffé d'un melon, et qui tira après lui du coupé une magnifique boiu^ ù fusil et une cartouchière dont les fi'ruioirs étaient surmontés d'une couronne de comte, en môme temps qu'un beau pointer écossais noir et b-u s’élançait joyeux sur la chaussée et troublait de ses al>oiomenls le silence matinal.

L’homme de peine, le garçon d’écurie, le inducteur étaient occupés à décharger les nombreux bagages lu voyageur, lorsqu’on entendit retentir sur la route les greloiières d’un attelage en poste qui vints’anéler peu après à la porte du relais.

Célait un break-omnibus attelé de deux belles percheronnes, harnachées en buffle, avec grelots et queues troussées, et conduites par un domestique en petite livrée du matin.

— AhI voilà Germain, dit le voyageur. J’avais peur que Maurice n’eùl pis reçu ma lettre.

^ La lettre de M. le comte est arrivée ce malin chez M. le comte, répondit le cocher, et M. le comté m’a commandé de venir chercher M. le comte à la voituro de Pont-aux-Moines.

Et sur rpité réponse, le cocher veilla à ce que les bagages de M. le comte fussent trans})orte^s dans l’omnibus, tandis que le -eune homme fumait tranquillement un cigare et marchait de long en large, pour réchauffer ses pieds engourdis.

Pendant ce temps, dans le bureau de t,il>ac, le vieux brave homme regardait fort alienliveroenl le jeune sous-officier et lui disait :

— Vous allez à Montargis. mon brave?

— Non.

— A Gien ?

— Pas davantage, je descends ici.

— Mais vous n'êles pourtant ni de Mardié. ni de Chécy, ni de Saint-Denis.

— Vous croyez ? fit la Jeunesse en souriant.

— Ail î dame ! je connais tout le monde par ici, et je vous recunnaiirais bien si vous étiez du pays.

— C'est vrai, dit le jeune homme »|ul tenait à g.arder son incognito quelques heures encore, je no suis pas précisément du pays, maU j’y ai des parents.

— Ail 1 vous y avez des parents ! Comment vous appelez-vous donc?

El le marchand de tabac avala une seconde gorgéo d’eau-de-vie.

— La Jeunesse, répondit le sous-ofticier.

— Un drùle de nom l Je ne connais point ça. pnr

Mais il était dit que la curiosité de l'aocicn raagister no serait p.i.s halisfaite ce juur-là, car son aUetilion fut tout b coup absorbée par le breack-otnnibus qui arrivait.

— Ah 1 ah ! dit-il, il y a des voyageurs pour Javelle à la voilure.

I.a Jeunesse tressaillit. Quand M. Henri avait quitté Saint-Donat, b Javelle était une assez belle terre avec petit château, à vendre, et pour laquelle on ne trouvait pas d'acquéreur, bien qu’elle fût très-bien située.

Elle appariotiait à des genliUhomm^s du Biaisois qui n'y venaient jamais et cherchaient à s'en défaire, mais avaieul des prèle Uions Ircs-élevees.

Lorsque le marchand d^ tabac no questionnait pas, il faisait volontiers des confidences au premier venu.

il éprouva donc le besoin de mettre le brigadier la Jeunesse au courant.

— Voyez-vous, mon garçon, dit-il, h Javelle est un château qui est à iroi^ liouos d’ici, on tirant ver.s Boigny, un peu sur la gauche. Il y a nn.n beib? \m et on aperçoit la Loire au lointain, mais c’est tout; les terres sont si mauvaises, tout sable, comme en Sologne, qu’on ne trouvait pas à Li vendre. Alors, il est venu un monsieur de Paris, et l’affaire a été bâclée.

Car, voyez-vous, ajouta le bonltomme en clignant de r<pM, les Parisiens, tout malins qu’ils sont, s ront toujours les dupes dr* la province; ils payent tout plus cher, et on leur garde le moins bon.

El comme la Jcunes.se, qui sc souciait fort peu de tout cela, se récliauffait un brin et s’apprêtait h partir, le marchand de tabac ajouta :

— 11 est riche, U parait, ce Parisien, et il peut bien

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manger de l'argent, si c'est sa fantaisie. On i'appelie M. le comte de Venelle.

C'est demain l'ouverture de la cha-sse, et il doit avoir joliment du monde chez lui, car voici trois jours que l’omnibus du château vient à toutes les voilures.

Le marchand de tabac fut interrompu par l'entrée dans son bureau du cocher de Javelle, qui posa un petit sac de voyage en cuir de Russie sur la table et demanda du tabac.

Il y avait une chandelle sur cette table, car il était à peine jour, et la clarté de cette chandelle tomba sur le fermoir armorié du sac de nuit. Le brigadier la Jeunesse jeta dessus un regard distrait et tressaillit tout <1 coup des pieds h la tète.

L'n nom était écrit au-dessous des armes :

Lf fnmif Olhmi ilf lu Hillarilière. |

Et la Jeunesse se souvint du petit monsieur de la , Billardiére , engagé volontaire dans un régiment de ; chasseurs d’Afrique, lequel lui avait dit que son cousin Othon allait se marier dans l'Orléanais et épou-ser une i veuve un peu farouche et vivant dans les bois.

El M. Henri sentit ses tempes se mouiller de quelques gouttes de sueur, et son coeur battit plus vite.

Il jeta dix sons sur la table pour payer l’eau-de-vie et sortit emportant sa valise au bout d'un béton.

La route bifurque h Pont-aux-Moines. Le chemin de j Saint-Donat tourne brusquement à droite, en quittant le relais, avant d’arriver au pont. I.a Jeunesse prit ce | chemin et se mit é marcher d’un pas alerte. i

Le jour naissait, l'air éuit doux et la campagne était verte comme au printemps.

Septembre étalait ses richesses et ses harmonies, mais le jeune homme ne vit rien de tout cela.

II entendit, au bout de dix minutes, le bruit des grelotières, celui des roues, les claquements du fouet, le piétinement des chevaux sur la route sonore, et il s’arrêta pour laisser passer celui qu’il devinait êü-e son rival.

La jalousie est la plus vile de toutes les passions humaines, puisqu’elle arma le bras de Caïn.

L’homme qui se trouvé sur notre chemin et nous fait obstacle nous sera toujours odieux, et nous serons éternellement disposés à ne pas lui rendre justice.

Ce sentiment s’empara de ce cœur droit et loyal qu’on appelait M. Henri.

Il regarda de travers cet élégant monsieur qui conduisait lui-méme avec l’aisance d’un sporlman les deux percheronnes du comte de Venelle, et fit claquer son fouet en arrivant sur lui et criant un An/i ; des plus irapeiiincnls..

Le break-omnibus passa comme l’éclair.

Mais la Jeunesse avait eu le temps d’examiner son rival, de le trouver laid, grotesque et de cette com-

plexion chétive qui a fait, de nos jours, inventer le mot de pftiU crevés.

Puis, quand l’ait»lage eut disparu au tournant de la roule, notre liérus se remit en marche vers Saiiil- Donat.

La philo.<>oplile est la première religion du soldat. .Celui i|ui est toujours en face de la mort est presque toujours doué d’une grande résignation.

Tout en cheminant, M. Henri se disait :

— N’est-il pas tout simple qu'ff/t! se remarie , qu’elle épouse un homme de son monde, riche et indépendant î

Est-ce vraiment sa faute si, naïf que je suis, je me suis laissé brûler le cœur par un amour qu’elle ne saura jamais !

Cet amour m’a longtemps tourné la tète, k ce pœnt que je cherchais un refuge dans la mort. Mais la mort, quoi que je fasse, ne veut pas de moi , essayons donc, sinon d’oublier, au moine de n’avoir pas des pensées injustes et mauvaises.

Kl, coninip s’il eût voulu repousser le plus loin possible le cher et cruel souvenir <|ui l’assaillait en ce moment, ü tira de sa poche la dernière lettre de Franc.qui lui était parvenue en Afrique.

Cette lettre était du bon Marc Noël. Le bonhomtri' belge écrivait :

« Cher monsieur Henri,

Voici près de deux années que tu es parti, savezvous, et si M. le curé ne nous donnait de temps en temps de tes nouvelles, nous ne saurions pas ce que vous êtes devenu.

Cependant, mon cher monsieur Henri, ce n’est ni moi ni Joseph, bien que maintenant noue soyons mal ensemble, qui vous avons dit des choses désagréables.

C’est ma belle-sœur, qui se fait des désagrémeuls avec tout le monde.

Enfin, vous êtes parti, et vous voilé en passe de devenir colonel, nous dit M. le curé. Ça sera t’y bientôt,

M. le curé nous dit aussi que vous allez demander un congé de trois mois et revenir au pays. Je pens* bien que vous ne me forez pas l’affront de descendre h l’auberge ou bien au presbytère.

Le château des Ormes, au moins pour ma part, est toujours é vous, sais-tu 7

Et puis, il parait qu’on ne revient pas d'Afrique Sans beaucoup dépenser, et .M. le curé m’a dit que tu ne te fécberais pas si je t’envoyais cinq cents francs.

Je les mets donc sous enveloppe et nous vous alleudons avec la plus grande Impatience.

Votre vieil ami ,

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