‹ Les Drames du villageChapitre 35 sur 60 · I.F.S IIRAMKR DU VIM.AGF · texte numérisé non relu

I.F.S IIRAMKR DU VIM.AGF

— Oommeiil ! dit la Jeunesse , M. le curd n'csl pas ici î

— Il est à Orléans, en retraite, depuis huit jours. II reviendra ce soir.

Marianne accablait le jeune Iiomnie de questions et lui disait en même temps :

— Vous devez avoir faim... il ne fait pas chaud; cetio nuit vous avez eu froid, n’e.st-ce pas? aux pieds surtout.. . Je vais vous préparer une bonne tasse de café et vous allumer un grand feu.

— Merci, ma bonne Marianne, répondit la Jeunesse ; mais puisque M. le curé n'est pas ici, c'est aux Ormes que je vais aller.

— Aux Ormes î

El la senante prononça ce mot comme si le château eftt été habile (ar une légion de diables,

- Oui, dit M. Henri ; le bon Marc NoBI se fâcherait si je n’allais pas chez lui tout de suite. Je reviendrai ce soir ici.

— Je vais xous accompagner, dit nigome.

Et le sacristain s'empara de la valise du jeune sousofficier.

Pui.s quand ils furent en route, il lui dil ;

— Vous allez voir de drôles de changemenls au château.

— Quoi donc î — Vous verrez...

El Bigorne eut un sourire malicieux, ajoutant :

— Il n’y a que les Belges pour avoir de ces idées-là ! .

El M. Henri, intrigué, se mit à suivre Bigorne qui mareliait toujours de manière .à justifier son surnom de Déi alé.

En sortant de Saint-üonat par la roule du haut, comme on ilit, on Ironvc une rangée de moulins à gauche et à droite du chemin vicinal, et lorsqu’on arrive sur la liautenr, on aperçoit le ch,âtcau des Ormes au loin, dans la plaine, au bord des bois.

Quand il fut parvenu à ce i»inl culminant, notre ami la Jeunesse s’arrêta, ému d’abord, surpris ensuite. I.’émolion était toute naturelle.

C’éteii son berceau qu’il apercevait à l'horizon.

Mais la surprise qu'il éprouva domina l’émotion.

Et certes, comme on va le voir, il y avait de quoi être surpris.

I.a large façade du manoir avait l’air d’avoir été coupée en deux.

I.a partie de gauche était brune, la partie de droite était blanche.

Il y avait une tour éblouissante de blancheur, et une tour qui avait conservé sa bonne vieille couleur grise et son revélemenl de lierre.

Les fenêtres de la partie blandio étaient devenues modernes; elles possédaient des volets verts. Les autres avaient conservé leur forme ogivale.

Les murs de la cour avaient subi pareille tnétani.ifphose.

Enfin, derrière le vieux manoir, le parc avait éprouvé ie même sort.

Une moitié des grands arbres était tombée, l’autre demeurait deb iuL

On eût dil un homme qui n'aurait fait sa barbe que d'un côlé.

Devant le cJiâteau, Jadis, s'étendait une belle pelouse verte.

La moitié de cette pcioase avait été convertie en jardin anglais.

Enfin, au lieu d’une porte aux murs de la tour. ■M. Henri, alupéfail, on vit deux, comme il vit un mur qu on avait construit au milieu de la grande avenue de vieux ormes, lequel mur la coupait en deux et faisait, par conséquent, deux cJiemin.s aboutissant chacun •à l’une des deux portes.

— Mais qu’esi-ca que cela? fit M. Henri, stupéfait. Bigorne se mit à rire :

— Je vous l’ai dit, fli-il, il n'y a que les Belges pour avoir de ce.s idées-là.

— Mais enfin, de quoi s’agit-ilf — Ma foi 1 reprit le sacristain, je voulais d’abord vous faire deviner, mais autant vaut vous mettre au courant tout de suite.

— Voyons.

— i.a Roquillonne a tout gâté aux Ormes.

— Comment ?

— Il n’y avait pas six mois qu’elle était mariée, que les deux frères étaient brouillés.

— Brouillés tout à fait?

— A mort.

— Est-ce possible? fît le jeune homme avec un douloureux étonnement.

— C'est à dire, iwursuivit Bigorne, qu’ils ne se rencontrent jamais sans se dire des sottises, et chacun d'eux sort ixriné de son fusil — Mais alors ils ne vivent donc plus ensemble.

— Ail bien! oui. Us ont partagé le cliâteau en deux, l’escalier en deux, la cour en deux, l’avenue en deux, diaque pièce de terre en deux.

— Mais c'est de la folie !

— La partie blanche est à Joseph.

Madame Noël a meublé ça un peu joliment, et de la vieille tour elle a fait un beau pigeonnier, comme dil M. le curé Duval qui ne peut jamais s'empêcher de rire quand il passe par ici.

Marc, au contraire, a dit qu’U ne se trouvait pas plus grand seigneur que défunt son oncle, et que, puisque son oncle n'avait pas remis le château à neuf, il ne voyait pas pourquoi il le restaurerait, lui.

Le dimanciie, madame Joseph Noël vient à la mc.sse en voilure.

Elle a pris un domestique qui a une casquette cirée avec un gros galon d'or, et porte une veste bleue sous sa blouse.

M. Marc est plus simple.

LE BRIUAUIEK LA JEUNESSE

Il vient h pied , cl quand il a des rhumatismes, il monte sur un âne.

Le père Roquillon ne parie plus de sa fille aùircment qu’en disant : la dame du châleau des Ormes.

C'est i mourir de rire.

El Bigorne riait en effet, tandis que le lauvre la Jeunesse continuait tout pensif son chemin vers les Ormes.

Tout à coup. Bigorne s’arrêta.

— Tenez, dit-il, regardez donc là-bas.

Et il lui montrait un petit point noir dans la partie gauche de l’avenue.

Henri eut un battement de cieur. Il avait reconnu le bon .Marc Noël qui sortait un fusil sur l’épaule.

Et il doubla le pas.

Un quart d'heure après, il était dans les bras du bonlioniine qui pleurait de joie.

— Maintenant, monsieur Henri, dit Bigorne, je m'en retourne. Ne manquez p.is de venir au presbytère ce soir : M. le curé sera de retour.

El Bigorne s’en alla.

— Comme lu es devenu un beau et grand monsieur ! savez-vous ? disait le bon Belge eu pressant les mains du jeune homme. Et quel bel uniforme!... J’en ai vu comme ça à Bruxelles, une fuis que je suis allé visiter Laeken.

Et le bonhumine ne se lassait pas de regarder M. Henri, de le contempler, de l’admirer et de lui faire une foule de qucslions, tout en l’amenant au plus vite au château.

De son frère et de sa lielle-sœur, il ne lui dit (las un mot.

Mais comme il'arrivait à la porte de la cour, Henri a{>erçut Joseph Noël.

Le mur qui séparait l'avenue nu touchait pas au mur de la cour.

Cela tenait à uné servitude.

Les propriétaires des Ormes devaient un cliemiii sous leurs fenêtres aux gens du pays ; il avait doi;c fallu laisser ce chemin libre et |>ar conséquent, le mur qui séparait l'avenue en deux finissait à dix pas des deux portes.

De telle façon que, lorsque les deux frères rentraient ou sortaient en même tem|)s, ils s'apercevaient comme à travers une meutrière.

Joseph Noèl aperçut M. Henri et le reconnut.

— Comment ! c’est toi, notre monsieur, savez-vous, s'écria-t-il.

Et il oublia que Marc était là, et il voulut sauter au cou du jeune homme qui fit deux pas en avant.

Mais Marc s'écria ;

— N'enire pas Chez moi, brigand!

Josc. h se tint, en jurant^ sur cette ligne de démarcation imaginaire qui devait continuer le mur.

Mais tandis que .M. Henri rcmbras.sait , une fenêtre de la partie blanche du ch.àtéau s'ouvrit , encadra le visage altier do la Roquillomie , cl une voix aigue et furibonde s’écria :

— Ah I ca . mon monsieur Nnél . est-ce oue vous

allez maintenant vous faire des affaires avec ce misérable !

C’était de Marc Noël qu’elle pariait.

Le malheureux Joseph se dégagea des bras do M. Henri, et se sauva comme s'il efit entendu la trompette du jugement dernier éveillant les sinistres échos de Josaphat.

Faisons maintenant cotiuaissance avec les hùtes du château de Javelle, et surtout avec M. le comte de la Billardière, que ses amis de Paris appelaient tout simplement le corale Olhon.

C'était, comme on a pu le voir, une des jolies personnifications du gandin moderne, alfeclanl un chic anglais, une tenue anglai.se, portant des faux-cols trè.shauts et des cravates Irès-ljasscs, toujours un lorgnon sur l’œil et une façon impertinente de regarder les gens, lionimes ou femmes.

Du reste, la lettre qu'il avait reçue de sou auii M. de Venelle, le nouveau propriétaire de Javelle, achèvera de nous le peindre.

Celle lettre était parvenue au comte Uthon, environ quinze jours avant celui où nous l’avons vu descendre de voilure à Pont-aux-Moines.

La voici :

■ .Mon cher bon.

Si tu n’as pris aucun engagement, je te retiens pour l'ouverture de la clia.sse qui a lieu cette année le 5 septembre.

Ma femme a acheté un château.

Ce château s’appelle Javelle.

C’est un jieu vieux, c’est assez laid, mais c’est solide.

ür, madame la comtesse de Venelle, nré Joublot et fille d'nn honorable marchand de laine, sait fort bien que je ne l’ai épousée que pour son argent, comme elle ne m’a épousé que pour mon titre.

Dans les conditions harmonieuses de cette union, chacun de nous tire le plus possible la coueerlurc à sot, comme on dit.

Madame la comtesse achète des terres, ce qui est plus solide; moi, j’emprunl» par-ci par-là, sur des titres de rente, et j’engage bien mes fournisseurs à menacer madame la comtesse d'un esclandre, S’ils veulent être payés.

C’est vraiment charmant, le mariage dans d»- semblables conditions.

Et dire que si mes créanciers m’avaient moins tourmenté, si j’avais été moins pressé, j'aurais pu épouser une veuve adorable qui a vingt-sept ou vingt-huit ans; une beauté de premier ordre, cent mille livres de rentes, et qui cherche une âme sœur de son âme!

.tu lieu de cela, j'ai épousé mademoiselle Armidc Joublot. qui a les cutides nuintus. trente-six ans soii-

nés, un peu de couperose à travers le visage, un regard sans ftanime, une voix criarde, et qui passe sa vie h se broder des mouchoirs armoriés. Elle a acheté son blason assez cher pour semer des couronnes comtales sur tous ses meubles.

Toquade de bourgeoise, mon cher.

Mais revenons h la belle veuve; je veux te la faire épouser.

Tu as pas mal grignoté. Que te restc-t-U? Qu'esl-ce que tu dois!

Il ne faudrait pas ruiner cette pauvre femme, le lendemain de la signature du coutraL

L'ne demoiselle Joublot, passe !

Mais elle est de race, celle-ci. C’est une 011c de bonne maison.

Elle a pleuré son premier mari avec une telle conscience qu'elle est venue enfermer sa douleur entre les quatre murs d'un petit château perdu dans les bois.

Voici trois ans qu’elle n'en a bougé.

Je crois qu elle s’ennuie horriblement, et le premier homme un peu bien tourné — ce qui est rare par ici — n'aura qu'à frapper à la porte , de son cœur pour qu elle s'ouvre toute grande. Cela te va-t-il?

Si oui, viens à Javelle.

Ton vieux camarade de folies,

RAOUL Dï VENELLE.

P. S. Tu es fort bien certainement avec cette jolie petim et fluette et mignonne madame de Lassenic, la femme de notre ami Paul,

Eh bien, va la voir et demande-lui des renseignemenls.

La baronne est son amie.

Elle te donnera certainement une lettre d’introduction.

A toi encore.

B. . ns V... »

Ouand celle lettre était panenuc à .M. le comte Othon de la Billardiére, il faisait justement quelques réflexions assez tristes sur l'étal do sa fortune. Terres hypothéquées, dettes criardes, dettes de jeu, il avait un peu de tout.

Seulement, il avait si bien caché sa ruine, qu'on le croyait riche encore.

— Épouser une jolie femme et cent mille livres de rente, se dit-il, mais cela me va!

Et comme M. le comte Othon de la liillardiére avait en ses mérites une conflance absolue, comme il était persuadé qu'aucune femme ne pouvait lui résister, il avait écrit à son jeune cousin, engagé dans un régiment d'Afrique : < Je vais dans l’Orléanais épotiser une veuve un peu farouche et qui vit au milieu des bois. »

Puis il s’était rais en quête do madame do Lassenic.

Elle n'était ni à Paris, ni en Touraine; elle voyageait avec son mari.

Où? en Suisse probableuienl ; mais le comte Othon se dit :

— .AUûus toujours sonder le terrain... nous verrons après. , '

Il était donc |>arti de Paris l'avant-vcille de l'ouverture de la chasse, c'est-à-dire le 3 septembre, et le soleil levant miroitait sur les toits d'ardoise du château de Javelle, lorsque le break-omnibus entra dans la cour chargé de ses bagages, et conduit par lui avec la légèreté de main d’un vrai sportman.

iM. Kaoul de Venelle attendait son ami avec impatience.

Depuis le moment où il avait entendu, dans le lointain, les grelots des juments postières, le châtelain se tenait sur la dernière marche du perron.

Le comte Othon jeta les guides aux mains du valet, sauta lestement à terre et se laissa embrasser par son hôte de la meilleure grâce du monde.

Celui-ci le prit par le bras :

— Viens déjeuner, lui dit-il , tout le monde dort encore ici, et nous avons deux bonnes heures de liberté; nous pourrons causer à notre aise.

— Tu as donc beaucoup do monde?

— Une dizaine de personnes.

— Ah! qui donc?

— Oh ! un tas de provinciaux. Des Joublot de tout âge et de toute profession, et parmi eux notre vieil ami Arthur Vanicr, tu sais?

— Parbleu !

— Qui fait tache au milieu de tous ces butors, lui, le gentilhomme par e.\cellence. On dirait un chien de race au milieu d'une dizaine de vachers. ^

Tout en parlant ainsi, M. de Venelle avait conduit son ami dans la salle à manger où l'attendait un déjeuner froid, et ils s'étaient mis à table.

— .Mais parle-moi donc de la veuve, dit le comte Othon. .

— As-tu vu madame de Lassenic?

— Non, elle est en Suisse.

— Diable!

Et .M. de Venelle fronça le sourcil.

— Comme tu me dis cela! fit-il, inquiet à son tour.

— Diuue ! répondit M. de Venelle, j'ai une crainle.

~ Laquelle?

— C'est que tu n'aies un rival...

— Btih ! dit le comte Olhon avec suffisance, s'il en est ainsi, j'en appellerai à l'épée de mes pères.

M. de Venelle se mit à rire.

— Ecoute, dit-il.

Le comte Oltion s'élail renversé sur le dossier de sa clitiise et regardait son ami avec une curiosité un peu inquiète.

— Voyons, dit-il, parle-moi de ce rival.

— Ce rival, dit M. de Venelle, est un jeune sousofficier de chasseurs d'Afrique.

Le comte fronça le sourcil.

— 11 y a des hasards assez étranges, poursuivit

LE BKIGAOIKH LA JEUNESSE

la taté cl la n^rc ^tirade «iaiciit a«^is un ironr d'arln'i*. W3« twi.)

M.de Venelle. Tu vas voir. C'esl par une bonne femme et un curé que j*ai appris la cliosc.

— Ah*, et comment?

— La bonne femme est une manière de sorcière de village qu*on appelle la mère Miracle.

— Joli nom I

~ Le curé est -notre desservant de Saint-Donat.

« Pour aller de Saint-Donat au château de Rcuil, c'est le manoir de notre jolie veuve , le plus court chemin est de passer sous les murs du parc de Javelle.

« Depuis mon arrivée ici, je voyais {»’esque cliaque jour la bonne femme suivre ce chemin.

€ Un malin je demandai à mon jardinier ;

c — Qu'esl-cc que celte femme ?

« — La mère .Miracle, me répondit-il.

« — Où va-l-elie ?

O — A Keuü, voir madame la baronne.

2A* LIVRAISO?!. ^

« — Comment ! tous les jours?

« — A peu près.

« En province où on n'a rien à faire, il faut bien s'occuper un peu des aHaires des autres. Je trouvai donc assez extraordinaire que celle belle dame qui ne veut voir personne fit sa société habiuicllc d'une paysanne.

• Ce qui me parut non moins étonnant aussi, c’est que le curé faisait tous les deux ou trois jours le même chemin.

« Pendant que je cherchais l’explication de ce qui me paraissait un mystère, le hasard se chargea de me la donner.

c 11 y a de cela sept ou huit jours.

c Au bout du parc, et précis«’'inent à l'endroit où passe le chemin dont je te parlais, se trouve un petit pavillon rustique dans lequel j’ai coutume de faire ma sieste après déjeuner et quand j'ai fumé mon cig.ire,

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