coup naturellement avait manqué
Le Mulot était, i cette époque, un garçon de vingtquatre à vingt-six ans, maigre, agile, d’une vitesse extraordinaire à la course et que jamais ni garde ni gendarmes n’avaient pu prendre.
Sa rapidité était icUo que souvent, dans la mémo nuit, il avait parcouru des distances fabuleuses.
Tantôt ici, tantôt li, coacliant en prés une nuit, dans une grange ou dans une ferme ta nuit suivante. Il déflait toute surveillance, et s’en allait quelquefois boire un verre de vin dans le cabaret o£i les gendarmes qui l'avaient inutilement cherché se reposaient un moment.
Alors il les narguait, et comme en matière de bra- * connage le flagrant délit seul entraîne l’arrestation du coupable, il s’en allait tranquillement.
3* UVBAISOX.
Le Mulot avait une compagne de déprédations et do brigandage.
C’était une grande fille d’une agilité encore plus extraordinaire que colle du Mulot, qui ne se contentait pas de tendre des collets, mais qui volait du bois, de l’herbe et avait rendu fourbus tous les gardes qui s’étaient mis à sa poursuite.
Ceux-ci l’avaient nommée la Cheuretle.
Le paysan des bords de la Loire donne volontiers des noms d’animaux aux hommes et aux femmes, noms appropriés , du reste , avec certaines de leurs aptitudes.
La ChevTclte était nne fille de l'hôpital. Elle avait été élevée à la charité; mais dès l’ige de douze ans, le vol aidant, elle s'était suffi à elle-même.
Comme leJdulot, elle n’avait ni feu ni lieu, couchait en forêt comme une vraie chevrette , mangeait des fruits à défaut de pain, et s’eu venait vendre chez les
id
fermiers d'Ingranne ou de Sully qui louchaient à la forêt le produit de scs dépréilaiions.
Les naturts p<»rverties se chercheul, finissent par se rencontrer et so lient entre elles par des liens indissolubles.
Depuis quatre ou cinq ans, la Chevrette et le Mulot s aimaient comme s'aiment les bandits.
Ils avaient couru les mêmes périls, Us s’étaient vus à l’œuvre.
Les grands taillis et les fourres d’épines où les sangliers font leurs bauges leur avalent servi de refuge.
Quand ils se rencontraient, imitant en cela les bMcs fauves des bois, ils se fréquentaient un ou deux jours, accomplissaient quelque méfait en commun , puis , obéissant à leur iialurt'l sauvage, chacun lirait de son cùié et s'en retournait à sa besogne personnelle, cVstù-dirc à ses méfaits.
I,a ClievrcUe et le Mulot avaient fait connaiisaocc d’une singulière façon.
L'n garde, qui avait cent fois donné la chasse b la C]}c\rclle sans jwuvoir l’atlciadre et faille serment qu’il y réussirait tût ou tard, s’avisa un Jour d’un sin^ gulier expédient.
Il dressa deux chiens h la poursuite do ce singulier gibier. Ces deux chiens prirent leur tAclie au sérieux.
L'n matin, la Oliovretle délala devant lé garde en lui faisant un pied do nez.
Le garde excita scs deux chiens, qui étaient de grands briquets firoces.
Les briquets partirent en hurlant, em()aum^roni la voie, comme s’il se fût agi d’uu vrai chevreuil, et so mirent ù cliasscr à pleine gorge.
Le premier jour la Chovrettfi leur échappa.
Mais le lendemain la chasse recommença, et le troisième jour, h bout dû forces, éperdue, vomissant le sang, la ClievreLtc tomba en sautant un fossé.
Déjà les chiens éuicnl sur elle cl s’apprèlaionl a la .saisir pur sa jupe do colomiade bleue, son seul vêlement, car ell3 avait toujours eu les jambes cl les pieds nus; déjù la niaîlieurcusese voyait perdue sans retour cl entendait ks pas du girde retentir dans le lointain, lorsque deux coups de feu se firent entendre ; une fumée blaivche enveloppa la cép 'e voisine, deux balles t^ifflèreut succussivemenl, et les deux diicns fuient tués roiJe.
Le Mulot sortit alors do la cép'^o, prit la jeune fille da is tes bras, la chargea sur scs épaules cl prit la flûte, abandonnant pour cette fois ses collets cl ses aiitrci engins prohibés.
A partir de ce mon eni ce fut, comme uu le punae bien, entre elle et i.â h la \ie a la mort.
ür donc, ce soir-là, tandis que Saurin ramonait le curé Uuvul à la Renardière et le faisait entrer si raniment dans la chambre du commaidant Richard, le wUlûl rodait eu fot èl, lorsqu'il rencontra la ChevreUe.
tclla-ci lui d*’. :
— Tu sais qu’il y a du nouveau à la Renardière ?
— Quoi 'donc é demanda Je Mulot.
— Le commandant est quasi mort.
— ÜJ» 1 cette clianco ! fil le garnement.
— 11 s’csl tue en passant une baie. Voilà pour ta sœur, acheva la Chevrette, une jolie occasion de mettre U main sur le magot.
Mais déjà le Muhd était loin et courait à perdre baleine dans la direction de la Renardière.
Il arriva par le parc, sauta la haie du potager, se glissa à plat ventre jusque sous les murs du château, et prêta roreitle.
Il entendit la .Martine crier, Saurin tempêter, le petit Auguste courir, le commandant Jurer.
Au lieu de frajvper à la porte, au lieu d’entrer, le Mulot obéit cette fois encore à scs habitudes forestières, et en vrai braconnier exercé h surprendre toute espèce de gibier, il grimpa sur un arbre qui montait verticalement en face de ta fenêtre du commandant.
Puis il s'éiablit h califourchon sur une branche, et, de ce i>oste d'observation, il put assister à la scène que noua avona précédemment racontée.
La fenêtre était fermée, mais les persienoes étaient ouvertes.
Le Mulot n'entendit {>as, mais il vit.
Kt en voyant, il devina. *
U devina que ce prêtre qui était Ih, et qu’il reconnut ))Our être le curé do Saint- Florentin, allait faire revenir le commandant sur une foule de décisions. Quand le curé apporta auprè<< du lit la petite table sur laquelle il y avait de quoi écrire, et que le commandant prit la plume, le Mulot fut fixé.
Il va refaire son testament, se dit-il.
Alors, il BD laissa couler en bas de l'arbre, et alla boilcr son museau do fouine à In fenêtre de la cuisine.
La Martine s'y trouvait, et elle s’y trouvait seule, son enfant sur ses genoux.
Elle pleurait.
Saurin était sans doute toujours à la porte du commandant.
Michel aidait probablement Bigorne à mettre les deux chevaux h l'écurie.
Le Mulot frappa deux coups aux carreaux de la croisée.
A ce bmit, la Martine tressaillit et se leva vivement.
Puis, déposant son enfant à terre, elle sortit précipitamment do U cuisine, et courut a ccUO petite porte qui donnait du corridor dans le potager.
La Martine avait reconnu lu sigual ordinaire de son frère.
Celui-ci lui dit loul’>t;
Je ii’entrc pas. C’est pas la peine qu’on me voie, je sais ce qui est arrivé. Le vieux va tourner do l'mil, et il est en train de faire son testament.
La Martine jeta un cri.
— Tais-loi I dit ic .Mulot en lu saisissant à la gorge, le bruit ne sert h rien.
— Sun tcaUmrjQt ! répéta la Martine bouleversée. #
— El eu n'est pas én ta faveur, ricana le Mulot, puisqu'il eu a déjà fait un dans lequel il te laisse tout.
MADEMOISELLE MIGNONNE
— Oh ! lo misérable! murmura la Martine, dont la nature violenio reprit le ilessua.
— Taii-loi do te , répéta le Mulot , ou plutél réponds-moi. Oi'i est le tsslaraonl qu’il t’a donné?
— Jj l’ai...
— Eh bien , gardc-le... il «tira beau en faire un autre; lelui-là... c’est le bon. Au revoir!
Et le Mulot s'éloigna en courant.
Quand il fut h la haie du potager, il se baissa, ramassa son fusil qu'il avait fourré dans une broussaille, et coula daux balles dans les canons par dessus la charge do gros plomb.
Puis U se sauva dans la direction de la forêt.
Que se passa-t-U entre le prêtre ot le mourant, t,indis que Saurin montait à cheval pour aller porter In nouveau testament chez le notaire do Lorris î
Le curé ne l'a jamais dit.
Mais, une heure après, la Martine vint frapper de nouveau a la )xirte et le prêtre lui ouvrit.
■jf Entre, dit te commandant d’une voix douce et grave.
Cet homme était transfiguré.
11 n'avait plus cet aspect farouclie, le geste bref, une voix courroucée sans cesse, qu'on lui connaissait depuis si longtemps.
Sur ses lèvres décolorées errait un sourire cabne et rempli d'une béatitude mystérieuse.
La .Martine s’arrêta intcuiila sur le seuil de la porte.
Cette physionomie nouvelle de l’homme qu’elle avait asservi en flattant ses brutalités et ses instincts irréligieux, lui en itn[tosa fout à coup.
— Entre, mon enfunt, répéta le mourant.
Lo petit Auguste, qu’elle tenait par la main, ac précipita vers le lit et prit la main du commandant en l’appelant v mon parrain. >
lui Martine lo suivit.
Mais à un pied du Ut, elle s'arrêta.
La présence du prêtre lui inspirait une sorte de crainte respectueuse qu’elle ne pouvait vaincre, en dépit d.=i son audace ordmsiro.
Le commandant lui dit encore ;
— Mon enfant, J’ai été coupable envers toi, mais j’ai réparé mes fautes dans une saga mesure, et ton enfant sera dans une situation aisée.
Ces mois furent l’étincelle qui met le feu h la mine.
La Marli.ne regarda cet homme qu elle avait fait trembler si souvent et qui. h son lit de mort, soutenait son regard sans pâlir.
— Ob ! oui... dil-elle avec une explosion de colon', je sais ce que vous avez (ait.
— J'ai fait mon devoir, dit le mourant.
— Vous avez désliériié votre enfant I s’écria la Marti ne.
Et cédant h sa nature emportée et sauvage, serrant les poings, J’écume A la bouche, oubliant enfin le conseil que lui avait donné son frère le Alulot, elle lança
au curé Dtiv.al un regard d'insolent défi en lui disant :
— C'est vous, méchant caluün, prêtre de malheur, qui avez fait cela i
— Mallii umii.-e! exclama le moiiram.,' tu insultes mon meilleur ami.
— Vous êtes un monstre ! répéta la Martine.
Le curé IHival la prit par le bras.
— Ma fille, dit-il, l'bumine que vous outragez ii’a plus quo quelques heures h vivre, ne troublez pas par vos blasphèmes ses derniers moments.
— Je me fiche do vous et de lui, dit la Martine avec emportement. Et il peut bien crever comme un chien 1 CO n'est p.i8 moi qui l'on empêch-rai !
Une heure auparavant, sans doute, lo commandant' e(it rasseniblé tout ce qui lui resLait de force pour se dresser sur son lit et chasser la misérable qui n’avait pas mémo lo respect de l’agonie.
Mais ce n'élail plus le jnême homme.
Il se contenta do pren lre la tête de l’enfant et de l'approcher de ses lèvres.
I.a .Martine se jeta sur le petit .Vugusto comme une lionne, le saisit dans ses bras et s'écria :
— C’est mon fils... Vous ne l'aurez pas !...
Elle voulut l'emporter. Le curé Duval l'arrêta encore.
— Mon enfant, dit-il avec douceur, votre coiiduilo est des plus blAmables.
— Je me ficlie de vous , vieux csfard ! rép<Ua la Martine.
Un éclair de colère brilla dans les yeux du commandant ; mais un regard du prêtre lo calma.
Puis ce dernier, se redressant tout à coup, rejetant" 8.1 belle tète en arrière, étendit lentement la main vers In porte et d'une voLx qui trahissait l'habitude passée du commandement, il dit A la Alurtlne :
— Sortez I
Son accent, son geste, son regard, furent empreints, en ce moment, d'une telle autorilé que la Martine se sentit dominée une seconde foia.
Elle se dirigea lentement vers la porte.
Mais comme elle l'ouvrait, l'enfant lui glissa des. bras et dit en pleurant ;
— Je veux rester avec mon parrain.
Celte fois, la mégère ne chercha point è le retenir; elle s'en alla en fermant brusquement la parle.
Puis, à mesure qu’elle desceudait l'oscaftcr, un torrent de blasphèmes monta jusqu’aux oruillos du mourant.
— Pardonnons-lui, mimnura le prêtre avec douceur..
Lo commandant Itichiud avait étendu sa main sur la
làle de l’eiifanl,
— Duval, dil-il. pour combien do lemiis crois-tu quo j'en aie encore ?
— Mais... h.ilbutia lo curé, c'est selon...
— Paria, ne me caclie rien... ne suis-jo pas prêt è partir, maintenant?
Et il ent lo sourire d’un homme réconcilié aveq. Dieu.
— Veux-tu savoir l’exacte vérité î demanda lo prêtrO),
— Oui. • —
— Eh bien ! tu peux vivre sept ou huit heures encore ; mais il peut se faire aussi que tu sois étouffé tout h coup, car la balle a pénétré dans le poumon droit.
— Ah 1 dit le commandant.
Il eut un moment de silence ; puis il ajouta :
— Je voudrais pourtant bien vivre jusqu'au retour de Saurin. Je ne mourrai tranquille qu'en apprenant que mon lestamecit est chez le notaire.
— Saurin est u i homme sur lequel tu peux compter, j'en suis certain, ilit le curé.
— Oui... mais 'je voudrais qu'il fût de retour...
Et , après un mouveau silence, le commandant dit encore :
— Est-ce que la ne voudrais pas réciter pour moi tes prières des agonisants ?
— J'attendais que tu me le demandasses, répondit le prêtre.
Et il s'agenouilla et ouvrit son bréviaire.
Le mourant joignit les mains.
L’enfant lui-mémo, qui ne comprenait que confusément tout ce qui se passait autour de lui, l'enfant s'agenouilla comme il avait vu s'agenouiller le prêtre, et il demeura silencieux.
pondant deux heures, on n'entendit dans la chambre que la respiration du mourant, qui s’embarrassait peu h peu et devenait haletante, et la voix grave et sonore du prêtre, qui lisait les vêpres des morts.
Mais, au bout de deux heures, un autre bruit se lit.
La porte venait de s'ouvrir et la Martine entrait de nouveau.
Hais, cette fois, elle marchait sur la pointe du pied ; elle avait le visage baigné de larmes et paraissait en proie à un profond repentir.
Le prêtre la laissa approcher.
Elle vint jusqu’au pied du lit et s’agenouilla.
Alors le mourant étendit scs deux mains sur elle, silencieusement, en signe de pardon, et le prêtre continua sa lecture.
Qui donc avait calmé subitement la furie ? que s’était-il donc passé ?
Rien en apparence, et personne n’avait parlé à la Martine pour lui reprocher son odieuse conduite.
Voici ce qui était arrivé :
Comme elle descendait en poussant des cris de rage, elle avait trouvé Bigorne et Michel installés è la cuisine. Michel ne savait pas o(i allait Saurin.
Celui-ci était entré è l’écurie comme l’ancien brasseur du commandant, assisté du sacristain, faisait la paille des chevaux pour la nuit.
— C’est pas la peine, avait-il dit. Allons, mon vieux, 0 faut refaire quelques petites lieues.
En disant cela, il avait frappé sur la croupe du cheval que Michel n’avait point encore débarrassé de sa telle.
— Bon ! dit le vieux soldat en voyant Saurin rebrider son cheval, qu’est-ce que tu vas donc faire?
<— Une bonne trotte.
— Où donc vas-tu ?
Mais Saurin n’aimait pas à dire ses affaires, et encore moins celles des autres.
— Tu le verras, répliqua-t-il.
Et il sauta sur son cheval et partit.
Michel ne savait donc absolument rien de ce qu’avait fait le commandant, et il ignorait que Saurin eût un second te.stament dans sa poche.
Tandis que l’ancien marchef s’éloignait, Michel ramena Bigorne d.ans la cuisine, et, toujours persuadé que c’était le domestique du médecin, il lui dit :
— Vous n'avez peut-être pas eu le temps de souper?
— C'est un peu la vérité , murmura Bigorne qui poussa un soupir de soulagement.
Michel ouvrit un bahut, en retira du pain, un reste de gigot et une bouteille de vin et plaqa le tout sur la table de la cuisine.
Bigorne avait fait son profit do la conversation de Saurin avec le curé Duval pendant la roule.
Pour tout l'or du monde, il n’eflt pas chercM en ce moment à désabuser Michel et à lui dire que son maître n'était pas le médecin du Tilleul, mais bien le curé do Saint-Florentin.
Bigorne ne mangeait pas, il dévorait,
.Michel tortillait sa moustache grise avec colère et parfois essuyait une larme.
— Je voudrais bien , murmurait-il parfois , que h; médecin descendit, nous saurions s'il y a du danger ou si le commandant s'en tirera.
Ce fut en ce moment que la Martine revint en blasphémant.
Michel avait pour habitude de laisser crier et tempêter la mégère sans lui répondre.
De son cAté, la Martine était peu communicative, même dans ses plus grands accès de colère, et elle ne confia point è Michel le sujet de son emportement. Michel se garda bien de le lui demander.
Quant è Bigorne, la Martine lui apparut si effrayante qu'il en perdit l’appétit et cessa do manger.
Alors Michel lui fit un signe du coin de l'œil et tous deux se glissèrent sans bruit hors de la cuisine.
La Martine resta donc seule, toujours jurant et brisant de fureur tout ce qui lui tombait sous la main. Près de deux heures s’écoulèrent.
Tout à coup, un bruit singulier parvint aux oreillc,s de la mégère, et soudain, cessant do crier et de jurer, elle courut à la croisée et l’ouvrit.
Ce bruit était celui d'une fanfare lointaine sonnée au plus profond de la forêt , dans la direction de Lorris.
Or cette fanfare était celle du cerf , et le sonneur nocturne n'avait entamé ni un lancer, ni un bien-aller, ni un ü-vue, ni un bâl-l'eau, mais bien l’hallali ;
Un'hallali retentissant et joyeux qui disait aux échos lointains ;
— Le cerf est mort !
Et la Martine S’apaisa subitement et une réaction se fit en elle, si radicale, si complète, qu'elle remonta i
M.'.nKMoisKu.r: mignonnk
Il tootr •■iTrillaiirf. Ptff 17.)
la cliambrc du commandant oii nous l'avons vuo reve> nir repentante et tout en larmes s'agenouiller au pied du lit, tandis que le bon vieux prêtre récitait les prières des agonisants.
Qui donc, à cette heure, sonnait en forêt un joveux hallaü?
Mystère 1
Les premières lueurs du matin blanchissaient les arbres de la forêt.
Le commandant vivait encore, mais son souffle allait s'affaiblissant, son œil devenait terne et vitreux. Cependant il conservait toute sa connaissance.
prêtre priait toujours, la Martine était restée à genoux.
Quant h l’enfant, il s'était endormi, la tête appuytte sur l’oreiller qui supportait celle du mourant.
— Quelle heure cst>il ? demanda le commandant, dont la voix n'était plus qu'un souffle, au moment où le prêtre s'interrompait pour tourner un des feuillets de son bréviaire?
— Bientôt sept heures, répondit le curé Duval, qui leva les yeux vers une petite penduie placée sur la cJicmince.
-- A quelle heure Saurin est-il parti?
— A minuit...
— Il devrait être de retour, soupira le commandant.
Le prêtre continua à prier; la Martine ne dit mot.
Le jour grandissait et les forces du mourant s'ui
albient.
11 essaya dé parler encore; mais ses lèvres remué* rent sans laisser passer aucun son.
Alors le curé Duval vit bien que le moment était proche.
Il ferma son livre, et prit dans sa main la main de son compagnon d’armes.
Mais les ombres de la mort voilaient déjà son regard qui, à plusieurs fois encore, s'était porté vers la pen> dutc.
— Allons, mon ami, du courage, dit le prêtre d'une voix émue.
Le mourant ne répondit que par un hoquet, et dès lors sa respiration s'embarrassa.
Le délire commençait.
La Martine, jusque-là silencieuse et recueillie, se leva le visage titondé de larmes et s'dcria :
— Won Dieu! il va donc passer?
Le prêtre ne répondit pas.
Alors des mots sans suite et sans signification, accompagnés de ho(]uets, sortirent do la poitrine du commandant, ses yeux devinrent fixes, il eut quelques soubresauts, puis tout s’éteignit...
Cependant U vivait encore, mais son esprit était déjà parti pour ces sphères mystérieuses d'où nul n'est jamais revenu.
Le corps seul luttait.
La Martine éclata en sanglots et l'enfant s'éveilla.
Elle le prit dans scs bras ot io coucha auprès du moribond.
Lenfant, qui paraissait comprendre la solennité du moment, approcha ses lèvres roses de la bouche du commanda. it.
Ccluhoi parut reprendre un moment connaissance, mais ce ne fut qu'un éclair : le délire continuait.
Emportez eel enfant, dit le curé'Duval à la Martine, il est trop jeune pour avoir un pareil spectacle sous les yeux.
La Martine obéit et elle appela Michel.
Michel et Bigorne se tenaient immobiies au seuil do
chambre depuis plusieurs heures.
Michel prit l’enfant par la main cl l'emmena.
Le curé Duval donna alors au mourant l'absolution tM extremis.
Un rayon de soleil entrait par la fenêtre et commençait à se jouer sur la courtine du Ut.
Et comme si ce pâle soleil d’hiver l’eût un moment réchauffé, le commandant rouvrit les yeux.
En ce moment aussi la pendule sonna.
U était huit heures.
Le commandant se souleva brusquenaent.
— Saurin? prononça-t-il distinctement, où est Saurin?
Puis il retomba, et un souffle suprême sortit de sa bouche. Son âme venait de quitter son corps.
Fidèle à sa promesse, le curé ferma lui-même les yeux de son ami.
Quand il eut accompli ce pieux devoir, il prit la main de la Martine et lui dit :
— Mon enfant, il faut écrire h la nièce, et lui écrire sur-le-champ. li est convenable qu'elle soit ici pour les funérailles. Voulez-vous que je m’on cliarge?
— Comme vous voudrez, monsieur le ctirc, répondit la Martine au milieu des sanglots.
Quelques heures après, le curé Duval quittait la Renardière.
Un prêtre de campagne ne s'appartient pas. Chaque heure de sa vie est à ses paroissiens. Quand il a récité ici les prières des morts, il doit porter là-bas les consolations de la religion h ceux qui vivent encore, mais que le mal a déjà tcirassés.
Cependant le vieux prêtre ne s*en était point allé de la Heuardière sans prendre une foule de dispositions.
11 avait écrit à Madenmiselle Paumelle, la pauvre sous-maîtresse dans un pensionnai d'Orléans.
Michel était parti à cheval porter la lettre.
Il avait envoyé Bigorne h Seury, le village sur lo territoire duquel était siltiée la Renardière.
Bigorne était allé prévenir le curé de Seury et s’entendre avec lui pour les funérailles.
Tout cela avait pris du temps, et il était près de onze heures du malin lorsque le curé de Saint-Florentin enfourcha son bidet.
Chose étrange ! Saurin n'était pas revenu.
Où était-il? Pourquoi ce retard?
Le curé Duval, en proie à une certaine inquiétude, cherchait p >urlant à se donner de bonnes raisons pour en triompher.
Esclave de sa consigne, le vieux soldat n’avait peutêtre pas trouvé le notaire, et, ne voulant pas confier le tesiarnent à un clerc, il avait attendu le retour de l'officier ministériel.
Certainement il trouverait Saurin de retour le ^ir, car il avait prorris à la Martine éplorée et repeniai.te de revenir le soir, ou tout au moins le ieiidcmam matin, |M>ur I«8 funérailles.
Ainsi agité, livré à des pressentiments biznnres, le curé Uuval traversa la forêt et ne s'arrêta un moment qu'à la po^'tc de la Métivicre, dont l’accès de fièvre était passé.
Puis il continua son chemin, sans faire part à Bigorne de ses inquiétudes.
D'ailleurs Bigorne ignorait pourquoi Saurin était parti de la Renardière au milieu de la nuit, et le curé n'avait pas jugé à propos de le lui apprendre.
La foret d’Orléans, très-élroile en de certaines parties et dont la longueur est d’une quinzaine de lieues au moins, possède deux ou trois massifs très- profonds, sans autres routes que ccç allées forestières que ue fréquentent guère que les chasseurs et les gardes. Sur ces points-là, elle est comme une véritable muraille, do la Chine entre les pays qui lui sont limitrophes.
Il n'y a entre les clochers du nord et ceux du sud auaine êelaiion.
Deux villages, à peine distants de cinq ou six lieues, n’ont entre eux aucun rapport, du momcüt où la forêt les sépare.
C’est ce qui explique comment le curé Duval, qui était depuis près do trente ans desservant K Saint- Florentin, n'avait jamais entendu prononcer lenofti de son vieil ami le commandant Richard, bien que celuici fût établi depuis six ans à 1a Renardière.
Le curé rentra donc à son presbytère dans l’aprèsmidi.
Manon, la vieille servante, était fort en peine de lui et l’attendait ave: impatience.
Les paroissiens, qui n’avaient pas entendu sonner la messe comme à l’ordinaire, à la pointé dit jour, s'étaient montrés inquiets de cette absence prolongée de leur curé.
F.nfin un habit.vnt de la commune était mort subitement, et il fallait renterrer le lendemain malin.
MADKMOlSELLfc: MIGNONNE
— Je ne pourrai pas retournef'h U Renardière, dit ie curé Duval à Bigorne. Il faut que je fasse non devoir ici. Mais tu iras, toi, tu accompagneras mon pauvre ami au cimetière.
— Et qui me remplacera demain? demanda Bigorne.
— Un des deux enfants de choeur, répondit le curé.
Bigorne se reposa quelques heures et repartit pour la Renardière.
Le lendemain le curé dit sa messe et procéda à riuhuiiialion du père Girard.
C'était Thabilant qui était mort subitement.
Comme il revenait du cimetière, le curé Duval trouva un paysan qui rattendait.
On venait le chercher pour porter le viatique à une vieille femme qui habitait un hameau éloigné en aiiiont de la Loire.
L'itifaiigable curé partit encore.
11 ne revint que fort tard dans la nuit è son presl^y- 1ère et trouva Bigorne de retour.
Bigorne était pAl3 et tout bouleversé.
Sa figuic biate et placide avait une expression tol> Icment effrayée que le curé lui dit vivement :
— Mais qu’as-iu donc? qu’est-il donc arrivé?
— Monsieur, répoadil Bigorne, il n‘y a que vou.s qui sacinex où le commanJant, quelques heures avant .sa mort, a envoyé Saurin.
— Sans doute, je le sais, dit le curé. Eh bien?
— Eh bienl Saurin n'esl pas revenu.
Le curé fit un pas en arrière.
— Non, monsieur, répéta Bigorne, Saurin n’est pas revenu, cl il ne reviendra probablement jamais...
— Que dis-tu? (H le curé tout frémissant.
— Oh! si vous saviez ce qui est arrivé...
— Parle.
— Je suis parti lücr soir, comme vous savez, poursuivit Bigorne.
— Bon!
— Ouand je suis arrivé h la Renardière, j’ai trouvé mademoiselle Mignonne tout en larmes, et Michel qui tordait sa moustache avec fureur en disant : Ces canailles de braconniers, ils ont assassiné mon pauvre Saurin!
— Assassiné! s’écria le curé pAlissant.
— Du moins, reprit Bigorne, on n en sait rien encore, car on ne peut pas le retrouver. Les gardes ont battu la forêt dans tous les sens, on a fouiLé tous les fourres d’épines. Rien!
^ Un homme et un cheval nu disparaissent pourtant pas ainsi, dit le curé, dont l’émotion allait croissant.
— On a retrouvé le cheval.
— Ah!
— Il y avait une heure quand je suis arrivé à la Hcnardière, continua Bigorne.
— Mais où l*a-l*on retrouvé?
*— Bans une inarnière qui a trente pieds de profondeur, sur la route de Lorris.
— Mort?
— Oui, monsieur, frappé d'une balle au poitrail.
— El Saurin?
— Pas de Saurin. Une des étrivicrcs avait cassé.
Les gendarmes, le Juge de paix sont venus. On a
fait une enquête ce malin, après l’cnlerrcment du commandant et avant l’appusitioa des scellés.
Le brigadier de gendarmerie explique la chose ù sa manière.
Lç cavalier aura reçu une balle qui l'aura tué roide et le poids de son corps aura fait casser rétrivière.
11 sera tombé avant le cheval sur lequel on aura fait feu quelques minutes après, au moment où il passait épouvanté au bord de la marnière.
— A preuve que cela a dù se passer ainsi, poursuivit Bigorne, c’est qu’on a trouvé ù vingt-cinq pas en avant de la tharnièro un?, llaque de sang.
— El pas de cadavre?
— Pas ira;:c.
— Solle-moi Coco, dit le curé Duval.
— Comment I monsieur le curé, s’écria la vieille Manon, vous allez encore repartir?
— Je vais où mon devoir m’appelle, répondit le curé; je ne suis en ce monde que pour cela.
Celle fois, le curé Duval partit seul. ^
Il ne voulait pas faire arpenter deux fois de suite le cliemin ù Bigorne.
Du reste, en montant k cheval, le curé était tellement ému qu'il éprouvait le besoin d'éire seul, de se rccucilllir cl d’adopter un pian de conduite.
Saurin avait disparu.
Oa avait retrouvé son cheval mort au fond d'une marnière.
In crime avait donc été commis I
Quel était l’auteur du crime? Quel en avait été le mobile ?
Voilà les deux questions que le curé n'osait pas sc poser.
Miciiel et tous C'mx qui ne savaient pas <|ue Saurin était porteur d’un testament pouvaient meure sa mort sur le compte du brawnnagc.
Daths de certaines communes des environs de ta forêt d’Orléans, tout habitant possède un fusil, va à rafTèt, pose des collets, tend des pièges.
Saus prétexte de faire paître ses vaches, le fermier envoie son fils en forêt toute l'année. Le fils a quinze ans, il est hardi, audacieux, il porta un paquet de collets sous sa blouse, et il a caché dans le bois un de ces fusils qui se démontent en trois morceaux.
Si un faon bondU tout à coup au milieu des vaches, le faon est mort.
Si une chasse se fait entendre au loin, l’enfant se couciie cl colle son oreille au sol; il saura bientêt si la chasse doit venir de son côté, si la hèle a une grande avance sur les chiens.
Puis il abandonnera sas vaclies, ira se poster dans un faux chemin ou à une demi-c6tc de clairière, qui sont des passages assez sûrs.
Le cl»evreuil arrive, les chiens sont loin encore. Le petit paysan fait feu, tue l'animal et l’eroiiorte tout gigotant sur son dos.
Les chiens n’arriveront que dans un quart d’heure, les cha.sseurs sont plus loin enœrc.
Un chevreuil mort qu*on emporte ne laisser j)lus de fumet derrière lui. Les chiens seront en défaut, les chasseurs se donneront au diable, et le soir, tandis qu’ils rentreront tristement en sonnant la retraite manquée^ le pauvre broquarl arrivera dans la ferme caché dans un fagot.
Le garde qui fait son devoir et verbalise sans pitié est bien courageux de s’attarder en forêt.
Pourtant le garde du Gouvernement, celui qui est payé par l’État, est plus tranquille.
Le braconnier l'évite; il ne fera feu sur lui qu’à la dernière extrémité.
Le garde particulier, au contraire, celui qui défend une propriété privée, est exécré.
Le braconnier pardonne au Gouvernement de protéger les bois.
Il ne pardonne pas au propriétaire de vouloir sauvegarder son gibier.
Qui terre a, guerre «, a dit Ilalzac, et c’est la pure xérilé.
Saurin n’était donc pas aimé plus que les autres. Bien au contraire!
L’ancien soldat était sans pitié pour les maraudeurs, surtout depuis un certain jour où une demi-douzaine de femmes d’ingranne, une commune de braconniers s’il en fut, l’ayant trouvé endormi en forêt, l’avaient déshabillé et battu, puis s’étaient sauvées en emportant ses habits et le laissant nu comme un ver.
11 avait fait bien des procès depuis dix ans, et la poudre est si peu chère î
Il pouvait très-bien SC faire qu'il fût réellement tombé sous la balle d’un braconnier lui ayant gardé rancune.
Mais alors pourquoi le cadavre avail-il disparu?
D’un autre cété, n'était-il pas plus raisonnable de penser que ceux qui avaient intérêt h faire disparaître le testament du commandant étaient les auteurs du crime?
Mais la seule personne qui eût intérêt è cela, c'était la Martine.
Et non-sculemcnt la Martine n'avait pas quitté la maison durant la nuit, mais cUe avait témoigné une grande douleur et un vif repentir de ses emjiorU'ments.
I.e cure Duval sc disait tout cela en trottant vers la Renardière.
En même temps, il faisait cette réflexion :
— On finit toujours par découvrir un cadavre, et l’on trouvera cerudnement celui de Saurin.
S’il a été réellement tué par les braconniers, il aura sans doute encore sur lui le pli cacheté adressé au notaire de Lorris; et, dans ce cas, personne, à i’heuro qu'il est, ne sachant que le commandant avait fait un second testament, U serait imprudent d’en parler.
Ce fut dans ces sages dispositions que le vieux prêtre arriva à la Heoardièro.
Il était p-irti de Saint-Florentin si avant dans la nuit que lorsqu’il franchit le seuil du château il était grand jour.
.Mademoiselle Mignonne était arrivée.
La .Martine, toujours éplorée, toujours ‘d;nis son rôle respectueux et plein de repentir, accueillit le curé Duval avec de grandes démonstrations.
Jamais elle ne s’était montrée si humble.
Retirée dans la cuisine avec son fils, elle laissait niadenioisvlle Mignonne, la nièce cl l’unique parente du défunt, dans le grand salon de la Renardière.
Michel SG désolait et n’accusait de la mort de Saurin que les bracom)icrs.
Le brigadier de gendarmerie qui était encore à la Renardière était tout à fait dc’cct avis.
Quand le curé arriva, il trouva le vieux soldat et le brigadier qui s’énuméraient les nombroux procès-verbaux dressés par Saurin, comptaient les braconniers du plus mauvais renom et se livraient à mille conjectures.
Le curé pensa qu’il fallait écouler, observer et ne rien dire.
A de certaines heures, les événements dominent cl déjouent tous les calculs humains.
Le prêtre laissa donc Michel et le brigadier poursuivre leurs investigations , la Martine pleurer à la cuisine, et ce fut à la jeune fille, à l’orpheline, qu’il alla porter ses consolations.
Madomoisolle Paumelle, Mignonne, comme on l'appelait, était entièrement vêtue de noir.
Elle pleurait son oncle comme elle avait pleuré sa mère.
Elle avait oublié déjà les torts de sa vieillesse pour no SC souvenir que du temps où U l’aimait comme son enfant.
Elle ne s était même pas préoccupée de savoir si son oncle avait assuré son existence.
Si mademoiselle Paumelle, orpheline de bonne heure et déjà la victime d'intrigues de toute sorte, était une héroïne de roman, nous l’eussions dépeinte avec des cheveux blonds, de grands yeux mélancoliques, une taille frêle, une grande distinction et une profonde tristesse native.
Mais nous devons à la vérité de dire qu’elle n'était rien de tout cela.
Mignonne était de taille moyenne, un peu rondelette, jolie à croquer, avec des yeux d'un bleu sombre, des cheveux châtains,, des pieds charmants et une main blanche et fine.
Elle avait été rieuse à scs heures, en dépit de son peu de bonheur en ce monde.
Elevée à h campagne, elle jouissait de cette santé robuste qui puise sa force dans le grand air.
Le curé Duval lui parla de sa vieille amitié pour son oncle et ajouta :
— Mon enfant, vous êtes femme, vous êtes jolie, vou^ êtes seule maintenant, U vie est pleine do dingeru pour vous.
MADEMOISELLE MIGNONNE
Il atail fini par 4^roavrlr le rorps it Sastto. (Pa|« 34.)
— Oh! je le sais, répondit-elle; mais Dieu est bon et je crois en lui.
— Je serai votre protecteur, répondit le curé.
Elle lui prit la main et la serra avec émotion.
— Je voua vois pour la première fois, dit-elle, mais je sens que je vous aimerai comme un père.
Et le vieux prêtre et la jeune fille causèrent longtemps.
Elle confiante dans l'avenir, lui n'osant lui parler des dernières dispositions de son oncle, tant il redoutait déjè que ce malheureux testament ne fôt point retrouvé.
Mais tout è coup leur entretien fut troublé par une grande rumeur qui se fit à la porte du château. Le curé sortit pour voir ce dont il s'agissait.
U y avait è la porte un gendarme è cheval et deux gardes de la forêt.
Les gardes avaient retrouvé le cadavre de Saurin et le fusil qui avait servi è commettre le crime.
Tous les gens du château étaient groupés autour du
4* LIVRAISOX.
gendarme qui avait accompagné les deux gardes. L’un de ceux-ci n'était autre que le brigadier Maurel, la père de la Martine.
Maurel avait trouvé le corps de Saurin, non dans un fourré d'épines, non dans un fossé, mais sur un arbre.
Il y a dans la forêt, pauvre en futaie du reste, çà et là un grand chêne ou un orme séculaire.
A cent pas de la mamière oh le cheval était tombé, au miUeu d'un taillis, se dressait un chêne qui avait été couronné, et dont les boutures formaient un branchage impénétrable affectant la forme d'un nid de pie.
Le brigadier avait vu tournoyer une bande de corbeaux au-dessus de cet arbre.
U s'était approché, et son œil perqant avait fini par découvrir au milieu des branches moussues le corps de Saurin qu’on avait couché horizontalement sur une branche assez large.
Maurel avait prévenu en toute hâte le garde du cantonnement.
Mais ni celui-ci ni lui n'avaient osé monter sur l’arbre et descendre le cadavre.
A du pas do l’arbre était un fusil à deux cotip.s dont deax canons étaient décliargés.
Maurel et sou garde avaient rencontré le gendarme que le brigadier renvoyait à Lorris, et qui alors avait rebroussé chemin vers la Renardière.
Maurel tenait le fu.sil è la main.
Mais à peine Micliel eut-il vu celte arme qu’il s’écria :
— C'est le fusil du Rossignol ! Il n'y a que lui qui ait pu faire le coup.
Ros-signol était un ancien valet de charrue de la Renardière.
Il était voleur et braconnier.
Saurin l'avait fait congédier.
Rossignol en avait gardé rancune ; il avait tenu des propos menaçants contre Saurin en mainte circonstance.
Enfin, et ceci pouvait avoir une importance énorme. Rossignol était un liumme d'une agilité inouïe et U grimpait sur les arbres pour dénicher des pics ou des sansonnets avec une telle adresse qu’oii l'avait surnommé l'Écureuil.
— Obt le brigand I disait Michel, c'est lui, c'est bien luit
— .Mes amis, dit le brigadier de gendarmerie, il faut nou-s diviser.
Vous, Maurel, vous allez conduire mon camarade au pied de l'arbre. Il y restera. U ne faut pas descendre le cadavre avaiit que la justice ne soit arrivée.
.Moi. je tais mettre la main sur Rossignol, c'est le plus pressé.
Le cure Duvid eut un frémissement d’espoir.
Si la mort de Saurin était l’œuvre de Rossignol, et par conséquent le résultat d’une vengeance, on retrouverait ccruiinement sur le cadavre de Saurin le testament du commandant, et mademoiselle .Migiioimc ne serait iruint déshéritée.
Rossignol, dit l'Iicvrenil. était un de ces hommes petits, maigres et nerveux, qui cachent une force herculéenne sous une ap|iarence chélive.
Adroit et leste, presque aussi rapide à la course que le Mulot, ce frère è peine entrevu de la Martine, Rossignol avait une fort mauvaise réputation dans toute la contrée environnante.
Il avait fait un an de prison pour vol.
A la campagne, celui que la loi a llélri trouve moins d’indulgence encore qu’à la ville.
Rossignol était braconnier et il vivait en chambrion, c’esl-h-diro qu'il vivait seul, dans une maisonnette qui était son œuvre, à la lisière de la forêt, sur un quart d’arpent de raauvaisu terre qu'on lui avait vendu à bas prix.
Sa profession avouée élût colle do bèclicux ou bécberoii.
Il prenait à forfait le débit et l’encordage d'un lot de bois vendu par la forêt et gagnait de vingt h trente sous par jour.
Sa profession occulte était le braconnage.
Rarement, la nuit venue, on l'eftt trouvé chez lui.
Il passait les nuits è l'affèt.
Comme les gendarmes avaient souvent fait des perquisitions chez lui, jamais il n'y rapportait ni son fusil, ni ses engins, ni son gibier.
A l'exemple des sauvages de l'Ohio ou de l'Orénoque chantés par Owper, il avait établi ses m,agasins sur des arbres in.acccssibles pour tout autre que lui, dans diRérents endroits de la forêt.
Ses collets de recliange étaient cachés dans un tronc de bouleau.
Il suspendait son fusil dans un brancliage touffu. Il pendait le lièvre ou le chevreuil qu'il venait de tuer è l'affftt, au bout d'un gacilis, au-dessus d'un fourré d'épines,
A l'époque oh Saurin fut assassiné, Rossignol avait depuis quelque temps déjà abanduimé niumentanément le braconnage au fusil.
On était i la lin de novembre, le |>assagc des bécasses était abondant.
Rossignol s’entendait à merveille è tendre ces pièges composés de longues branches et d'un crin de dieval qu’on dispose dans les endroits humides que la bccasse fréquente.
Aussi, depuis plu.s du quinze jours, son fusil était-il resté caché dans utie cépée, sms même que Rossignol allAt dans le canton de la forêt oh il se trouvait.
Qui donc avait trouvé ce fusil ! qui donc s’en était servi pour tuer Saurin 7
Voilé ce que personne n’aurait pu dire.
Toujours est- il que le brigadier de gendarmerie, qui était un homme résolu, partit de la Renardière pour arrêter Rossignol.
La caltano du chambrion était située é doux lieues du château, sur le territoire d’Ingranne. Cette commune. comme nous l’avons déjè dit, a une |X)[)ulatioii de braconniers péons.
Ils ne se contentent pas de détniire le gibier do la forêt par tous les moyens possibles, ils tirent encore sur les cliicns des propriétaires chasseurs des environs.
Rossignol, qui inspirait une sorte d'effroi dans les communes environnantes, était fort bien vu è lugratine.
Qui se ressemble s’assemble.
.Mais, comme dit le paysan, mil n’est louis d’or, c’est-à-dire qu’on rie saurait plaire à tout le moud--.
Rossignol avait un ennemi, un rival an braronnage. un chenapan qn’on appelait Ferdinand, et qu’on av.-iit surnommé le Tueur de chiens.
Celui-ci était jaloux de Rossignol, parce que le poulailler de l-’ay-aux-Logcs lui donnait |)lus d’argent do son gibier.
Le brigadier, s’étant mis en route pour la cabane de Rossignol, rencontra Ferdinand.
MADEMOiSKKLE MIGNONNE
Le Tueur de cliiciis cligna de Tœil et lui dit :
— Mon brigadier, si vous voulez faire une belle cbüise, je vous en donnerai les moyens.
— Ah ! fit le bri^^adier.
— Vous connaissez Rossignol l'Hcureuil î
— Pardi ! répomiit le brigadier.
— Faites donc un bout do visite chez lui. Il y a gras, allez!
— Comment ra ?
— U est rentré au petit jour avec un fameux sac de bcc^isses. Voici bien trois jours qu’il n’était pas revenu.
— Vraiment? dit le I)riga(li(‘r qui Joua rindifTérenee.
— Aussi il ne ternit plus sur ses jambes. On ne sait pas quel métier U a fait en forêt toutes ces nuils dernières, mais il a Pair d’un déterré.
— Alors lu le crois clicz lui ?
— J’en suis sftr , et bien certainement qu’il dort comme une mannole.
Le brigadier passa son chemin en examinant l'crdi' natid, le Tueur de cliieiis, qui sc réjouissait, lui, d'avoir dénoncé son ennemi.
En effet, Rossignol avait passé trois ou quatre nuils dehors, et cela dans un canton de la forêt tellement éloigné dû la Renardière qu’il n’avait pas même entendu parler du crime commis.
Cctait le matin seulement qu'il était revenu.
Et ce matin-là était un vendredi.
Or, le vendredi était le jour où le marchand de gibier \onaii faire sa lotiméc à Ingrannc et ramassait tout ce qu’il trouvait dans les fermes.
Ceci explique pourquoi Rossignol était rentré avec son sac de bécasses, au lieu de le cacher un forêt.
Ferdinand avait dit vrai.
Harassé do fatigue. Rossignol s’clail juté sur l’amas de paille qui lui servait de lit et dormait d'nn profond soniiiiuil lorsque le brigadier arriva.
A cent pas de la cabane, celui-ci avait mis picil à terre, attaché son cheval à un arbre, puis il s’etait avancé avec précaution jusqu'à la cabane, cl, se dressant sur la pointe de Ses bottes, il avait regardé à l'intérieur par Puiiiquo croisfîe dont le châssis était recouvert d’un papier huilé tout crevassé.
Rossignol dormait profondément.
1! était tout vêtu, et scs souliers étaient enduits de celte boue noire (pi’on trouve on toute saison dans la forêt d'Orléans.
Le brigadier lira la bobinelU* de la ‘porte et entra. Rossignol s’éveilla en sursaut , ouvrit les yeux, jeta un cri, et, obéis.sanl à un premier mouvement do frayeur, fit mine de vouloir fuir.
Mais le gendarme le prit au collet en lui disant :
— Tu as donc commis quelque crime, que mon tricorne le fait peur ?
Rossignol se remit de son émotion :
— Faut-il <)ue je sois bête! dil-il. Un lionnêlc liomrue ne doit pas avoir peur des geudarmes.
— C'ust iiiüii avis, dit le brigadier.
Et il fi rma la porte.
Rossignol avait reliMuyé toute sa présence d’esprit.
— Qu'esl-ce qu’il y a pour votre service ? dil-il.
“ Je viens le demander un renseignemeal, mon garçon.
• — Si ça se peut... fie quoi s’agit-ü?
— On a tiré deux coups de fu^il l’autre nuit en forêt.
Ro'bignol crut qu’il s’agissait de quelque sanglier tu»i à Tafiùt.
“ Ce n’est pas moi toujours , dil-il , voici trois jours que je ne suis pas st>rli. J’ai les fièvres.
— Tes souliers sont bien crottés pour un homme qui n'cst pas sorti de chez lui, observa le gendarme.
Rossignol comprit qu’il était tndii, et U su hâta d'ajouter :
— Je suis sorti sur la porte, hier soir, pour aller chercher du bois.
— Ah t fit le brigadier. Alors lu ne sais rien de ces deux coups de feu ?
— Rien du tout. C’est peul-clre Ferdinand... il est toute la nuit en forêt.
— Et Saurin, y a-t-il longtemps que tu ne l’as vut • — Oh! le brigand I dit Rossignol, il ne passe jamais par ici. En voilà une de canaille !
— Eh bien, figure-toi, dit le gendarme, que Saurin prétend que c'est toi qui as tiré...
Le tempérament bilieux de Rossignol .s'échauffa.
— 11 en a bien menti, le misérable I dil-il,
— Et lui dirais-tu eu face?
— Oui. certes, que je lui dirais l
— Eh bien, mon garçon, dit lu brigadier d’un air paterne, viens donc i’e.xpli(|ucr à la Renardière.
— Ah l mais non, dit Rossignol ; c'est {xts la peine...
— Pourtant il faut c}ue tu y viennes.
— Je n’ai rien à y faire...
— Si Saurin t'accuse à tort, dit le gendarme, c'est lui qui payera les [lOts cassés. Mais, en allendaiit...
li fais mon prisonnier.
— Comment ! vous m’arrêtez l
— Oui. cl lu sa^s ce <]ue ça coule la rébellion au:: agents de la force publique.
La grande préoccui)ntiun do Rossignol était son sac do bécasses qu’il avait cache sous un fagot.
— Apres ça, dit-il, je veux bien aller à la Renardière, mais si je vous prouve que je ne suis {>as allé à l'affot cotte nuit...
— Je le relâclicrai tout de suite, mon garçon.
— Allons ! dit Rossignol en prenant sa cas(|uelt", son carnicr et son bâlon.
Mais le brigadier lui dit :
— Tu penses bien qu'il faut que jn te mette Icj menotics. Tu cacheras tes mains sous ta blouse , si tu as honte.
— Les menottes t exclama Rossignol stupéfait. Elle est forte, celle-là !
Mais le brigadier tira les menottes de sa pocho, et Rossignol, qui ne voubit pas s'attirer une mauvaise affaire, sr; prêta à la circonstance.
Deux heures ai)ri^s, le brigadier et sou prisonnier arrivaient à la Renardière.
Us étaient venus par la forêt et n’avaient rencontré personne.
A cent pas du cIiAteau, Rossignol vit un rassembiemcnt de paysans devant la porte.
— Nous allons entrer par la porte de derrière, dit le brigadier, qui ne voulait pas que Rossignoi fût averti de la découverte du cadavre.
C'était précisément cette decouverte qui était la cause du rassemblement.
Le juge de paix, arrivé en toute hâte, s'était transporté sur le lieu du crime en compagnie des gardes cl de Michel.
On avait descendu de l’arbre le cadavre de Saurin et on l’avait apporté h la Renardière.
Puis on l'avait étendu sur un lit, dans une des salles basses du château.
Le médecin amené par le juge de paix déclara que la mort avait dû être instantanée.
I.e curé Duval, qui n’avait souRlé mol jusque-là. prit Michel à part et lui dit :
— Tu n’as pas quitté les gendarmes f
— Pas une minute.
— Tu étais là quand on a descendu le cadavre ?
— Tu ne l’as pas fouillé ?
— Non.
— C’est bien, attendons, murmura le curé.
Ce fut alors que Rossignol, qui lui était assez connu, entra poussé par le brigadier.
Mis subitement en présence du cadavre. Rossignol jeta un cri d’étonnement qu’on prit pour un cri d’effroi.
Mais, quand on Ini représenta son fusil, il se troubla, balbutia et fut pris d'une telle émotion qu’il prononça des mots sans suite et qe put que s’écrier :
— Ce n’est pas moi, je suis innocent I
Mais les apparences étaient si bien contre lui que le magistrat maintint Rossignol en arrestation.
Le curé Duval intervint alors ;
— Monsieur le juge de paix, dit-il, quand le malheureux Saurin a été assassiné, il se rendait à Lorris, porteur d’un pli cacheté sans valeur pour tout autre que le destinataire.
La veste de chasse de Saurin ne paraissait pas avoir été déboutonnée.
Ce pli doit se trouver dans la poche de côté.
On ouvrit la veste de Saurin, mais on ne trouva rien. Le testament avait disparu.
Alors, le curé regarda tour à tour la Martine, qui s’était fait un front d’airain, et Rossignol, que la clameur publique accusait , que les apparences accablaient, et il demeura convaincu de l’innocence de cet homme.
Orléans se souvient encore de ce drame judiciaire. La rue de la Bretounerie, une rue mélancolique et
triste où l’herbe pousse entre les pavés, fut encombrée d’une foule énorme pendant deux jours.
Ced se passait deux mois après les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire la mort du commandant Richard, l’assassinat de Saurin, et l’arrestation de ce braconnier mal famé qu’on appelait Rossignol dit l’Ecureuil.
Les débats duraient depuis deux jours, et avaient passionné à l’excès la population de la ville et du département.
Quand l’opinion publique se prononce pour ou contre, elle est absolue et n’entend point être discutée.
Or, l’opinion publique, depuis deux mois, avait à l’avance condamné Rossignol dit l'Ecureuil.
Elle avait analysé et groupé les faits, accumulé les preuves, déduit avec une rigoureuse logique chaque effet de sa cause et prouvé mathématiquement que Saurin avait été assassiné par Rossignol, si bien que lorsque tes jurés prirent place sur leurs sièges, l’opinion publique trouva parfaitement inutile qu’ils prissent la peine de juger, au lieu d’apjtliquer purement et simplement la peine de mort.
Cependant les débats s’ouvrirent.
Un grand avocat de Paris était assis au banc de la défense.
Rossignol était pourtant un de ces pauvres hères de criminels à qui la cour nomme ordinairement un défenseur d’office.
Mais le prince de la parole était venu le défendre. Pourquoi?
Parce que Rossignol, à son insu sans doute, avait un protecteur, un homme qui croyait à son innocence, quand tout le monde l’accusait, un homme qui voulait que cette tête fût défendue avec d'autant plus d'énergie et de vaillance, que c’était celle d’un paysan que l'opinion publique avait condamné à l’avance.
Avant l’instruction, tandis que la clameur universelle disait ; Rossignol seul a pu assassiner Saurin, on a retrouvé son fusil ; il en voulait depuis longtemps au garde et avait proféré contre lui des menaces de mort, un homme, un seul avait élevé la voix pour s’écrier : — Non, Rossignol n’est pas coupable !
Cet homme, c’élait le curé Duval.
Sur quoi basait-il sa conviction? Il ne l’avait dit à personne.
Mais c’était lui qui avait écrit à un grand avocat une lettre éloquente, comme un plaidoyer.
Cette lettre d’un pauvre prêtre de campagne avait touché maître X..., il était venu.
11 avait étudié la cause, U av ait eu un long entretien avec le curé Duval, et quand 11 vint prendre place au banc de la défense, il était convaincu qu'il allait défendre un innocent.
Donc les débats avaient duré deux jours.
La ville d’Orléans s’était emplie tout à coup de bruit, de murmures, de gens affairés et passionnés.
Les auberges étaient combles, les places et les rues encombrées.
Comme la salle des assises ne pouvait contenir qu’un
MADEMOISELLE MIGNONNE
On l'iTtit toiiKBii^e It CïtnttUt. (Paie IT.)
cerlain nombre de personnes, la foule stalionnait au dehors du palais de justicc-
Mais elle était au courant de ce qui se passait li l'intérieur, et chaque incident inattendu, chaque fait nouveau se produisant tout h coup h l'audience était répété de bouche en bouche et faisait le tour de la ville.
La lutte fut longue, acharnée.
Les témoins à charge étaient nombreux, les preuves accablantes.
Rossignol était un homme d'intelligence épaisse pour tout ce qui n'était pas sa passion favorite , le braconnage.
Dès le commencement des débats, il se défendit mal et perdit la tête.
Le soir du premier jour, il n'était personne è Orléans qui ne doutât d'une condamnation et d'une condamnation â mort.
Nul n'avait été témoin du crime, mais tout démontrait que ce crime avait été commis par Rossignol.
I.a physionomie ingrate de l'accusé plaidait également contre lui.
11 eut des emportements et des colères qui achevèrent de compromettre sa cause.
Le soir du premier jour. Rossignol paraissait condamné; mais, le lendemain, â l'ouverture de l'audience, le défenseur demanda è faire entendre un témoin è décljargc, un seul !
On n'en eût pas trouvé un second dans tout le département.
Ce témoin unique, c'était le curé Duval.
L'Orléanais est un pays religieux; néanmoins les idées nouvelles y ont frit leur petit chemin, et l'influence du clergé y trouve de robustes adversaires.
Tout autre prêtre que le curé Duval eftt soulevé des tempêtes.
Hais il y avait quarante années que ce vieillard était la providence de toute la contrée qui environnait le clocher de son limnble église.
On savait une partie de son histoire.
11 avait été soldat, il était de race patricienne, il avait renoncé à tout pour endosser le 'sombre uniforme des défenseurs du Christ.
Quand on le vit paraître au banc des témoins,
LES HUAMES DP VILL AGE
sa grande laiile, sa tète blanche, U y eut comnie un revirement dans l’esprit de l’auditoire, (le jour-là, le prétn> ne cachait point avec humilité cette croix gagnée sur les champs de bataille.
11 l'avait fièrement étalée sur sa poitrine comme s’il eftl voulu, en ces temps de scepticisme et de libre croyance, abriter l’autorité de sa parole sous la double égide de l'honneur du prêtre et de l’honneur du soldat.
El ce fut le soldat qui parla, avec cette simplicité convaincue, celte liberté de langage qui séduiront toujours la foule.
Il raconta comment le has.nrd lui avait fait rencontrer Saurin et comment ü était allé à la Renardière.
11 parla de sa vieille amitié pour le commandant Richard.
I.e récit que lui avait fait Saurin repassa tout entier dans sa bouche.
Tandis qu'il i>arlait , un silence profond régnait dans la salle.
Sur quoi le prêtre basait-il sa conviction 7
Sur un fait unique.
Le commandant, près de mourir, av'ait fait un testament ; ce testament, il l'avait confié à Saurin.
Saurin était parti. Une heure après, il était mort.
<^)uand on avait dépouillé le cadavre de scs vêtements, on n’avait plus retrouvé le testament.
Qui donc avait tué Saurin, sinon des gens intéressés à faire disparaître cette pièce?
Or, Rossignol n’était pas l'ami des héritiers probables du commandant Richard.
Il rétait si peu, que c’était la Martine <|ui l'avait expulsé autrefois de la Renardière.
Cette déposition fît sur l'auditoire une grande impression.
Tandis que tout accusait Rossignol, un homme simple et droit venait et disait ;
— Si Rossignol était coupable, on efît retrouvé le testament.
Le défenseur prit la jiarole après le curé.
II déploya un talent fougueux, il fut éloquent et sympathique, U dépeignit avec une ampleur de style, une ûnessc de détails admirables, la vie tourmentée de ce vieillard placé entre ces affections illicites qu'il s’était créées dans le désœuvrement de sa vieillesse, cl cette autre affection, sa nièce, la fille d’une sœur longtemps et amèrement pleurée et qui avait emporté dans la tombe sa parole d'honnête homme...
Il mil en relief, avec la hardiesse et l'allure magistrale d'un habile metteur en scène, cette métamorphose subite de la Martine, furie et bacchante une heure plus tôt, agenouiliiH3, repentante et chrétienne, tout à coup...
Aucun fait insigniOant en apparence ne lui échappa.
Aucun détail ne fut négligé par lui.
(^Ue fanfare lointaine, cet hallali retentissant en forêt, à une heure insolite, n’était-ce point un signal ?
Saurin était mort, on l'apprenait ainsi à ceux qui avaient intérêt Hlo savoir.
Il était dix heures du soir quand le président des assises fît son résume et déclara que les débats éiaitml clos.
Dans la salle, on commençait à admettre la possibilité de l’innocence de Rossignol.
Mais au dehors l’opinion publique n'avait point varié.
Au dehors, Rossignol était coupable.
Et puis, un argument , puisé dans la déposition même du curé Duv.il, se retournait contre l’accusé.
Ijd commandant Richard avait, disait-on, fait un second testament par lequel il laissait à sa nièce la moitié de sa fortune.
Mais alors, si cela éuiit vrai, fKiurquoi n’avait-il pas détruit ou fait détruire le premier testament, qui instituait le petit Auguste son légataire universel ?
Or, ce tüslameiil, que l’on avait cru depuis longteinfis en la po>session de la Martine, on l’avait retrouvé dans le seca’tairc du commandant après la levée des scellés.
Et, en l’absence de tout autri-, ce testament était valable.
Pour tous ceux qui n’avaient point entendu le curé Duval, qui ne s'étaient point seatis remués par l’autorité de sa parole, c'était comme disent les paysans, UH amp monté en f tveur de la petite.
Depuis que la Martine était riche, clic avait autmt de cûurlisaiLs et de flatteurs qu’elle avait eu d'ennemis autrefois.
Ces flatteurs et ces courtisans firent le reste.
La foule, un moment ébranlée dans ses convictions, revint à son idée première :
Rossignol était coufialih' !
.Mais i! est en France une grande et noble institution entre toutes.
C’est le jury.
Le jury entra dans la salle des délibérations et il en revint avec un verdict négatif.
Une fois de plus, le jury fMnç.iis donnait au monde ce grand exemple, qu'il vaut mieux s’exposer, faute de preuves, h éjiargiier un coupable qu’à frapper un innocent.
Rossignol était acquitté.
I.e Icmlemain on put voir une jeune fille vêtue de noir, s’appuyant au bras d'un vieux prêtre, traverser celle foule encore frémissante des émotions de la veille cl toujours convaincue de la culpabilité de celui qu’avait absous la justice.
lis passèrent tous deux sur la place du Mariroi, descenrlircnt la rue Royale et entrèrent dans une ruelle à rexirémité de laquelle est une maison d'éducation religieuse.
Le prêtre do campagne reconduisait à sa pension la pauvre sous*maltresse déshéritée, rt, quand la porte se fut ouverte devant clic, il lui montra le ciel en lui disant :
— Es])érez cl priez , mon enfant. Dieu est juste, comme il est l>»»n. e ça justice, qui quelifuefois se fait attendre, n'en est pas moins inexorable.
MADEMOISELLE MIGNONNE
La porte se referma sur la déshéritée, et le vieillard s’en revint sur la place du Martroi, pour monter dans l'humble dili^nce qui devait passer trois heures après devant son presbytère.
Et, pendant ce temps, l*opinion publique en délire répétait :
— Le vieux cafard, il va peut-être mainlenanl vouloir faire casser le testament I
ün an environ après Tacquittement de Rossignol dit r^urcuil, la voiture publique de Glen, partie d'Orléans h sept heures du malin, gravissait vers six heures b côte de Bel~Mr, qui se trouve à une lieue en deçà de Saint-Florentin.
Depuis que les clicinins de fer ont tué les diligences, on ne voit plus, dans le centre de la France surtout, que de petites pataches à un ou deitx chevaux, avec un cabriolet f»ar devant, dans lequel le conducteur est assis avec les voyageurs, lequel cabriolet, la plupart du temps, n'est séparé de rintcricur de la voiture que par un rideau de cuir.
FJies ont disparu depuis longtemps déjà les bruyantes malles-poste attelées de cinq chevaux percherons, qui hennissaient au départ et arrachaient aux pavés des rues qu’ils parcouraient des myriades d’étincelles.
Disparues aussi les belles diligences l^aDltte et Gaillard, qui entraient le soir dans les villes , en sonnant du cornet à piston.
Reste la patache.
Lne pauvre voiture, c^ui va caliiii-caha, au petit train de deux lieues à l'heure, prend des voyageurs sur la roule, donne parfois l'hospitalité au facteur rural fali* gué de sa tournée, et fait les commissions du boucher et du boulanger, tout en soumissionnant h prix réduit le lr.insport des dépêches.
Le conducteur est ordinairement propriétaire de la voiture et des chevaux.
U relaye dans une ferme, au bord de la route, que son Ris aîné a piise à bail.
Lui-méme, il est ordinairement membre du conseil municipal de son village.
C’est un gros bonnet, comme oti dit.
Le propriétaire-conducteur-poslillon de la voiture d'Orléans qui passait à Saint-Florentin se nommait le père Boularl.
C’était un bonhomme encore vert, que les chemins de fer, dont il se plaignait beaucoup, avaient enrichi, puisque, au temps des messageries, il était simple postillon et qu’à présent il avait un service et un outillage à lui.
Le père Boulart était un gai compagnon et un bel esprit.
11 faisait claquer sa langue et sa bonne humeur aussi bien que son f>)uet, et il avait pour coutume de distraire ses voyageurs par une foule d’anecdotes.
Il était a>i courant de tout, de la (K)litiquc et de i’agricullure ; il vous prédisait un mois d’avance que l’é-
lection, au conseil général, de monsieur un te! serait ballue par celle de tel autre personnage inllucnl.
Il blâmait le dernier mandement de Févèque, aj>prouvail la circulaire du préfet, disait que la ferme qu'on %'enaii de vendre avait été cédée pour un morceau do pain, et que le général Troi-s-Étoilcs, qui avait son château sur la hauteur, ferait bien mieux de planter du sapin que de vouloir cultiver de la \ignc dans un terrain qui était tout sable.
11 savait rhisioire cl la petite chronique de chaque clocher, le nombre des maris qui faisaient mauvais ménage, et c*dui des filles qui coiffaient sainte Catherine.
Quand il se commettait un crime ou un délit, le père Roulart vous disait en allongeant un coup de fouet à scs deux bi(}ues ; Je sais qui a fait le coup !
La cour d'assises n’avait pas de mystères pour lui.
Il critiquait vertement les moyens oratoires du défenseur et distribuait quelquefois l’éloge au ministère public.
A Pont-aux-Moinos , dont il était le plus éloquent conseiller municipal, le père Bouiart avait tenu téio au maire dans une certaine circonstance qu’il rapt)clait volontiers.
Bonhommo au demeurant, très-honnéte, assez complaisant, et entretenant, durant la route, la conversation et la bonne humeur parmi les voyageurs.
Ce jour-là, le cabriolet de la patache contenait quatre personnes : le père Bouiart, Isidore Challamel, premier clerc do notaire de maître Quirambault, notaire à Orléans; M. Samsonnet, riche marchand de vins de Sairil-Denis-de-rilôtel, et le père Boutteville, qui était monté en voilure en compagnie du clerc de notaire.
Ce dernier allait vendre une propriété assez coiisidcrable qu'il possédait dans le vignoble, à la porte même de Saint-Florentin.
M. Isidore Cltnllamel apportait dans sa servicltc de chagrin noir l’acte de vente tout dressé.
L’intérieur de la paUtche ne renfermait qu’un voyageur, ou plutôt qu’une voyageuse, une jeune fille vêtue de noir qui avait été accompagnée à h place du Mar- Iroi par deux religieuses et avait payé .sa place jusqu’à Saint-Florentin.
Cette jeune fille, qui paraissait avoir vingt ans u peine, lisait dans un livre de piété depuis le départ et ne prêtait point l’oreille à la bruyante conversation engagée dans le cabriolet, bien que Je rideau de cuir fût ouvert.
Cependant, à un moment donné, un nom ayant frappé son oreille, elle tressaillit et ne put s'empêcher de tourner la tête.
— Oui , disait le père Bouiart , c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, malgré tous les cancans qu'on a faits sur cette histoire, le vrai coupable c’était Rossignol.
— On a prétendu pourtant... olxserva timidement M. Samsonnet.
— On a prétendu des Wtises. C’est le curé de Sainl-FloreiUin qui a monté toute celle histoire. Te-
nez, moi qui vous parle. Je suis allé un jour à la Renardière, il y a peut-être bien dix-huit mois. Le défunt commandant Richard ne se cachait guère de son affection pour la Martine et pour son petit. C'était son enfant après tout. Il leur a laissé son bien, et il a bien fait. Chacun est maître de son argent et de sa terre.
— Et <|u’est devenue U nièce ? demaivla M. Sanisonnel.
— Je ne sois p.is.
— Je le sais, moi, dit le père Boulteville. La Martine , comme on l'appelait alors , car maintenant on l'appelle Madame Richard, vu que si le maire n’y a pas passé, c'est tout comme , la Martine a voulu la garder avec elle, et même elle lui a dit : Votre oncle ne vous a rien laissé, mais <;a n’cmpèche pas, vous restereï avec nous et nous vivrons tous onsendde.
— Elle est resuie è b Renardière, alors ?
— Ah 1 bien oui !... le curé s’est encore mêlé de la chose. Ça se fourre partout, ces gens-lè; la petite a fait la Hère, elle s’en est allée...
— Où ça ?
— Je ne sais pas.
— On dit qu’elle était bien jolie, observa M. Isidore Ch.illamel qui, bien qu'entre deux âges, un peu chauve, un |>eu bo.ssu , et prenant du tabac à outrance, ébit amateur du beau sexe.
— Je ne sais pas, dit encore le père Bouttcvillc, je ne l’ai jamais vue.
— Ni moi, dit lioulart le conducteur.
— Et la Martine, quelle femme est-ce î
— ün démon, dit le père Boulart.
— Des bêtises ! reprit Boutteville , c'est une trèsbravo femme qui fait du bien h toute sa famille , à preuve qu’elle fait une pension h son père et qu'elle a pris son frère avec. elle.
— Un assez mauvais sujet , celui-Iè , dit le père Boulart.
— Hall ! bah ! dit encore Boutteville ; il était un peu indiscipliné, et braconnier avec ça ; mais c’est pas un crime, est-ce que le gibier n'est pas à celui qui l’a tué...
— Hum I fit .M. Samsonnet.
Le père Boulart sc mit è rire.
— Ah I dit-il, monsieur Samsonnet, si vous écoutez le père Boutteville sur ce chapitre, il vous en dira bien d'auU-es. Il est l’ami des braconniers, depuis que M. de Villeperdue, son voisin, lui a fait faire un procès de chasse.
— Je n’aime pas les bourgeois, dit le feniiier.
— Mais vous aimez bien b Martine, Madame Richard, comme vous dites, farceur !
— C’est quelle n’est pas fière, celle-lè I
— Il n’y a pas de quoi ; du reste, dit encore le conducteim avec sa grosse franchise, elle n'a pas eu une si belle conduite.
— Tous les bourgeois en font autant, grommela le père Boutteville avec humeur.
— Ils se marient, au moins...
Le fermier s’échauffait en défendant la Martine et
son visage se colorait sous ses cheveux blancs, car U avait bien la soixantaine.
— Çb ne regarde personne après tout, dit-il.
— Farceur, va ! dit le [jère Boulart en riant, vous ne parleriez pas comme ça si vous n’alliez vendre votre clos à la Martine. Pas vrai, monsieur Challamel î
Et Boulart se ururiia vers le clerc de notaire. I
Celui-ci se prit è sourire.
— En effet, dit-il, j'ai dans mon portefeuille Facto de vente tout prêt, et je ne vais pas pour autre chose è Saint-Florentin.
— Ah! fit M. Samsonnet, c'est à la Martine que vous avez vendu la ferme et le clos de Bellevue, père Boutteville?
— Oui, monsieur.
— Un bon prix t
— Un rien du tout, un morceau de pain, soixantetrois mille francs, contrat en main.
— Il y a de quoi diqeuner avec ce morceau de painli, dit le père lioulart. Gros farceur ! va...
Et il lui tapa sur le ventre, ajoubnt :
— On voit, que les écus de la Morline sont tout neufs ; elle les jette par la fenêtre. Si j'avais les moyens, je ne donnerais pas quarante mille francs do votre ferme de Bellevue.
Qu’est-ce qu’il y a? trente-deux arpents, dont six en vignes et du mauvais chas.selas encore.
— Et la maison de maître que je n’ai pas voulu démolir, quand j’ai acheté le tout do ce pauvre M. Tarnot, le juge de paix, qui s’est ruiné.
— Et une belle vue, c’est le cas do le dire, observa le clerc de notaire.
— La vue no coûte rien, pas plus qu’elle no rapporte, dit encore le père Boulart.
— Est-ce que cette femme va venir habiter Saint- Florentin? demanda JI. Samsonnet.
— Non, c’est pas pour elle qu’elle achète Bellevue ?
— Et pour qui donc î
— Pour M. Maurel, son père.
— Mais attendez donc d'avoir touché votre argent pour parler si gras que ça, père Boutteville, dit encore Boulart. Moiisieitr Maurel ! nom d'une pipe 1 comme disait défunt mon père qui était gendarme... vous auriez pu dire le Mulot, personne ne Fa jamais appelé autrement.
Tandis que le père Boulart débinait quelque peu la Martine et que le père Boutteville la défendait, M. Isidore Challamel avait jeté un coup d'œil furtif, par le rideau entr’ouvert, dans l'intérieur de la voiture et remarqué la jeune voyageuse.
— Peste ! murmura-t-il en se penchant à l’oreille du conducteur, vous avez du sexe .aujourd'hui.
— Elle est ma foi gentille! dit le père Boulart.
— Où donc va-t-elle?
— A Saint-Florentin.
— Bah ! chez qui donc ?
— Je ne sais pas ; mais ce serait la nouvelle maîtresse d’école qu’on attend depuis quelques jours, que ça ne m’étonnerait pas.
Il deiujiitla ou vcnt-de via rluiMl. j*.'
— c'est fàcliLUX que je saclie lire , dit le clerc de notaire en riant, je lui aurais demandé des leçons.
— Ne riez donc pas comme ça, monsieur le notaire, répondit Boulart , ne voyez-vous pas qu'elle est en deuil?
Cette observation d'un homme de bon sens arrêta sur les lèvres du clerc quelque plaisanterie grivoise ou tout au moins de mauvais gobt.
Et la conversation s'engagea de plus belle sur la Martine, le Mulot, la ferme de Hcllevuc et le curé de Saint-Florentin.
La pataclie arrivait en haut du la cote du Hcl-.ilr, et le coup d'œil était magique.
A gauche, les lointain.v bleuâtres de la forêt, à droih?, la Loire coulant à pleins bords sous les rayons du soleil. Au-delà de la Loire, les grands peupliers et hs 3* LIVlUtSOM.
terres fertiles du Val ; plus loin encore, les [dateaux de la Sologne, mouchetés çà et là, à mi-cête, d'uii petit château en briques rouges, ou d'une ferme blanche entourée do verts sapins.
Enfin, dans le fond, au bout de la route, à demi caché dans un pli de vallon, borné au sud par un vignoble, au nord par une ceinture de prés et de labours, le coquet village de Saint-Florentin dont les dernières maisons se miraient dans le fleuve.
Le père Boulart fit cl.iipier son fouet, les deux rosses reprirent leur trot monotone, et une demi-heure après, la patache s'arrêta ,ù la porte du Chariot d'or, c'était le nom de l'unique auberge de Saint-Florentin, et c'était là que le père Boulart relayait.
Un homme attendait avec imiaatience l'arrivée de la patache.
Cet liommc n'était autre que U. le curé Üuval qui
venait chercher la nouvelle instilulrice de Saint-Florentin, et cette institutrice, peut-être l’a-t-on deviné déjà, était madcinoiscllc Mignonne Paumelle, la nièce de feu le commandant Richard.
Maître Oucrnmbault, notaire à Orléans, avait rédigé l'acte de vente; son principal clerc, M. Isidore Challaracl, l’avait fait signer; le père Botitieville avait louché son argent compté par la Militne en bons et beaux écus d’or, et M. Maurel, autrement dit le Mulot, avait pris posst'ssion du domaine de Bcllevue.
Ce domaine de Bellevue, un peu dénigre par le père Itoubart, et, selon lui, vendu un tiers en sus de sa valeur par le père ISoutteviUe à l’hériUèw du commandant Richard , était un composé de prés, de labourages et du vignes, à la porte de Saint-Florentin, à gauche de la route qui se dirigeait Vers Lorris,
Ce n'était pas très-grand , une trentaine d'arpents , ni d'un rapport excessif ; te fermier avait de ia peine à en faire onze cents francs.
Mais, comme avait dit le père iloUttevilte, il avait une maison de maître, et, suivant l'expression de M. Cliallamel, le clerc de notaire, Une fort belle vue.
M. Cliallamel riexagérait rien.
Des fenêtres de l'habitation, on découvrait dix iieues carrées de pays, en amont et en aval do la Loire, et par les temps clairs, en élé, le oloclier de Souvigny, en Sologne, se détacliait à l'horitoti sur le gris cendré du ciel, comme une virgule renversée sur une page blanche.
(.luaiit à la maison d'Imbitation, c'étall un polit pavillon carré bâti jadis par un vieux gan;on, M. Carnot, le juge de paix.
La salle à manger avait en pepier UN payeege représentant les Aeeiilun’s iVÀltUHnHf, le salon possédait un meuble en vieux velours d'Ulrecht j,iune.
. 11,1115 les deux cliambres à cuuclier du premier étage,
SC trouvaient des pendules à colonnes et des vases de fleurs suus globes de verre.
Tout cela fané, éraillé, abîmé i>ar l’Iiumidité, mais superlic, en fin de compte pour un village comme Saint-Florentin.
Le Mulot, qui était au mieux avec sa sceur, siirtuut i'.e;>uis la mort du commandant Ricliard, avait visité le château de Bellevue.
Dans l'Orléanais , portez trois chaises et une table dans une grange — vous aurez tout de suite im cliétiau.
Donc, Bellevue était un château, cl le Mulot en avait eu envie.
I.a Martine s’était un peu débattue, peut-être, mais, comme après tout elle était bonne pour sa famille, suivant l'expression du père Uouttcvillc, clic avait aciielé Bellevue.
Or, huit jours après la signature du contrat de vente, le Mulot s’y trouvait installé.
Ceax qui l'avaient connu en forêt eussent clé bien étonnés de le voir.
Ce n’était plus le même Iiomine.
U était mis comme un monsieur et portait des souliers, lui qui jadis ciiaussait si rarement des sabots. Il avait même, ù surprise ! demandé un permis decJiasse.
Enfin, huit jours après son installation à Bellevue, monsieur Maurel, comme il entendait qu’on l’appelât désormais, fil son entrée dans le café de Saint-Florentin, un soir, apria le dîner, et demanda bruy.imment un verre do vin chaud.
Le paysan est né coilrlisan.
Deputl que la féodalité n'existe plus et qu'il ne peut plus saluer son seigneur, le paysan salue volontiers quiconque a de l’argent.
Quand la Mariine était la sinvple ménagère du commandant Richard, on en glosait volontiers, et tout le monde avait sur elle Bon franc parler.
On ne se gênait pta pour dire que le Mulot était un mauvais garnement et qu’il était capable de tout.
Mais la Martine éltit devenue clnàtelaine et le Mulot propriétaire.
Le Mulot ao vit donc entouré d'une espèce de cour.
On le salua, on leoomplitnenta, on s'excusa de s'asseoir à sa table.
Il paya à boire à tout le monde.
On efit volontiari erlé ! Noël I longue vie à Monseigneur I
On causa devant lui des affaires do la commune.
Il y avait doux pirtia k Saint-Florentin.
Le parti du maire et du curé, et le parti de M . Jouval.
Le moire, un brave homme, et le curé, que nous Connaisaona dvqà, avaient toujours agi et marché de concert.
I.'autoritd civile et l’autorité religieuse se dojmaicnt 1a main.
M. Jouval avait réuni dans son camp les esprits frondeura, l'opposition, les libres penseurs, les dissidents, comme on disait à Sainl-Klorenlin.
Qu’était.co que M. Jouval î
Un gros propriétaire, ancien mardiand de biens, esprit taquin eti|uinteiix, ipti, rêvant depuis longtemps la mairie, av.ilt éclioué aux élections cantonales, et faisait parade de ne jamais aller à la messe.
Naturellement il baissait le curé.
L'année précédente, il était parvenu à entrer dans le conseil cl 11 représentait l'élément d'opposition.
Quand le conseil avait demandé une maîtresse d’tél’jale au préfet, .M. Jouval avait jtrolesté.
Lors<|UC le conseil avait voté deux cents francs pour réparer la toiture du presbytère, dans lequel il |>lou» vait à plein temps, M. Jouval avait protesté.
la' dinctière avait été agrandi. M, Jouval protesta tlo plus belle.
Cet lionime était une proleslaiiott Vivante.
Il avait des partisans an rn/'d île l'VnItvr.t, ainsi ëc nommait le bouchon unique de Baint-Florentin, où, chaque soir, SC réunissaient les esprits libéraux.
Ceu.x-d pensèrent qu'il serdit peut-être uUié d«
MADEMOISELLE MIGNONNE
ronger lo Mulot aous la bannière de M. Jouval.
Ils avaient pour cela une bonne raison toute trouvée. M. Joural s’était opposé avec énergie au changeincnt do la maîtresse d'étole.
M. Jouva) avait succoiulié.
Une nouvelle institutrice était venue d'Orléans, et cette nouvelle institulrice n'étail autre, disaiton, quels nièce doshériltSc do feu le conimandanl Iticliard.
Ce devait être un argument irrésistible pour entraîner .M. Maurel dans le camp de M. Jouval.
Mais les esprits libérau.\ do ^gint-Klorentin se trompaient.
Lo Mulot, qui ne savait pas je premier mot de cotte hi.sloire et venait pour la première fois au bourg depuis l'acquisition du chétcau do Rellevue, témoigna quelque émotion d’abord, en apprenant que 1a jeune fille spoliée était l’humblo maîtresse d’école de Saint- Floronlin.
Mais, le premier moment de surprise passé, U tint un langage qui bouleversa toutes les idées qu’on s’étaii faites .H Saint-Florentin.
Il dit la plus grand bien du curé Duval et de la jeune fille , regretta sincèrement qu’elle n’eùt pas voulu vivre avec sa sœur, et finit par dire que si madeinuiaelle P,iumelle était moins fière, U se trouverait trèslionoré, lui le Muloi, de lui offrir sa main.
Un silence plein de stupeur accueillit cette déclaration, et les partisans de M. Jouval en furent pour leurs frais.
Néanmoins, comme dans une réunion de cabaret on ne saurait s’abstenir de tomber sur un absent, on crut devoir immoler i la vanité toute neuve du pmpriélaire tout neuf, du Mulot, son voisin de terre, .M. Anatole de Misseny, M. Anatole, car on ne l’appelait goère autrement à Saint-Florentin, était le dernier rejeton d'une vimllo famille noble du pays.
Il 0Lai( jeune, baau garçon, un peu fier sans être hautain, pauvre et content de sa [«uvreté.
Il avait un millier de francs de revenu, faisait valoir une petite forme, unique débris do la fortune princière jadis possédée par sa famille, se montrait d'une politesse exquise avec tout le monde , vivait en com|>agnie d’une vieille tante, ancienne religieuse, ne venait que rarement dans le bourg et jouissait d’une execUente réputation, mémo parmi les esprits libéraux qui, de parti pris, cnficraient |« nublesse, qu’elle fût riche ou pauvre.
Le bon curé Duval l’aimait beaucoup ; mais comme M . Anatole ne voyait persoime, il po faisait pas de visites au curé plus d’une fois par an, à la fin de décembre pu au commencement de janvier.
Çuimne M . Anatole ne faisait de mal A personne, et dans le faible mesure de scs ressources faisait même beaucoup do bien; comme on avait continué, en souvenir de sa famille, èeppeler le thijltmt se pauvre vieille demeure, dont une tour restait debout au bord de la Loire, .M. Anatule avait pour ennemis tous les esprits libéraux de Sainl-Florcntin , et à leur tête l’opuleiit
M. Jouval, qui (lossédaildouxo onquinse Cints arpents de terre ou de bois.
Ou tomba donc sur M. Anatole.
Cotte conversation parut du goêl do M. Maurel.
Il eut des demi-sourires, des hochements de tête, des petits airs protecteurs.
Quand il sortit du café, l'estomac et le cerveau suffisamment échauffés par le vin sucré, le rhum, la bière et la crème de menthe, il haïssait M. Anatole de tout son cœur.
M. Anatole était son voisin,
La dernière terre du château touchait au clos d.' vigne de Bellevue et n'enélait séparée quo par un fos.se.
|.e Mulot, qui n’avait pas encore fait attention juaque-li h cette masure féodale dont les murs étaient couverts do lierre, s’avisa, en y songeant, que ce voisinage lui était très-désagréable.
Puis il eut une idée.
-- Si je l’achetais? ne dit-il.
Et à partir de ce moment, celle idée fut chez lui une idée fixe.
Le Mulot était donc bien riche!
A dix heures du soir, i la c.inii)agne, tout le monde est couché , et le couvre-feu , qu’on ne sonne plus depuis des siècles, est demeuré en usage.
Saint-Florentin n’avait pas de réverbères, les maisons étaient noires, sans lumière, et, en a’en allant, moitié titubant, moitié fredonnant un air de ohaase, le Mulot, qui fiiisait de temps k autre un faux pas, aperçut sur sa gauche une lumière qui passait à travers les contrevents du rez-de-ehaiissée d'une maison.
Il reconnut la maison d’école des filles.
Machinalement il s’approcha.
Les contrevents étaient entr’ouverls.
10 Mulot glissa un reg.ard à l’intérieur, A travers les vitras fermées.
Une jeune fille émit assise devant une table qui supportait une petite lampe et se livrait ^ un travail de couture.
Le Mulot reconnut mademoiselle Mignonne.
11 y avait cependant longtemps qu’il n'avait vu la jeune fille, trois ou quatre ans peut-être.
A l'é|>oque du mystérieux assassinat de Saurin et de la mort du commandant , il n’était point venu A la Renardière, tout le temps que la jeune fille s'y était trouvée.
Sans doute, l'esprit du Mulot, jadis absorbé par une passion unique, le braconnage , s'était ouvert aseo la fortune.
Il se prit à contempler la pauvre fille et la trouva belle, si belle, que la Chevrette, cette fille des bois, son unique amour jusque-là, lui parut horrible par comparaison.
La fortune a |e privilège de développer instantanément certaines intelligences.
Que se passa-t-il dans l’esprit et dans le cœur du Mulot, qui regardait A la dérobée mademoiselle Mignonne travaillant et se croyant seule ?
Mystère!
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Dh\MKS 1)1* VÏU.^r.K
Mais U s'éloigna en murmurant ces singuliers mots :
— Après tout... pourquoi pas?
Le misérable avait souillé de son regard le front pur de l’ange^ et le voleur d'héritage avait un moment songé à offrir sa main à la pauvre déshériUH' !
Le Mulot rentra cliez lui en proie à mille pensées confuses Quand un paysan se met en tête de vivre comme un bourgeois, sa première idée est de prendre ce qu’on appelle une gouvernante.
J-a Martine, qui n'a'i'ait pas été fâchée de se débarrasser de son frère, même au prix d'un sacrifice, lui avait donné une servante sur laquelle elle comptait comme sur elle-mémc. CVlait une femme entre deux âges, louche, bossue et boiteuse, laquelle avait longtemps servi h la Renardière et s’étail avisée autrefois, du vivant du commandant, d'appeler la Martine c madame. >
Klle répondait au nom pompeux de Dorothée.
Dans les campagnes, plus un nom est baroque, et plus on le recherche.
Dorothée avait eu pour parrain un vieux inagister de Seurry-aux-Rois qui lui avait donné ce pix^ium bizarre.
Donc, Dorothée était venue s'installera Bellcvue avec son nouveau maître, avec la mission ostensible de le servir , lui raccommoder son linge, et la mission secrète de le surveiller et de tenir la Martine au courant de ses faits et gestes.
Quand il était sorti, le Mulot lui avait dit, rc soir-là :
— • Tu peux le coucher. Je vas faire un tour au café. Je rentrerai tard.
An lieu de suivre le chemin qui menait à la grille de bois du châteaUy le Mulot, obéissant à ses anciennes habitudes, sauta par-dessus la haie du clos pour abréger le chemin.
Mais il fut quelque peu étonné au bout d'une trentaine de pas dans le clos, de voir de la lumière au rezde-chaussée.
» 11 entendit même des voix confuses.
Le sentiment de la propriété, sentiment tout nouveau pour lui, s’éveilla chez le Mulot avec une certaine fougue.
— 11 parait que la Dorothée reçoit, murmura-l-il. Je n'eniends pas ça, et je vas la secouer joliment.
Sur ces mots il hâta le pas.
La Doroüiée recevait en effet, mais elle recevait des hAtes qui ne lui plaisaient guère, comme on va le voir.
Une heure environ après le départ de son nouveau maître, Dorothée ayant achevé de serrer la nappe, les assiettes et le reste de la vaisselle, ayant donné un coup de balai à sa cuisine et couvert le feu de cendres, s’apprêtait à monter dans sa ciïambre, lorsqu'un bruit parvint h son oreille. Ce bruit, qui partait du fond de l’endos, était une sorte de bêlement.
Dorothée, qui était une fille des bois ne se trompa point à ce cri; seulement elle fil cette réflexion fort jU8*e ;
— Nous sommes en hiver, et la forêt n'est pas précisément à deux pas.
Le bêlement recommença.
Cette fois il paraissait se rapprocher.
Intriguée, Dorothée ouvrit la porte en grommelant.
La nuit -était sombre et san.s lune.
Opemlant, ayant franchi le seuil de la porte , Dorothée crut voir une forme noire qui bondissait plutôt qu'elle ne marchait dans le fond de l’enclos.
La forme noire continua son bêlement et ses bonds et arriva tout près de Dorothée.
Celle-ci s'a|)crçiit alors qu’elle n’avaitpoint affaire à un animal, mais bien h une créature humaine.
El elle recula un peu effrayée jusqu’au milieu de lu cuisine.
La forme noire entra en sautillant.
Celait une femme.
Une grande fille à demi nue, n’ayanl pour tout viHcmenl qu'une sorte de chemise de toile bleue serixk* à la taille par un bout de corde, et dont les cheveux noirs et touffus pendaient en boucles désordonnées sur ses épaules.
Dorothée reconnut celte créature à demi sauvage, moitié; bête et moitié femme, que les gardes de la forêt avaient surnommée la Chevrette.
— Qu’esi-ce que tu veux, bohémienne? lui dit-elle.
— Je viens voir le Mulot, répondit-elle.
Et elle forma la porte.
Huis, regardant autour d'elle et ne voj'ant pas le Mulot :
— Où est -il donc?
— M. Maure! n’y est pas. dit Dorothée d’un air suffisant et majestueux.
— Oliî celte farce! M. Maurel! dit la Chevrette en ricanant. Kst-ce que tu as mal aux dents , vieille fimine?
U Doroüiée se fâcha tout rouge de cette épiüiète,
— M. Maurel n’a que faire d'une dnMesse comme vous, dit-elle.
— T'as mal aux dents, pour sôr ! répondit insolemment la Chevrette. Je le dirai à mon homme... Mais où cst-il ?
— Il n’y est pas.
— C’est bon, je l’attendrai. Donne-moi à manger...
— 11 n’y a rien ici, dit Dorothée.
— Tu mens.
El la Chevrette courut au bahut, l’ouvrit et y prit un reste de viande, du vin et du {>ain, et posa le tout sur la table.
Doroüiée s’élança furieuse et voulut lui arracher le plat de viande des mains.
Mais la Chevrette était robuste autant qu’agile. En un tour de main elle eut saisi Dorothée à la gorge, la renversa sur le plancher et se mit h la piétiner en disant :
— Vieille gueuse! quand mon homme viendra, je te fenai flanquer à la porte.
Doroüiée se releva toute contusionnée et voulut appeler au secours.
MXOEMOISKLLK MIGNONNE
En lin iiHir de intio elle eai stiii Dorothée à le fforite. (Ptite .ifi.)
Mais la Chevrette lui dit en sautant sur le lusil du Mulot accroché au manteau de la cheminée :
— Si lu sors et si tu cries , je t’envoie deux charges de plomh dans ta vieille carcasse.
Dorothée eut peur et se tint tranquille.
La Chevrette, qui mourait de faim et de soif, but et mangea copieusement, se tenant debout, en femme qui ignore l'usage des sièges.
Puis elle vint s'accroupir devant le feu. qu’elle découvrit et sur lequel elle jeta une brassée de bois mort.
Dorothée enrageait, mais elle n'osait plus rien dire. Les ongles de la Chevrette avaient pénétré dans les chairs de son cou et l'avaient labouré.
Cependant, au bout d’une heure, comme la Chevrette ne faisait point attention à elle et paraissait tout entière à cette volupté des chiens de chasse fatigués qui se délassent devant un grand feu, elle se hasarda h lui adresser la parole de nouveau.
— Dites donc. Ht elle, si vous attendez M. .Maurel, vous l'attendrez longtemps.
— Ah 1 lit la Chevrette.
— 11 n'est pas ici.
— F.t où est-il donc î
— En voyage.
— Je l’attendrai tout de même.
— Mais il faut que je ferme la porte.
— Eh bien I je coucherai ici.
— Je n’ai pas de lit ù vous donner.
— Je n’ai pas besoin de lit, je ne sais pas ce que c'est, je suis très-bien lù.
Et la Chevrette s'allongea sur la plaque du foyer.
Mais Dorothée ne voulait pas de ça.
— Qu'est-co que vous lui voulez donc ù M. Maurel? demanda-t-elle.
— Ça ne te regarde pas, vieille taupe 1
Le caractère grincheux de Dorothée reprit le dessus.
— Si vous ne vous en allez pas, dit-elle, je vais aller chercher le métayer qui vous fera sortir.
— Vas-y donc et je te crèvel dit la Chevrette qui se releva l’ceil en feu et les narines gonflées de colère.
C'étaient ces dernières paroles qui étaient parvenues confusément ii l’uieille du nouveau bourgeois de Saint- Florentin qui traversait son clos pour abréger la roule.
11 entra en disant :
— Qu'est-ce que tout ce vacarme î
Mais il s'arrêta muet d'idonneinent et fronça mime le sourcil on reconnaissant la aiovrette.
La Chevrette prenait mal son temps pour venir visiter son ancien amoureux.
Depuis une heure, le Mulot, devenu M. Maurel, avait bien d'autres choses en tète,
Cela n'empècha pas la fille sauvage de jeter un grqnd éclat de rire en le regardant.
Le Mulot n'était plus le Mulot.
Ce n'était plus ce vagabond dégitenillé, maroliant pieds nus, les cheveux au vent, ayant pour tous vélsmenls une blouse de toile et un panutlon (fllWllé par le bas, noir, hideux, charbonué.
Le Mulot était devenu un monsieur.
Il avait des battes, une redingote , un gilet 1| carreaux rouges et un diapeau noir.
— V'ii que t'es attifé comme le magister d'ingranne I s'écria la Chevrette en pouffant de rira.
la: Mulot eut grande envie de so fâcher,
Mais la Chevrette lui sauta au cou et coiitlniM ;
— T'es laid comme ça que c'est II tirer sur toi, mon pauvre hommel
Dorothée était scandalisée, et elle regardait son maître d'un air piteux.
Mais M. Maurel paraissait lui-méme si déconfit que Dorothée comprit qu’elle n'avait aucun secours i| espérer de lui.
KUe prit donc le prudent parti de s’esquiver et de gagner l'escalier qui conduisait ii sa chambre.
Seulement, avant de fraiKliir le seuil de la cuisine, elle se retourna et dit :
— Monsieur Maurel, avant de vous coiidier, vous fermerez bien toutes les portes, n’est-ce pas î
— Oui, répondit le .Mulot d'un ton bourru.
El quand Üoroüiée fut partie, il regarda la ChevTette et lui dit ;
— Ou 'est-ce que lu es venue faire, pelile !
— Pardi 1 je suis venue te voir...
— II ne faut pas venir me voir, dit le Mulot.
— Pourquoi donc ça?
— Ça ferait jaser...
— Hein? l’as donc mal .aux dents, loi aussi?
Et la Chevrette eut un regard insolent et dominateur sous lequel le Mulot baissa les yeux.
— Je viens parce que ça me plaît, dit-elle.
— M.iis... nous ne sommes pas en forêt...
— Tu CS mon homme !
— Et si les gens du bourg le savaient Ici...
— Je in'en fiche !
— Si tu as besuin de quelque chose, dis-le. Veuxtu de l’argent ? je vas l’en donner...
— Je ne veux rien... je veux pester ici... ça me plaît...
Le Mulot eut un accès de colère.
— Et .si je ne veux pas, moi !
— Hall ! fit la Chevrette, il faudra bien que tu la veuilles ,,
Il serra les poings avec fureur.
— Mauvais cœur, dit la Chevrette, je te croyais plus brave que ça... lu n’as donc plus besoin de moi, maintenant?...
Le Mulot tressaillit.
— Tu veux peut-être épouser quelque fille de fermier, qui sait? reprit-elle avec une colère subite.
Le Mulot ne répondit pas.
— El si je ne le veux p.is! dit-elle à son tour... tu ea mon homme, vois-lu ! nous nous tenons... et tu le Mil bien...
— Tals-toi ! dit vivement le Mulot.
— Je ne veux i«is, moi! je ne suis qu’une pauvresse qui no sait où coucher, continua-t-elle, et te voilà un beau monsieur,,, mois ça ne fait rien... si je voulais dira un mot...
— .Mais tils-toi donc! répéta le Mulot avec un accent de terreur subito,
— Est-ce quo Jo no t’ai pas donné un fier coup de main, moi?,. oonUnua-t-elle.
Le Mulot comprit que, s’il n’apaisait sur-le-champ la Clievrelte, ello ollait parler si haut que les éclats do sa voue orriveraiont jusqu'à la cliambre de Dorothéo.
Mais tals-toi donc ! dit-il pour la troisième fois, 01 «i tu veux rosier, reste I
Et il lui poosg lu deux bras autour du cou et l'embrassa. Soudain, la fureur de la Chevrette s'évanouit ; elle so renversa sur le bras de son amant, et deux larmes roulèrent le long de ses joues liàlées.
— . Tu m’aimes donc encore? dit-elle.
La fille sauvage, l’élrc à demi bestial élevé au milieu des bois, avait donc un cœur ?
Et ce cœur avait parlé...
La Clievreue ne s'en alla point, et Dorothée la retrouva le lendemain à la cuisine, faisant son rcpa.s matinal, tète à tête avec le Mulot, peu satisfait sans doute d’une pareille compagnie, mais n’qsanl pçs secouer le joug.
Sainl-Klorenlin est un joli village silyé au bord de la Loire un peu au-dessus-d’Orléans.
11 a près de trois centé fe'dx. '
C’est ce que, dans le pays environnant, on appoUc volontiers un bourg.
L'église est sur |e coteau j nqe partie du villagç descend et s'étage en amphilbéâtre an bord i|e |a Loire.
En bas, passe le chemin de bal, âge de Ig na'igaiiap.
En haut commence je pays agricole , la plaine, comme on dit. C’est ddjà uq peu la çonlfée Mbleuge de la Sologne, bien que la Loire qouls entre les deux (■limais.
MADEMOISELLK MIGXONfiE
Iæ sapin y rient bien, h rigue y trouve une terre friable et caillouteuse.
Deux éuings bordés de hêtres et de bouleaux avoisinent les dernières maisons.
11 faut faire une lieue vers le nord-est pour trouver la forêt. Lîi seulement commence le sol argileux et gras qui se continue jusqu’aux terres de Beauce, en passant par le Gàtinais.
Saint-florentin est de très-vieilio origine.
11 s’y trouve un reste de château moyen Jge, une église romane, deux ou trois maisons dojit le porche cintré supporta des armoiries bourgeoises.
Les vieilles maisons bourgeoises ont perdu depuis longtemps leurs anciens maîtres ; des paysans les ont achetées.
La bourgeoisie n’existe plus h Saint-Florentin.
Le dernier habiUmt qui porta fièrement le litre de bourgeois, de par scs aïeux, échevins au commencement du dernier siècle, s’en est allé vivre à Orléans, dans la rue de la Bretonnerie, et a timbre scs armoiries, ce qui est une usurpation.
En revanche, le vieux château a conservé scs maîtres primitifs.
M. Anatole de Misseny étiit le dernier héritier des anciens seigneurs de Saint-Florentin, une race antique, pa triarcale et simple, qui avait donné aax siècles passés des officiers, des magistrats et un président â mortier ; mi-partie de robe et d’é[>ce, cette famille était orléanaisc depuis les temps les plus reculés.
Elle avait les travers et les qualités du pays.
Avare pour elle-même, cliaritable pour les autres, ni trop ficre ni trop humble, la famille do Misseny avait été riche pendant bien longtemps.
La perte d’un proct s en 1760 et la Révolution de 178B avaient amené sa ruine.
Iæ dernier rejeton, celui dont on s’est occupé U veille au cafode l’Univers, pour plaireâ .M. Maurel, la nouveau bourgeois, M. Anatole n’avait pas quinze cents livres de rente, et il vivait avec une vieille tinte, autrefois religieuse, son unique parente désormais.
Le château, il avait encore uue tour, était un de ces petits castels en briques rouges, assez communs sur le bord de la Loire et d.ins le pays solognot.
Le marinier qui descendait la Loire au fil de l'eau, le soir, au soleil coucliant, voyait l’amique demeure Isolée sur le coteau, reflétant dans ses croisées ogivales les feux du soleil couchant et ayant encore ficre mine et grand air.
Au loin du val et des plateaux de la Sologne, on apercevait celte tour pointue qui dominait tout le pays environnant.
Pour qui passait loin de Saiut-Florenlin, c’était toujours un château.
Mais quand un y pénétrait, les clioses changeaient d'aspect.
La cour était devenue une cour de ferme, avec une mare croupissante au milieu, sur laquelle s'ébattaient des canards.
Dans un coin, des poules grattaient un tas de iv.fflier.
Ce que jadis on appelait la grand’salle avait été convertie en une remise, sous laquelle on voyait uue chats relie, uii tombereau et des charrues.
Le ch.Aleau était devenu une ferme.
Au premier étage seulement, on retrouvait quelques débris de la splendeur passée.
Un salon en vieux bois, avec des tentures de lampas fanées et une demi-douzaine de portraits enfumés, représentant des conseillers fourrés d’hermine, des mous(|uclaires au [raurpoint rouge et des abbés initrés aux soutanes violettes.
C'étaient les âlisscny du temps passé.
M. Anatole, qui faisait valoir lui-méme son |ictit bien, était un borarae de vingl-six ans, assez grand, mince, portant une belle barbe cliâtain un peu longue, qui encadrait â ravir une jolie ligure distinguée et douce, éclairée par des yeux bleus un peu tristes.
Il avait été élevé au petit séminaire de la Glmpellc, près Orléans ; puis il avait terminé scs études au lycée. Il n’avait pas vingt ans lorsqu’il revint â S.iint-Floreniin recueillir le dernier soupir de sa mère.
Depuis lors, il ne quitta plus le pays et se fit bravement agriculteur.
Sa vieille tante était infirme; ses Jambes, depuis longtemps, l’avaient abandonnée.
Mais elle av,iit cons-rvé toute sa présence d’esprit et une fraîcheur de mémoire assez rare chez les vieillards.
Sœur aînée du père do M. An.itole, fière de sa race, elle soupirait parfois au souvenir des splendeurs évanuuies, et, malgré toute sa résignation chrétienne, elle s’indignait souvent de voir le dernier des siens réduit à une sorte d’indigence.
•Mais l’espoir lui revenait bien vite.
La pauvre fille dont la jeunesse s’élail écoulée derrière les grilles d’un cloître et dont la vieillesse s'aclicvait au milieu des champs, no savait rien du monde actuel.
Elle croyait toujours que la noblesse retrouverait tôt ou tard son prestige, son im|)ortaiicc et ses droits.
— B,ili ! disait-elle quelquefois, j’ai bien tort de me tourmenter pour toi, mon enfant. N’es-tu pas Uti Misseny ! Quelque belle hériüère s’éprendra un jour ou l’autre de ton joli museau, de tes grands airs, mon gentilhomme, cl elle t’apportera son cœur et dans sa main cent belles mille livres de rente en bonnes terres. Pourvu que Dieu me permette de vivra jusque-lâ, après je mourrai tranquille.
Anatole souriait et ne répondait pas.
Ce jeune liomme avait un grand fonds de philosophie ot de résignation.
U était content de son sort, si modeste qu'il (ât.
Un grand seigneur du voisio.ige qui portait un des plus beaux noms historiques do Franco et possédait une immense fortune, s’élail rendu adjudicataire du droit do chasse en forêt pour tout le lot do Saint-Fioreutin.
Très-jaloux de sua droit, il avait cependant autorise Anatole de Misseny à ciiasser dans son lôt, i la condi-
LES imAMKS DU VILLAGE
tion toutefois qu’il respecterait les cerfs et les sangliers.
M. Anatole était diasseur et Ircs-bon tireur.
Quand venait rautomiic, suivi de deux petits bassets, U usait de la permission octroyée par le grand seigneur.
Au pauvre manoir de Saiiit-Fiorenliii, il y avait souvent un chevreuil et une demi-douzaine de faisans au crochet.
A l’époque des Iravaax des champs, io genlilhommc* fermier ne quittait pas ses ouvriers et ses labuuicurs.
I.CS travaux terminés, les récoltes engrangées, i) [Kiriait des le matin, tout seul, son fusil sous le bras, avec un peu de pain cl de fromage dans sa carnassière, et on ne le revoyait qu’à l’Iicure du dîner.
Gumme il avait peu de terres et point de bois, Us pi'tits chasseurs n'étaient point jaloux de lui et les braconniers le saluaient.
Il les connaissait à pou près tous, et plus d’une fois un lui avait, comme on dit, donne un coup de main pour tuer un chevreuil qui prenait un trop grand {Kirli.
Or, le lendejnain de ce jour où les partisans do M. Jouval s’étaient donné, au café de rtnivers, le plaisir de déchirer h belles dents le jeune châtelain. .'1. Anatole de Misseny était encore en forêt à la nuit tombante.
Scs deux bassets, deux chiens intrépides du reste, avaient attaqué une barde de chevreuils dans un cantonnement assez éloigné.
La Iiarde se composait de la chevreilo et dé ses deux faons.
D’abord, la pauvre mère, qui ne voulait pas quitter scs petits, s'était fait tourner comme un lapin, dans un vaste fourré d'épines, et longtemps le chasseur avait cru avoir affaire à un renard.
Mais enfin elle avait pris le parti de débucher, do sauter une ligne avec la rapidité de réclairet de gagner une vaste futaie.
Le basset est le plus lent de tous les chiens, mais il on est le plus tenace.
Toujours collé à la voie, il est rarement en defaut, et si l’animal chassé prend un grand parti, il le suit avec obstination.
M. Anatole suivit ses chiens.
Un bôchcux qui le vit passer, lui dit :
— Vous n'étes pas près de tirer la chevrette, monsieur ; elle va s’en aller vers la Cour-Dieu, reinoniera du côté de Courcy, descendra aux Huit-Routes, et il pourrait bien être dix heures du soir lorîM|u’e!lc reviendra autour de par ici.
— Je la suivrai, répondit-il avec résolution.
— Ça, je le pense bien, dit le bùchcux ; mais vous pourriez bien avoir de l'eau.
El U montra le ciel dans lequel couraient, chassés par le vent, de grands nuages noirs.
M. Anatole continua à suivre la chasse.
Deux ou trois fois, elle parut revenir, comme on dit. C’est-à-dire que la chevrette rebroussa chemin ; puis
les diicns, ne quittant pas la voie, clic détala de nouveau.
Au bout de deux heures, l’animal avait accompli la grande randonnée prédite par le bùcheux, et il revenait au lancer.
-M. Anatole s’était mis sous bois, dans un faux dieinin, et il attendait ..
Enfin, le choxreuil parut.
La pauvre hôte, exténuée, allait au petit trot, s’arrêtant parfois pour écouter.
Le diasseur épaula et fit feu.
La bêle disparut, ci il fut impossible à M. Anatole de lui envoyer son second coup de fusil.
Celte maladresse était rare chez lui, pûurtmt; il était bon tireur, mais la Providence avait eu pitié sans doute de la nourrice et de ses deux faons.
Et, corunte U était presque nuit, il rompit ses chiens.