XII
Gobert était ivre.
— Comprenez-vous, disait-il, ce ctampin, ce gredin de conscrit, qui refieav de se b litre avec moi, Cobert, du 20' de ligne ; mais ii faudra bien qu'il y arrive , quand je devrais lui craclier ,'i la ligure.
Cela se passait à la porte de lio.|iiillon, et Roqtidbin. qui, depuis le mariage de sa fille, était devenu un p.T.s innagc consid -râble . opinait de la lélo et du gc le, et semblait être de tous points de l’avi.s i|ii gar.le-cliasse.
ür, le paysan ne brille pas {irécisénient |i.ir l'inrlépendaiicu.
Il est qiii'lqiic peu inoutun do Panurge cl se laisse volontiers oiitrahier. Koqiiillon donnait raison à Gobert, tout le monde lui donnait raison.
El puis, on Irjiivait que 51. Henri, j.idis si simple d'esprit, s'était jolini’nl dégourdi au régiiiiem, et les gars du pays avaient una pîtila pointe de jalousie, parce que les filles de Saint-Doiial s ert étiiaiil également aperçues et le trouvaient fort joli gar.,on.
Les approlnlions de la foule encourageiii iit et achevaient de surexiler Gobert.
Il aper..-Hl le jeune homme qui descendait de la carriole du grand Jacques.
— Ah! mille tonnerres! hurla-t-il; celte fois, il y aura des témoins !
Kl il courut à lui. répétant :
— Lâche! poltron! menUnir! conscrit?...
M. llciiri s'était arrêté au milieu de i'uiitquo rue de Saiiit-flonat qui est en même temps la graiid'rotite, à dix pas du cabaret de Roquillon.
Puis, calme, les bras croisés, il attendait.
— Lâche ! drôle ! (mlisson ! criait Gobert, que cep'-ndaut un instinct de prudence tenait à dis'ance respectueuse.
.M. Henri ne sourcillait pas ; seiilenienl il rergardait les gens attroupés et se disait que raUroupgmeiit ne lui était pas précisémeiil sympalbiqiie.
— Ail ! tu no veux pas te balire avec moi! répétail Gobert.
— Vous êtes ivre, répondit le brig.adier la Jeiine.sse.
— Kli bien ! .. je vais le forcer...
Et Gobert lit deux pas en cbancelai.l, sans doute pour ni( lire à cvéculioo celte menace d'ign oIiIk injure dont il avait parlé tout à l'Iieure. ^
Mais, au beu de trouver .M. Henri en face de lui, il trouva le grand Jacques, qui avait sauté lestement à bas de sa carriole. .
Le grand Jacques connaissait l'histoire du matin, que le brigadier lui avait racontée en roule. |I s'aperçut qu'on prenait parü pour Gobert, et il voulut rétablir l'équilibre.
}je grand Jacques jiistilî.'iit son sobriquet par sa taille et ses épaules berculéeniies; on le craignait, et pins d'un garçon de Saint-Donat ne s'était pas vaille d'une frottée nocturne en sortant du bal, le dimanche ; enfin.
f,ES DRAMES DU VILLAGE
l'indépendance dont il avait fait preuve en refusant la main de sa cousine la Kuquillonc l'avait pose tresbaut dans l'estime publique.
Gobert fut un peu étonné de trouver le grand Jacques devant lui.
— Qu'est-ce que lu veux, toi ? dit-il.
— Je vais te le dire, répondit le meunier.
Kl il lui posa sa large main sur l'épaule.
— Si tu veux me cracber à la figure, tu le peux, dit-il, mais je te casserai les reins, entends-tu? Je ne suis pas soldat, moi, je ne tire pas la pointe et la contre-pointe ; mais j’assomme d'un coup de poing ceux qui m'insultent.
Et son autre main s’appuya sur l'autre éiiaule de Gobert, et il lit plier le garde-chasse sur scs jarrets.
Celui-ci recula tout étourdi.
— Ce n’est pas à toi que j’en veux, dit-il, c’est à ce feignant.
Et il montrait le poing au brigadier la Jeunesse qui n'avait rien perdu de son calme.
— Oui, répondit le grand Jacques ; mais monsieur est au-dessus de les injures et ne se bat qu'avec ses pareils. Monsieur s'appelle .M. le comte de Beauebène, et tu n’es qu’un plat valet. Par conséquent, pa.sse ton chemin.
En même temps, le grand Jacques donna à l’ivrogne une si vigoureuse poussée que celui-ci alla rouler jusqu'à l’intérieur du cabaret de lloquillon.
En même temps aussi, la réaction se lit dans les esprits, on se rangea à l’opinion du grand Jacques, un approuva sans restriction M. Henri qui avait supporté patiemment les insultes du garde-chasse, et, tandis que Koquillon demeurait seul le consolateur de ce dernier, encore ahuri cl tout meurtri, on entoura la carriole du meunier qui disait ;
— Montez donc, monsieur Henri, je vais vous conduire aux Ormes.
On cri.) même :
. — \ ive M. Henri 1
Le brig.idier remercia , remonta en voiture , et le grand Jacques allongea un coup de fouet à sa jument.
Quand ils furent en roule , le meunier cligna de l'œil :
— Voyez-vous, monsieur Henri, dit-il, si vous voulez savoir la vraie vérité, je vais vous la dire.
— Parle, dit le jeune homme un pou surpris.
— C’est un coup monté contre vous. Gobert est un ivrogne et un imbécile dont on joue comme d'une queue de billard.
Ces mots firent tress-iillir notre héros.
— Expli<iue-toi donc, dit-il au meunier.
— La ltoi|uillane , ma comine, ne vous aime guère
— Oh! ça, je le sais, dit ,M. Henri.
— C’est elle qui a fait louer la chasse à M. de Venelle, et .M. de Venelle a monte la tête à GoberL
— .Mais pourquoi?...
— Dame! je ne sais pas, moi... fit naïvement le grand Jacques. Tout ce que je sais, voyez-vous, c’est
! qu'il y a au chiteau de Javelle un monsieur qui ne ! vous aime pas non plus...
Hcni i tressaillit de plus belle, et une grande lumièix. se fit tout à coup dans son ccrve.iu.
Madame N'oél avait loué sa chasse à M. de Venelle, .M. de Venelle avait chez lui le comte Othon. Le comte Olhon s'ctüil vanté d’épouser lot ou tard la belle veuve du cliêteau de lleuil.
Donc, M. de Venelle avait intérêt à faire chercher , querelle à M. Henri, pour débarrasser son ami Othoii j d'un rival.
I Tout cela était clair et limpide comme de l’eau de I roche.
i Un sourire vint aux lèvres du jeune brigadier, et il i (lit au grand Jacques, comme ils atteignaient la grande avenue des Ormes :
— Tu penses bien, n'est-ce pas, que je ne me laisse pas d’ordinaire traiter de poltron et de lâche?
— Oh ! ça, je le pense bien, répondit le meunier.
— Et tu penses bien aussi que je ne laisserai pas ! cela tomber dans l'eau.?
! — Ah ! monsieur Henri, dit le grand Jac(|iies d’un
ton de reproche, est-ce que vous iriez vous amuser à ! relever ça? Gobert est un ivrogne qui...
; — Ce n’est pas à Gobert que je m’en prendrai.
' — A qui donc ?
i — A .M. de Venelle, pardinci à qui j’irai faire un bout de visite demain malin.
I Et le brigadier la Jeunesse sauta lestement en b,as de la carriole en lémerciani le meunier de se; bons offices.
Le lendemain, M. de Venelle et son ami le comte Othon déjcsmaioiit fort tranquillement, à sept heures du matin, avant de se mettre en chasse, et causaient.
— Cousin, disait le comte, non sans quelque anxiété, lu n’as pas de nouvelles de ce «lui s’est passé hier?
— Je në sjiis que ce que ta sais toi-même, c’esl-àdlrc que Gobért a sur|>ris notre homme chassant dans mes nouveaux bois el lui a déclaré proces-verbal.
Le valet de chambre de M. de Venelle, qui cntr.iit en ce moment, se prit à sourire.
— Monsieur le comte ne sait pas tout, dit-il .
— Tu crojs?
— Oh! j’en suis sftr, et si monsieur le comte voulait me permettre...
— Parle, mon and, parle, dit .M. do Venelle avec un ton d’adorable fa.ndliarité.
11 repoussa son assiette, alluma un cigare et panit disposé à prêter à son valet de chambre une oreille aussi attentive que celle d’un confident de tragédie.
— Monsieur le comte, reprit le vaLt de chambre, tout en se tenant respectueusement derrière sou maître, se trompe pcul-êlre s’il croit que Gobert est un homme terrible.
— Hein? fit M. de Venelle, regardant son ami dont le visage exprimait un étonnement inquiet.
LE BttlGADlEn LA JEUNESSE
— C'est vrai que Gol>ert a fait uu procès-verbal, mais il a insulté M. Henri.
— Ail ! c’est mal, dit hypocritement M. de Veneile.
— Et M. Henri l’a rossé d’importance.
Gobert qui était ivre, poursuivit le valet, ne s’est pas vanté de ça ici; mais il y avait dans le bois des bùchcux qui ont tout vu et qui en riaient joliment ce matin.
— Est-ce tout?
— Non, monsieur le comte. Hier soir, Gobert est allé b Saint-Donat et il s’est regrisé de plus belle. M. Henri passait par là, il l’a insulte, en le provoquant b répée. .Mais un homme du pays, Jacques le meunier, s’en est mêlé, et Gobert a reçu une nouvelle tripotée. Puis il a été obligé de quitter le bourg, car tous les paysans avaient pris parti pour .M. Henri.
M. de Venelle fronça le sourcil; puis il dit sèchement :
— Gobert a eu tort d’insulter ce garçon, il devait SC contenter de lui dresser procès-verbal. Mais enfin je ne veux pas, je ne puis pas tolérer que mon garçon soit battu et qu'ii s’en tienne Ib.
— Dame! fit naïvement le valet de chambre, il le faut bien, quand on n’est pas le plus fort.
— Gobert a été soldat, poursuivit M. de Venelle; un soldat ne garde pas une volée b titre d'épargnes; un coup de poing vaut uu coup d'épée. S’il ne se bat pas avec ce garçon, il peut sortir de chez moi. Je lui donne vingt-quatre heures de réflexion.
Et M. de Venelle, d’un geste, congédia le valet de chambre.
Celui-ci sortit, se promettant bien de faire b l’office grand tapage des paroles de son maître, et de faire b Gobert, que personne n’aimait au château, ce que le vulgaire appelle un affront.
— Voilà qui est parfaitement net, dit alors M. do Venelle au comte Olhon. Quand il se verra menacé de perdre sa place, Gobert se battra. Une fuis sur le terrain, le vieux maître d’armes reiuraitra, j’en suis SÛT.
— Espérons-le, dit le comte. Mais qui sait si l’autre voudra se battre...
— On peut toujours forcer un homme b se battre, • surtout quand il est miUtaire.
LKS hRAMRS DD VILLAGE
M. de Venelle achevait h peine que la porte s’oiKrit de nouveau et que le valet de chambre reparut :
— Monsieur, dit-il, c*est le brigadier.
— Hein? quel brigadier?
— M. Henri. Il est en uniforme.
— Bon! il vient demander raison à mon gardechasse, dit M. de Venelle. Prôviejis donc Goherl.
— Monsieur le comte se trompe.
— Plaii-ilT
— Le brigadier demande à parler à monsieur le 0)mte.
M. de Venelle tressaillit; mais il prit un Ion (Mdaigneux et répondit :
— Je n*ai rien à faire avec ce garçon. Dis-lui que je ne puis pas le recevoir.
— H iivsiste pour voir monsieur le comte.
— Je ne veux ï>as le voir. Ow’il s’adresse h rrol>erl.
— Gobert est parti avec son fusil.
— Eh bien, qu’il attende son retour.
— Mais, monsieur...
— Ah ça, maître Raptis|a, dit i^chement M, de Venelle, m’avez-vous entendqf H'almfd n'ai pas Uni de déjeuner... Si ce garçon tient sb^lumen* ^ nie parler, conduis-Ie à la cuisine et fais-lui donner un verre de vin.
M. de Venelle n’eut pas le tempi d'en dire davantage.
Peux bras robustes saisirent par la taille le valet qui se trouvait sur le seuil de la porte, ri^Mrtéreni, el le brigadier la Jeunesse, en uniforme, la croix sur la poitrine, un képi sur la tête, entra fièrement.
— Vous vous trompez étrangement, Je crois, monsieur, dit^il en regardant M. de Venelle avec, hauteur.
Gclui-ci s étail levé pâle et frémissant.
Le jeune homme avait œ caltiu* effrayant qui pn*nosiique les tempêtes.
— Monsieur, continua-t-î', avant (juc M. de Venelle eût trouvé un mot de protestation contre celte quasiliolation de domicile, je m’appelle le baron Henri de Reauchène, brigadier de chasseurs d’Afrifpie, chevalier de la l.égion d’honneur, et je vot» trouve d’une rare insolence en parlant de m’envoyer à la cuisine.
— Monsieur, exclama le comte qui était devenu livide, vous êtes chez moi!...
— Je n‘ai pas rinieniion d’y rester, poursuivit froidement le brigadier; mais il faut bien aller ch^z les gens, quand on a nue réparation à leur demander.
Os mots furent comme tine perche tendue a M. do Venelle, que l’altilude pleine de race du jeune homme avait vivement impressionné.
Et redevenant insolent et dé^laigneux :
— Pardon, mQnsieur le baron, dil-il avec une c^urtcHsie railleuse, je crois que vous vous tronq>ez.
— Je ne le pense pas.
— Si quelqu'un vous a insulté, c’est... mon gardechasse... adresKcz-vous è lui,.. Il a été sous-oliiek-r comme vous...
Henri pâlit un peu, mais 11 ne perdit rien de son sang-froid ; '
— Vous ne supposez pas, monsieur, dit-il, qu’un ' homme de mon nom s’on prenne à un domestique, quand ce domestique surtout n'est que rinstruiuent aveugle de son maître.
— Monsieur! exclama M. de Venelle, je crois que vous m’iiisuliez!
— Vous m’avez bien insulté tout à riicure, vous...
El le brigadier regarda M. de \ enelle avec des ycu\ ])Ieins d'édairs.
— Sortez! sortez! s’écria M. de Venelle exaspéré.
— Tout à l’heure, dit froidement le brigadier.
En même temps, il retira un de ses gants et le jeta aux pieds du eiiâlelain de Jav<‘IL' en lui disant :
— J imagine, nmiisieur le omle, que vous ne me foreerez jias â me servir de b cravache qiie j'ai sous le br^s.
El il «orlit, laissant M. do Venelle et le comte Ollioii slupcfaUa et teilcment ahuris que ni l'un ni l’autre ne put tout d’altord proférer un mot.
Les domestiques du château étaient en rum^ttr.
Le jeune liomino passa au milieu d’eux si fier et si <iigne que tous le saluèrent.
H travers lentement la cour du château et trqpva à la grilla uu robuste cheval de labour qu’il avait pris aux Qrrpes et aur lequel il avait jeté une vieille selle de chaaae qui avait appartenu à son père. ^
Puis U dëb^’ha la lourde monture, l’enfourcha c‘. prit au galop la iY)Ute de Saint-Donat.
hfancliu, le maréchal ferrant, était à sa forge.
f.n voyant M, Henri s’arrêter devant sa il
s’appfodia et lui dit, en otant .son l>onnei de laine :
— • E.sl-cs <iue votre cheval est déferré, monsieur?
— Non, réfioiidii le brigadier, mais j’ai <leux mots à le dire.
Et i! mil pied â terre et entra <hin.s la forge.
Branchu ouvrit ta |K>rlc de son airi'Te-bouliqüo et dit : ^
— Venez par ici. monsieur Henri.
Le brigadier s’assit.
— Mon ami Branchu, dit-il, tuas été soldat, ii'e.stce pas? ^
I — J’ai fait deux congés dans les dragons, un pmtr moi, un pour mon frère que j'ai remplacé.
— Et lu te souviens de mon père?
— > Si je m’en souviens, monsieur Henri! dit le marédtal avec une émotion subite. Ah! aussi, quand j(! vous ai vu revenir avec cct uniforme, et ces galons, et puis ça. .
Et Hrannhii montrait la croix avec un sentiment i d’orgueil mêlé d'une naïve convoitise.
^ Je me suis dii, ajouta-t-il, b maison de Beaucliénc est sauvée, elle ne périra pas!
— Eh bien! dit Henri en souriant, void pour toi Poccasiun de me prouver que tu liens un peu â ma maison.
— Que faut-il faire, monsieur Henri? demanda vivement Brandiu.
~ II n’est guère que huit heures, poarsuivii le jeune
IK BRIGADIKH LA JKUNESSK
iiomnitt. C'est h neuf que passent les voiture» publiques qui vont h Orléans.
— Bon!
— Tu vas faire la barbe, mellrc ton habit du diinancî»e et te renJre à Orléans. Tu iras chez Préaulier, l'arinufier de la rue Ko\ale, et lu prendras chez lui une paire d'épées de combat et une paire de pistolets, i
— IU?n! lit Brancha. |
— Tu les rapporteras ce soir, et demain matin lu , viendras me prendre aux Ormes au |>etil jour. Tu es i mon témoin. j
— Ah ça, monsieur Henri, s'écria le maréchal,
vous n'allez pas, au moins, vous battre avec ce mist*- | rable Goberi. ,
— Non, dit le jeune homme avec nu lier sourire; i
c'cot avec son maître. .M. le comte de Venelle. i
— A la bonne heure ! dit Hranchu, ça inc ^a, ra. '
Kt le brave homme éteignit le feu de la forge et se i hàtT de faire im bout de toilette. I
Comme .M. Henri sortait et allait remonter à cheval, la porte du presbytère s'ouvrit et le curé Huval .sortit.
Il vint au brigadier et lui dit en souriant ;
— Il y a des choses que l'Eglise bhbne et que le | jirétre^nc peut {>as approuver; mais, sous l'habit du piétràlle errur du soldat bat toujours un peu, mon enfant, et le ^Idat ne peut pas le parler comme le ; préiçe.
J'ax&ut deviné en te voyant en uniforme, entrant ciici Brancha, qui est un ancien trou[)ier.
Le prêtre ne veut rieu savoir; niais le soldat va te j donneç^n bon couseil : Si lu vas au chAleau de Kcuil adjuufi^mi, Uchc qu>.^t' ne soupconns rien.
— Jft vous le promets, répondit le jeune homme
ému. I
Et comme il incitait le pied à l'étrier, le bon prêtre ajouta : •
Deux conseils valent mieux qu’un, écoute encore celui-ci. Cts petits messieurs do Paris n'ont rien ù faire, et ils deviennent iriH-forls en escrime, tandis que nous autres soldats, nous allons braver les balles de rennemi. TAdie d'avoir une bonne garde, et ne néglige pas le contre de quarte!... '
Et le prôiri refermÿ la porte ‘brusqueineal pour l&cher son émotion. ^
\pVès te départ du brigadier la JeuiKsso, M. de Venelle et son aiiiLlc comte Oihon s'ét iient regardés si« ieiicieust^iciii.
Ils élafeit véritablement consternés.
Le icmj» des brelleiirs est passé ; dans notre siècle (lositif, p<-‘rsonne ne va de gaieté de cieur si c<»uper la gorge, et M. de Venelle, (pii ne manquait cependant pas de bravoure et (|ui,de plus, était^do première force à l’épiîe, faisait une légère grimace.
Enfin le comU‘ Othon rompit le silence par C6.< mots :
— Eh bien, que coniDt^s-tu faire?
— Me battre, parbleu I
— Avec ce soudai rd?
— Ce soudard m'a fait sonner très-haut son nom, et il m’a jeté son gant au visage.
— Mais c'est pour moi que tu vas te battre, cher ?
— Naturellement,
— Et c'est moi qui...
M. de Venelle haussa les épaules.
— Mon bien bon, dit-il, laisse-rnoi te dire une chose.
— Parle.
— Si tu te battais avec lui, tout serait perdu du côté de Reuil.
— C’e.st Ju-sle.
— Ensuite, je ne suis jias très-iniiulet. Ce bonhomine-lâ qui était encore à la charrue, U y a deux ans, ne doit ^>as savoir parer prime. Je tàchiTai de le clouer contre un mur.
— Mais alors lu seras odieux à la baronne?
-- Dame ! comme je ne puis pas Pepouser, cela m’est fort égal.
Le comte (Uhon crut- devoir se défendre faiblement contre la générosité chevaleresque de son ami.
Mais enfin, comme au fond il était enchanté de n'étro i>as directement en cause, il se laissa faire violence.
Alors M. de Venelle lui dit :
— Le gant de ce monsieur est toujours à terre, et il s’agit de le relever au plus vite. ^
— Faut-il (lue j'aille lui demander raison sur-ledmmp?
— Mais non... pas toi...
— yui donc, alors ?
— Tu jienses bien, continua M. de Venelle qm tenait è compléter sa pensée, tu penses bien que si tu « me sers de témoin, tu seras englobé dans la haino que madame Mercier me fera l’honncup/d’avoir pour moi lorsque je lui aurai tué son paladin.
— Commeut faire alors?
— Tu vas monter à cheval.
— Bon !
— Tu iras h Chàleauneuf. C'est tout droit, a trois lieues d’ici. Tu demanderas la maison du vicomte de Geneslières.
— .(ju’cst-cs que cela?
— Un type assez curicuv. dit M. de Venelle : c'est un ancien officier complètement ruiné par le jeu cl les plaisirs; il ^vit av(Mî six cents livres de rente que lui fait une vieille tante. Je l'invite quelquefois h venir chasser. Il boit sec, est querelleur en diable, cl il va sauter sur l'oCcasion de me servir do témoin comme sur une bonne fortune inespérco.
— Fort bien ! ^
— S'il est à la chasse, tu l’attendras et tu me l’enverras.
— Je te le ramènerai, Veux-tu dite?
— Non, car tu ne revicMulras pa^
— Plail-il?
— J'aime anlant que tu ailles te promener quelques
•iT
■200 les drames du viluage
jours en Sologne ou dans le Blaisois. On te portera tes bagages h Orléans demain.
— Mais pourquoi î
— Dame ! toujours pour ne pas te compromettre vis-à-vis de la baronne. De mon côté, je vais écrire à M. de Lassenie une seconde lettre {lour lui recommander la discrétion la plus absolue.
Le comte Othon regarda fixement son ami.
— Voyons, dit-il, si nous jouions un peu caries sur table?
— Hein? fit M. de Venelle étonné.
Je ne doute nullement de ton amitié pour moi. mais...
— Mais lu trouves que je la pousse un pou loin.
— Dame !
— El lu le dis : Je voudrais savoir le pourquoi de cette amitié à outrance.
— Naturellement.
M. de Venelle posa les deux coudes sur la table, sou cigare à demi fumé dans une soucou{>e, regarda le comte Othon en souriant et répondit :
— Je pourrais manquer de franchise et te dire que mon amitié pour toi, si grande et si désintéressé, qu’elle soit, sc complique encore du désir d'ètre agréable à madame Noël, pour qui j'éprouve un penchant très-vif ; mais je serai franc et je préfère entrer résolument dans la voie des aveux.
— J'écoute, dit le comte, allumant un nouveau ci gare et regardant son ami.
— Je te l'ai dit, poursuivit le châtelain de Javelle, ce n'est pas précisément par amour que j'ai épousf* mademoiselle Joublot, et je ne l'ai faite comtesse de Venelle qu’en échange de ses 6cu,s.
Malhcureuàomont, j’ai été vole.
— Comment cela 7
— Les bourgeois sont et seront toujours plus malins que nous. Le père Joublot a fait rédiger un contrat tel que ce Joli squelette que j'ai converti en comtesse n'a pas lâché un sou de sa dot. Elle tient le capital 4an:f ses doigts crochus et ne laisse échapper que le revenu, cl encore son à sou, avec une aimable parcimonie qui me donne quelquefois des envies de l'étrangler.
Tant pour l'ccurie, tant pour les cliasses, tant pour les domestiques, tant pour mon tiillcur ; une centaine de louis par mois pour ma poche, et voilà tout.
Je la coucherais en joue avec un fusil à aiguille, qu'elle ne broncherait pas.
Or, mon bon ami, quand je me suis marié, j'avaiü des dettes, une misère, il est vrai, quatre-vingts ou cent mille francs. Ces nialhcurcuscs dettes me poursuivent impitoy.iblcmont.
— Comment ! ta femme ne te lire pas d'affaire ?
— Elle s'en garderait bien.
— Diabl.; ! *
— Ici, |•eI)rit M-. de Venelle qui avala im verre d' rhum pour reconforter un p.m son éloquence, se place nalurellemenl la combinaison «pic j'avais iruuvrx*,
— Voyons? fil le* comte Oïlion.
— Je m'étais dtt : voila à deux jjas d'ici un'‘ jo i:ie tl
jolie femmo, archi-millionnairc et veuve. Jo vais ta faire épouser à mon ami Othon, et mon ami Othon qui ser^ moins bêle que moi et saura rédiger son contrat, me rendra ce service à ris.suc de la ceremonie nuptiale, de. me prêter cent mille francs jusqu'à la mort de madame la comtesse de Venelle, née Joublot, qui\à de si grands accès de bile , que j'espère toujours la voir mourir de rage au premier malin.
— Mais comment donc! cher, s’écria le comte Oibon, cela va de soi.
Kt dès lors, le comte n'eut plus aucun remords d> voir son ami se loutre pour lui.
M. de Venelle appela alors son valet do chambre et lui dit :
— Sait-on en bas pourquoi M. Henri est venu?
— Mais non, monsieur.
— Et loi, le sais-tu ?
— Je m’en doute un pou...
— II faut gar.ler c ' doute pour toi.
— Monsieur le comte sait bien quo-jc suis la discrétion même.
— Kt, ajouta M. do Venelle, il faut dire que M. Hcr.n est venu se plaindre de Col)erl, voilà tout.
Le valet s'inclina.
— Maintenant, ajouta M. de Venelle, tu va#* aller aux Ormes porter cctic lettre à M. Henri.* %
Kt s'ciant fait apporter du papier et de l'encrc M. de Venelle écrivit : ^ ^
N .Monsieur, y
Nous ne sommes pas h Paris, et iorce nous csl de sauter à pieds joints par-dessus certaines fornaalité.s.
Ce qui vient de je pa.sser entre nous rend une rencontre inévitable et indispensable. .MalhoMreusement je n'ai pas deux amis sous la main pour lés envoyqr vous demander raison. ;
Je n'en ai qu’un; si je4*ènvoyais aux Ormes, sa ‘f présence y 8cr.iil commoiitcc de mille manières, et je t crois que\ pas plus que moi, vous ne tenez h ce que votre affaire fasse grand bruit.
Voici donc ce qu(f je vous propose. *
Vous vous trouverez demain & cinq heures du mat », dans la forêt, sur la route de C^ambon, au poteau du roi, avec un témoin.
■* J’y serai avec le mien.
Comme je suis l’offensé, je choisis l’épée, arme |wur laquelle, du reste, vous ne pouvez éprouver de réjnignance, étant militaire cl gentilhomme. >
Si ces conditions et riieu^'idu rcndez-voiwne vous convenaient pas, veuillez m’en informer par un mot.
J'ai l’honneur d'éire, monsieur,
> Votre trèti-oWissant
^ Comte UE Vexelie. »
I.e valet de (àambro partit avec cette lettre, cl le comte Oïlion, dix minutes après, montait à clioval et prenait la route de Chàteauncuf.
lf; brigadier la jeunesse