‹ Les Drames du villageChapitre 45 sur 60 · I.c prêtre ajouta, s'adressant è la baronne · texte numérisé non relu

I.c prêtre ajouta, s'adressant è la baronne

— Car j'ai une visite solcooelie à vous faire, madame, chez vous, dans votre maison...

— Monsieur le curé*,, fit Henri.

— Mon ami... dit la baronno.

— il faut que j'aille vous supplier, madame, de faire

à M. le baron, Henri de Bcauchânc, sous-licutenant au •V régiment de husi^ards, qui vous aime..., et que... vous aimez... l'honneur de lui accorder voire main.

Henri jeta un cri.

La baronne rougissante se pencha sur lui et lui tendant cetto main qu’on lui demandait :

— Prencz-la dans la vôtre, Henri, dit-elle, il y a longtemps qu'elle est à vous...

En ce moment la Tordue entrait, apportant une potion sur un plateau, et si les deux amoureux et le lion prêtre eussent pu voir alors le regard chargé de haine que leur jeta l’horrible fille, iis eussent involontairement frémi.

Le soir de ce jour, on causait è la cuisine du château des Ormes, chez le bon Marc Noël.

C'étaient toujours les mêmes domestiques qui se moquaient éternellement de la Tordue.

^ Eh ! Louison, disait l’un, je crois bien que lors- (}MC M. Henri sera sur pied, il ne pensera plus à toi.

— Je crois bien aussi, reprenait un autre, que c'est la dame du château de Reuil qui l’a fait du tort.

— Peuh ! fit Jean le charretier, toujours farceur, dépend des goûts; mais elle n’est déjà pas si belle, la dame du château de Reuil.

— El moi, dit un quatrième, je trouverai.^ Louison joliment plus à mon goût.

— Pauvre petite, dit Jeanneton, la vachère, vous lui faite.s tourner la têto, vous autres.

— Mais non, dit Jean, moi c'est mon idée que M. Henri s’amuse comme ça pour faire enrager Louison, mais que c’est elle qu’il aime...

Et tout le monde partit d'un grand éclat de rire.

la Tordue, muette, le cou de travers, les lèvres serrées, les yeux sinistres, écoutait tout cela cl ne rél>ondait pas.

Seulement on derinait à cette attitude, que dans ce corps grêle, chétif ri contrefait, il y avait une âme {Hiissante pour la haine.

Si elle eût pu avec son regard détacher le plafond et le faire s’écrouler sur tous ces gens qui sc moquaient d’elle, elle l’eût fait, sans se préoccuper d’èlre écrasée elle-même.

Tous les gens sans éducation manquent de mesure. Ce soir-là, on s’en donna à cœur joie sur la Tordue, et il ne fallut rien moins que l’arrivée d’un nouveau personnage pour arrêter un moment Oîtle averse de plaisanteries grossières et d’ignobles quolibets.

Ce nouveau personnage était un des fermière de .Marc Noël ; il se nommait le père Matthieu et tenait à bail une locature dépendant des Ormes, à la lisière do la forêt.

Le père Matthieu était un homme de soixante ans, beau parleur et bel esprit, qui s’en revenait d’Orléaïts où il était allé vendre du grain et qui, peu pressé de rentrer chez lui et de retrouver sa femme, une fermière acariâtre , entrait un brin dans la cuisine du

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cliàl!*au, à seule fin de boire un coup el de jaser un peu.

— Eh ! père Mallhicu, dit Jean , qu’est-cc qu’il y a de nouYcau à Orléans ?

— Rien du tout, mon garçon, dit le meunier.

Ah! mais si.... tiens? suis-je béte, j'ai oublié la chose...

— Quoi donc!

— On a jugé .Nicolas, le cantonnier solognot.

— Ah I on l’a jugé?

— Oui, je suis même entré dans la cour du tribunal.

Il y avait un monde, mes enfants...

— A quoi donc qu’il est condamne !

— A mort donc! s’écria Jcanneion la vachère.

— Mais non, dit le père Matthieu, on ne lui coupera pas le cou.

— C’est-y Dieu possible I

— C'est comme ça.

— On ne peut pourtant pas lui avoir tait des rente.s pour le joli coup qu’il a fait !

— Non, mais il ira au.x galères.

— Pour longtemps ? demanda le dindonnier qui était un naïf.

— Pour toujours, mon garçon.

— Mais qu’cst-ce qu’il avait donc fait !

Cotte question fut posée par un bouvier qui n'était |ias du pays et qui n'était au.\ Ormes que depuis trèspeu de temps.

— 11 avait tué sa femme.

— Comment donc ça ? à coups do hache... I

— Non, il l'a empoisonnée. I

1j Tordue, qui commençait à respirer depuis qu’on | ne s’occupait plus d’elle, tourna alors la tète vers le j père MatUiicu, et son œil sournois sembla demander | l’explication de ce mot qu elle ne comprenait pas.

— Et comment l’a-t-il empoisonnée ? demanda encore le nouvitau venu aux Ormes.

— Oh ! répondit le père Matüiieu, U n’a p.is été malin, allez?

^ Comment a-t-il fait ?

— Vous comprenez bien, poursuivit le meunier, qu’on ne se procure pas du poison comme on veut ; les pharmaciens n’en vendent pas, surtout dans les villages ; il faut que le médecin passe par là a\ cc son ; ordonnance.

— Qu’cst-cc qu’il a donc fait, le cantonnier ?

— 11 avait lu sur le journal qu’une petite fille avait trouvé un paquet d’allumettes.

— Bon !

— Qu’elle s’était iunuséc à les mettre dans sa bon- , che et qu’elle avait eu des coliques pendant deux ou trois heures, au bout desquelles elle était morte.

— Tiens ! dit le naïf dindonnier, c’est donc mauvais tes allumettes ?

Iæ père Matthieu, qui était un paysan éclairé, ne j daigna pas répondre au dindonnier, mais il poursuivit : . i

— Alors le cantonnier ne fit ni une ni deux ; il prit ' une livre d'allumettes, en détacha lu phosphore et le '

jeta dans la soupe de sa femme. Ce n'était pas matin comme vous voyez.

— Et la femme en est morte !

— Dans la nuit.

La Tordue s’était prise à écouter avec une sombre attention.

Neuf heures sonnèrent en ce moment à l’horloge grossière qui se trouvait dans un coin de la cuisine.

— Louison, dit une des servantes, tu ne vas peutêtre pas oublier ton amoureux ce soir 7

La Tordue tressaillit.

— La tisane que M. le curé a ordonnée est prête. Monte donc ça à M. Henri.

En même temps, elle se dirigea vers le fourneau sur lequel était un vase en terre rempli de tisane.

Puis elle prit une assiette et un bol, remplit le bd et le donna à la Tordue.

Celle-ci prit l'.assictle d’une main, un flambeau do l'autre et sortit.

Mais elle monta l’escalier plus lentement qu’à l’ordi naire.

Et l'œil fixé sur le bol de tisane, elle se diiciit :

— Si je mettais dedans des raclures d’allumettes, AI. Henri mourrait et, comme ça il n’épouserait pas la belle dame du cliàlcau.

I leureusement que la Tordue n'avait pas d’allumeur . sous la main, et ce soir-Ià la tisane arriva au bless.' pure de tout mélange.

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