I.K BRIGAniEi; l,.\ JEUNESSE
l'ardtiB, iUJ)(J.iair, ^ea» uc )hi«u-rci |u». in.)
picmcnt, comme vous paraissez le désirer, une plaiiilc à H. le procureur impérial.
— Ail ? fit Roqiiillon.
— Une plainte dan.s laquelle il sera dit que feu M . Noël, décédé il y a près de cinq ans, n'a laissé aucun testament, et (|uc les héritiers dudit M. Noël uni tout lieu de taxer de faux le leslanient (pi’oii prétend avoir trouvé.
— C'est bien ça, dit Roqnillon.
— Mais , reprit l'huissier, si c'est k Eoiseau que vous venez demander conseil.,.
— Je ne dis pas non.
Alors c'est différent, et tout change.
— Comment cela ?
— l.’huissier no se mélo qiio <le son métier ; mais Eoiseaii est homme de bon conseil.
— Oh ! je le sais, dit Roqnillon, et c'est pour ça que je suis venu.
— Alors CB n'est pas à 1'hui.ssier, tuais à Loiseau que vous vous adressez.
— Peu Wtre bien, si ça vaut mieux.
— C’est bon; je ne suis plus huissier, je .suis un simple particulier. Causons...
Et il posa SCS coudes garnis de manches de lustrine verte sur son bureau encombré de paperasses, et attacha sur Ro<iuillon son petit œil gris et perspicace.
— Voyons, dit-il, nous devons partir de ce principe , qu’il n’y avait p,vs de testament à la mort do l'oncle Noël.
— C'est mon avis, dit Roqnillon.
— Par conséquent, il nous faut prouver que le testament qu’on produit est im faux,, et qu’on a imité la signature de l’onrie Noël.
— Parfaitement.
— Pour prouver que ce testcnii ml est l’œuvre d'un faussaire, il faut reehcrciicr le faussaire.
— llamo, sans doute.
— El le faussaire ne peut être q ue celui qui bénéficie du prétendu testament.
— Ron ! après ? fit Roqnillon.
— Certainement, continua Lolseim. le prétendu le; lament est au profil de M. Ileriri do l'tetucliéne.
Je ie jurerais 1 dit Hoquillou.
— Par conséquent au dérrimenl de votre gendre et de son frère.
HoquiUon fit un signe de tète anirmatif.
— Voilà justement où le hât nous blesse, dit Loiscau.
— Comment cela?
— Si Marc Noël, le frère de votre gendre, est déshérité par le testament, pourquoi l*.i-l-il porté chez le notaire ?
— Il est si bétel dit Koquillon.
— lîétc, soit, dit Loiseau ; mais, aux yeux de la justiiîc, c‘est une mauvaise raison. Il faut en trouver une autre.
— Voyons !
— Votre gendre et son frère sont brouillés à mort, n'est -ce-pas ?
— Oui.
— Et M. Henri de Beaucliône, en revenant d’Afrique, où est-il allé ?
— Chez Marc.
— Kh bien, il faudrait tâciierdc prouvor une chose.
— Laquelle ?
— C’est que Marc et lui so sont ^ntondiis. Le les- Uitneai déclaré valable, M. Henri a toute la fortuuo.
— Bon I ,
— Il met votre gendre et sa à la porte des Ormes.
— Et puis?
— Mais Ü garde Marc qui est son ami, et qui se trouve ainsi conserver sa )>art sous le ntanteau de b cheminée, tandis que Joseph n.’a plus rien.
— Oui, dit Roquillon, j'entends bie»; mais eomment prouver cela ?
l.oiseau eut un de ces sourires qui faisaient frernir hts gen!> qui le connaissaient»
— Connaissez-vous le j)èri' Jouval ?
— M. Jouval, de Saint-Florentin ?
— Oui.
— Certainement, je lo connais. Je lui ai vendu plus de cent pièces de vin depuis dix ans.
— Eh bien ! U jK)urrait ]>cut-ètre nous donner un coup de main.
— Vous croyez î
— Dame I je ne réponds de rien.... Mais j'ai bon ospeir....
Et M' loiseau avait congédié Koquillon, en lui donnant rendez-vous pour le icndemaiii qui était était jour de marché à Saint-Florentin.
HoquUlan parti, avait apjielé sou petit clerc,
lequel com[K>sait à lui seul, du reste, tout le personnel de l'étude.
— Voilà, lui (lit-il un rmnmwmù'mcnf que tu vas porter à Saiut-Floreatin. Par la môme occasion tu enüvras chez M. Jouval et lu lui donneras ce nmt.
Et maître lx>i$eau avait écrit à son vieux complice les lignes .suivantes :
« Mondier ami,
'irai vous demander à déjeuner demain, je crois
que toutes nos espérances sur tes terres des Ormes ne sont point mortes.
On m'api>orte une petite affaire dans laquelle, je crois, il y a à boire et à manger, ri je vous invite.
Votre fidèle,
I^LSXAU, ùui^sicr. 9
Une autre semaine s'était écoulée.
M Henri de Bcauchôrie, en pleine convalescence, avait quitté son lit; et l'abbé Duval, qui seul, du reste, lui avait donné dc.s soins, affirmait ejue dans trois semaines .sa blessure serait t'omplélemcnt cicatrisée et qu"ii n’y paraîtrait plus.
L(‘ bon prêtre lui avait dit un soir :
— Mon jeune ami, dtvant votre maladie, la baronne Mercier est venue ici tous les jours, elle a même liasse plusieurs Buits à votre chevet, et, aux yeux de tout le pays, vous êtes son fiancé.
U est dcMtc uéeessaire que vous vous occupiez maintooant de votiv prochain mariage.
Je sub autorisé par la baronne à publier vos premiers bans.
Mais l’église ne otaiie plus seule, la loi civile et le Code .Ncq)oléon lui viennent en aide.
Ensuite vous êtes militaire, et, comme U a été décidé que vous ne donneriez }xis votre démission • tout de suite, il faut que vous adressiez au ministère votre (Amande d’autorisation.
J’ai tout préparé et vous n’avez qu’à signer.
En même temps, il avait mis sous les yeux du jeune homme une pétition au ministtxî de la guerre tendant à obtenir l’aulûrisation de se marier.
Heuri avait signé, et la pétition avait été adre.sséeau ministre par li voie hiérarchique, c’csl-à-diro par l’intt^rmédiaire des imn^aux de; rintemlancc militaire à Orléans. Le dimauchc suivant, les fidèles de la ptHiie église de Saint-Donal entendirent annoncer la première publication du mariage de M. le baron Henri de Mc^au- ( héne avec la dame du château de Heuil.
On s'en doutait bien un peu partout, mais colle nouvelle officielle u'en (il pas moins sensation.
Les uns se réjouirent hautement, les autres tout bas ; ceux-là étaient les courtisans du terrible cabarclier Hoquillou.
Quant à ce dernier, il cul ce jour-Ià des façons de prendre sa prise de tabac et de secouer les grains qui Inniboieot sur sa chemise qui ne pronostiquait r ti; de bon.
A ce point que Branchu ne put s’empêcher de murniurer :
— Je crois bien que le mariage de M. Henri n’ira l>as tout seul et que madame Noël, qui est comme une furie depuis la mort de M. de Veindle, fera tout ce (Qu elle }K>urra |K)ur mettre et faire inellre dt^s bâtons dans ù‘s roues.
Ro(]uiII(>n, di'iix ou trois fois, dans ccUo journée de dimauclie, eut dc:> hochements de tôle mvsténeiLX et
LE BRIGADIER L\ JEUNESSE
des sourires moqueurs qui achevèrent d’iiiquiéier Branchu.
Aux Ornics« madame Noël demeurait confinée dans sa chambre et empêchait son mari de sortir.
Les domestiques, pour qui la douleur de la Roquillone depuis la fin tragique do M. de Venelle n'était plus un mystère — les domestiques disaient :
— Pour sfir, madame Noël manigance quelque chose contre M. Henri.
(1 n'y avait que le bon Marc qui ne se doutait de rién.
L'honnète Beige était radieux et disait ;
— A la bonne heure, monsieur ; tu vas avoir une jolie |>otite dame et qui t’aime, savez-vous ?
Je n’ai qu’un regret, c’est qu'il faille un jugement pour ouvrir le testament de défunt mon oncle. J'ai idée qu'il te laisse du l'argent et ça ferait bien dans ton contrat.
Le lendemain, c’est-è-dire le lundi matin, M. Henri, qui se promenait, appuyé sur une canne, dans l’allée de grands arbres qui servait d’avenue au château, vit arriver le facteur rural.
— J’ai une lettre pour vous, monsieur Henri, lui dit le brave homme.
Kt il lui remit un large pli cacheté de rouge , dans un coin duquel sc lisaient ces mots ;
intendance militaire.
Il n’y avait que trois jours que sn demande était partie.
Il était donc iinpossi[)le tpic cette lettre renfermât l’autorisation demandée.
Lejeune homme brisai le cachet, et tout à coup en lisant il se prit à pâlir.
Cette lettre, qui émanait de l’intendance militaire, était ainsi conçue :
<r Monsieur,
J’allais transmettre votre demande à S. Exc. le ministre de la guerre, lorsque des motifs que vous apprécierez m’ont déterminé à en ajourner l’envoi.
J'ai été prévenu par le parquet d’Orléans que des poursuites ou tout au moins une enquête judiciaire avaient été décidées contre vous.
Inc plainte parvenue à M. le procureur impérial, plainte dans laquelle vous seriez accusé d'avoir fabriqué un testament, est la cause de cette délerroinution.
Veuillez agréer, monsieur, etc... »
Henri de Beauchéno se laissa tomber anéanti sur un tronc d'arbre récemment abattu par la foudre.
Ses tempes étaient baignées de sueur, ses oreilles bourdonnaient, et pciidam un moment il se crut fou.
Il avait pris sa tête à deux mains et se demandait s'il n'éiail pas le jouet de quelque horrible rêve.
Le pas d'un cheval se fit entendre dans ravenut*.
.M. Henri leva la tétc et reconnut le curé Duval.
Celait peut-être la Providence qui venait à son aide.
Le vieux prêtre, le voyant ainsi bouleversé, mit pied à terre et prit vivement U lettre que le jeune homme lui tendait d’une main tremblante.
L'abbé la lut en fronçant le sourcil.
Il y a du Roquilion là-dessous, dit-il; mais la justice a l'habitude de voir clair, et U n’y a pas de quoi s’inquiéter beaucoup.
Puis il remonta à cheval.
— Adieu, dit-ü, à ce soir.
— Où allez-vous, mon ami ? demanda M. Henri.
— A Orléans, donc, voir le procureur impérial.
Mais, comme le curé tournait bride et s'apprêtait h
rendre la main à son cheval fieur de pêcher, une carriole parut au bout de l'avenue, et dans cette carriole, le prêtre et le jeune olficier aperçurent deux hommes vêtus do noir et un brigadier de gendarmerie.
VWI
Le curé Duval eut sur-le-champ deviné à qui il avai« affaire, en voyant les trois personnages qui se trouvaient dans la carriole.
Aussi revint-il auprès de M. Henri, lui disant ;
— J'aime autant cela, nous nous expliquerons beaucoup plus vite.
Le jeune homme était en petite tenue d’uniforme, et il ne pouvait y avoir pour les nouveaux venus le moindre doute à son égard.
Us descendirent do voiture, et l'un des deux hommes vêtus de noir vint au-devant de M. Henri, pâle d'émotion, et lui dit :
— Vous êtes M. Henri de Bcaucbêno?
— Oui, monsieur.
— Sous-lieuteiiânl au 5* régiment de hussards?
M. Henri fit un signe de tête affirmatif.
— Monsieur, reprit l’homme vêtu de noir, je suis le juge d’instruction. Une plaitite a été déposée contre vous, et cette plainte est tellement grave que je dois vous interroger.
— Monsieur, répondit Henri, j’ai le plus grand respect pour la justice, et je suis pnU à lui répondre, la tête haute, en honnête homme que je suis.
L'atfllude consternée du brigadier de gendarmerie témoignait du trouble qu’il éprouvait de voir ce jeune et bel officier qui portait l'éloilc des braves sur sa poitrine, sous le coup d'une pareille accusation.
Le juge d'instruction regarda le curé.
Celui-ci était calme et ferme.
— Monsieur, dit-il, ce jeune homme, dont je répondrais devant Dieu, est la victime d’une odieuse machination.
— C’est possible, répondit le juge. Et si cela est, justice sera faite.
Henri, faible encore, s'appuyait sur l’épaule du vieux prêtre.
Il reprit le chemin des Ormes, suivi du juge, de son greffier et du brigadier de gendarmerie.
Par bonheur, le vieux Marc était aux champs. Nous disons par bonheur, car le bonhomme eût éprouvé un si grand saisisseaient de voir sa maison envahie par la justice, qu’il en eût perdu la tête.
Les domestiques qui so trouvaient dans la cour et
dans la cuisine éprouvèrent une véritable stupeur en voyant entrer le brigadier de gendarmerie.
Un seul, Jean le ebarretier, dit :
— Ça ne m’étonne pas... hier soir ltoi|uillon, le père à madame Joseph, disait que les gendarmes viendraient au premier jour.
— Mais pourquoi donc ça? demanda une des servantes.
— On dit que M. Henri a fait un faux testament.
— Ce n'est pas vrai! s’écria un vieu.x pâtre qui datait du lenqts de M. de Beaucliène le père, les gens de cette famille sont trop liomièles.
Pendant ce temps, le juge d’instruction et son greffier s’étaient enfermés avec M. Henri dans une salle du rez-de-ehausséc, et l’inteiTogatoire avait comniencé.
M. Henri de Beaucliène était accusé, de compliciti' avec Marc .Noël, d’avoir fabriqué un testament.
Cotte accusation ressurtait de la plainte déposée cl signéepar Joseph NoCd, et du témoignage de M. Jotival, marchand de biens â Saint-Klurentin. Celui-ci avait eu l'audace de signer une déposition ainsi conçue ;
■ Il y a un peu plus de deux ans, M. de Hcauchène est venu chez moi me projioser de me céder ses droits à un prétendu réméré de vingt aimées, stipulé entre feu son père et feu M. Noël. Sur mon refus, il a laissé échapper quelques paroles qui, à mon sens, témoignaient de sa résolution d'employer tous les moyens pour rentrer en possession du cliâteau des Ormes.
« Je me souviens parfaitement qu’ii m’a dit alors que l’oncle Noël lui avait toujours témoigné une sorte d’aversion.
« Onant à un testament, il était certain que M. Noël ii’cn avait jamais fait.
« Kniin, tandis que M. llenride Beaucliène était chez moi, maître Loiseau y est venu et il pourra l'attester.
« JoevAi. »
Au bas de la déposition mensongère du marchand de biens, il y en avait une autre. ,
Celle-là était ainsi libellée :
€ Je me souviens parfaitement que le 17 novembre 186., je suis entré chez M. Jouval, à Saint-Klorontin.
€ Je me suis croisé avec M. de Beaucliène ; je ne sais rien et n'ai rien entendu de sa conversation avec M. Jouval ; mais je puis affirmer qu’il avait le visage empourpré et paraissait avoir éprouvé une grande déception.
« I.OISK.VU. »
A ces deux témoignages qui ne manquaient pas do gravité, s’en ajoutait un troisième lout matériel, mais qui avait une grande importance.
En recevant la plainte de Joseph Noël, le procureur impérial ai ait fait saisir le testament déposé chez le notaire.
Ce testament qui, s’il était authentique, remontait à' plusieurs années, était enfermé dans une envelopi» qui paraissait toute fraîche, l’encre de la suscription
elle-même n’avait point encore cçs tons foncés qu'dle acquiert en vieillissant.
On eût dit que le lout était de la veille.
C'était peut-être là la présomption la pins grave, et cependant U était facile d'expliquer ce pnilendu pliènomène.
Le tesuinicnt, à peine écrit, avait été enfermé dans un tiroir secret, très-étroit, et s’étail trouvé, par conséquent, à l’abri du contact de l’air.
Le juge d’instruction était donc venu aux Ormes .avec la conviction que la plainte était fondée.
I.’altiuido calme, les réponses ncUes et franches de M. de Beaucliène ('■branlèrent un peu celte conviction.
— Enfin , mon.sieiir, dil-il, oit auriez-vous trouve ce tcstamenl î
— Dans ma chambre.
— Conduisez -moi.
M. Henri mena le juge et son greffier dans sa chambre, ouvrit le meuble et fit jouer le ressort du doulde fond.
Tandis qu'il se livrait à celte Ofiérallon sous les jeu* du magistrat, la porte s'onvrit et M.arc Noël, la sueur .au front, entra tout cssoufllé.
lleureu-spinent, le curé Duval qui s'élail tenu eu sentinelle à la porte du château, avait eu le temps de le prévenir cl de lui recommander du calme et du san froid.
Cette confrontation qu'amenait le hasard fut faurahlc à M. Henri de Beaucliène.
Les léponses de Marc furent identiques aux siennes, et le bon Beige raconta que .M. Henri avait voulu ilu- Iruirc le testament.
(àjnmie lui, il affirma qu’il n’en connaissait pis b contenu.
Le juge alors dit au jeune homme ;
— J’avais mission de vous mettre en état d’arrestation. Je vais me Conlenlcr d’ime demi-mesuro ; vous resterez ici, monsieur, jusqu’à ce que le tribunal ail or.lonné l’ouverture du testament, et, si ce testament ne vous institue pis légataire universel de feu .M. Noël, la prévention sera abandonnée.
L'ne heure après, le juge d’instruction et le greffier av.iient quitté les Orme.s, où ils Ui.s.saienl M. Henri de Beaucliène prisonnier, sous la garde dii brigadier de geiidarnieric.
XXVH
lai descente do justice au chàle.iu des Ormes avait proiluit une sensation violente à Baint-Donat.
Il faut convenir même, à la louange des liabilanu. que ce n'avait été qu’un cri d'indignation.
Vox iiopiUi, vux Dei, dit le proverbe.
l’ersoniic n'avait cru un seul instant M. Henri capable du crime qu’on lui rcprociiait, et il s’était fait une réaction violente en sa faveur.
A la tête de cette réaclion étaient Itrancliu et le grand Jacques, lequel, au mépris de sa iiareiile avec Boquillon, n’.iv.iilpas hésité à crier bien haut que
LE BRIGADIER LA JEUNESSE
rjais loat à eonp. dic jeia on eri. (PateifO)
c'élait le misérable caharetier qui avait ourdi toute cette intrigue.
Madame NoCd avait voulu, le lendemain, se montrer dans le bourg ; on l'avait huée , et elle était rentrée précipitamment aœc Ormes, mais pas si vite cependant qu'elle n'eAt le temps de rencontrer la mère Miracle i mi-chemin.
A la vue de la sorcière, la Roquillone avait voulu presser le pas. Mais la mère Miracle s’était posée hardiment devant elle en lui disant ;
— Pardon, madame, vous ne passerez pas... j’ai un mot il vous dire.
— Parlez, dit la Roquillone, impressionnée de l’attitude presque solennelle de la vieille femme.
— Madame, reprit la mère Miracle, vous avez été élevée par votre père dans de méchantes idées, et c’est, poussée par lui, que vous avez forcé votre mari il porter la plainte. Vous savez bien que M. Henri et votre beau-frère .M. Marc sont d’honnètes gens et que, s’ils ont déposé un testament chez le notaire, c'est que ce testament existait.
— Je ne sais pas ce qu’a fait mon mari, dit la Roquillone d’un ton sec.
La mère Miracle eut un sourire dédaigneux.
— Moi, je sais le contraire, dit-elle. Mais il est toujours temps de réparer le mal qu’on a fait, il est toujours temps de se repentir.
— Je n’ai à me repentir de rien, répondit Madame Noël qui retrouvait son audace. Si M. Henri et mon beau-frère sont coupables, comme je le crois, ils seront punis.
— Oh I dit la mère Miracle, je voua croyais plus de cœur.
— Passez donc votre chemin, bonne vieille, dit la Roquillone avec hauteur.
28" uvaAisox. r ;
La mère Miracle la regarda avec plus de tristesse que de colère.
— Écoutez, dit-elle, jo passe pour sorcière d.ins le [lays, et c’est à tort : je n’ai jamais prédit l’avenir; mais cependant, aujourd'hui, il me semble que je suis dominée par un pressentiment, et ce pressentiment n’est pas bon pour vous.
La Roquillone se prit h riro au nez de la mère Miracle. Celle-ci ajouta :
— Vous avez tort de rentrer aux Ormes.
— Je vais chez moi.
— Je ne dis pas non ; mais vous avez tort.
Et, comme madame Noël, qui avait repris tout sort aplomb, riait de plus belle, la mère Miracle dit encore :
— Croyez-moi, retournez à Saint-Donat chez votre père... C’est un bon conseil que je vous donne. Si vous allez aux Ormes, il vous arrivera bien sùr malheur.
Madame Noël n'y tint plus.
— Ah çè, vieille mendiante, dit-elle, allez-vous m’ennuyer longtemps comme ça !
Et clic la poussa rudement et passa son chemin.
La mère Miracle ne protesta pas ; seulement elle la suivit longtemps du regard et murmura ;
— Dieu est juste ! U punit les mécliants !
lui Roquillone marchait d’un pas rapide.
Et ce fut la tète haute, une tempête dans le cœur, qu’elle franchit le seuil du château.
Elle entra dans le vestibule comme un ouragan et dit :
— Où est monsieur 1
C’était de son mari qu’elle voulait parler.
Mais h celle question, les deux ou tro's servantes ([ul se trouvaient là pâliront et balbutièrent.
— Où est monsieur? répéta-t-elle d'une voix impérieuse.
— Madame, dit la plus hardie des trois, M. Marc \ient d'étre frappé d’une attaque d’apoplexie.
— Ce n’csl pas de lui dont j'ai à m’occui)cr, dit-elle sans plus d'émotion. Où est mon mari ?
— Il est auprès de M. Marc.
La Roquillone cul un rugissement de tigresse.
Les deux frères, quelle avait si patiemment et si habilement brouUl<^. allaient-ils donc se réconcilier?
Kt la Roquillotio, éjHTdue, rugissante, folle de colère, SC préripita vers la portion du château habitée par Marc Noël. CeUe fois, elle avait complètement uuUié la .Huislrc prédiction de la mère Miracle.
\xvni
Celait la veille qu’avait eu lieu la descente de jus* tice ; Marc Noël, grâce au curé Duval, avait asscs bien supporte (X premier coup.
Un Méri(lior:al impressionnable et sanguin eût été frappé d’une attaque d'apoplexie; un Belge devait rédsler. Marc avait donc subi co premier choc avec plus d'<‘lom)cmeni que de frayeur.
Cependant, alor.s que M. Henri de Beaucliènc, ému et indigné d'abord, commençait à se rassurer, le naïf Marc Noël, au contraire, comprenait peu à peu la gravité de l’accusation <|ui pesait sur lui, et la peur le gagnait. Il était innocent, mais ce sont les innocents qui s’épouvantent le plus facilement, et la présence de ce brigadier de gendarmerie dans sa maison qui ne lui avait d'abord caiKsé que de la surprise et de Tahurissement. Unit par lui être odieuse.
Vers le soir, le bonhomme devint sombre et taciturne. Au lieu de monter dans sa chantbre, il prolongea la veillé? à la cuiMne. 11 lui semblait qu’il était plus en sûreté au milieu de ses domc.stiques. Cependant, vers minuit, ceux-ci parvinrent à lui faire regagner sa chambre. |
Le brigadier de gendarmerie mettait, du reste, la plu.s grande délicatesse à sa mission.
Il était là pour la forme, et U avait la conviction que ni ce brave et loyal jeune Irjmme, ni cet honnête et naïf paysan n’élaienlcüupahles du crimcqu’onleur imputait.
Cependant, Henri de Heauchéiie était prisonnier, et In preuve en était qu’il n'avait pu (|uiUer les Ormes et s’cii aller, comme à l’ordinairt^ tlans ia carriole du jKTC Marc, voir la belle châtelaine de Heuil.
Le curé Duval lui avait dit :
— Je me charge d’apprendre à la baronne le petit malheur qui vous arrive, ne vous tourmentez pa.s.
tt le vieux prêtre,- t‘ti effet, avaitciéie soir mùmea Reuil. La baronne avait eti un moment d’émotion, mais elle avait Lien vite compris l'absurdité de la plainte portée conire son fiancé, et le curé l’avait quittée, smon irauquille, au moins à peu près rassurée.
Le lendemain, à huit heures, le cuié arriva aux Ormes; et comme seul il avait soigné le blessé, il .se mit en devoir de renouveler ht pansement.
Pour cela. M. Mcnn monta rians sa chambre, et l’une des servantes, ainsi que la Tordue, le suivirent iiour aider le prêtre deventi chirurgien.
U Tordue était de plus en plus sombre depuis quelques jours. Un ne la plaisantait plus guère pourtant, et les domestiques avaient renoncé è lui parler de son (rochain mariage avec .M. Henri.
Mais celte âme obtuse et vile était profondément blessée. Elle l'était d'autant plus que la baronne avait passé les joure et les nuits au citevet de son cher Henri, et que l’iHre dilTonne avait senti se développer dans suit cœur et dans son étroit cervt^au une de ces hainca jalouses comme seuls en éprouvent les reptiles, condamnés h la fange, pour l’oiseau qui fend libre et joyeux l’ésher du ciel.
Un jour, en entrant dans la diambrc du blessé encore au lit, et surprenant In baronne assise auprès de lui et tenant sa main dans ia sienne, elle s’était dit : — Quand U sera guéri, je m'arrangerai bien pour qu'ils ne se marient jamais.
Or, le bon curé I) ival ne se gênait guère devant Loulson, dite la fordue, et il avait annoncé à M. Henri,
! tandis que ce dernier gravissait appuyé sur
I son épaule, l’arrivée prochaine de la baronne.
l.ouison l'avait entendu, et l'uragc de son âme, un I moment assoupi, s'était réveillé plus ardent et plus j Uimultucux.
La ble-sure commençait h se fermer.
Cependant le prtVre avait constaté un peu d’intlantmation qu’il attribua à i'éinotion de la veille.
— Mon enfant, dit-il au jeune homme, je voua mets è la diète pour ce malin. Vous ne boirtrx que de la tisane. — El, à l.i Tordue : — C’est loi qui fais oixlinaircmonl ia tisane de M. Henri? Kh bien, va lui en faire...
La Tordue sortit, jetant un regard louche à celui qu'un lui avait donné comme un fiancé, pour sc moquer d‘r lie.
Or. tandis que la Tordue préparait la ti-ane et que le miré Duval achevait le pansement, une des autres servantes entra tout effarée en disant :
— .M. Noël est à moitié mort...
En , effet, elle était entrée dans la chambre du b.>n Marc et avait trouvé celiti-ci se tordünt sur un lit, U ? yeux hors do leur orbite , le visage eni()ourpré, la langue sortie et bleuâtre, les lèvres frangées d’écume.