IX
I.’élal de .Marc Nord était grave et il eût été désespéré, si le curé Duval fût arrivé un quart d'heure plus tard. Celui-ci pratiqua une saignée abondante.
Alors le malade revint à lui et le premier mot qu'il prononça fut celui-ci : — Mon frère l On courut chercher Joseph Noël.
Ce dernier, depuis la veille, honteux et repentant de ce qu'il avait fait, se tenait enfermé chez lui; mais Jean le charretier bouscula les servantes qui voulaient lui barrer le chemin, cl montant l’es^iier quatre à quatre, il arriva jus |u’à lui.
Joseph n’attendit pas qu’il eût finit de parler. 11 ne comprit qu’une chose, c’est que son frère était mourant Alors le travail long ut patient de la KoquUlonc devint tout à coup inutile.
LK BRIGAntER LA JEUNESSE
Elle avait mis deux amuies h brouiller les deux frères; une minute suffit pour les réconcilier.
L’homuie, dont l’infàme cabarelier Uoquillon avait essayé de faire un paysan nar(]uois et madré, sans droiture et sans foi, redevint tout h coup le Relge honnête et naïf qui était arrivé on sabots pour recueillir un héritage de plus d’un million.
U se précipita vers la chambre de son frère et entra en jetant des cris de désespoir et versant des larmes.
La vue de son frère parut achever de ranimer le vieux Marc. Il lui tendit la main et voulut parier. Mais sa voix expira dans sa gorge. Seulement scs yeux s'emplirent de larmes aussi, et la réconciliation fut opérée.
Mais alors on entendit dans l’escalier des cris do femme et une voix aigre, mordante, imptTieuse.
Puis cos cri.s et celte voix se rapprochèrent, et la Koquillonc entra coimno une furie dans la chambre en disant h son mari :
— Misérable 1 sans cœur ! oses-tu bien venir ici ? Le curé Üuval et M. Henri, indignés, firent un p.as en arrière.
Marc se rejeta par un brustjue soubresaut dans la ruelle de son lit, comme si cette mégère ei'it di'i l’étrangler.
M.iis alors, rhominc qui avait toujours trenibU-, l'amoureux mari courbé sans cesse sous le joug de fer de celle forarao, eut un moraeul d’énergie; l’esclave se révolta et brisa sa chaîne. Joseph Noël s’avança crânenaent vers la Hoquillonc, la prit par les épaules et lui dit : — Va-i’en!
Elle voulut résister, elle se mil à crier de plus belle. Mais le Belge était vigoureux ; il l'enleva dans se» bra.s comme il eût fait d’iin enfant, la ]>orla hors do l.a chambre et la laissa h demi suf.oqu^e de rage et d’é onnemeiU sur l:i première marche de l’escalier. Puis il rentra dans la chambre et ferma la porte.
Un moment stupide, folle, éperdue, la Koquillonc demeura oii son mari l’avait laissée. Elle ne criait plus, elle ne parlait plus, elle était comme anéantie.
Ede dégringola plutôt qu'elle ne de.scf3ndit l’escalier, et elle arriva plutôt roulant que marchant dans la cuisine où son apparition de tout à rbeure avait achevé do mettre le désarroi.
Lorsqu’elle était entrée, la Tordue, qui s’apprêtait a monter son bol de tisane h M. Henri, avait eu tellement peur qu’elle avait déposé .sur la table le bol cl l’assicUc sur lequel il était placé et s'éuit enfuie dans le jaixiin.
La iloquillone se laissa tomber anéantie sur une chaise auprès de la table de cuisine.
Elle avait les yeux injectés, la gorge crispée et aride, une écume verdâtre aux lèvres, elle étouffait...
Le bol de tisane était à la {)orlée do sa main. Machinalement elle s’en empara, et comme elle tlait prise d'une soif ardente, clic le vida d'un trait, sans prendre garde au goût étrangement .*)mer qu'il avait, en même temps qu’â la couleur vcrdàlru du liquide. ..
On avait si grand’pcur do cette furie que toas ceux rpii étaient dans la cuisine s'étaient subitement écartés d'elle.
Une demi-heure s’écoula.
L*(cil fîxe, la tète dans ses mains, prise d’un tremblement nerveux, qui avait pour cause première la colère réduite è Pimpuissanas la Roquillone demeurait lè sans avoir conscience de ce qui so passait autour d’elle. Elle no voyait, elle ne comprenait confusément qu’une choso, c'est que le sceptre de fer sous lequel elle avait courbé son mari venait de se briser.
.Mais tout à coup elle jeta un cri... Un cri de douleur atroco; et elle p^ria vivement ses deux mains à sa poitrine, comme si un fer rougo Tcdt brûlée...
Et tout è coup aussi scs yeux so tournèrent, sa langue soriit violemment liors do sa l»ouche couverte d’une bave snnglante, et elle tomba sur le sol, où elle se roula dans d'épouvantables convulsions.
Le bol de tisane qu’elle venait de boire et qui était destiné â M. Henri, avait été empoisonné par la Tordue. L’étre méchant et difforme avait fait dissoudre mystérieusement dans celte tisane tmo demi-livre do phosphore lentement accum jlé par clic dans un coin obscur de l'office, et ce breuvage avait été si grossièrement prépare que certainement, pris â la gorge par son odeur et son goût nauséabond, M. Henri l’eût rejeté loin de lui. Mais la Roquillone, dan.s son trouble, l'avait avale d'un Irait.
la baronne Shreier à mmUnne île Lnssenie,
Ma chère Laure,
C’est demaiü que je deviens madame Henri do Beauchône. Mais (|uo de traverses, d’émotions poignant?s depuis un mois!
Dans ma dernière lettre, je t’apprenais le duel d * mon cher llcvri et la fin tragique de M. do Venelle; je le parlais de l’absurde accufMiiion qui pesait sur Henri, à propos de cc testament retrouvé au fond d’im tiroir.
Tu vas voir comment ü Providence se charge do dénouer les intrigues les [jIus compliquées.
Parlons du testament d'abord.
Ouvert par ordre du tribunal . il fut reconnu pour parfaitement aullieiUKjuc, et jfî vais te iranscrire sa teneur.
« Aujourd’htii 26 novembre 18ô,, je soussgné Cbarles-Jean Notd, âgé de soixante-huit ans, jouissant de la plénitude de mes facultés, j’ai «rit le présent P.^tament, avec l’expresse volonté qu’il soit exécuté.
J'ai acheté pour la .somme de Irois cent rnillo franco à M. le baron de Beauchêne la terre clic château des Ormes. Mais celte vente n’était qiio con Ütlonndliî et M. de Beaucliènc s’ctail réservé vingt ans pour racheter.
M. de Beau:hône t'M mort. J’ai élevé son fils.
Je n’ai pas plus le droit de déshériter ma famille, c-ar je suis chré.iîm et honnête homino, que de garder un bien acqtiis au-cU-ssous de sa valeur.
J’ai amélioré la terre des Ormes et j’y ai ajouté plusieurs fermes. Les fermes et les terres annexées, ainsi que la moitié des bois, appartiendront à mes neveux, que je ne connais pas, du reste.
Digilized by G* -Ogle
Mais je veux que le ctiilleau palrinionial de M. Henri de Beauchdnc lui revienne après ma mort.
C’est pourquoi j’ai fait le présent testament. «
Telle était, ma chère Laure, cette piis:e qu’on avait arguée de faux, et dont chaque ligne attestait la parfaite authenticité et la naive bonne foi.
La justice ne pouvait s’y tromper, et moins de quarante-huit heures après, mon cher Henri était libre.
Mais il était dit que la justice n’en aurait pas fini tout de suite avec le château des Ormes.
Il y avait chez le vieux âlarc qui, du reste, a failli mourir et qui est maintenant hors de danger, il y avait, dis-je, une petite servante grélée, bossue, hideuse au physique et au moral. On l’avait surnommée la Tordue.
Figure-toi que cette créature s’était éprise de Henri.
De l’amour â la jalousie, et de la jalousie à la liaine, chez les êtres à demi bestiaux comme elle, il n’y a qu’un pas.
La malheureuse a voulu empoisonner Henri. Elle a fait dissoudre des allumettes dans un bol de tisane qui lui était destiné.
La Providence en a décidé autrement.
Ce n’est pas Henri qui a bu la tisane empoisonnée; c’est madame Noël, cette furie qui avait, je te l’ai écrit, brouillé les deux frères, armé M. de Venelle contre Henri et essayé de nous faire tout le mal possible.
La malheureuse est morte dans les plus épouvantables souffrances, au bout de douze heures.
Mais avant de rendre le dernier soupir, elle s’est convertie â la parole grave et douce de notre bon curé Duval. Elle a tout avoué avant de mourir, c’està-dire que dans une déposition recuciliie par la justice, elle a révélé ta fausseté calculée de l’accusatiun portée contre Henri, disant que c’était l’œuvre de son père le cabaretier et d’un certain misérable appelé Jouval qui, ainsi qu’un huissier de Lorris, a reçu de l’argent de Iloquillon en échange de son faux témoignage.
Joseph Noël, qui n’avait été que l’instrument aveugle de sa femme et de son beau-père, d’abord arrêté, fut rebâclié tout de suite après. Mais Jouval et Loiseau ont été maintenus en état d’arrestation.
Loiseau s’est pendu dans sa prison ; Jouval a essayé de s’étrangler," mais on a pu l’en empêcher.
Les prochaines assises l’attendent.
Quant à Roquillon , il est devenu fou, et on a dû le transSérer dans une maison de santé.
La Tordue est également en prison.
Mais il est probable que le jury usera d'indulgence envers cette misérable idiote cl qu’on se contentera de l’enfermer dans une maison de correction.
Joseph Noël, qui reste veuf avec trois enfants, s’est récon*bilié avec son vieux frère.
Tous deux, respectant la volonté de leur oncle, ont quitté le château et se sont installés dans une des fermes annexées.
Depuis quinze jours, une légion de maçons, do peintres et de tapissiers restaure la vieille demeure des Bcauchéne.
Demain, l’excellent curé Duval nous donne la bénédicüon nuptiale.
Nous ne ferons pas de voyage de lune de miel ; nous resterons tout l’automne dans nos terres, au niilieu de la bonne et naïve population de Saint-Donat.
âles amitiés à Paul.
Ton liséré bleu, qui est la plus heureuse des femmes.
MAariis.
Maitame de Lassenie à la baronne Henri de . Beaurhéne.
Ma chère Marthe,
II manquait un dernier épisode au dénoûment de ton petit roman.
M. le comte Olhon do la Billardière s’en est chargé.
Le naïf gentilhomme, crihlé do dettes, réduit aui expéilients les plus douloureux, vient de faire une fin.
Il a rencontré, sur un bateau à vapeur qui remontait la Loire, une sentimentale Anglaise, rousse, affreus'-. prenant du tabac, purtant un voile vert et âgée de cinquante -huit printemps, qui lui a accordé sa main et une jolie fortune acquise par son premier mari , un coutelier de Birmingham, dont le nom m’échappe.
Les nouveaux époux n’auront probablement pas d’enfants et seront très-malheureux, mais le comte Otlion payera scs dettes et pourra peut-être en fiiiro d’autres.
Nous partons demain soir pour Orléans, Paul et moi. Ouvre donc tes bras.
Ton liséré rouge qui te fait mille compliments de la façon d’élever les petits genlilsliomines do campagne et d’en faire des maris accomplis.
Lune.
ri» iiE i.A rnotsiÈMC pAnrn!.
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE