I.a pluie coinmenrait à tomber par larges gouüc
A cent mètres, au bord d'une clairière, on voyait W toit d'une ferme.
C’était la GrenouillLTC, la maison de ta veuve chez laciudlc, au début de ce récit, nous avons vu le curé Uuval rencontrer le malheureux Saurin.
M. Anatole s’y réfugia.
La Mèlixière n’avait plus les ficvrc.s; elle av.iîl repris ses travaux, et grâce peut-être aux consolation:, du bon curé, lo courage était revenu à la veuve.
Elle fit bon accueil h M. Anatole.
Le jeune homme s’assit, ses chiens entre les janik'S, devant un grand feu qu’on lui alluma.
— Ce n’est qu’une averse, dit la Métivière en allant sur le pas do la porte. Dans une heure le temps sera tout clair.
El puis, ajouta t-elle, si le temps ne s’arrange pa>, vous êtes à l'abri ici, et vous mangerez une assieuéü de soupe avec nous.
Le jeune homme remercia d'un sourire.
Le domestique rnàle battait de l’avoine dans la grange, la Tordue, celle |)eülo servante au regard lou* ciic, était encore aux champs.
M. Anatole ciail donc seul avec la Métivière et ses enfants, lorsque tout à coup on fnippa à la porte.
IHiis la porte s’ouvrit aussitôt, et un homme cutra en disant :
— Rose, vous avez toujours été bonne vous, et vous ne me refuserez pas un morceau de pain. Voici deu.v jours que je n’ai pas mangé.
— Non certainement, mon garçon, répondit la veuve, je ne le refuserai ni du pain, ni de la soupe, et si tu no sais pas où coucher, tu resteras ici...
— Vous êtes bonne comme le bon Dieu, dit cet homme qui devint tout tremblant en voyant M. Anatole assis devant le feu.
— 11 faut bien que les malheureux s’entr’aidenl, dit la veuve.
— Vous n'avez donc pas horreur de moi, vous aussi ? fil le nouveau venu.
— Non, mon garçon, dit la veuve, parce qu’il y a
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M\nEMOISEI,LE MIONONNE
Df( roDlirn 1« Bireal k la ports (Ptce u.)
un homme du bon Dieu, un suint qui a dit que tu n'étais pas coupable du crime qu'on te reproche, et je crois plutôt le bon M. Duval le curé qui t'innocentes que tous ceux qui l’accusent.
L'homme qui venait d’entrer en demandant la charité n'était autre que Rossignol dit l'Écureuil, le prétendu meurtrier du garde-chasse Sauriu et que la rumeur publique n'avait cessé d'accuser, en dépit du verdict négatif de la justice.
Il y avait presque un an, jour pour jour, que la cour d'assises du Loiret avait acquitté Jean Rossignol dit l'Écureuil.
Mais une condamnation n’eftt peut-être pas été plus dure pour lui que cette année qui venait de s'écouler.
L'opinion publique s'était acharnée à le dire coupa- 6* uvaAisox.
ble avant son jugement; elle persista plus que jamais dans son idée, après l'acquittement.
Rossignol, nous l'avons dit, avait un ennemi, bien avant la mort de Saurin.
Cet ennemi était un rival en braconnage, un certain Ferdinand d'Ingranne, surnommé le Tueur de chiens.
Cet homme avait propagé la nouvelle de l'arrestation de Rossignol, dès le jour même.
Pendant les deux mois que dura la prévention, U fut un des meneurs les plus acharnés.
Sa haine croissait à mesure que le dénoùment approchait, et, qu'il fût convaincu ou non de la culpabilité de Rossignol, il était tellement persuadé qu'on le guillotinerait, qu’il fit une véritable maladie, en apprenant son acquittement.
Rossignol n'avait pas d'argent, et son unique bien était cette maisonnette qu'il s’etait construite lui-même.
Il était sorti du palais de justice au milieu des huées
cl des vociférations de La foule ; les gendarmes avaient été obligés de le protéger.
Il ne voulut pas couclior k Orléans, tant la population lui paraissait hostile.
S’il refit osé, il eût demandé comme une grâce de retourner coucher en prison.
Mais il ne l'osa pas, et il prit sa course vers les faubourgs et gagna la route de Gien.
11 était nuit; il mourait do faim.
A Cliécy, le premier village dans lequel il s'arrêta, il entra dans une auberge qui se trouva sur sa route et demanda â manger.
Des rouliers qui sa trouvaient lâ le reconnurent et le mirent 4 la porto.
Il cl.emina toute la nuit, arriva dans sa chère forêt et gagna sa maison.
Mais, è une centaine do pas, il s’arrêta, muet, fou- Iroyé.
Sa maisnn n’existaîl plus.
Atix premières clartés de raiibo, il avait apentu un monce.au de cendres encore fumantes.
C'était tout CO qui restait de sou habitation.
Ouelic main coujiablc avait mis le feU è la maisonnette du malheureux f
Nul ne le sait, nul pcut-êlro, cxcopld cet ennemi acharné qu’on appelait Ferdinand, le Tueur do cliiens.
Ros.signol SC mit il pleurer et oublia qu’il ét ait faim.
Il Eo coiiclia sur lus ceitdros eticuro chaudes, et, la fatigue l’eniiiortanl, il s’endormit.
Ce jour-là il se nourrit do quelques fruits à demi po irris qu'il iMUVadana les champs.
Le lendemain, il songea â trouver de l’ouvrage. Il .alla frapper à la porte d'une ferme.
.Mait le fermier le chassa on lui disant :
— Je ne donne pas de travail au.\ assassins.
P. ndanl plusieurs semaines il erra de grange en gr.ange, clien hant parlout du travail cl se voyant refusé partout.
— Des hommes le chassaient; les femmes, plus compalissanles, lui donnaient un morceau de pain.
Il n'avait plus de fusil, le sien étant resté au grelfe do la cour d'assises.
Il se remit à temiro des collel.s.
Mais les poulaillers i>rantèrent do sa misère pour lui p.nyer son gibier le quart de ce qu’ils It lui payaient BUlrelois.
Il n'eut bienlét plus de vêtements.
Un jour, réduit au dfsps|»ir, il alla trouver le cure Duval. Celui-ci lui donna vingt francs.
Le malheureux eut toutes les peines du monde à clianger la pièce d’ur.
On disait qU’il l’avait voli«.
Il coucliail en forêt depuis qu’il n’avait plus de maison. 11 ne mangeait pas tons les jours.
Souvent il avait songé è s’expatrier, à prendre vtn autre nom et à s’en aller au loin.
Mai' il n’avait pas d'argent, et puis l'amour do sa cliére 'brêl triomphait de sa misère.
Il p.issa ainsi l’hiver.
L’époque des bécasses lui permit do vivre.
Le printemps arriva. Il prit une couple de clicvreuils s U collet.
Le poulailler du pays, qui les payait de vingt à trente francs, eut l’audace de lui en offrir cent sous.
Avec cos dix francs-là il eut du pain pour un mois.
Rossignol avait perdu sa hardiesse. La faim seule le poussait à tendre ses coUeUs.
Quand il avait des vivres pour trois Jours U n’os.iit pas et sa tenait tranquille.
S’il allait dans un bourg voisin acheter du pain, les enfants le suivaient et l’appelaient assassin!
Le boulanger le regardait de travers.
Jani.nis on n’avait voulu le recevoir dans un cabaret.
L’hiver, en revenant, avait décuplé ses souffrances; il ne savait plus oi’i coucher.
La forêt n'a ni grottes, ni cavernes. Le sol en est toujours boueux.
Cc|)endanl l’iîcureuil avait trouvé un vieux cliénc creux et U avait fait de ce tronc d'arbre son logis nocturne.
La faLalité qui s’acharnait après lui ne le laissa pis longtemps en possession de ce singulier logis.
On Ot une coupe de bois dans le canton, le chêne fut abattu.
Ceci se passait huit jours avant celte soirée pluvieuse oè nous le voyons paraître diei la .Mciivière.
Pendant qu.ilre nuits. Rossignol trouva un refuge dans la grange d'une forme qui touchait à la forêt.
Il arrivait do nuit, se glissait on rampant jusqu’à la porte qu’on négligeait de fernier, se fourrait dans la paille et dormait quelques heures. Bien avant le jour il décampait, tant ü avait peur d’être surpris.
Mais pendant la cinquièiiie nuit, un cliien de garde le Qairs et se mit à slioyer.
Le fermier accourut avec un fusil, croyant qu’il s'agissait d’une fouine on d’un putois.
Il trouva Rossignol et lui dit :
— Tu t’es introduit chez moi de nuit. J’ai le droit de te tuer, mais je ne suis pas un assassin, moi, va-t’en.
Quand il arriva chez la Mélivière, il y avait dein jours que Rossignol errait sans feu ni lieu et sans pain.
A 1.1 façon dont il se mit à dévorer le moiceau de pain cl l’assiettée de soupe que lui donn.i la veuve, M. Anatole comprit que cet homme était misérable entre tons, et que même s’il était coupable, le châtiment était si grand, que la justice des homme,s n’avait rien à envier à celle de Dieu.
Comme la Métirière, il se prit à éprouver pour R >sslgnol un grand sentiment de pitié.
— Ainsi, lui dit-il, vous éles innocent?
Rossignol leva les mains et les yeux au ciel.
Ses yeux étaient pleins de larmes ; mais sa main ne tremblait pas, et il y avait dans son geste quelqu' chose de solennel qui surprit et émut le jeune homme.
— Je vous jure bien, monsieur, que la nuit oè on a tué Saurin j’étais à prendre des bécas.scs dans l.i (irange-Pmlne, un canton de la forêt qu’on appelle comme ça.
MADEMOISELLE MIGNONNE
— CqK'nilant, vous n’aimitz pas Saurin?
— Oli : ça, c'est vrai...
— Vous aviez mémo tenu des propos de mort contre lui ?
— C’est bien ce qui m’a perdu... mais le bon Dieu sait que je suis innocent.
— Par qid donc croyez-vous que Saurin ait été tué?
Celte question toute naturelle lit tressaillir Kossignol et la Mctiviëre tout é la fois.
Cette dernière surtout eut même un geste d'effroi.
— Monsieur Anatole, dit-elle il no faut pas parler de ça. Que voulez-vous? ça ne servirait à rien...
— .tlais vous soupçonnez donc le véritable auteur du crime ? insista le jeune homme.
— Non... non... dit vivement la Métivière... on no sait pas... on ne peut pas savoir...
Son effroi était si grand en parlant ainsi que M. Anatole la regarda avec étonnement.
Quant à Kossignol, il murmura ;
— On ne le saura jamais... et on dira toujours que c'est moi... à preuve qu'on s'est servi de mon fusil... mais ça serait Ferdinand, le Tueur de chions, que ça ne m'étonnerait p.as...
— Non, dit la Métivière avec conviction, ce n’est pas lui. Va I lu te trompes, mon garçon !
— Qui donc ça peut-il être autre que quelqu’un qui m’en veut ? fit le pauvre diable naïvement.
•M. Anatole le regarda, et lui aussi, il fut convaincu de riniiocence do cet homme.
— .Mon garçon, lui dit-il, il est présumable que celui qui a commis le crime ne l’a pas commis dans le but unique de vous faire accuser. C'est quelqu'un qui en V oulait à Saurin et qui avait intérêt à le faire disparaître.
— Oui, je sais... M. le curé de Saint-Florentin a dit ça... mais c'était rapport à un testament.
— Eli bien ! le testant :nt dont on a parlé ne s'est jamais retrouve.
Rossignol regarda M. Anatole d’un air hébété. 11 ne comprenait pas encore, et cette naïveté expliquait comment il s’était si mal défendu devant la cour d’assises.
Rossignol n’aŸail jamais exercé son intelligence que pour surprendre le gibier,
— Mon garçon, reprit .M. Anatole, void un an que vous êtes revenu dans le pays.
— Oui, monsieur.
— El depuis un an vo is vous êtes dit tous les jours : Il y a un homme qui m'en veut, c’est Ferdinand, le Tueur de chiens...
— Oh 1 dit Rossignol, je gagerais hieii que c’est lui qui a mis le feu 5 ma maison.
— Soit, mais pari'e qu'il est votre ennemi, vous en avez conclu qu’il avait tué Saurin... dans le seul but de vous faire conflaiimer.
— Daiiio !
— Co n’csl pas è Ferdinand qu’il faut songer.
— A qui donc, monsieur?
— A ceux qui avaient intérêt à tuer Saurin et è faire disparaître le tesuimciit...
— Ne (tariez dune pas de ceia. monsieur Anatole, réjiéta la Métivière toute tremblante.
Mais soud.iin Rossignol se fra[ipa le front.
— Oh I dil-U.
Et puis fixant un regard avide sur le jeune homme.
— Vous avez étudié, vous, monsieur, dit-il, vous êtes savant, et vous pourrez peut-être mo dire...
— Quoi donc?
— Si je trouvais le vrai assassin, m’iimocenteraiton?
— Sans doute. .Mais il faudrait démontrer sa culpabilité... El même, ajouta M. de Misseny, il n’y aurait pas dans le (jays une seule personne, le résultat obtenu, qui ne crût devoir réparer le mal qu’on vous a fait.
— C'est bon ! fil brus<{uement le pauvre diable, dans rintelligence épaisse duquel un écl.iir avait tout à coup brillé... J'ai mon idée... je guetterai... j interrogerai... mais il faudra bien que j'y arrive... je serai patient comme le renard... suffit...
Et U ne voulut pas s’expliquer davantage.
La pluie ne tombait plus et le ciel se dégageait.
M. Anatole tendit cent sous è Rossignol en lui disant ;
— C'est tout ce que j'ai sur moi, mon ami. Prenez. Ce soir j'irai voir le curé de Saint-Florentin, et nou-s lâcherons d'aviser aux moyens do vous venir en aide et de vous trouver du travail.
il caressa les enfants, donna une poignée de main h la Métivière et sortit en siffiant scs cliichs.
Rossignol, qui l'avait accompagné sur le pas de la porte, le suivit longtemps des yeux.
— J’ai mon idée, répétait-il.
— Mais que veux-tu donc dire 1 demanda la Méliv'ièrc, qui craignait peut-être de deviner.
— J’ai mon idée, suffit... Bonsoir, Rose, et merci! la bon Dieu vous rendra le bien que vous m'avez fait.
— Tu ne restes donc pas à coucher dans la grange ? dit encore la veuve.
Non, merci... j'ai mon idée... ça sera long peutêtre... mais ça ne fait rien... Donsoir I
Et Rossignol s'en alla.
•NVUI
En novembre, la nuit arrive de bonne heure.
Il y avait bien trois bonnes lieues do Saint-Florentin è la forme de la Grenouillère où M. Analole avait reçu l'hospitalité pendant la (>luie et U y était resté plus d’une heure.
Néanmoins, comme il avait de bonnes jambes et connaissait les chejuius de forêt qui abrègent toujours beaucoup, M. Anatole arriva h Sainl-Floreutiu un fieu avant sept heures.