I.e chien fit entendre un hurlement plaintif et ne bougea
Le nez au vent, les oreilles dressées, la queue verticale, il était tourné vers le taillis.
— Viens donc, imbécile ! dit le jeune homme.
Le chien ne bougea pas davantage.
Alors Hector de Mauséjour, intrigué, quitta le faux chemin qu'il suivait et entra sous bois.
Mais il n'avait pas fait vingt pas qu’il s’arrêta la sueur au front, les cheveux hérissés. Lo corps deminu d’une femme était étendu sous une jeune taille de hêtres qui croissait parmi les sapins.
Cette femme était dans un état d'immobilité si cornpl-'t i\vioi\ eftt cru qu’elle était mort?.
Apn'Æ ce premier moment d’effroi qif*èproMre riiomme le plus brave so trouvant tout II coup en présence d'un cadavre, Hector de .Mauséjour s’approcha.
Ruis il se pencha sur elle pour voir si elle était réel- Icniont morie, évanouie ou simplement endorntie.
il lui prit les mains, les maine étaient presfjue des; il la secoua, les yeux ne se rouvraient pomf.
Enfin il posa sa mainsurle coeur, et R sentit On faible battement.
Celle femme n’élait pas morte.
Comment se trouvait-elle en ce lieu désert et dans CCI état? »
Voilà ce qu’il était bien difficile de deviner.
Pour tout vêtement, elle avait une espèce de .sarrrftf de cotonnade blet».
Ses longs cheveux noirs, emmêlés et touffus, devaient couvrir tout son corps lorsqu'elle était debout. ^
Enfin de Mauséjour constata qu’elle avait la plante dns pieds aussi dure que de la pierre, ce qui était une preuve certaine qu’elle n'avait jamais connu l'usage de la chaussure.
Son corps était maigre et nerveux.
Son visage, qui était jeune, avait une ccrlame beauté sauvage.
M. de Matiséjour vit tout cela d’un coup d’œil, tandis qu'il s’efforçait de la ranimer.
Pour arriver à ce résultat, il lui frappait dans les mains et lui frottait les tempes.
Mais elle ne revenait point à elle.
Alors il eut recours à un moyen plus énergi<|ue.
En Sologne, où le sapin alKmde, le genévrier pousse naturellement.
Le vin est trop cher, l’eau-de-vie de raisin presque inconnue; mais les paysans un peu aisés font de l'eaude-vie de genièvre.
Hector avait toujours une gourde de cette liqueur dans sa carnassière.
S’armant de son couteau, il par\inl à desserrer les dents de la femme évanouie, et il lui versa dans la gorge un grand verre de genièvre.
Celle-là était très-forte; elle opéra presque immédiatement.
La femme évanouie fit un brusque mouvement, et ses deux mains, inertes jusque-là, s’agitèrent comme mues par un ressort et se porièront à sa gorge.
En même temps, elle rouvrit les yeux et aitaciia sur son sauveur un regard égaré.
Puis, tout à coup, elle bondit sur ses pieds et voulut fuir. On eOt dit un chevreuil qui tombe étourdi sous le plomb du chasseur et qui se relève et essaye de bondir, quaiui le cliasMur arrive sur lui. ^
Hector l’avait saisie jKir le bras [>oiir la retenir.
Elle 80 t^gagea avec une vigueur qu’on n'aurait pas
soupçonnée cliez une femme évanouie tout à l’heure, poussa un cri guttural qui ne rosscmblait guère à une voix humaine et fit quatre ou cinq bonds de suite.
Mais elle retomba, vaincue sans doute par une cxtiéme faiblesse, et Hector put la rejoindre.
— N’ayez pas peur, KH dit-il ; loin do vouloir vous faire du mat. je vous ai porté secours, au contraire.
Elle le regarda de Aouventi, et son œil déûaut et sauvage parut s’adoucir e! se familiariser.
— Que vous est-il donc arrivé? reprit le jeune homme d’une voix caressante.
Elle ne prononça qu’un mot; mais ce mot était un poème et disait tout :
— J’ai fairnî
Hector svait clans sa cJtfrHKsière les restes do son déjeunef/ im morceau piéin et un peu de fromage Meigre;
Elle se jefa sur ces aliments avec une voracité bcs- Hete les fit disparaiirc en un clin d’ceil.
Ensuite Hertof ktl tendit sa gourde et elle la vida d’un tr.rif.
Hector l'examinaitcuricusement pendant ce temps-là.
évidemment il avait devant lui une espèce de femme sauvage et certainement étrangère au pays. D'ofi venait-elle ?
Quand elle eut mangé, quand elle eut vidé la gourde, (die poussa un soupir de soulagement, puis regarde de nouveau son sauveur et lui dit :
— Vous ri’ètes donc pas un gendarme, vous? .
Il y avait quelque chose de fiévreux cl d’égaré dans sa voix qui acheva d’étonner le jeune .Mauséjour.
— D’où venez-vous donc? lui dit-il.
— Oh! de bien loin, dit-elle. J’ai marché, marché... tant cjuc j’ai trouvé des foréu do chênes, j'ai mangé dos glands; mais, dans les sapins, U n’y a rien... et quand Je suis tombée là, ce matin, il y avait .si longtemps, si longtemps que je n'avais mangé que j’ai cru ({UC c'(‘tait fini et que j'allais mourir.
— Mais d’où venez-vous donc ? répéta Hector.
— Je ne sais pas...
— Opendant...
— Voici lieux ans que je vis dans les bois, mangeant des racines, sortant la nuit pour aller voler des fruits... Autrefois, avant la chose, je d(3scendais dans les villages et je n’avais pas peur des gârdes... mais à présent...
— Eh bien?
— C’est des gendarmes que j’ai i>etir.
— Pourquoi?
— Parce qu’ils veulent me prendro pour me guillotiner.
Hector tressaillit. ^
— Vous avez donc commis un crime? dit-il,
— Ce n’esl pas moi... c^sl le Mulot; mais^o l’ai c'est tout comme.
— Le Mulot! murmura M. de Mauséjour, en qui ce nom singulier parut évoquer un souvenir.
— Je ne sais p.as s’ils l’ont guillotiné, poursuivitelle avec une certaine exaltation. Je suis partie, moi.
LE SECRET DD nOCTEl’R ROUSSE LLE
Je me suis en allée loin... bien loin... de forêt en forôl... me cacli.mt le jour dans les troncs d’arbres ou dans les bau^tes do sanglier... me remcltatU en rhemin la n'iit... Ah! j’ai si pour d'être gnillolinée, moi... El ses dents claquaient, tandis qu'elle prononçait CO itT'ible mot. '
Hector commentait 2i se souvenir.
Il 'n’y .avait pas deux ans que s’était déroulé ce sombre drame de la Renardière que nous vous avons raconte jadis.
Le procès du Mulot et de la Martine luj revint en mémoire.
— Mais qui donc êtes-vous? répéta-t-il.
Elle le regnr4la avec défiance :
— Rien vrai, diuelle, vous n'étes pastm gendarme?
— Je vous le jure.
— Eh bieni dit-elle en baissant l.i voix, c'est moi qu’on apjtelait ia Chevrette.
Hector de Mauséjour, dont la curinsité était vivement surexcitée, se mit à questionner la Chevrette, car c’était bien la triste héroïne de Saint-Florentin et de U Renardière.
La nuit était proc^ie; cependant quelques darté.s ni .urantes traversaient encore les sapins, et du rcst \ le jeune homme et la femme sauvage s’éiaient assis OQ un endroit uh le bois plus clair semé laissait a{>erccvoir le ciel.
Voici le récit de la Dievrettc, tel qu’Hector de Mauséjour aurait pu le reconstituer, car il n'en obtint la substance ({ii’en muliiplianl ses questions :
On SC souvient que, lors de l'arrestation du Mulot et de sa s(L*ur la Martine, on avait recherché vainement la iJbevrotte.
Lc?s ganlcs, les gendarmes, s'élaicnl mis è sa poursu ie. On avait battu, fouillé, parcouru la forât d’Ûr- 1 MUS dans tous les sens, et cela sans résultat.
Mais les gardes avaient si bien dit qu'il était impossible de la fon^r à la course, elle avait la réputation de se dérober si habilement h toutes les poursuites, que la pensée n’était venue à personne qu'elle avait pu quitter le pays.
OCi irait-elle?
Elle avait vécu toute son enfance, toute sa Jeuness^^ dans la forêt, moitié créature humaine et moitié béie fauve.
Il n'était guère admissible qu’elle la quitterait.
Cette opinion fut si généralement partagée et prévalut si bien dans l'esprit de la ju.stice, qu \m se borna à surveiller la forêt, et qu’on négligea d’envoyer son sigi>aleaient aux brigades de gendarmerie des départements voisins.
(^îpendanl la Chevrette avait pris la fuite. ^
Elle avait imité en c* la les fauves qui, un beau jour, abando/meni le climat où ils sont journellement chassés. ,
Mais comme les fauves, elle avait marché droit devant elle, de forêt en forêt, ne se montrant i.imais (tans les champs et se gardant bien de rôder autour des villages.
Apres la foi-êl d’Orléans elle avait trouvé celte de Montargis ; puis elle s’élait dirigée vers le nord-est, c’est-à-dire vers les grands bois qui couvrent le département de l’Vonm^, guidée en cela par son merveilleux instinct de femme sauvage.
Elle vivait de fruits volés, quelquefois de glands, couchait tantôt au bord d'une mare et tantôt dans le creux d'un arbre.
De l'Yonne, elle s’élait dirigée vers le Morvan.
Le Monan est un pays inculte, couvert, peuplé de braconniers.
La Chevrette avait été un soir frapper à la porte d’une ferme (jui se trouvait dans une échancrure de forêt.
On lui avait donné l'iiospilalilé.
Le fennior braconnait; il tendait ses collets. La Chevrette lui avait montré à faire dos pièges à bécasse. 1.0 fermier l’avait prise en amitié.
Elle avait vécu là quelques mois, gardant les l>estiaux, aidant parfois aux soins du ménage.
; Mais sa nature vagabonde, h mesure quelle se ras- I surait un peu, reprenait le dessus.
Un beau jour elle disparut, changea de forêt, et recommença à vivre de vols et de rapines.
Elle trouva une nouvelle hospitalité dans une autre ferme, s'en échappa de nouveau, et près de deux années s’écoulèrent ainsi pour ell j.
Mais le lièvre revint au lancer; le chevreuil , qui émigre pendant plusieurs jours et même plusieurs mois, finit toujours par revenir dans les bois qui l’ont vu naître.
Les sites pittoresques et les futaies majestueuses du Monan ne valaient pas, pour la Chevrette, la maigre et bnsussai lieuse forêt de son enfance, et les terres monotonas et sans liorixon qui la borda ent.
Eüe eut, elle aussi, le mal du pays.
Un l)cau jour, elle se remit en roule, non plus pour aller en avant, mais pour revenir sur scs pas.
Ce long voyage dura plusieurs .sema nes; mais à mesure qu'elle SC rapprochait, la peur la reprenait; elle vint jusqu’aux environs de SaInt-FlorenÜn.
Sur la lisière de la forêt, entre Gien et Cbàteaunenf, elle aperçut un matin les tricornes de deux gendarmes. L'épouvante s’empara d'elle.
Pendant tout le jour elle demeura cachée dans les branches touffues d’un cliênc.
Puis la nuit vint.
Alors elle quitta son asile aérien, descendit à travers les vignes jusqu’à la Loire et se jeU à la nage.
La Loire était grosse; mais ia 0)evrette nageait vigoureusement; elle coupa le courant et aborda la rive opposée.
Puis elle se remit en roule, voyagea toute la nuit et arriva dans ces vastes sapinières qui couvrent le plateau de la Solosne.
1,F,S nKAMES DU VIM.AGE
Mais les bois de sapins n'offrent aucune ressource; les fermes sont clair scmdes.
D'ailleurs la Chevrette n'osait plas se montrer depuis quelle avait aperçu des gendarmes.
Il y avait trois ou quatre jours qu’elle errait de sapinière en sapinière, n’ayant même plus la ressource de manger des glands, lorsqu’elle était tombée d’inanition sous cette cépée oit l'avait trouvée Hector de Mauséjour.
Quand elle eut achevé le récit de celte singulière odyssée, Hector lui dit :
— Tu as donc bien peur des gendarmes î
— Oh ! fit-elle.
— Tu te repens donc de ton crimeî
— Oui.
— Et si on te pardonnait, h la condition que tu vivrais en honnête fillef
— Oh ! est-ce possible ? fit-elle.
— Peut-être...
— Mais on no me mettrait pas en prison?
— Non.
— On me laisserait vivre dans les bois?
Elle frappa dans ses mains avec la joie d’un enfant.
Puis son instinct de défiance la reprit, et, regardant Hector :
— Est-ce bien vrai ce que vous ditcs-lè, fit-elle.
Hector ré()ondit :
— Je ne suis pas la justice, je n’ai ni lo pouvoir ni la mission de te pardonner ; mais je puis te cacher.
— Où donc çè ?
— Dans ma maison. Te donner du travail et du pain et te rendre si bien méconnaissable que personne ne s'avisera de penser que tu es la Cbcvrettc.
— Vous feriez cela, vous?
— Oui.
En même temps Hector se leva , reprit son fusil qu'il avait appuyé contre un arbre et dit à la Clievr. Itc :
— Allons ! viens avec moi.
Hector de Mauséjour et la Che vrotte se mirent donc en roule à travers bois.
La nuit était venue.
Mais Hector connaissait trop bien les claires forêts de sapins, et la Chevrette était trop une fille sauvage, pour qu’ils no fussent pas complètement indifférents à cette marche nocturne.
La solitude des grands bois, pendant la nuit n’effraye que ceux qui n’ont pas l’habitude de vivre è la campagne.
— Nous avons un liout de cliemin è faire, dit Hector h la Chevrette, mais si tu es trop lasso, appuie-toi sur moi.
— Merci, répondit-elle, touchée de cette offre obligeante. J’ai mangé, j’ai bu, maintenant je puis marclicr quinze heures s’il le faut.
— Non pas quinze, mais une, répondit Hector en
souriant. D'ailleurs, dans quelques minutes, il fer.a clair de lune, et nous y verrons b marcher.
En effet, une lueur indécise brillait au-dessus des pins hauts sapins comme une mystérieuse auréole.
Igi lune, qui se trouvait encore au-dessous de 1 horizon, était précéiiéo [lar un faible rayonnement.
Hector cheminait d’un pas alerte.
La Clievrette avait repris cette espèce d’amble mélangée de bonds et de soubre.sauts qui était son allure habituelle, et qui lui avait valu, de la part des gardes, .son singulier surnom.
Jamais les forêts de sapins no sont d’un seul tenant. iKuvre de l’homme moderne, elles ne sont pas aménagées commê les vieilles forêts de chênes de nos aïeux.
11 est rare qu’elles se prolongent d’un seul tronçon, au delà d’une demi-lieue.
Là clics sont brusquement arrêtées par des landes ou des terres cultivées ; après quoi elles recommencent, pour être de nouve.au interrompui-s.
Donc, au bout d’un quart d'heure, Hector et sa compagne de hasard arrivèrent à la lisière du bois et so trouvèrent au bord d’une vaste lande découverte et dépourvue, du reste, de toute habitation.
La lune montrait à l’horizon la moitié de son disque. Hector s’arrêta un moment cl consulta sa montre.
11 était huit heures du soir.
Pendant ce temps, la Chevrette l’examinait avec La naïve curiosité de la bête fauve qu’on apprivoise cl qui a des retours de sauvagerie.
Hector était assez grand, mince, nerveux.
Il avait de beaux cheveux un peu longs, de petites moustaches noires, une figure douce et fière mut à La fois qui respirait la loyauté et la franchise.
— Vous devez être un br.ave hoiiiine, lui dit naïvement la Chevrette ; ce n’est pas vous qui me trahirez.
— Je n’ai jamais trahi personne, répondit simplement le jeune homme.
Et, à son tour, il regarda attentivement celte tille.
La Chevrette était presque jolie.
Dans son grand mil égaré, il y avait comme un ryonauement de dévouement et de foi qui fît tressaillir Hector.
Celte fille avait été méchante parce qu’elle s’était vue victime de la société.
Elle était devenue criminelle parce que l’homme à qui elle avait donné son amour était un misérable.
.Mais iieut-ètre tout n’était-il point désespéré ?
Peut-être le repentir descendrait-il en cette âme souillée, comme parfois une étoile semble se détacher du ciel pour scintiller au fond d’un cloaque ?
— Tu aimais donc bien le Mulot! dit Hector en sa remettant en route.
— Oh! .si je l’aimais!... fit-elle. Ce qu’il me coniimandait, je le faisais.
— Sans te rendre compte que ce fût bien ou mal î
— Cela ne me regardait pas, dit-elle. Il commandait, j’obéissais.
— El s'il t’avait commandé de faire lo bien?
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LE SECRET DU OOCTEIIR ROUSSK.LLE