‹ Les Drames du villageChapitre 54 sur 60 · LIVRAISON · texte numérisé non relu

LIVRAISON

O» tfiira an ]H;m billet-

— Non, mais...

Puis une nouvelle hésitation se manifesta chez elle.

— El» bien! fil Hector, parle.

— Voyez-vous, dit-elle eu baissant la tête, ils ont tous raison quand ils disent que je suis une femme sauvage. Je n'ai pas couché six nuits en ma vie dans un lit. Ce qu'il me faut, c'est vivre dans les bois

— Tu y vivras...

— Mais vous voulez m’emmener dans votre maison.

— Sans doute.

— Pour faire de moi une servante, peut-être... Eh bien, ce n'est t^s mon affaire, voyez-vous... J'ai essayé chez le Mulot... mais au bout do trois jours j’en ai eu assez.

— Je no veux pas te (aire servante, dit Hector.

— AhI

— Puisque tu aimes les bois, tu dois aimer la chasse.

— Je lire un coup do fusil comme un homme, allez !

— Cela l'irait-il de conduire mes chiens?

Elle Irapi^a dans .ses mains.

— Ah ! oui. diW'Ile.

— Et dp l’iiabiller en homme? De cette façon tu n’aurais pius rien à craindre des gendarmes.

— Une fameuse idée, f;a ! dit-elle.

Tandis •qu’ils causaient ainsi , ils avaient traversé la lande, puis une nouvelle sapinière et ils étaient arrivés au bord d’un étang que la lune faisait resplendir comme un miroir.

Au bord do cet étang, Mausiijour dressait ses tours vermoulues dont les toits en poivrière se refléiaiont dans l’eau.

— Voilà ma maison, dit Hector.

— C’est un château î exclama la Chevrette avec un accent de simplicité admirative. Oh ! je vois bien que je puis me fier à vous.

Au bord de l’étang, était un petit bateau plat dont Hector dénoua l’amarre enroulée après un tronc de sapin.

— Monte, dit-il à la Chevrette.

Et il saisit la longue perche qui serrait à manœuvrer le bateau.

On trouve encore en Sologne trois oa quatre vieux manoirs conmie Mausejour.

Bâties au bord d'un étang, adossées à une ferirèt, comiiiandaiu à quelques centaines d’hectares de terres sabl(>uueu^cs et de landes incultes, ces antiques demeures semblent maintenant ne plus nvpo que par le passé.

La brique est plus solide que la pierre ; malgré son peu d’ëpaissuur, elle résiste mieux aux injures du temps, et, à distance, quand on apeiçuit à travers les sapins, par un soleil couchant, un de ces petits castels rougeâtres dont les vitres flamlMient comme des fournaises , suivant rexi)rcssioii d’un grand poêle , on le croirait construit de b veille.

En plein jour, au .soleil, en dépit de scs tours ensern^ par un lierre cenUmaire, et malgré le monotone paysage qui l’enWurait, Mauséjour avait plutét un ' aspect mélancolique qu’un grand air de tristessiî.

Mais b nuit, {>ar un clair de lune, retlétâiit la masse confuse de tourelles et de }>ignons dans cette eau dormante et saumâtre, il avait un aspect sinistre.

L’étang lui -même inspirait i’en'roi, et il avait, du reste, sa morne légende.

Malheur à l’iiuprudeul qui le traversait en bateau sans bien cuiioaitre son chemin I

1! y avait do hautes herbes qui poussaient çà et là, SC couchaient à la surface comme un vert tapis et formaient tout à coup autour de l'embarcaitun un réseau inextricable.

('haque effort de celui qui la conduisait emmêlait davantage cet écheveau; et la perche s’cnfoni*ail dans une vase visqueuse et sans fond, et le bateau ûnissait par chavirer.

Alors l’homme était {>erda, si bou nageur qu'il pCit être.

Plus d’un gardon de ferme, plus d’un pâtre, plus d’un braconnier même, s’y étaient noyés.

Mais Hector de Mauséjour, familier depuis son enfance avec i’éung perfide, savait parfaitement quelle route il devait suivre.

11 prit donc la perche d’une main assurée, et tandis que la Chevrette s’asseyait dodiement à l'avant du bateau, il {X)ussa au large. C’était du reste le plus court chemin pour arriver à Mauséjour, car autrement il aurait fallu contourner les bords de l'étang qui était un des plus vastes de la Sologne, et perdre une grande demi-heure dans ce trajet.

Le bateau filait rapidement, évitant les herbes dangereuses; grâce à rhabUeié du jeune homme, en moins d’un quart d’heure, il vint enfoncer sa proue dans la vase, sur l’autre rive, en face même du vieux manoir.

Mauséjour n'avait ni |>arc, rJ futaie, ni pelouse. 0 était entouré de sapins, son seul ornement. Aucune grille ne fermait ce qui avait été jadis la cour d’hon- • neur, et ce qui n’était plus que la cour d’une ferme.

Un dogue aboya en éventant b Chevrette, qui sauta lestf'iuent à terre.

Mais Hector cria :

— Paix, Sultan I

Et le dogue se tut.

üu hangar couvert de branches de sapin et de genévrier était dans un coin de b cour et abritait des charrues, un tombereau et une vieille carriole.

Auprès on avait construit les écuries.

Au lieu de se diriger vers la porte du château qui s’ouvrait au-dessus d'un vieux perron d'une dizaine de marches, Hector entraîna b Chevrette vers le hangar.

U y avait là, dans un coin, une caisse en bois qui appartenait à un pâtre congédié la veille.

Dans cette caisse se trouvaient quelques liardus.

Hector se dit :

— (^uaiid le pâtre viendra chercher ses effets, je lui payerai ceux qui manqueront.

Et il uuvTît la caisse, et grâce aux rayons de la lune, il prit un pantalon de toile et une blouse, puis il tendu ces objets à la Cbcvrottc, la poussa dpos l'écurie et lui dit :

— Change et üépècbe-toi !

La Clievrelte était devenue soumise comme un enfant.

(Quelques minutes après, elle ressoriit de l’écurie complètement métamorphosée.

Hector put s’en rendre compte au clair de lune.

KUc avait l'air d’un jeune garçon de quatorze uu quinze atis, et sans ses longs cheveux qui pendaient emmêlés pri*sque au bas de ses rein.s, ou n’aurait pu 9oup«;onner que c’était une fe:üme.

Mais Hector avait tout prevu.

Il entra à son tour dans l'écurie , chcrdia de b main un trou dans le mur, auprès du râtelier. Dans ce trou, les valets de ferme plaçaient leurs étrilles et une paire de ciseaux destinée à faire le crin des clievaux.

LE SECRET DU DOCTEUR R'OUSSELLE

Hector s’empara de ces ciseaux et revint ii la Che> vreite :

— 11 faut, lui dit-il, que tu fasses le sacrifice de tes cheveux.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, rëpoiidit-elle avec douceur.

Hector prit les cheveux à pleines mains elles c^oupa au ras de la nuquo.

Puis il les cacha dans la caisse du petit pâtre.

Et reprenant son fusil :

— Maintenant, viens avec moi, dit-il.

Et il se dirigea vers ia grande porte du château.

Les gentUshonnues pauvres de Sologne vivent un peu en fermiers de nos jours.

Ils font valoir pour la plu{>an. et les domestiques, pâtres, va]^ de diarrue et foi^stiers, prennent leurs repas dans la cuisine, â rtieiirf où les maîtres sou|ient eux-mémes dans une pièce voisine.

Quand Hector eut ouvert ia porto en posant la main sur le loquet, 1a Chevrette se trouva au seuil d'un large vestibule, doublement éclairé par les clartés qui venaient de la cuisine placée â gauche, et celles de la salle k manger oh le repas des maîtres était servi.

Hector la poussa dans la cuisine.

— Jeanue, dit-il à une vieille femme qui remplissait è Mauséjour les fonctions do cuisinière, voilà un jxiuvre enfant que j’ai trouvé mtmrant de faim dans les bois ; donne-lui à manger, fais-lo chauiïer et tu l’enverras ensuite coucher dans le fenil, oh il y a de la luzerne fraîche.

Eli môme temps il posa un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence et la discrétion à la Chevrette.

~ Oui , monsieur Hector, répondit b cuisinière. Vous arrivez tard ce soir... On vous attend depuis longtemps... et puisque vous voilé, jo vais sonner le souper.

Ce disant, la bonne femme se pendit h une cloche qui était è la porte d’entrée et la secoua vigoureusement.

Cinq ou six jours après l’entrée de ta Chevrette au cliâteaii de Mauséjour, h peu près à cette môme heure crépusculaire Hector avait arraché la malheureuse à une mort presque certaine, mademoiselle üerüie de la Fresnaie suivait la Usièro d’un petit bois, à peu près è égale distance des deux châteaux.

Elle était à pied, un fusil sur l'épaule, vôtue d'une jupe courte et d’un corsage de velours vert, coiffée d’un petit chapeau rond orné d’une plume de coq do bruyère, c<Hnme une toque écossaise, et diaussée de jolies petites bottes qui dussinaieiil sa Jambe nerveuse et aristocratique, en laissant à l’aise ses adorables petits pieds.

Celui qui l’eût rencontrée alors, pour peu qu'il fi'it 0oëte« aurait cru voir Diane chasseresse en personne.

Un beau setter écossais noh* et feu l’accompagnait.

Elle avait dans sa carnassière une demi-douzaine de cailles et de penlreaux lestement abattus, et elle marchait de ce pas alerte et sans fatigue des diasseors rompus à ce pénible exercice.

Le site était sauvage.

Après le bois, la lande; au delà de la lande, une maigre prairie urtiOciello que traversait un petit cours d’eau saumâtre.

Nulle trace d'habitations ni d’habitants ; pas môme un champ cultivé.

La jeune chasseresse était sans doute habituée à ce triste paysage, car elle ne pressait nullement le pas.

Bien au contraire, arrivée à un certain endroit, elle ralentit sa marche et parut compter un à un les sapins qu elle avait à sa gaucho.

Puis, tout à coup, elle s'arrôta.

ün vieux iiôtro s’élevait au milieu des sapins

Le bôtre est rare en Sologne.

S’il y vient, il pousse tout de travers, plein de gibbosités, et il se crevasse bientôt.

Quand il a trente ans. il est creux comme un chêne liège.

Bcrthe s’approcha de ce hôtre, déposa son fusil à terre, puis jeta autour d’elle un re.gard rapide, comme si elle eût redouté d'étre aperçue par un mil humain en cet endroit morne et désert. Et, quand elle se fut assurée qu'elle était bien seule, elle s'élança ei saisit de ses deux mains une des bas.ses branches du vieil arbre; la branche, un moment courbée sous son poids, se redressa en renlevaiU, et lui permit ainsi d'aUt.indre ce qu'on appelle le couronnement. Alors, se tenant toujours à la branche d’une main, la jeune fille plongea l'autre dans un trou formé dans le tronc, parut chercher quelque chose et se laissa retomber à terre CD murmurant :

— Pas de lettre! Que lui est-il donc arrivé?

Son visage exprimait en ce moment un mécontentement douloureux nuancé d’une vive inquiétude. Un moment elle s’assit au pied de l'arbre, caressant inaclih nalemontle bel épagneul qui s’éiait allonge à scs pieds.

Mais tout à coup un bruit la fil tressaillir.

Les feuilles mortes du bois avaient craqué sous un pied quelconque.

Était-ce un chevreuil qui bondissait, un lièvre qui quittait son gite 7

Ou bien un bûcheron attardé en ce site sauvage?

A tout hasard, mademoiselle de la Fresnaie porta la main à son fusil, prête à épauler et h faire feu si quelque gibier débouchait auprès d'elle.

Le bruit approchait.

Elle se retourna et plongea au travers des sapins ce regarti perçant de ceux qui vivent à la campagne et se sont exercés à voir de loin.

Et tout aussitôt, elle reposa son fusil et se leva.

,Ce n'étaii ni un chevreuil ni un lièvre, c’était un ;eune garçon qui arrivait en courant. Comme si «die avait eu peur qu'on ne devinât son secret, mademoiselle de la Fresnaie s’éloigna précipitamment du liéiro creux.

MaU le jeune garçon courait^ et Peut bientôt ratiripée.

— Hé ! mamzelle ! dit-il.

Bertlie se retourna.

Elle SC trouva alors en présence d‘un visage qui lui était tout à fait inconnu, h elle qm courait le pays depuis son enfance et qui appelait tous les paysans par leur nom.

— Que veux-tu, mon ami ? lui dit-elle.

— J*ai à vous parler, mamzelle.

— A moi ?

— Oui. Est-ce que vous n’étes pas mademoiselle Berthet

— Sans doute.

Alors la Chevrette, car c'était elle, ôta sa casquette et en retira un petit billet plié en quatre.

Bertlie tressaillit et regarda avec défiance celle quVHc prenait pour un jeune garçon.

La Chevrette continua :

— M. Hector s’est tourné le pied hier 11 la chasse ; c’est pour ça qu’il n’a pas pu venir.

— Tais-toi, parle bas... fil la jeune fille avec une sorte d’épouvante subite.

Un sourire vint aux lèvres de la Clievrettc.

— Oh 1 dit-elle, regarrIe/.-moi bien , mamzelle. Le jour oh M. Hector aura besoin de nia dernière goutte de sang, il n’a qu’è {>arler.

Berthe prit le billet.

Néanmoins, avant de l’ouvrir, elle regarda encore le messager :

-~Qui es-tu donc? dit-elle; tu n’es pas du pays, je ne te connais pas...

— C’est vrai, mamzelle.

— Tu CS donc au service d’Hector î

— Oui.

— Depuis quand?

— Depuis le jour où il m’a empôché de mourir.

Kl une larme de reconnaissance brilla dans 1rs yeux de la Chevrette.

Berthe ouvrit le billet, après avoir de nouveau jeté autour d’elle un regard investigateur.

VU

Le billet était ainsi conçu ;

< Ma bien-aimée,

« Je me suis foulé le pied hier; je suis sur une chaise bngue. Le médecin de Souvigny prétend que j'en ai pour quinze jours au plus et huit jours au moins.

c Cet événement, qui serait une niaiserie s’il ne toudiait que moi, va vous faire un grand chagrin, ma Berthe chérie.

c Huit jours sans nous voir!

c Je frissonne quand je songe que vous seriez restée sans nouvelles de moi il y a huit jours ; car alors personne autre que moi n'aurait pu porter un message dans le creux de ce hêtre, qui nous sert de boite aux lettres.

« Mais Diüu est bon, et il fait bien tout ce qu'il fait

« Il a jeté sur mon cîiemin une pauvre créature dont je tiens la vie dans ma main, et qui m’est déjà dévouée comme un chien.

• Quand nous nous verrons — et ce sera bientôt, je l’espère, dussé-je aller à cloche-pied à notre rendezvous habituel — je vous conterai toute cette histoire,, à moins qu’il ne vous prenne fantaisie de questionner ce petit garçon , qui n'est , du reste , autre chose qu’une fille.

« Mais le temps do parler des autres par lettres ! c .Ma bien-aimée, chaque jour qui s’écoule augmente mes terreurs et mes tristesses.

c Vous êtes ma femme, et le monde entier l’ignore ! Et une haine, dont ni vous ni moi ne connaissons l'ori* gine, divise nos deux familles!

« J’ai été impie l’autre jour; je me suis pris à songer à l'heure où ma sainte et digne mère, où votre père seront remontés au del. Hélas ! ma Berthe mille fois chérie, il ne faut pas songer h les fléchir. Pourquoi le nom d’un la Fresnaie prononcé devant un Mauséjour le fait-il pÂlir?

€ Pourquoi votre père dcvienl-il livide si quelque valet imprudent vient à parler de nous en sa présence?

K Vous ne le savez pas. ni moi non plus.

€ Un jour vous avez questionné votre père, et il vous a répondu d’une voix courroucée, vous disant : c — Je te défends de me parler jamais des Mauséjour.

€ Un jour j’ai osé dire à ma mère :

€ — Vous qui n’êtes Mauséjour que de nom, qui ne pouviez avoir en naissant les haines de mon père, dites-moi...

c Elle m’a interrompu d'un geste hautain, et son regard a été si terrible que j’ai fui sa présence, c Le soir, elle m'a dit :

€ — Hector, vous êtes l’aîné de votre race; mais je regrette votre aînesse.

« — Pourquoi? ai je demandé en tremblant.

« — Mais parce que, en naissant, un Mauséjour doit haïr les la Fresnaie, m*a-t-îl été répondu. Si vous n’éprouvez pas instinctivement cette haine, c'est que vous n’ètes pas digne de votre droit d’atnesse.

€ Hh bien, il semble à première vue, n’est>ce pas? que nous devrions nous tendre les mains au grand soleil et nous écrier : Nous nous aimons l c Mais nous ne l’osons pas... nous ne l’oserons jamais!

€ El savez-vous pourquoi, ma Berthe chérie? Cest que les ténèbres épouvantent, c’est que le mystère impressionne étrangement , c’est que nous avons plus peur de cette haine, que nous ne connaissons jm. que si nous en savions le motif.

c Et c'est pour cela qu'ayant le droit de lever la tête, nous cherchons l'ombre épaisse et nous courbons le front.

c Oh! Berthe, Berthe! n’aver-vous donc pas pn;.' comme moi?

c Pendant ces huit jours qui vont s’écouler, n’aup'.;vous pas le moyen, ne trouverez- vous pas le prétexir

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LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELUE

d*aller jusqu’à Saim-KlorenUn» de passer devant la porte du docteur Rousselle?

« Mon Dieu! ma plume tremble dans ma main. Non, il y a des choses que nous no pouvons pas écrire. Adieu, ma Bcrthe adorée, au revoir plutét.

c Votre Hector. ■

La jeune fille baisa plusieurs fois cette lettre avec transport.

Puis elle se mit à la déchirer en petits, petits mor« ceamc, qu’elle lanra au vent, un à un, à mesure qu’elle marchait, comme si une main audacieuse et crinunelle avait dû les rassembler et les rapproclier les uns des autres.

La Chevrette niarchait auprès d’elle et respeclùt le silence plein de mélancolie auquel elle semblait livrée.

Tout à coup, cependant, üerthe releva la tête.

La lisière de forêt qu’elle suivait venait de former un coude et de démasquer dans le lointain les tou> relies de la Fresnaic.

■— Il faut t’en aller, dit Berlhc à la Chevrette; U ne faut pas qu'on nous voie ensemble.

La Chevrette répondit avec soumission :

— Que dirai-je à M. Hector?

— Tu viendras demain à l'endroit oii lu m'as trouvée.

— A la même heure?

— Oui.

La Chevrette salua la jeune fille, puis, en deux de CCS bonds qui avaient si longtemps fait rélonnemeni et te désespoir des gardes de la forêt d’Orléans, elle fut loin d’elle.

Bcrthe. pensive, la regarda s’éloigner, murmurant :

— Comme elle court ! on dirait un lièvre.

Puis elle-même hâta le pas, traversa la lande et la prairie, et arriva au revers d’une petite éminence derrière laquelle s’élevait le château paternel.

Eilo n'était plus qu’à un quart de Heue de la Fresnaie.

Soudain un bruit extraordinaire vint frapper ses oreilles.

Des fanfares éclataient sonores sous tes futaies du vieux parc, et le cor joyeux sonnait la reiraite priée.

La jeune flUc eut un frémissement d'élonnement et de colère.

— Qui donc, mumura*t-elle, sc permet de venir chasser si près de nos tourelles ? Est-ce un voisin qui méconnait notre droit ? ou bien est-ce un ami qui nous vient visiter?

Et Berthc de la Fresnaie, rejetant son fusil sur son épaule, se mit à courir dans la direction du château.

A mesure que la jeune chasseresse approchait, la fanfare devenait plus éclatante et trouvait de nombreux échos dans la façade du vieux manoir.

A n’en plu^douter maintenant, Bortlie de la Fres-

naie n’clait point le jouet d’une illusion. Cétait bien dans le parc que passaient les chasseurs.

Bientôt brillèrent, au travers des sapins, des torches allumées en hâte pour remplacer les dernières lueurs du crépuscule, et à la clarté de ces torches, mademoiselle de la Fresnaie put voir bientôt à qui elle avait affaire.

Une charrette, évidemment empruntée dans une ferme, était chargée du butin, c’est-à-dire qu’un magnifique cerf dix-cors, porté bas d’un coup de carabine, était étendu sans vie.

A l'entour de la charrette chevauchaient quatre piqueurs en uniforme gris et rouge, la trompe aux lèvres.

En avant tout à fait, un jeune homme, fort beau cavalier, du reste, montant un superbe hunter d’Irlande, sonnait également la retraite prise.

Une meule de trente grands chiens anglo-normands suivait la charrette, maintenue sous le fouet de deux valets à pied.

Mademoiselle de la Fresnaie fronça le sourcil et eut môme un petit geste d'impatience.

Elle venait de reconnaître lord Hclmuüi, son voisin do terre.

Lord lïelmuth était un des plus riches propriétaires du canton de la Motte-Bcuvron.

Comment un Anglais se trouvait-il en plein pays solognot?

A première vue, ceto ne s’expliquait guère, et c’était tout simple pourtant.

La Touraine est depuis des siècles le pays crfj viennent vivre de véritables colonies anglaises. I.es familles qui fuient le brouillard de Londres pour venir demander la santé au doux ciel tourangeau [passent pour être un peu ruinées dans leur pays; mais elles sont riches en France, où la grande vie est l)eaucoup moins chère. Vingt ans auparavant, le père de ce beau cavalier, qui marchait seul en avant de sa meute et de ses piqueurs, lord lïelmuth, était venu se fixer aux environs de Tours.

11 était grand chasvseur, et longtemps il fut l’unique fermier de la forêt d’Amboise, une des plus riclies et des plus giboyeuses de France.

Puis U arriva qu'à une fin de bail, il se prit de querelle avec un gentilhomme tourangeau qui voulait s’associer avec lui et devenir son fermier.

Lord Hclmuth était riche; mais le Tourangeau l'était plus encore : il jeta sur le terrain des enchères avec un véritable acharnement, et finit par l’emporter.

Alors furieux, lord Helmutb vint s'établir en Sologne, où il racheta une vaste terre dans laquelle il mourut dix ans après.

Son fils, le jeune lord, habitait l’Angleterre l'été, la Sologne Fhiver.

Comme son père, il était grand chasseur.

i>/oison-iVcui>e, ainsi se nommait le petit château que son père avait bâti sur remplacement d'une vieille masure qu'il avait jetée bas, Maison-Neuve, disonsnous, était située à deux lieues de la Fresnaie.

Gomme celles de Mauséjour au nord, celles de Mai* son-Neuve au sud, touchaient aux terres du comte.

Pendaot longtemps, cependant, on avait peu voi* siné.

Au temps du vieux lord, on se bornait a deux ^-isites par an.

Le vieux lord trépassé, sir Williams s’était montré dé>ireux d'établir des rapports plus fréquents et plus intimes.

.M. de la Fresnaic avait été froid tout d'abord.

Peu à peu, lord llelmuth avait pris l’habiiudc de venir une fois {>ar mois faire une visite. Accueilli avec une certaine roideur pendant longtemps, U avait fini par capter les bonnes grâces du comte, en mémo temps qu'il inspirait ^ mademoiselle de la Fresnaie une espèce d'antipathie dont il lui eût été impossible, sans doute, de detenniner le motif.

Ce soir-là elle ne pouvait s'y tromper.

Après avoir chassé et forcé un cerf, lord Helinuth avait la galanterie de lui en venir faire hommage, et c’était là le but de cette visite aux flambeaux, annoncée par de bruyantes fanfares.

Ce qui n’ompécha point la jeune fille de se tenir immobile dans un fourré, de laisser passer le cortège et de rentrer au château par les derrières, tandis que son père venait courtùsoment à la rencontre du visiteur.

Berthc avait une vieille nourrice qui lui avait servi de mère depuis la mort de la comtesse. C'était cette même femme qui l’assistait pendant celle nuit mystérieuse durant laquelle on avait eu besoin du ininisière du docteur Rousselle.

Berlbe trouva la vieille dans sa chambre, et, posant son fusil dans un oüin, elle lui dit ;

— Encore lord Helmutb ! Oh 1 c'est insupportable I

La nourrice secoua la tête.

— Il faut avoir du courage, mon enfant, dit-elle.

— Pour 8up|)orier la visite de lord Melmuüi?

— Non, dit h vieille, pour tenir télé à votre père.

— Hein? fit mademoiselle d h KrcsoaH:,que vouxtu dire, maman nourrice t

— Vous ne savez donc rien ?

— Que veux-iu que je sache ?

~ Lord Holmuth est amoureux de vous..*

Bertho haussa les épaules.

— Il a demandé votre main...

La jeune fille pâlit.

— Tu es folle I dit-dle.

— Kon, reprit la nourrice avec conviction, c’est la vériu* |Mire ; il a écrit oe matin tniur demamier à M. le oumte la permission de se présenter au château, et M. le comte a répondu par une invitation à dhier.

Mademoiselle de la Kresnaie, de pâle qu’elle était, devint livide.

Une larme roula même dans ses yeux.

Puis elle murmura d'une voix étouffée :

— Pauvre père 1...

Peu après, mademoiselle Berilie do la Fresnaie paraissait au salon.

Celui qui eût vu alors celte élégante personne, mise avec une rare distinction, aurait eu de la peine à reconnaître la chasseresse qui courait les landes ot les sapinières, un fusil sur l'épaule et en jupe courte.

En entrant dans ce vieux salon de la Fresnaic, dont les murs étaient couverts de portraits de famille ^ Uerthe jugea d'un coup d'œil que sa nourrice ne lui avait que trop dit la vérité.

I.e comte de la Fresnaie et lord Helmuth étaient assis l'un auprès de l'autre, dat«s l’attitude familière de gens quL après avoir discuté une affaire, se sont entendus sur tous les points.

Mais Bertitc était douce d'un certain sang-froid.

Elle parut ne rien deviner, ne rien comprendre, trouva la visite de lord llelmuth toute naturelle et lui fit lo môme accueil qu'à l'ordinaire;

Un accueil poli, un peu froid.

On se mit à table.

Pas un mut n’échappa au comte, qui pût faire sup» poser à madcmoiscUc de la Fresnaie que son mariage fût résolu.

Lord llelmuth se conduisit avoc une convenance parfaite et une raideur toute britannique. A minuit, il SC retira.

Le comte lui tendit la main et lui dit un c .4u revoir! * qui semblait annoncer une rencoulre prochaine.

Û3mme à l'ordinaire, lord Helmuth baisa respectueusement la main de madcm nselle de la Fresnaie.

Ccllc-d, après le départ du jeune Anglais, voulut se retirer, et, son flambeau à la main, elle vint tendre son front au baiser paternel du soir

.Mais le comte lui dit :

— H^iez, mon enfant ; j’ai à causer avec vous.

Berihe ne s’étonna point.

Elle posa son flaml>eau sur la cheminée, demeura debout devant son père et attendit.

— Asseyez-vous, mon enfant, reprit le comte, notre conversation peut être longue.

Berthc, sans root dire, alla reprendre sa place dans le fauteuil qu elle occupait tout à l'heure à l’angle de la chemiuée.

Le comte reprit :

— Üerthe, vous awz vingt-deux ans.

— Uui, mon père.

— Avez-vous songé que mes clieveux étaient blancs, ma carrière avancée, cl que l’heure était proche où je vous laisserais isolée en ce monde 7

— .Mon père , répondit Berthc , vous n’avez pas soixante ans, et les gens de notre race, s'ils ne meurent sur uu champ do bataillu, ont coutume de vivre vieux. Comment donc voulez-vous que j’aie pu avoir de sf'mblablos pensées 7

— N'importe! je puis mourir. *

LE SECRET DU DOCTEUR ROU9SELLE

— Oh ! moD père...

— Et il est de mon devoir, poursuivit le comte, de ne point quitter oo mon'to sans avoir assuré votre a¥enir, en vous laissant un protecteur.

— M'm f)ère. répondit fièrement la jeune fille, je croirais être indigne du sang que vous m'avez iransmis, si je ne vous disais que les la Fresnaie, hommes ou femmes, ont l’orgueil de se protéger eux-mémes.

— Je vois que vous ue me comprenez pas, Berlhe.

— Mon père...

— Je désire vous marier.

Bcrthe de la Fresnaie demeura impassible.

— Écoutez, reprit le comte qui prit ce silence de sa (tlie. pour un acquie.sceinent, depuis plusieurs années, en vue d’un établissement digne de vous, j’ai passé en revue, épluché minutieusement, passez>moi le mot, tous les hommes jeunes, riches et bien nés, de nos environs. Aucun ne m'a paru mériter le bonheur de vous offrir son nom. Aujourd'hui, un homme se présente qui me parait réunir toutes les conditions désirables.

— Ah! fil Berîhe avec indifférence

— Cesi lord Helmuth, poursuivit le comte.

— Ah ! fit encore Berthe.

Et elle attendit.

Lord Helmuth est riche ; sa famille est d'origine normande, c'est vous dire qu'il appartient à la grande noblesse anglaise. Je n'ai (>oint à vous parler de sa personne. Vous le connaissez : il est jeune, U est bel homme et d'une rare distinction. Enfin, lord Helmuth est catholique, cc qui aplanit le seul obstacle qui eût pu naître entre nous. J’ai donc résolu, mon enfant, de vous marier à lord Helmuth, qui m’a fait, aujourd’hui même, l’honneur de me demander votre main.

A son tour le comte aticndii.

— Mon père, dit alors mademoiselle de la Fresnaie, le devoir d'une fiUe est l’obéissance. Néanmoins, je vous supplie de m’accorder vingt-quatre heures .de réflexion. J’étais si peu préjiarée h la demande de lord Helmuüi, que j’ai besoin de me recueillir et de me poser sérieusement une question.

— Laquelle ?

— Celle de mon bonheur, dit la jeune fille avec un accent presque solennel.

Puis elle reprit son flambeau , souhaita de nouveau le bonsoir au comte, qui ne la retint plus, et quitta le salon.

La vienic nourrice attendait Berlhe dans sa chambre.

— Eh bien? dit-elle avec aaxiélé.

— Tu avais dit vrai, répoii lit Berlhe. Aussi j’ai bien fait d’écrire à lord Helmuth. As-iupului remettre mon billet?

— Oui.

— Quand ?

— Tout i rheure, dans la cour, au moment où il montait à cheval. Mais penses-tu, mon enfant, dit la vieüle nourrice, qui parfois tutoyait Bcrthe, penscs-tu qu’il vienne au rendez-vous que Lu lui donnes?

» J’en suis sûre... i

— Et qu’il consente ?

— J’ai foi en sa loyauté, dit la jeune fille avec un accent de conviction profonde, tandis que U vieüle fe.'nmc hochait la tête d’un air de doute.

Lord Helmuth avait, en effet, reçu le billet de mademoiselle de la Fresnaie.

Ni les piqueurs, ni les valets de chiens, ni les domestiques du ciiàteau n’avaiont vu la vieille nourrice se glisser auprès de lui et lui tendre une lettre en lui disant tout bas :

— C’est de la part de mademoiselle Berthe.

Lord Helmtith, avec ce flegme qui caractérise les Anglais, avait mis la lettre dans sa poche.

Une fois hors du parc, U s’éiaii tourné vers ses gens et leur avait fait signe de prendre les devants. Puis tandis que les pii^ueurs s’éloignaient au galop, que l'équipage et les deux valets de chiens s’engageaient dans un chemin de traverse qui devait les coa^luire tout droit à Maison-Xeuve, le jeune lurd avait tire de sa poche un briquet phosphorique et allumé un cigare.

Ensuite, décachetant le billet qu’on venait de lui remettre, ü en avait approché le bout de son dgare de façon à pouvoir en lire le contenu.

Le billet de Berthe de la Fresnaie était laconi(pje :

€ Mylord, disait-elle, un gentilhomme no saurait refuser un entretien à une fille de race comme mol. Je vous prie donc de vous trouver, cotte nuit, une heure après votre départ du château, à la p'*'iite porte du parc, celle qui ouvre au nord, sur la route du Val. J’y serai.

€ Berthe de la Freshaie. »

Pas un muscle du visage de lord Helmuth ne bougea.

Comme ü avait dejù fait un quart de lieue, il tourna bride, revint sur ses pas et se mit à contourner le sautde-loup qui formait la clôture du parc.

La porje désignée par Berthe était celle-là même où le domestique, deux ans auparavant, avait laissé le docteur Rousselie, et où celui-ci avait échangé quelques mots avec Hector de Mauséjour,

Quand il fut auprès, lord Helmuth mit pied à terre, attacha son cheval à un sapin, s’assit sur un tronc d’arbre et se mit tranquillement à fumer, apr**s avoir toutefois consulté sa montre jwur savoir ce «m’U avait de temps à attendre avant l’arrivée de Berlhe de la Fresnaie.

D’après ce calcul, H devait être en avance de près d’une demi-heure.

11 continua donc à fumer, peu soucieux d’un petit brouillard humide et froid qui sortait du soi malsain et l'enveloppait petit à petit.

Mais mademoiselle de la Fresnaie était en avance, elle aussi, car U n'y avait pas dix minutes que lord Helmuth était assis sur son tronc de sapin lorsque la netUe Dorte du narc s’ouvrit sans bruit

Bertbe traversa le pont de bois Jeté sur le saut-de* kMJp et vint droit à lord Helmuth.

Si le brouillard rampait à terre, le del était inondé des rayons de la lune.

La jeune fiUe vit donc fort distinctement lord Helmulb qui fumait avec un flegme parfait. *

Elle alla droit à lui.

Lord Helmuth se leva et la salua avec respect.

Bertlic avait repris son costume d'amazone, c'est-àdire sa jupe courte, ses botti[)es lacées, ses molletières, son chapeau à plumes de faucon et son fusil de chasse.

Elle rendit à lord Helmuth son salut, et lui dit :

— Je vous demande pardon, mylord, de vous avoir ainsi dérangé ; mais il mVtait difficile de vous assigner un autre rimdez-vwis.

Lord Helmuth s'inclina et attendit.

Ilerlhe lui dit brusquement ;

— Vous avez écrit à mon père?...

— Oui, fil-ü d’un signe de léio.

— Vous avez demandé ma mainî...

Oui, mademoiselle.

— Sans me consulter ?...

Il fut un peu interdit de cette question :

— J’ai pensé, dit-il avec embarras, que je devais d’abord, mademoiselle, m'adresser à M. le comte de la Fresnaic.

— Monsieur, reprit Bcrtlie, regardez-moi bien. Je ne suis pas une femme comme peuvent en réver certains hommes. J’aime les bois, la chasse, la solitude; j’ai horreur du monde. Mon rêve, mon bonheur suprême, ma joie de tous les instants, c'est cette terre ingrate que nous foulons. Je m'accommoderais mal du séjour des grandes villes. Je ne sais pas danser, j’aurais horreur du bal. Indépendante par goût, par nature, élevée librement et sans contrainte, je ne saurais me plier aux devoirs de la mère de famille et de l'épouse, qui doit, avant tout, être l’ange du foyer. Vous êtes vous dit tout cela, mylord?

Et posant celte question , la jeune fille attendait pleine d'anxiété.

— Parfaitement, répondit lord Helmuth.

— Vous vous êtes dit cela?

— Oui, mademoiselle.

— Avant de demander ma main ?

— Oui.

— Et votre résolution...

— Ma résolution, dit le jeune Anglais, est de vous épouser, si votre père le veut, car je vous aime.

— Mais, monsieur, dit Bcrthc d’une voix suppliante, si je ne vous aime pas, moi... si je ne puis... vous aimer...

— Je m’efforcerai do mériter votre amour dans l’avenir.

Sa voix était brève tandis qu’il {arlait ainsi, et annoo(;ait une volonté que rien ne saurait briser.

Beribe fil un pas de retraite.

*Pui.s avec un grand accent de dignité :

— Mylord, dil-elie, je me suis trompée, jïardonnez-

moi. Je me suis trompée, car j'ai cru que vous seriez touché de ma démarclie ; car j’ai espéré que l'homme à qui je venais dire : u Monsieur, soyez géttéreux , < renoncez à celle qui ne peut vous aimer et ne sauc rait être à vous, » me répondrait pas ces simples mots : c Je me retire. •

l.ord HelrnuUi se taisait

— Je me suis trompée, dit Bcrthc; et maintenant je vais, à mon tour, vous dire ma résolution : « Je ne serai jamais votre femme ! >

Après cette fière réponse, elle salua l’Anglais de la main et s’éloigna.

Mais elle ne retourna point, comme on aurait pu le croire, vers la porte du parc.

Elle s’enfonça au contraire au milieu des sapins et disparut bienlêt aux regards de lord Helmuth, ivre de rage.

Où aliail-elle?

Mademoiselle de la Fresnaie était déjà loin que lord Helmutli était encore à la môme place, eu proie à uno rage froide.

Lord Helmuth avait tout l’orgueil des races anglonormandes ; il se croyait beaucoup plus noble que qui que ce fût en France, et le matin même, en songeant à demander la main de mademoiselle de 1a Fresnaie, il croyait lui foire un grand honneur.

Pourquoi la refusait- elle?

Lord Helmuth était jeune, fort bien de sa personne, et sa fortune, qui eût été médiocre en Angteierre , était relativement considérable pour une fortune française.

Quel motif guidait donc mademoiselle de la Fresnaic dans son refus?

Un éclair traversa Fesprii du jeune lord.

— J’ai un rival ! se dit-il.

Les hommes du Nord ont la colère froide et la luino sourde. Moins impétueux que les .Méridionaux, ils ont plus d’énergie concentrée, plus de ténacité dans Faction.

Lord Helmuth sentit une sueur froide couler goutte à goutte de son front le long de scs joues, et une tempête de fureur sourdre dans son âme.

— Si j’ai un rivai, se dit-il, je le tuerail

Berllie, s’éloignant au lieu de rentrer au château, à pareille heuro de la nuit, semblait avoir pris plaisir à faire naître les soupçons du jeune lord.

Où allait-elle?

Pourquoi ce fusil, cet attirail de chasse en pleine nuit?

On aurait pu supposer que l’intrépide jeune Glle allait à l'affût d’un sanglier; le jeune lord préféra croire qu'elle allait à quelque rendez-vous d’amour.

— J'aurais pu la suivre ! se dit-il avec un accent de rage. Mais les sapinières qui entouraient la Fresnaie ii’étaieiU point familières à lord Helmuth.

De plus, U était difficile de s’y engager à ciieval.

LE SECRET DU DOCTECR ROUSSELLE

Ml

Elul-cc du» Id le riTêl prefert t ;PB|e did}.

Enfin, il était probable que ^ mademoiselle Berthe entendait le trot d'un cheval derrière elle , elle prendrait la fuite et n'irait pas au rendez-vous.

Comme on le voit, au milieu de sa colère, lord Hidmutb raisonnait juste et avec un sang-froid tout britannique.

Tout b coup une inspiration lui vint.

A la chasse, b la promenade, partout, lord Helmuth était suivi par un de ces petits terriers écossais b bnig poil qu'on appelle skiss.

Gros comme le poing, fort comme un chien de < boucher, ce chien d écurie qui répondait au nom de , Tom, avait un merveilleux odorat. |

Quelquefois lord Helmuth s'en servait pour relever tm défaut de ses chiens, et il était rare que l'intolli- i tent animal ne débrouill.U point l'écheveau des voies , croisées en tout seiu par la bêle de chasse. i

31* uvaaisoH.

Lord Helmuth songea b le mettre sur la trace de mademoiselle de la Fresnaie.

Il détacha son cheval, enroula le licol, fixa les rênes et le filet sous le faux panneau de la selle, releva les étriers, puis donna un coup de cravache au noble hunter.

Celui-ci partit au grand trot, veuf de son cavalier, et lord Helmuth se dit :

— Il saura bien retrouver le chemin de son écurie.

Le skiss étonné voulut courir apres le cheval.

Lord Helmuth le retint d'un coup do aifliet. Puis il le

prit par le cou et le furi;a b Oairer la place même oh tout b l’heure mademoiselle de la Fresnaie s était arrêtée.

Après quoi il lui dit :

— Cherche et t::is-toi !

Cette dernière recummaudatioa était b peu près

mutile, attendu que le terrier est un chien sinon muet, ou moins très-chiche de voix.

Le skiss se lança au milieu dee sapins et tord Helmuth se mil è le suivTe.

Jamais braconnier n’arait marché avec plus de précaution ; jamais renard rusant devant les chiens n'avait fait moins do bruit en traversant les broussailles.

Helcnu par sou maître, le terrier allait Icnlomciit, mais il suivait une ligne droite.

La lune venait de se lever et argentait la dme des arbres, tamisant la lumière à travers les branches.

Lord llclmutli suivait toujours le terrier.

Tout à coup celui-d s'arrêta. ■

Alors le jeune lord se vit k l’entrée d’une clairière et il aperçut au milieu de cette clairière un tronc d’arbre abattu, sur lequel deux personnes étaient assises.

U prit le chien sous son bras et le rejeta brusquement derrière un sapin.

La lune brillait de tout son éclat dans la clairicre, donnant è l'herbe des tons argentés. On y voyait presque aussi dislinc'.ement qu'en plein jour.

Lord Holmulh reconnut mademoiselle de la Eres naic ; mais il (ut quelque peu étonné de voir è qui elle avait affaire.

La personne avec qui elle causait h voix basse était un jeune garçon en blouse.

Était-ce donc là, le rival préféré 7

Lord llelmuth n'eut pas le temps de se poser celte question, car il Wl mademoiselle de la Fresnaie tirer une lettre de sa poche et la donner au petit paysan.

— Bon ! pcnsa-t-il, c’est un messager.

Et il attendit.

L’entrclieu du jeune garçon et de mademoiselle de la Fresnaie fut court, car bientôt celle dernière se leva, rejeta sou fusil sur son épaule et traversa la clairière.

Lord Heimutb avait pris son chien à la gorge pour l'empécher de crier.

immobile contre le tronc de sapin, retenant son haleine, il vit mademoiselle de la Fresnaie passer à dix pas de lui.

U la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans la profondeur de la sapinière.

Alors il s'élança dans la clairière que le jeune garçon veiait de quitter, suivant uno directiun opposée à celle de la jeune fille, et il dit de nouveau à sou cliieii :

— ChercliK ! cherche !

Le cliicu partit comme un éclair ; lord llelmuth le suivit en courant.

El, tout en courant, il se disait :

— Il me faut celte IcUrc, Il me la faut I

XU

Le petit paysan, ou plutôt la Chevrette, car on l’a san^ doute reommue , s’en allait tranqiiiUemeiit au petit pas de roule, le long d’un séntier qui couimt

sous la futaie et gagnait la lande assez vaste qui s’étendait entre les bois de la Fresnaie et ceux de Mauséjour.

Mais elle n'avait pas vécu dans les bois toute sa vie sans avoir l’oule excessivement développée.

Le terrier galopait sur ses traces , et si peu de bruit (ju'il fit, la Chevrette l’entendit.

Elle se retourna vivement et aperçut derrière le chien lord llelmuth, qui la poursuivait également.

Elle n’avait jamais vu lord Helmuth; elle n’avait donc aucune raison de se défier de lui.

Néanmoins ses instincts sauvages reprirent le dessus.

Elle hâta le pas.

Ce que voyant, le chien précipita sa course , et lord llelmuth se mit à courir.

La Chevrette, alors, se souvint de ces courses folles qu’elle avait fournies souvent devant les gardes de la forêt d’Orléans.

Elle partit à fond de train , légère et bondissante comme l’animal dont elle portait le nom.

— Sus I susl mon Tom ! cria lord Helmutli.

Le chien partit comme l’éclair , donnant cette fois plusieurs coups de voix.

La Chevrette épouvantée courait si vite que le chien avait peine à la suivre.

Quant à lord Hehnuth , la jalousie et la colère lui donnaient des jambes, et bien qu’il eût perdu en quelques minutes un terrain considérable, U criait toujours à son chien :

— Sus ! sus ! Tom, sus à ce rustre I

Et la Chevrette courait , courait toujours , flairant quelque horrible danger.

Quelques minutes encore et elle eût peut-être été sauvée, car elle était bien près du bois de Mauséjoiir et de l'étang , et certainement, pour se soustraire à l’homme otau chien ligués contre elle, après avoir un moment rusé dans les sapins, elle se serait jetée courageusement à la nage.

Elle n'avait plus deux cénts pas à faire pour sortir de la lande dont les hautes herbes embarrassaient sa marche, lorsqu'elle se sentit les deux pieds pris, fit un eübrt pour se dégager et tomba.

Elle venait de s’embarrasser dans un collet à perdrix.

Elle SC releva bien sur-le-champ , chercha à casser le collet, et elle allait y parvenir, lorsque le petit chien arriva sur elle, l’œil sanglant, la gueule enflammée.

Le terrier à poil ras, le bull et le bull-dog sont, on le sait, des chiens féroces ; mais iis sont d'une douceur moutonnière auprès du skiss.

Ce |>etil animal , dressé de bonne heure à tous les combats, qui lutte indilTérenimcnt avec le ron.ard dans son chenil et une centaine de rats dans une caisse de six pieds carrés, a du vrais instincts carnassiers.

— Sus! sus I criait toujours lord Helmutli.

Le cliicn sauta aux jambes de la Chevrette et la niordit si crueliemeat qu'elle poussa un cri de douleur.

— Sus ! répétait lord Helmuth furieux.

LE SECRET DC DOCTEUR ROUSSELLE

La Chevrette essayait de se dégager des michoircs du skiss; mais le skiss tenait bon.

Elle se baissa, ramassa une pierre et se mit à l'en frapper sur la tête.

Le chien lécha prise , hurlant douloureusement é son tour.

Alors, sanglante, éperdue, la Chevrette reprit sa course.

Le cliien, fou de rage, s'était remis à sa poursuite, et lord Helmuth avait presque rejomt son chien.

, La Chevrette était maintenant tout prés de la sapinière, et ai elle l’atteignait, elle était sauvée du chien, car elle avait laissé tout au bord, dans un buisson, un fusil que lui avait donné le malin même Hector de Mauséjuur, lui recommandant bien de ne |>orler ce fusil que sur ses terres ë lui et de le cacher à la lisière d'un bois ou d'une lande, toutes les fois quelle franchirait la limite qui séparait les domaines de Fresnaie de ceux de Mauséjuur. ■

Le chien l'atteignit une seconde fois, juste au moment où elle allait franchir le fossé qui servait de démarcation entre la hmde et la sapinière. Mais elle se retourna si lestement et lui appliqua si adroitement un coup de pied sur la tète que l'animal fut rejeté à six pas.

Alors la Chevrette fit un dernier bond, se trouva de l’autre côté du fossé, se jeta dans la broussaille, y prit le fusil, et coiiune le chien la rejoignait, tandis que lord Uelmuth encore loin criait toujours ;

— Sus I mon Tom, sus !

Elle le renversa roide mort d’une balle entre les deux yeux.

Mais scs forces étaient épuisées, non que la course n’eùt été pour elle un jeu d'enfant, mais parce que la morsure du chien lui avait ouvert une veine, et que depuis un quart d'heure son sang coulait en abondance.

Lord Holrnmh avait poussé un cri de rage en voyant tomber son chien, et la Chevrette, sans forces, s'était assise sur le revers du fossé ; elle eût essayé de fuir encore qu’elle ne l'aurait p.is pu.

Mais pendant que lord Helmuth f.-anchissait les derniers cent mètres qui les séparaient encore, la fille sauvage eut une inspiration.

Pourquoi la poursuivait-on avec un tel acharnement, si ce n’était pour s'emparer de cette lettre que lui avait remise Berthe do la Fresnaie 7

Et la Chevrette déchira la lettre en petits morceaux, qu'elle se hâta d’avaler.

- Ah ! petit misérable ! hurimt lord Helmuth en arrivant sur elle, ah I tu as tué mon chien, nous allons voir I...

' xm

Lord Helmuth était dans un tel état d’exaspération qu'il leva son fouet de chasse pour en frapper la Chevrette.

Celle-d essaya de se relever , mais elle ne put que pousser un cri de douleur et retomba sans force i la merci de son bourreau.

Iæ fouet de lord Helmuth siffla dana l'air et s’at)ûttit.

La Chevrette avait perdu tant de sang par l'horrible morsure du terrier, elle était si faible, que le seotiment de la souffrance lui fit défaut.

Elle ferma les yeux et s’évanouit.

Alors le jeune Anglais, que ce premier acte de vengeance semblait avoir calmé subitement, demeura un moment immobile, contemplant aux rayons édalanis de la lune ce visage pâle et maigre dont les traits ne manquaient point d’une certaine délicatesse.

Que ferait-il 7

Il avait vu le petit paysan avaler la lettre morceau par morceau.

Le ferait-il parler? Cet enfant était-il susceptible de corruption 7

Lui faudrait-il employer la menace et la force?

Lord Helmuth se |iosa toutes ces questious durant l’espace de quelques secondes, et ce ne fut qu'â la vue du sang qui coulait toujours qu'il prit mi parti. ,

Il prit le parti de se pencher sur la ChexTettç, de déchirer son mouchoir et de bander la plaie béante d’où le sang ruisselait, comme le vin du robinet ouver d'un tonneau.

— Hé! se dit-il, recouvrant tout son flegme britannique, tandis que je délibérais il aurait bien pu mourir ; c'est une véritable liémoirbagic.

11 venait de bander fortement la jambe de la Chevrette, toujours sans connaissance, lorsqu'un bruit le fit tressiaillir.

11 leva la tête et vit un homme delmut â dix pas de lui.

Obéissant â un premier instinct, lord Helmuth porta la main au couteau de chasse qu'il .avait au flanc ,

âlais un petit rire sec, moqueur, méphistophélique, lui répondit :

— Ayez pas peur, monsieur mylord, dit une voix nasillarde. Vous ne me reconnaissez-t’y pas ? Je suis Maubert le boiU^ux.

Et, en effet, cet homme s’approclia en tirant la jambe.

En Sologne, on n’a jamais pu faire comprendre qua le mot do mylord équivaut pour le moins à odui dt monsieur, et l'homme qui venait de surgir devant lord Helmuth faisait comme tous les autres paysans, en l'appelant mtmieur mylurit.

— Ah ! c’est toi, fit lord Hebnuth.

— Oui , monsieur mylord , répondit Maubort le boiteux.

Cet homme était une manière de rebouteux doublé de mendiant, qui pass.ail pour guérir les uns et jeter des sorts aux autres.

On ne l'aimait guère, du Val au plus profond de la Sologne, car ou le counaissait partout; mais on le craignait.

Son visage anguleux, aa lèvre mince, scs petits yeux

grà, (es membres tordus, formaient un ensemble hideux.

Il avait des jambes minces et presque desséchées, dont l'une était plus courte que l’autre.

En revanche, ses épaules étaient larges et ses bras énormes.

n passait pour être d'une force herculéenne;

D’une force qui égalait sa méchanceté, disait-on.

Lord Helmuth le connaissait comme tout le monde, c’est-lHiire qu’il lui avait donné l'hospitalité vingt fois dans une grange, et une assiettée de soupe h la table de ses domestiques.

En Sologne, tout le monde fait un i>eu valoir et se mêle, par conséquent, aux |iaysans. Lord Ilclmuth,eii dépit de sa fierté native , avait fait comme tout le monde.

Maubert le boiteux s’approcha tout près et regarda la rjievrette.

— Est-ce que vous avea tué ce gars, par hasard , sieur mylord ? dit-il.

— Non, répondit lord Helmuth.

— C’est que j’ai entendu un coup do fusil.

— Oui, dit lord Helmuth, c’est ce petit brigand qui n tué mun chien.

Le cadavre du terrier était è dix pas et le fusil auprès.

— Pourquoi donc qu’il l’a tué î demanda le boiteux.

— Parce que mon chien l’avait mordu.

— Ah I ah I

Et Maubert eut un mauvais sourire.

— Votre chien ne mordait pas sans qu’on le lui commande, dans un temps, observa Maubert.

— C’est possible.

— Mais ce gars est quasiment comme mort...

Et le rebouteux se pencha sur la Chevrette, lui mit la main sur la poitrine et dit :

— Le cœur bal, mais il est faible.

Puis il examina comment lord Helmuth avait arrêté le sang.

Pendant ce temps, immobile et sombre, lord Helmuth ne bougeait.

Maubert leva la tête et le regarda.

— Monsieur mylord, dit-il, tout ça n’est [uis nature.

— Que t'importe ! fit brusquement l'Anglais.

— C'est que...

— Eh bien ! quoi?...

— Je pourrais peut-être vons donner un bon conseil, moi qui suis è moitié sorcier.

Lord Helmuth tressaillit et regarda cet homme dont les lèvres étaient ornées d’un hideux sourire.

Maubert poursuivit ;

— Pour que vous ayex lancé votre chien après ce gats... faut que ce gars vous ai fait quelque dommage?

— Je voulais lui parler, dit lord Helmuth.

— Et il se sauvait ?

— Oui.

— Et qu'est-ce que vous lui vouliex ?

— Je voulais savoir quelc|ue chose.

— AhI

Le boiteux eut un nouveau sourire.

— Si je pouvais vous être bon à quelque chose, monsieur mylord, dit-il.

Un frisson passa par tout le corps de lord Helmuth, et il devina qu’il venait de trouver un auxiliaire.

On eftt dit que l’enfer venait è son aide, car Maubert, en ce moment, ressemblait è un démon.

Il y eut après cet écliange de regards un moment de silence entre lord Helraulh et Maubert le boiteux.

Puis celui-ci reprit :

— Ecoutez , monsieur mylord , autant vaut être franc tout de suite avec vous.

— Que veux-tu dire?

— J’étais tout à l’heure couché au bord de la sapinière, è dix pas d’ici.

— Bon après ?

— J’ai vu le gars courir, et le chien après.

— AhI

— Puis le gars tirer le chien, et le chien tomber sans dire ouf.

— Alors tu as vu...

— J'ai vu que le petit avalait du papier, et il ne faut pas être malin pour deviner que c’était une lettre.

— C'est vrai, dit lord Helmuth.

— Une lettre que vous auriez bien voulu avoir, continua Maubert.

— En effet, dit lord Helmuth.

— Est-ce que vous savez qui la lui a donnée?

— Oui.

— Et è qui elle était destinée 7

— Non.

— Et c’est là ce que vous voudriez savoir 7

— Oui, dit lord Helmuth, Mais comment?

Maubert cligna de l’œil ;

— Puisque je vous dis que je peux vous donner un coup de main.

— Comment 7

— Vous verrez ça tout à l’heure, monsieur mylord. Mais il faut l'emporter d’ici.

— Pourquoi?

— Nous serons plus è notre aise là où nous irons.

Et Maubert chargea sur scs épaules la Chevrette évanouie.

— Venez avec moi, monsieur mylord, dit-il en riant d’un méchant riie.

I.ord Helmuth le suivit sans savoir ce que cetbommo voulait faire.

Maubert, tout en clopinant, se lança à travers bois, portant sur ses épaules la Chevrette endormie et ne paraissant point souffrir de ce fardeau.

Lord Helmuth avait peine à le suivre.

La lune brillait toujours, et comme les sapins étaient clairsemés, on y voyait comme en plein jour.

LB SECRET DD DOCTKÜR ROUSSELLE

Il leva la U-(e ei vit hj ItnantiC <l.-iK)ui idlx pat de lai. (Page ti^)

Bientôt lord Uelmulh aperçut une espèce de monticule de forme conique.

C'était une de ces calunes moitié bols et moitié terre, couverte de branchages, que les bftclierons se cunstmiaent en forêt pour se mettre è l'abri dans les mauvais temps.

C'était le but de la course de Haubert.

Un filet de fumée montait au-dessus de la hutte ; cependant elle était déserte.

Mais un reste de feu qui brûlait sous un monceau de cendres attestait qu'il n'y avait pas longtemps qu'elle mil été abandonnée.

Pendant la course rapide de Haubert, lord Helmuth aviit cherché vainement quel pouvait être le but de cet homme.

Son étonnement fut grand lorsque, ayant pénétré dans la hutte derrière lui, il le vit placer la Chevrette évanouie auprès du feu et lui ôta ses souliers,

— Que fois-tu donc? lui demanda-t-il,

— Je n'ai ni eau-de-vie, ni genièvre, dit Haubert avec un mauvais sourire,

— Eh bien !

— El je me sers du seul moyen qui soit è ma dispoailion pour ranimer cet enfant.

-Ah!

En môme temps. Haubert souffla sur le feu, rapprocha les tisons, et une jolie flamme bleue se dégagea delà résine en pétillant.

Alors le misérable tira la Chevrette par les jambes M lui exposa la plante des pieds è la chaleur du feu.

ha Chevrette fit un brusque mouvement, Jela on tti que lui arracha la douleur et rouvrit brusquement les yeux.

— Vous voye* que le moyen est bon, dit Haubert, <Pii avait une face de démon en ce moment.

— Oui, dit lord llcimuth, mais je ne comprend- toujours pas comment tu la feras parler.

f,a Chevrette, après avoir promené autour d'elle un œil hagaril, avait reconnu son bourreau, c'esl à-dire lord llelmiitb.

De nouveau , elle avait essayé de se lever et de prendre la fuite.

Hais .Haubert la maintint dans ses bras d'hercule et lui dit ;

— Hon petit, il faut être bien sage et rép.ondre è monsieur raylurd que voilé. Si tu lui dis ce qu'il veut savoir, il te donnera deu\beaux écus de cinq francs.

La Chevrette ne répondit pas.

Haubert poursuivit :

— Tu portais une lettre tout à l'heure T

— Oui, fit la Chevrette d'un signe de tête.

— Et tu l'as avalée?

— Oui.

L’oeil de la fille sauvage brilla d'un sombre enthousiasme.

— A qui portais-tu cette lettre ?

— Vous ne le saurex pas, répondit-elle avec énergie.

— C'est ce que nous allons voir !

Et Haubert poussa la Chevrette vers le feu, et la plante de ses pieds ae trouva en contact avec la flamme.

— Il faut qu'elle parle I dit le misérable, ou la chauffer un brin. Cest un vieux moyen qui est toujours bon.

La Chevrette jeta un nouveau cri, mais elle ne parla point.

— Oh I il faudra bien que tu paries ! dit Haubert dont Tœil étincelait de férocité.

Mais en ce moment, un nouveau personnage fit irruption dans la hutte, et Haubert; renversé d'un

-IÇ

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<&6 LES URAMB8 IK! VII.LAOK !

coup de crosse de fusil, tomba en hurlant et lâcha la Che\TPllo.

En même temps, lord Hcimuth stupêlàit se trouva (ace â face avec Hector de Mausêjour.

La Chevrette avait pu se remettre sur ses pieds brûlés et se réfugier à l'autre extrémité de la hutte.

— Vous êtes un lâche 1 dit Hector eü regardant lord Helmuth pâle de colère.

Tandis que Haubert le boiteux se relevait en hurlant de douleur et s'essuyait le front, que la crosse du fusil avait entamé au point d'en faire jaillir le sang, Hector de Mausêjour regardait lord Helniutli.

Celui-ci, revenu presque aussitôt de la surprise désagréable que venait de lui causer la brusque irruprion d'Hector dans la hutte , avait retrouvé son sangfroid hritannique.

lin chasseur déterminé comme Hector pouvait fort bien se trouver dans les Ixtis à cette heure indue sans que sa présence eût rien d'extraordinaire.

H était tout simple aussi de penser i|u'ayant entendu les cris de la fille sauvage , il était entré dans la hutte pour lui porter secours.

’ Cependant , lord Hcimuth éprouva un tel sentiment de répulsion et de haine , que la pensée lui vint surle-champ qu'il avait devant lui le destinataire de la lelire que la Chevrette avait avalée.

Et comme Hector l'avait traité de lâche , il lui dit avec son llegme hobitucl :

— Je crois, monsieur, que vous m’avez insulté.

— Je maintiens mes paroles , monsieur . répondit Hector; l’homme qui permet qu'un misérable torture un enfant est un l.âclie !

Lord Helmuth leva son fouet.

Mais Hector le lui arracha et le jeta loin de lui.

— Vous savez bien , lui dil-i! , que je suis homme â voua rendre raison.

— Je l'espère bien , dit l’ângl.-ds qui ne se déparlait pas de ce calme qui cachait une tempête.

— Vous savez qui je suis, fit Hector.

— Oui, répondit lord Helmuth.

— Demain j’attendrai vos témoins , acheva le jeune homme.

Puis se tournant vers Haubert r ' — Quant â toi , tu me connais... si jamais il l’arrive de toucher â cet enfant... tu aoras affaire â moi.

Haubert cessa de hurler.

— Oh! si j'avais su que vous mn Ir.ilterie* ainsi, dit-il , je ne vous aurais pas remis votre entorse , tantôt.

— Je t’ai payé pour ce servico, répondit Hector, nous sommes quittes.

En effet, on se souvient que la Chevrette avait porté â mademoiselle de la Kreinaie un billet d'Hector, billet dans lequel le jeune bonune lui apprenait qu'il s’était foulé la pied.

Maia tandia que la Chevrette portait ce message,

Maub'-rt avai^ p.assé devant je cltâteau de Mausêjour.

U av.iit âp^’ça Hecior sut te .seuil de la porte, la janiist étendue sur une chaise, s’était informé de ce quH avait et, sur la réponse du jeune homme. IMui avait offert ses services.

Hector n avait jiimais an beaucoup â 6 science des r^uluux.

Cependant, comme il souffrait, il avait consenti h lui abandonner son pied.

Haubert avait pris le membre endolori dans mains, l’avait tourné, retourné, frictionné, massé, puis il avait dit à Hecior ;

— Vous pouvez remettra votre botte, le pied est en place.

Hector avait remis sa botte, s’était levé, et h son grand étonnement, avait marché sans douleur.

.Haubert avait eu cinq francs, une assiettée de soupe, un verre de vin, et il s’en éuit allé.

Ainsi guéri presque miraculrtisement, Hector de Mausêjour avait éprouvé le besoin de voir de loin les tourelles de la Fresnaio et d’apercevoir cette fenêtre du premier étage oh quelquefois brillait une lampe, liien avant dans la nuit;

La lampe de Bertbe qui lisait ou travaillait.

Or, c’était en traversant la sapinière qu’il avait aotendii les cris de la Chevrette.

Donc , après avoir menacé Haubert et s’étre mis â la disposition de lord Uelmath , Hector ae tourna vers la Chevrette et lui dit : - • -

— Viens avec moi, mon eofont. Si tu ne peux marcher, je te porterai.

Et, en effet, il la chargea sur son épaule et stutittle la hutte. ’

— Oh ! cet homme, murmnra alora lord Helmuth, il me faut sa rte !

— Et moi donc I dit Haubert, qui essuyait tenjoars son sang.

— Je le tuerai, dit lord Helmuth.

— Hum I dit Haubert, il y a peut-être moyen de lui foire plus de mal que de le tuer.

Lord Helmuth tressaillit. '

Une méchanceté diabolique éUneelait dans -les petits yeux du rebouteux.

— Que veux-tu dire f demanda lord Helmuth.

— Je sais ce que je sais, moi, monsieur roylord, dit Haubert.

— Dis CO que tu sais...

— Ah ! mais non... pas comme ça...

— Explique-toi.

— Tout h l’heure, nous verrons bien... Mais ditesr moi, reprit le rebouteux, est-ce ip» voua n'étea paa allé à la Fresnaie aujourd'hui.

— Oui.

— Vous seriez peut-être bien amoureux de niadcniuiselle Berthe. vous, monsieur mylord ? ^

— Que t'importe I

— Oh I maie... c’est que ai je le savate...

— Ehbteot . V

LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE

— Je parierais j(diinaDt.

— Sur qui î

— Sur elle d'abord.

— Et puis?

•^.Et puis sur M. Hector, dame I ta jaluusie mordit au c eur lord Helmuth.

, — ;Si tu parles, dit-il, ta fortune est faite.

— Que me donnen z-»ous bien î

— Ce que tu voudras.

— Eh bien ! je veux dix mille francs.

...■ Tu les auras, si je me venge de cet homme, dit lord Uelmuth avec un accent do haine.

Que se passa-t-il outre Maubert le boiteux et lord Helmuth ? Nul ne le sut ; mais U était presque jour quand ils se sé|>arèrent, et lord Helmuth regagna à pied son habitation, qui é'.ait cependant à plus de trois Ueues de là.

Maison-Neuve, la demeure de lord Helmuth, justiàait son nom.

C’était une habilation toute moderne, en briques et et) pierre de taille, construite à l’anglaise.

be père du jeune lord s’était inspiré, en la faisant bâtir, de toutes les idées du confort britannique.

Lo bàtUueut était largo, à un seul étage, avec un rea-de-cbaussée un peu haut sur cave.

Us commiuis, les écuries, le cheuU, étaient séparés du corps de logis principal par une claire-voie couverte de lierre, de chèvrefeuille et de clématites qui formaient une véritable muraille de verdure.

Mais, en Sologne, riche ou pauvre , le propriétaire est toujours un peu fermier.

Il a sa faisanco-raloir.

Celui-ci s'esl réservé une métairie.

Cet autre s’occupe de raménagemenl et de l’exploilaiiun de s<^ bois de sapins.

Quelques-uns.de cette dernière cat ’gorie , ont fait venir à grands fr-ns , du département des Landes, ce qu’on appelle un résinier.

Le résinier est un homme qui s’entend à récolter avec une sage économie la résine des sapins, selon leur âge et leur essence.

Ün a généralemeut recours pour cette besogne à des Landais qui s’y entendent parfaitement.

Lord lleimutb ne s’occupait pas de ses fermes, mais il s’éhiil réservé des sapinières, et il avait, jjour cola , fait venir un résinier.

Cet homme, qui se nommait Caraval, était arrivé cinq ans auparavant avec sa femme et sa fille.

La femme, atteinte par les lièvres, était marte ; la fille avait poussé, grandi, embetli, au milieu de cette pauvre et grelottante nature de Sologne, ni plus ni moins que si elle eCit encore été sous le ciel brûlant et bleu de son pays.

Elle se nommait Jeanne.

Caraval était un petit homme de qumante-^ux ans,

brun, sec, nerveux ; un vrai type de Basque ou d’Sapagnol.

Jeanne était une de ces belles filles aux cheveux ^ d’un noir bleuâtre, aux lèvres rouges , aux yeux d’un bleu sombre, comme on en voit parfois le soir sur les promenades de Bordeaux ou de Bayonne. >

Elle avait dix-huit ans, le nez droit, lo profil hardi, la démarclie empreinte de cette langueur pleine de souplesse que les Espagnols désignent sous le nom bizarre de meneho.

Dans tout le pays environnant, on ne l'appelait que la belle Landaise.

Et lord Helmuth avait été sans doute de l'avis da pays, car on disait tout bas que Caraval, homme cupide et peu scrupuleux, avait pliilosophiqucment fermé le.s yeux sur bien des choses.

.Maisun-N’euve était, du reste, comme toutes les propriéiés de Sologne, parfaitement isolée.

Les bruits qui avaient couru sur la familiarité ds lord Hebnulb avec la fille du résinier n’avaient pas dépassé une certaine zone.

Enfin ces bruits étaient-ils fondés?

Voilà ce qu’on n’aurait certes pu affirmer.

Le logis du résinier était séparé du principal corps du bâtiment.

C’était un petit pavillon ebrré bâti à l’entrée du parc.

Jeanne logeait avec son père, et pour que lord Hefmuth justifiât la rumeur sourde des environs, il fallait très-certainement que lo résinier fût dans la confidence.

Or , ce matin-ià , car la nuit tout entière s’était écoulée depuis que lord Helmuth avait quitté le cliâ* teau de la Fresnaie, ce matin-là, disons-nous , lord Helmuth, rentrant à Maison-Nenve, trouva Jeanne assise star le pas de sa porte.

La jeune fille était pâle, et ses yeux battus disaient suffisamment qu'elle avait passé une nuit d’insomnie.

A la vue de tord Hebnutb, elle se leva et vint à lui vivement :

— Que vous est-il donc arrivé ? dit-elle.

— Je me suis attardé répondit-il avec une certaine hésitation.

Elle fixa sur lui un regard perçant,

— Vous avez renvoyé vos piqueurs et vos chiens? dit-elle.

— C’est vrai.

— Ils sont arrivés hier soir, et votre cheval est rentré tout séul une heure apri s.

— C'est encore vr.ti, dit lord Helmuth.

— Où donc êtes-vous allé?

ün accent liaulain, et qui n’était certes pas celui d'une servante, perçait dans les paroles de la jeune fille.

— Je suis allé à l’affût du sanglier, répondit lord Helmuth.

— Vous montes !

Et Jeanne regarda lord Helmuth, qui baissa la* yeux, lui si hautain et si fier.

— Je ne pense pas, acheva-t-eila av«c ironia, qua

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TOUS alliez Ii l'aSàt aroc un couteau de chasse et un fouet pour toutes armes. '

La nature impérieuse de lord Hclmuth, un moment dominée, reprit le dessus.

— Je n’ai pas de compte ii te rendre, dit-il ; je viens d'oii il me plaît.

— Et si je veuz le savoir, moi ?

Une seconde fois, l'Anglais baissa les yeux sous ce regard plein d’éclairs.

Mais il ne répondit pas.

U voulut même s’éloigner. Jeanne le retint en posant sa main souple et nerveuse sur l’épaule du jeune homme.

— Que veux-tu î dit-il en s’arrêtanL

— Je veux que tu me dises la vérité, Williams.

La voix, toujours impérieuse, s'était nuancée cependant d’un accent de tendresse.

Lord Helmuth trcs.saillit des pieds i la tête et un nuage passa sur son front.

Jeanne reprit :

— Tu es allé au cliAtaiu do la Fresnaie, Williams.

— C’est vrai, dit-il ; mais est-ce la première fois f

— Non, sans doute.

— Est-ce que je ne chasse pas quelquefois avec le comte ?

— Oui ; mais ce n’est pas ponr chasser que tu y es allé hier.

Lord lielmuth haussa les épaules.

— Ce n'est pas pour cela, répéta-t-elle avec un accent farouche.

Et de nouveau lord Helmuth fut contraint de baisser les yeux sous la Qammc de ce regard <iui pesait sur

lui.

Lord Helmuth aurait certainement donné be.iucoup, en ce moment, pour pouvoir aller traoquilleiDcnt s'enfermer dans sa chambre.

Mais Jeanne le dominait.

— Williams, dit-elle, vous êtes allé è la Fresnaie, non pour chasser, mais pour demander la main de madcmoiscile Benlie.

Lord Helmuth fit un brusque mouvement.

— No mentez donc pas! reprit Jeanne avec un accent d’amère ironie.

— Eh bien I dit l'Anglais, qui reU’ouva un peu de son flegme habituel, après 7

— Vous aimez la demoiselle.

— Non, dit lord Helmuth. Tu sais bien le contraire, mais il faut que je me marie.

— Vraiment ? dit-elle en ricanant.

— Et tu sab bien que je ne veux pas t’é|)ou3er.

Elle retroussa scs lèves avec un dédain suprême :

— Je n’y ai jamais sungé, dit-elle, et pourtant, si j’avais voulu... mais je vous connais, vous êtes 14che, hautain et cruel...

Lord Helmuth pAUt.

— Vous m’eussiez fait payer citer le nom que vous m’auriez donné, poursuivit Jeanne.

Lord Hclmuth haussa les épaules :

— Eh bien ! dit-il, que t’importe que je me marie I

— Si vous voulez une femme, reprit Jeanne, allezvous-en en Angleterre, dans votre pays, épousez quelque grande perclie osseuse è cheveux rouges, qui soit très-riclie, cela m’est égal; mais quant à mademoi- ; selle de la Fresnaie, je ne veux pas.

— El pourquoi donc ne veux-tu pas T

— Parce qu’elle est belle et que je serais jalouse I

Elle prononça ces derniers mots d’uo Ion « résolu que lord Heünuth en devint livide, i — Maintenant, dit-elle encore, vous savez ma volonté. Prenez garde I

Et’ elle lui tourna fièrement le dos.

Lord Helmuth demeura un moment immobile, les yeux baissés, on proie à cette rage sourde qui lui était familière.

I Puis il s’éloigna brusquement et rentra à Haisoii- I Neuve.

LA, il s’enferma dans sa chambre, et bien qu’il eftt piassé la nuit sur ses pieds, il ne songea point k se mettre au lit.

Assis devant une table, la tête dans ses mains, il resta longtemps sous le poids d’une sombre méditation.

Cependant, ce u’étaient pas les paroles de Jeanne, la belle Landaise, qui le préoccupaient.

— Je saurai bien la réduire k la soumission et au silence, s’était-il dit , et si elle résiste, je la briserai comme un roseau.

Puis il n’avait plus songé k elle.

Non, ce qui le préoccupait, c’était son eotreliea avec Maubert le boiteux.

Le rebouteux lui avait appris d'étranges choses.

U lui avait affirmé que mademoiselle de la Fresnaie avait un amant, que cet amant c’était M. Hector de Mausejour, et que de cet amour un gage existait k l'insu de tous.

— Allez-voiis-en à .Saint-Florentin , avait-il dit, h lord Helmuth, entrez chez un médecin qu'on appelle le docteur Kousselle, et vous verrez une petite fille de deux ans qui commence k trottiner dans le jardin , c'est tout le portrait do mademoiselle de la Fresnaie.

Ces paroles du rebouteux avaient bouleversé le jeune Anglais.

Il aimait Bertiic depuis i’heure où elle l'avait foulé aux pieds.

Quelques Ireures plus têt U ne voyait dans son union avec elle qu'une alliance.

Maintenant qu’elle le rejioussait et le dédaignait, il l’aimait...

Cet homnie était devenu méchant k force d’orgueil. L’amour et la haine se ressemblaient si bien en lui, qu’ils eussent pu sc confondre.

Mademoiselle de la Fresnaie , coupable , lui était chère et odieuse k la fois.

Il rêvait déjà quelqu* vengeance é[iouvantable, dont

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LE SECRET Dll DOCTEUR ROÜSSELLE'

kl Milbert P0US4 la CbevreiM ms le Ica.... (Page SIS.)

le point de départ reposait sur cette animosité séculaire qui existait entre les Mauséjour et les la Fresnaie.

Et sans doute qu'il Unit par trouver la solution do ion rêve, car au bout d’une heure de médilation prolende, il se leva, et secoua un gland de sonnette.

Son valet de chambre entra.

— Qu’on me selle un cheval, ordonna lord Helmuth.

Et tandis que le valet sortait, lord Helmuth murmura ;

— Je verrai bien si Maubert a dit vrai.

n changea de vêtement, flt sa toilette arec un oalme parfait, et quand il fut prêt h partir, il eut un lourire ironique :

— Monsieur de Mauséjour, se dit-il, attendra mes témoins toute ia journée, mais je n'ai vraiment pas le temps de les lui envoyer.

n descendit dans la cour et mit le pied i l’étrier.

32* umAisoa.

En passant devant le pavillon du résinier, il eut un battement de cœur, car il avait peur de rencontrer Jeanne.

Mais Jeanne n’était plus là, et le pavillon était fermé.

Il continua son cliemin à travers le parc et arriva à la grille.

Mais là il s’arrêta brusquement.

Jeanne venait de se dresser devant lui.

Elle s’approclia, mit insolemment la main sur la bride du cheval et lui dit :

— Williams, vous allez à la Fresnaie 1

— Non, répondit-il.

— Où allez-vous !

— Que t'importe I

— Je veux le savoir, moi !

— Eh bien, je vais à Saint-Florentin.

Et lord Helmuth voulut pousser son cheval, mais die le retint encore.

LES DHAHRS üli VILLAGE

— i-:coutez bitti ce que je vais vgiu lUre, M ilUeuu», reprit-elle.

— Bon ! qu’eat-cc encore î

~ Si vous allez eooore ï la Freanaie» il voue arrivera malheur.

Kt sur ces raoU, elle lAcha la bride et s'eflaça pour laisser passer li<rd Helmuth.

Celui-ci haussa les épaules et ooolinoa son chemin.

XVUl

Revenons à mademoiselle de la Fresnaie.

En quittant la Chevreile, Berthe, qui vie se doutait guère de la tragique mésaventure qu’allait essuyer la fille du sauvage, Berthe, disons-nous, était rentrée au château.

Elle avait passé b aU pas de lord Helmuth sans le voir.

D’ailleurs, comme elle descendait vers la clairière un quart d'heure auparavant, elle avait entendu le galop sonore du cheval qui s'en retournait à Maison- Neuve, et il lui était dlfRcile de supposer qu'il fbt veuf de son cavalier.

Tout le inonde était couché au château de la Fresnaie, lorsque Berthe rentra;

Tout le monde, excepté la vieille noarrice qui attendait 1.1 jeune fillo avec une anxieuse impatience.

— Kh bien ! lui dit-elle en la voyant enfin revenir, a-t-il consenti à renoncer k ta main, mon enfant T

— .Non, répondu Bertiie; cet homme eat un misérable.

— Il a refusé t

— Net.

— Qu'a-t-il donc pu te dire?

— Qu'il m’airnait, que peu lui importait de oe pas être payé de retour... et quo« mon père le voulant, U m’épouserait.

— Oh ! le misérable 1 dit la nourrice.

— Mais, dit Berthe, mon fwire ne le voudra pas.

La nourrice secoua la télé.

— Pauvre enfant! dit-elle, si tu savais !.«.

— Quoi donc, nourrice?...

— Le comte se croit engagé d’honneur avec lord Helmuth.

— Même si je ne veux pas?

— Hélas l oui.

— Oh I dit Berthe, tu ne coimais pas mon père; U est bon... U m'aime...

— Je le Stiis, reprit la nourrice; mais je saia aussi 06 que j'ai entendu.

— Quand?

— Un peu avant ton arrivée.

— Et qu’as-tu entendu, nourrice ?

— Le comte et lonl HHmutli étaient au salon. Il y a trop longtemps que je suis de la maison et que je fais pour ainsi dire partie de la famille, poursuivit la nourrice , pour que M, de la Fresnaie se géiie devant moi. Comme j outrais pour ranger je ne sais quoi, ton |)ère diaail :

« — Milord, il y a huit jours encore je vous aurais refusé la main de ma fille. Ce nom de lord Helmuth ne m'apprenait rien, et J’ignorais que vous étiez le descendant du baronnet sir Duncan. Maintenant, c’est moi qui vous supplie de nous permettre, à ma fille et à moi, d'acquitUT une dette de trois siècles. »

— Tu as entendu cela? dit vivement Berthe de la Fresnaie.

— Oui, mon enfant.

Berthe devint toute rêveuse.

— Qu’est-ce que le baronnet sir Duncan? murmurat-elle comme se parlant è elle-même.

— Je ne sais pas, dit la nourrice, mais j'ai idée que ça pourrait bien se rapporter à la haine de vos deux familles, les la Fresnaie et les âlauscjour.

Berthe tressaillit.

— Oh î fit-cUe tout à coup avec un accent de résolution pres(]ue farouche, il faudra bien que demain mofi père me dise enfin le secret de celte haine implacable. Va te coucher, nourrice, laisse-moi. Je ne suis qu’une femme, mais j'ai dans lès veines l'indumptdbie sang de ma race et je sais vouloir l..«

Le lendemain, N. de la Fresnaie était assis, h huit heures du matin, sur un banc de verdure, è l'entrée du parc, et lisait tranquillement les journaux que le facteur rural venait d apporter, lorsque Berthe vint le rejoindre.

Elle n'evait point, comme à l’ordinaire, son léger et pimpant costume derbasaeresse, sa jupe courte, ses bottines de peau de daim et sa toque de velours noir à plumes de faucon.

Elle avait laissé son fusil au râtelier.

Berthe était vêtue de noir, un peu pâle, presque solennelle, mais calme et résolue.

— Mon père, dit-elte, lorsque le comte eut mis un baiser sur son front, je n'ai pas dormi de la nuit.

— Pourquoi cela, mon enfant?

— J’ai songé k tord Helmuth.

— Ah!

— El à la promesse que vous lui avez faite.

— Quand tu sauras les motifs qui me font agir, dit le comte , lu verras que j’ai sagement fait , mon enfant.

— Mon père, continua la jeune fille, j'ai vingt-deux ans, m’avez-vous dit.

— Je ne suis plus une enfant, et je suis la dernière des la Fresnaie.

— Eh bien?

— A la veille de me marier, continua Bertlie, je dois tout savoir.

— Que veux-Ui dire 7

— Je dois hériter non-srulement des biens et des traditions de ma race, continua la jeuue ûUe, mats aussi de ses haines.

Le comte fil un véritable soubresaut

— Mon père , oclieva Berüie fruidemont, je veux

LE SECUET DU DOCTEUR ROUSSELLE

savoir |>ourquoi les la Fresnaifi baissfint mortellement les .Mauséjûur.

M. de la Fresnaie devi !t livide, cl un tremblement nerveux lui parcourut tout le corps; mais U parut prendre une résolution soudaine, et il rc(K)ndil:

—r. Tu as raison, mon enfant, l'heure est venue où je dois parler; et il faut que tu saches enfin quoi abîme de sang et de honte sépare nos deux races. Il ne faut pas que notre haine périsse 1

Et Te comte eut dans les yeux un éclair de fureur sauvage.

M. de la Fresnaie était visiblement ému. i

— Mon enfant, dit-il en altirant Berthc auprès de lui, il taut bien un moment aussi solennel que celui-ci pour que je me décide è parler, car le récit que je vais vous faire n'est pas de ceux qui résonnent d’ordinaire aux oreilles d'une jeune femme.

Parlez, mon père, dit Uertlie, je saurai tout entendre.

— Notre haine date de loin, reprit M . de la Fresnaie ; | elle remonte au siège d’une forteresse appelée la roche ! Saiiit-Ennel, au temps du roi Louis XllI. [

Les Espagnols avaient investi la place, mais la gar- | nison était fidèle; elle avait des vivres pour plus de trois mois encore, et l'armée française devait tinir par forcer l’armét; espagnole h lever le siège.

Deux geutilshuDimes français, frères d'arrnes, se partageaient le commandement de la place.

L’un s’appelait le sire de la Fresnaie.

L’autre se nommait le sire de Mauredm-Mauséjour.

Us étaient du môme pays, Us avaient été élevés ensemble.

La Fresnaie eût donné pour Mauséjour la dernière goutte de son sang, et U était en droit de croire qu3 Xlauséjour en ferait autant pour lui.

Au nombre des défenseurs de la rocheSaint-Ermel se trouvait un Ecossais, sir üuncan.

C’était un jeune gentilhomme qui, las des brouillards de sa pallie et des querelles reUgieuses qui l’agitaient, était venu offrir le secours de son épée au roi de France.

Sir Duncan était l'ami de la Fresnaie, comme il était celm de Mauséjour. ‘

La Fresnaie était marié; U avait une femme Jeune et beUe.

Mauséjour n'avait point encore songé à se chercher une compagne.

Une nuit, les deux frères d’armes, apres avoir visité les remparts et les casemates, relevé les sentinelles et pris toutes les dispositions necessaires pour prévenir toute surprise de l'ennemi, s’étaient retirés chacun chez eux.

La Fresnaie dormait quand un bruit singulier réveilla.

On eût dit que le sol tremblait sous lui et que la

rcM:he qui supportait la forteresse était batUib en brèciie à coups de marteau.

Il crut cepemiant que c'était la mer qui déferlait au pied des falaises; U allait se rendormir lorsque la porte de sa chaml^ s'ouvrit brusquemenu

Sir Duncan, à peine vêtu, entra l’épée à la main eu s'écriant ;

— Trahison! trahison! les Espagnols montent è l’assaut. On leur a livré la porte do fer. Dans une heure nous ser>3ns tous perdus I

La Fresnaie s’aperçut alors que sa jeune femme n’était plus auprès de lui.

Qu’élait-elle devenue?

Sir Duncan reprit :

— C'est Mauséjour qui a livré la place ot enlevé votre femme.

Mon aïeul poussa un cri de rage, sauta sur son épée, et voulut s’élancer à la rencontre de l’ennemi.

.Mais un coup d’arquebuse tiré du dehors Je renversa sanglant au seuil de sa chambre. Cependant il ' n’était point mort; mais la balle raitoignant en pleine poitrine avait amené un long évanouissement, dont ne sortit que pour se trouver dans un cachoL Ce qui était advenu était facile à deviner. Les Espagnols s’étaient emparés de la forteresse et avaient jeté son malheureux gouverneur dana un des cachots qui s’y trouvaient,

Les heui'üs qui suivirent furent terribles pour le Fresnaie.

Sa femme enlevée, sou arni devenu traître, la place forte livrée à l’ennemi...

U ne lui restait plus qu’à mourir, et ii voulut se briser la tête contre les murs.

Mais alors un bruit semblable à celui qu’il avait entendu la nuit précédente se fit entendre de nouveau et verticalement au-dessous de lui.

Puis, tout à coup, te sol trembla sous ses pieds, et un abtme s’entr’ouvril.

Un homme apparut par ce trou béant qui venait d’èire creusé au milieu du châteàu.

C'était sir Duncan.

— Je viens vous sauver, dit-il, avec quelques hommes dévoués; j’ai creusé un souterrain dans te roc. Ce souterrain aboutit à la mer. nuit est noire. Les Espagnols, ivres de leur victoire, n’ont pas vu une barque s’approcher des falaises. Celte barque nous attend, fuyons.

— Laissez-moi mourir, répondit la Fresnaie. Je suis déshonoré.

— Et vous voulez mourir sans vengeance ?

Ce mot électrisa la Fresnaie.

— Vous avez raison, dit-il.

Et U suivit sir Duncan.

Pendant plusieurs années U parcourut le monde sans pouvoir rencontrer Mauséjour et sans avoir aucune nouvelle de l’infidèle.

Enfin, un soir, dans une rue de Paris, les anciens frères d'armes se trouvèrent face à face.

•l.KS DRAMES DU VILLAGE

ai

Us ne proooDCèront pns un mot, mais ils se ruèrent l’un sur l’autre,, l’épéc h la main.

La mauvaise cause triompha.

La Fresnaie fut tué.

Mais il laissait un frère qui le vengea dciLX ans après et tua Mauséjour.

A partir de cette époque, de siècle en siècle, de règne en règne, les la Fresnaie et les Mauséjour se bat* tirent avec des chances diverses.

La Révolution de 1789 réunit mon grand>])ère et i’arrière-grand-pèro des Mauséjour actuels dans le même cachot.

Ils s'évadèrent ensemble, sc servant mutuellement, mais ils ne se réconcilièrent point.

Depuis lors, nous ne nous battons plus, nous ne nous [Nt)voquons plus, mais nous continuons à nous haïr.

Berthe avait écoute sans mot dire le long récit de son père.

— Est-ce tout t dit-elle.

— Non, dit le comte. Lord lldmulh, votre fiancé, est le dernier descendant de sir Duncan. Comprenezvous maintenant pourquoi je liens è payer la dette de reconnaissance de mon aïeul ?

— Oui, dit Berthe.

— Alors vous serez lady Hclmulh?

— Non, mon pèn;, répondit fruideihent Bcrtlic de U Fresnaie.

Et comme le comte sc levait vivement, et reculait d’un pas en regardant sa fille, elle ajouta :

J’aimerais mieux mourir mille fois !

Quelques heures après celte explication qui avait eu lieu entre M. de la Fre&naie et sa fille, cxpUcal on qui n’avait abouti, comme on le voit, qu'à mettre le comte en fureur et à permettre à Berüie de formuler nettement son refus, le trot d’un cheval se fit entendre dans la grande allée du parc.

M. de la Fresnaie, qui s’était enfermé dans sa chambre et n'avait plus voulu voir sa fille, se mit h la fenêtre et eut un geste de colère et de douleur à la fois.

U venait de reconnaître lord Helmuth.

Lorii Helmuth revenait de Saint-Florentin.

Le jeune Anglais avait retrouvé son calme habituel, son visage impassible.

Cependant, celui qui l’eût examiné bien altentivemenl eût remarqué une flamme sombre dans son regard et un méchant sourire sur ses lèvres.

Lord Helmuth mit pied à terre au l)as du perron et donna son cheval à tenir à son domestique.

Le comte s'éuit empressé d'aller à sa rencontre.

11 lui tendit la main et lui dit :

— Vous avez bien fait de venir, j’allais vous écrire.

~ Ah! fit l’Anglais avec flegme.

— J'ai causé avec ma fille.

— Ah!

— J’aj eu même avec elle une viuluute expbcaUoii.

— Et elle refuse, dit lord Helmuth, toujours catane

— Oh! fit le comte, elle ne se révoltera pas toujours contre mon autorité.

Le méchant sourire qui glissait sur les lèvres de lord Helmuth, prit des proportions plus larges.

— Cher beau-père, dit-il, permettez-mm de vous donner ce nom par avance...

— Oui, fit le comte avec une sorte de rage.

— Clier beau-père, continua lord Helmuth, je parie tout ce que vous voudrez que lorsque j’aurai causé une heure avec mademoiselle liertiie, nous serons les meilleurs amis du monde.

— Vous croyez ?

— Et qu’elle sera ravie de devenir nui femme.

— Que lui direz-vous donc ?

— C’est mon secret !

— Dieu vous entende ! dit le comte en souriant, mais...

— Mais quoi? dit lord Üelmulh.

— 11 faudra que vous attendiez ma fiUe, en œ cas.

— KUe n’est donc pas au cliàteau ?

— Comme à l’ordinaire, elle court les bois un fusil sur l’épaule.

— J’aiteiidrai, dit lord Helmuth.

Berthe, en effet, était partie à b suite du refus formel q« elle avait exprimé à son père.

Elle s'en était allée par les sapinières, du côté de Mauséjour, dans fcspérance de rencontrer soit Hector, soit la Chevrette.

Avant de parUr, die avait même, dans cette dornicre hypothèse, écrit le billet suivant :

€ Mon ami,

Je sais enfin le secret de la haine des b Fresnaie pour les Mauséjour. C’est absurde. De plus j’ai la conviction que U légende de votre famille n'est nullement semblable à la notre. Il y a à travers cela un certain sir Duncan qui, si j’en crois mes pressentiments, est un traître.

Il faut absolument que madame votre mère parle cl que, lorsque vous saurez tout, vous m'écriviez ceb en détail.

Demain vous saurez pourquoi.

SERTUe. »

Puis elle ébit partie.

Elle n’avait rencontré ni Hector, ni b Chevrette, mais elle avait déposé son billet dans le creux de l'arbre.

La Chevretu? avait les pieds enflés, par suite de scs horribles brûlures.

Hector n'avait point quitté Mauséjour.

^ II attendait les témoins do lord Helmuth, et ces témoins ne venaient pas.

Cependant Bertlie de b Fresnaie avait un ai grand Jxisoin d’air et de solitude, qu’elle ne rentra au château i}u'à b nuit cluse.

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