‹ Les Drames du villageChapitre 55 sur 60 · I.E SECftET DU IIOCTEÜK IIOIISSELLE · texte numérisé non relu

I.E SECftET DU IIOCTEÜK IIOIISSELLE

SoS

Pcrihe étill Tèldd ^ noir. Pâte SSo.)

El comme elle franchissait la grille du parc, un liumine se dressa devant elle.

C'étail lord Helmuth.

— Encore vousl dit-elle.

— Oui, mademoiselle, dit-il; j'ai à vous parler.

— Et moi, dit Bcrtbe, je n'ai rien h vous dire.

Elle voulut passer son chemin.

Lord Helmuth osa lui prendre le bras.

— Mademoiselle de la Fresnaie, dit lord Helmuth d'un ton sardonique, je reviens de Saint-Florentin, et je suis allé demander une petite consultation au docteur Rousselle. -

Berthe pâlit, et, instinclivement, elle porta la main â la poignée de son fusil.

Lord Helmuth avait, en ce moment, un hkicux et lëroce visage.

Mademoiselle de la Fremiaic avait, malgré elle, fait an pas en arrière.

Si brave qu'on puisse être, la vue d'un reptile produit une certaine émotion.

— Mademoiselle, reprit lord Helmuth dont la voie était profondément ironique, vous voyez bien qu'il faut que vous m'écoutiez.

— Monsieur...

Elle tourment, ait toujours la poignée de son fusil.

— Rah ! fit-il, jq ne crains pas que vous m'assassiniez ; ainsi calmez-vous et écoutez-moi.

— Ou'avez-vous donc à me dire!

Et la voix de mademoiselle de la Fresnaie était émue, mais avait un grand accent de fermeté.

— Je suis Anglais et j'ai lu Sbakspeare, dit froidement lord Helmuth.

— Après?

— Je me souviens de Roméo et Juliette.

— 11 sait toutl pensa Berthe, qui se sentait mourir à la fois de honte et d'indignation.

— Les pères se haïssent, les enfants s'aiment, continua lord Helmuth.

— Que vous im|iorte!

Et Uurtlio dovint uiunaqante. • ''

— Mais, dit lord Helnmlh, je n’ai pas certains préjugés français, moi, et quand une fenime me plait, peu m'importe ce qu’elle a pu être. Si son nom et sa fortune sont en rapport avec ma fortune et mon nom...

il n'acheva pas. et il poussa un cri de rage.

Bertliv, qui avait sous la main une touffe de saules sauvages qui croissait au long de la bordure du parc, Berthe venait d'en briser une branche, et, de cette branche, elle avait cinglé le visage de lord Heimuth en lui disant :

— Vous êtes un lâche !

Lord Helmuth rugit comme une bêle (aore blessée par (e plomb du chasseur.

U obéit môme à un premier mouvement de fureur, et. oubliant que Uerthe était une femme, tt voulut s'élancer sur elle.

Mai^ elle recula encore d’un pas, et mettant résolûmeiii son fusil à l’épaule :

— Misérable! dit-elle, si vous avancex, je vous tue.

Lord Helmuth eut peur.

— Ah! dit-il, vous ne triompberot pas toujoun!

Il avait l’ccume â la bouche, et l'homme d’éducation avait disparu chez lui, pour faire place à une sorte de sauvage ivre de colère.

—■ Je n’avancerai pas, dit-il, et je dévorcTai l’injure que vous venez de me faire, mais écouiez-moi bien; celte entrevue est 1a dernière avant celle de nos fiançailles.

Elle l’écrasa d’un regard de mépris, mais Ü ne se déconcerta point.

— J'attends une lettre do vous demain avec ce mot unique < Venez! > Si dan.s vingt-quatre heures je ne l’ai pas reçue, ajouta-t-il, je me présenterai au château tenant par la main l’cnlant de M. Hector de Mauséjour et de...

Il n’acheva pas, mais mademoiselle de la Fresnaie sentit scs jambes se dérober sous elle, tant le sourire qui compléta sa pensée fut hideux.

Puis il s’éloigna, et mademoiselle de la Fresnaie le vit disparaître à travers les sapins.

Lord Helmuth s'en allait avec une tempête dans le cœur.

U était ostensiblement parti du château une heure auparavant, renonçant, disait-il, à l'honneur do voir madénioiselle de la Fresnaie.

Mais, après avoir attaché son cheval dans un fourré, U était revenu dans le p<^c, attendre que la jeune fille rentrât.

H regagna donc l’endroit oè il avait laissé son clieval qui était, du reste, habitué depuis longtemps à ce manège, lord Helmuth mettant souvent pied à terre à la chasse, pour aller Caire le coup de fusil sous bois.

U sifOottait une fanfare entre scs dents, ce qui était chez lui l'expression de la plus grande fureur.

Comme il détachait son cheval et enroulait le licol pour dégager la bride fixée au faux panneau de la selle, il entendit un pas d'homme sous bois; et, se retourvit Maubert le boiteux.

Maubert lui dit :

— Vous rentrez tard de Saint-Florentin, monsieur mylord.

— J'ai passé par la Fresnaie.

— Ah l ah ! ricana le rebouteux. Eli bien I vous avais-je menti î

— Non.

— Alors j’aurai mon argent ?

— Sans doute... quand tout sera fait.

— Vous ôtes un brave homme, monsieur niylord, et c’est plaisir de faire affaire avec vous. Esl-ce que vous allez h Maison-.Neuve ?

— Sans doute.

— Vous allez prendre la roule ?

— Non, dit lord Hchuutb,. je vais passer par la Grange-Vieille.

C'était un sertticr qui courait en zigzag au travers des sapins et preuoit son nom d’uuc ferme abandonnée.

— Vous aurez to • ,

— Pourquoi T

— Le diejnin n’est pas bon.

— Mon cheval le connaît à merveille

— Et puis, U peut vous arriver quelque chose.

— Bahl

— L’année a été mauvaise, le pain est cher... il y a des gens qui en manquent... on ne sait pas...

— Peuh ! fit lord Helmuth, j'ai une carabine dans au fonte et deux balles au service des rôdeurs de nuit.

Il sauta en selle, rendit la main, et son clieval s’élança au galop dans le sentier.

— Je crois qu’il a tort, murmura Maubert, qui prit une autre direction.

Lord Helmuüi galo|wit depuis une heure et il n’était plus qu’à une demi-lieue de son habitation, lorsqu'il fut obligé de mettre sou cheval au pas pour traverser un fourré d’épines.

La lune avait disparu, la nuit était sombre.

Les paroles de Maubert lui revinreut tout à coup en mémoire.

— Void un vilain endroit, en effet, dit-il.

Et U donna un coup d'éperon à son cheval.

Mais soudain, à six pas, un édair se lit, suivi d’une détonation, et lord Helmuth, frappé d'une balle en pleine poitrine, glissa de sa selle sur le gazon du sentier.

m DE LA PRElUèaE PARTIE.

OEtJXIÈME PARTIE

Ce soir-là, U était presque nuit, quand on entendit retentir sur le pavé inégal de Saint-Klureutin les rouee»

LE SECRET DO DOCTEUR ROÜSSELLE

un peu disjointes par la sécheresse, du tilbury de M. Rousselle.

te temps, le docteur Rousselle avait fini par avoir une clientèle énorme.

Tout le monde dans un rayon de dix lieues s’accordait à dire qu’il y avait un {uédecin fameux à Saint- Florentin, et que ce médecin était en môme temps un lionmie de bien qui venait en aide aux pauvres gens, ne les faisait point payer, et même leur donnait de l’argent pour acheter des remèdes.

Aussi le médecin, que nous avons entrevu au début de CO récit, passant de longues soirées au travail, dans sa petite maison des bords de la Loire, n’avaitü plu.s guère le bnnps de se livrer à l’élude. La pratique absorbait la thi^orie.

Souvent en route à quatre heures du matin, l’excellent homme ne rentrait que bien avant dans la nuit.

Son bidet ne suffisait plus : U avait maintenant trois dievaux qui, certes, faisaient une rude besogne,

Dans le centre de la France, pays peu accidenté, les routes sont magnifiques.

Depuis longtemps le médecin et le notaire ont remplacé fusage du cheval et remplacé la selle par une voiture è deux ou quatre roues.

Celle du docteur n’élait pas l’élégant tilbury, que le fils de famille conduit au bois, attelé d'un magnifique iToUeur, mais le vieux boghei suspendu sur des sangles, à train jaune, pres'pie toujours crotté, drmt les coussins, recouverts de peau de vache vernie, sont devenus rougt'S par le frottement. Le harnais est en harmonie avec la voiture ; ü sort de chez le bourrelier du village, et le collier est orné d’une grelolière qui n'est pas sans utilité pour faire ranger de loin, la nuit, les lourdes voilures des rouliers, qui ont la déplorable habitude de voyager sans lanterne. Le docteur Rousselle rentrait donc co soir-là à l’heure du chien et loup.

La vieille servante était morte depuis longtemps, et il en avait pris une autre, robuste fille de campagne qui. dit-on. avait commis une faute qu’un misérable s’était refusé à réparer.

Cette fille était venue on matin à Saint-Florentin et, au grand scandale de la population, on lui avait vu donner le sein à un enfant du sexe féminin. La réputation de probité et de vertu du médecin était déjà faite | du reste alors, et personne ne lui avait imputé la faute de la pauvre servante ; on s’était même accordé à dire que le docteur Rousselle avait accompli un grand acte de charité en recueillant la mère et l'enfant.

Mais ce que personne n’avait dit, ce que personne ne savait, c’était que l’enfant de la paysanne qui, du reste, n’étail pas du pays, était mort en naissant, et que la petite fille qu’elle allaitait n'était autre que cet enfant mystérieusement apporté, une nuit, à Saint- Florentin, enveloppé dans le manteau du docteur. Or donc, le docteur harrassé de fatigue arrivait enveloppé dans sa peau de bique, la casquette à oreillettes en- ^ foncée sur la tête qui commençait à devenir chauve; , et quand ü eut jeté les guides de son cheval ruiaeelaut J

de sueur au petit garçon qui lui servait de palfrenier, il entra dans la cuisine oh fiimbait un bon feu. Jeanne, c’était le nom de la paysanne, préparait le souper.

La petite fille, qui avait alors un peu plus de deux ans. commençait à trottiner par la cuisine, et quand elle vit entrer le docteur, elle lui tendit ses petites mains en disant :

— Voilà mon parrain.

M. Rousselle la prit dans ses bras et .se mit à la caresser comme il eht fait de son propre enfant.

En même temps il dit à la cuisinière :

— Jeanne, ma fille, sers-moi vite à souper, car j’ai deux malades à voir dans le pays.

— AhI monsieur, dit la servante qui se mit en devoir de dresser la table, j’ai une drôle de chose à vous apprendre, allez I

— De quoi s’agil-il ? dit le docteur, qui s’assit au coin du feu.

— L’Anglais est venu.

— Quel Anglais?

— Vous savez , ce .jeune homme qui habite en Sologne auprès de la Motlie-Beuvron.

— Lord Melmuth?

— Justement.

— 11 est venu ici ?

— Oui, monsieur.

— Pour me consulter ?

— Qh ! il n’a pas l’air malade.

— Alors que voulait-il I

— Ma foi, je n’en sais trop rien. 11 voulait vous parler, disait-il, et il m’a fait une foule de questions.

— Ah!

— Il regardait surtout la petite...

— Vraiment ! fil le docteur qui tressaillît.

— Oû eht dit qu’il voulait la dévisager ; même qn’il m’a dit : t C'est à vous cet enfant ? — Oui, ai-je répondu. > n a eu un mauvais rire... un rire qui m’a fait peur... Et puis il s’en est allé sans me dire s’il reviendrait.

Pendant le récit de la paysanne, le docteur avait plusieurs fois froncé le sourcil ; et quand elle eut fini, U se dit :

— Que peut signifier cette étrange visite? Je ne conj nais pas lord Helmutb, je n’ai jamais eu affaire à lui. Que me veul-U? et pourquoi s’est-il occupé de la petite fille?

Cette question, un peu multiple qu’il se posait, troubla quelque jîcu le frugal repas du bon docteur.

Une heure après, U reprit soncliapeau, remplaça sa peau de bique |)ar une redingote de gros drap, et s’en alla, comme à l’ordinaire, voir ce qu’il appelle sa clientèle de ville.

U rentra vers onze heures, et aperçut un homme assis au coin du feu de la cuisine.

Cet homme se leva et salua le docteur.

— Voici longtemps que je vous attends, monsieur, dit-il.

— Que me voulez-vous, mon ami? deman^le do^

tour qui voyait cet homme pour ia première fois.

— Je viens de Maison-Neuve, monsieur.

— Ah I fit le docteur.

— Et on a joliment besoin de vous li-bas.

— il y a un malade chez lord Helmuth ?

— Cest monsieur milord qui est malade lui-roème, dit le paysan solognot, et son mal pourrait bien être mor

— Ou'a-t-il donc !

— Il a été assassiné dans les bois, dit le paysan.

Le docteur Rousselle fit un pas en arrière et regarda

cet homme avec une sorte de stupeur.

Le paysan solognot fit alors au docteur Rousselle l’étrange rédt que voici ;

Lord llelmulh avait été trouvé gisant au milieu d'une marc do sang, dans un fourré d'épines qui se trouvait è gauche d'un sentier conduisant du chUtcau de la Fresnaie & Uaison-Neuve. A neuf heures et demie du soir, on avait vu arriver le cheval du jeune lord, les étriers vides et manifestant une grande épouvante.

La fille du résinier, Jeanne la Landaise, s'élait mise à pousser des cris en disant :

— Pour sûr il est arrivé un malheur I

I.es gens de l'babitation, en grand émoi, s’étaient munis do torches, et comme le sol des sapinières est sablonneux et que les sabots du cheval y étaient marqués profondément, il leur avait été facile de suivre au rebours le chemin qu'il avait parcouru.

Une demi-heure après, de faibles gémissements étaient parvenus à leurs oreilles, et ils avaient retrouvé le malheureux jeune homme.

Alors on s'était souvenu qu'un coup de feu s'était fait entendre une heure auparavant dans la sajiinière ; mais personne n'y avait pris garde, le pays étant infesté de braconniers.

Tout en écoutant le récit du paysan, le docteur avait fait è la hèle les préparatifs de départ.

Suivant cet homme, le plus simple était d'aller passer au pont de Migneau. On faisait un détour ainsi, mais il y avait une belle route pour aller è Maison- Neuve.

Le docteur avait un excellent cheval qui faisait au besoin dnq lieues en une heure.

Le clieval fut attelé et, dix minutes après, le docteur et le paysan étaient en route.

Selon ce dernier, le jeune lord était blessé mortellement ; mais on avait si grande foi dans la science du docteur, qu'il pouvait bien, après tout, faire un miracle.

Cette opinion était même si accréditée parmi les gens de Maison-Neuve, que Jeanne la Landaise n'avait pas hésité à envoyer chercher le docteur Rousselle, qui était h plus de quatre lieues de distance, de préférence è un médecin de Lamotte-Reuvron ou de Souvigny, qoi se trouvaient beaucoup plus près.

Le docteur, en chemin, se mit à questionner le paysan.

— Qui donc, dit-il, peut avoir commia un pareil crime?

— Voilà ce que nous nous demandons tous, répondit le paysan.

— Lord Helmuth avait-il des ennemis dans le pays?

— Non, monsieur.

— N’avait-il pas fait faire quelque procès de cliasse?

— 11 criait bien un peu contre les braconniers, mais jamais scs gardes n’ont fait de procès.

— Alors, c’est pour le voler.

— Ohr non ! car il avait sa montre et sa bourse quand nous l'avons trouvé.

Et le paysan murmura r

— C'est-y malheureux tout de même! Un jeune homme si riche, et qui allait le devenir encore une fois autant.

— Comment cela ? demanda le docteur.

— Lord llclmiflh allait se marier.

— Avec qui donc?

— Avec mademoiselle de la Fresnaie.

Si la nuit n'eût été si nuire, le paysan eût pu voir le docteur changer de couleur à celte révélation, et faire un brusque mouvement sur son coussin do martre.

— Vous ne le saviez pas ? dit naïvement le paysan.

— Non.

— Après i;a, on n'était d’accord que depuis peu de temps, et jl n'y a guère que deux jours que la belle l.aodaise savait la chose.

— Qu’est-ce que la belle Landaise? demanda le docteur.

— C’est la fille du résinier.

— Hon I

— Et elle était la maîtresse à Maisonneuve ; c'est une belle fille, Jeanne. Elle vous a des yeux... Il a été un temps où monsieur mylord en perdait la tête

— Je comprends, murmura le docteur.

— Depuis deux jours, continua le paysan, elle pleurait, la pauvre fille, que c'est une désolation.

Le docteur était tombé en une rêverie profonde.

Il savait bien des choses, l'honnête liomme ; il possédait bien des secrets, et il demandait en frémissant comment il avait pu se faire que mademoiselle de la Fresnaie consentit à épouser lord Helmuth.

U avait peur de comprendre... et à la façon fébrile dont il fouettait son cheval qui dévorait l'espace,- on devinait qu'une émotion poignante le dominait.

Le trajet s'accomplit en moins d'une heure ; mais il eut pour M. Rousselle la longueur d'un siècle.

Enfin le tilbury entra dans la cour de Maisonneuve.

On n'avait point transporté lord Helmuth au château ; on l'avait porté dans ia maison du jardinier et couché dans une chambre du rez-de-chaussée.

Le docteur entra, et, du seuil de la porte il put voir leanne la Landaise agenouillée au pied du lit, pleurant oruyamment et s'arrachant les cheveux.

Lord Helmuth avait le délire.

LE SECRET DU DOCTEUR RUU3SELLE

Stii» io«4aia. t ait pts ai éclair a« at (Paacasi.]

Le docteur s’approcha, arracha l'apparefl grossier que les domestiques avaient posd sur la blessure et, i première vue, il vit que la blessure était mortelle. Cependant lord Helmuth pouvait vivre quelques heures encore.

M. Rouseelle ouvrit sa trousse et se mit h pratiquer rextractioii de la balle.

Puis, comme la Landaise continuait h pousser des cris déchirants, il fit un signe au pire de la jeune fille qui la prit è bras le corps et la porta dehors.

— Laissez-moi seul, dit alors le docteur avec un accent d'aulorité.

— Mais, monsieur, dit un dos domestiques, la justice va venir.

— La justice?

— Sans doute. On a prévenu les gendarmes.

•— Eh bien, quand ils viendront, vous les laisserez entrer.

93* LiniAiséH.

Le docteur voulait être seul.

Il espérait que le délire se calmerait, que lord Helmuth pourrait reprendre un moment connaissance et donner quelque détail, laisser échapper quelque indice qui pfit mettre sur la trace du meurtrier.

Tout à coup un nom jaiUit des lèvres du blessé.

Un nom qui fit tressaillir le docteur des pieds h la tête et lui donna froid au coeur.

— HectorI Hector! disaK lord Helmuth avec Faocent du délire, je me vengerai!...

Et le docteur Rousselle, l'honnite homme, TapiM de science et de charité, eut alors one pensée coupable, il forma un vœu impie...

Le vœu que lord Helmuth Irépasslt avant que la justice ne fût arrivée.

En prononçant le nom d’Hector de Uauséjour, lord Helmuth no révélait-il pas celui de son assassin? .

Ejigitizej^by GnogU

LES nAAMEB DD VILLAGE

in

Le délire du blessé allait en augmentant.

La vie ne voulait pas abandonner cetta organisation robuste ; la jeunesse luttait contre la mort.

Les deux tiers de la science des médecins sont dans le coup d’œil, le diagnostic, comme ils disent.

M. Rou.ssclle jugea que s'il ne survenait pas quelque bnisque accident, le jimno lord vivrait plusieurs beures encore, peut-être mémo une journée.

Une chose pouvait singnlièrcnicnt abréger son agonie ; c'était l'e-xtraclion de la balle.

Il y avait neuf chances sur dix que, la balle retirée, le blessé rendrait le dernier soupir.

Si on n’essayait pas de pratiquer cotte extraction, U était probable aussi que le délire sa calmerait et que le blessé mourrait avec toute sa connaissance.

Alors peut-être pourrait-il donner il la justice des indications dont elle ferait son profit? peut-être même nommerait-il son assassin?

Pour M. Rousselle, qui donc autre que Hector de Mauséjour avait pu faire feu sur ce jeune homme qu’on aim.ait dans le pays pour sa libéralité, sa bonne humeur et sa jeunesse?

Le médecin savait le lien mystérieux qui unissait Borthe de la Presnaie & Hector, et il croyait deviner ce qui avait d'i se passer.

Hector, apprenant le mariage projeté, aurait perdu la tête, et rencontrant à l’improvisie lord HelmuUi qui revenait de chez sa fiancée , un nuage de sang lui obscurcissant soudain la vue et rinlelligence, il serait devenu criminel.

C'était la première et la dernière fols que le docteur voyat lord Ilelmulh.

Toute 1a science des hommes ne la pouvait sauver, et sa fin était proche.

Qu'importait que sa mort fût ou non vengée?

Et puis, d ms ce regard brillant de fièvre, dans ce front régulier mais étroit, le docteur lisait les signes certains d'une volonté haineuse et adiarnéc.

Tout ce qu'il ne savait pas, U lo devinait, et tout co qu'il devinait était à la charge de la victime et plaidait eu faveur du meurtrier.

Qui sait même si ce jeune homme qui était venu chez lui le jour même et avait fait mille qucslioiis touchant la petite fille que sa servante faisait passer pour son enfant, n’avait pas eu tout entier lo secret de liorlhe?

Qui pouvait dire qu'il ne se fût pas servi de ce secrel pour arracher A b jeune fille perdue son consentement î

Et alors la jeune fille s'ébit sans doute jetée au cou de M. Mauséjour, lui disant avec i’accent de b fob'e et du désespoir :

— Sauve-moi!

Il n’y avait pas une heure que le d.tcleur était , auprès du blessé que sa conviction ébil faite.

Hector était le mcurlrier; mais le vrai coupable,

celui que la Providence avait frappé sans pitié, c’était lord Helmuth.

Dès lors, poiirquoi ne point soustraire A la vindicte des luis le jeune homme égaré qui s'appebit Hector du Mauséjour? i

Personne, si ce n'est lord Helmuth, me savait la ^ liaison d'Hector et de Rerthe de la (■'resnaie. i

Personne, lord Halmutb trépassé, ne songerait A l’accuser. i

Et lord Helmuth était mort par avance. Ce n'était plus qu'une question de quelques heures.

Si lo docteur pratiquait l'extraction de b balle , lord Helmuth mourait sur-le-champ, et ses souffrances se i

trouvaient abrégées. i

Et qui donc oserait juger coupable le médecin qui a pu hAler une mort certaine ou une opération hasar- i

deuse? i

Ce fut une lutte effroyable qui s'engagea alors dans la conscience du docteur, une lutte de <|uelqucs sccon- i

des qui eurent la durée d'une éternité.

Et b conscience du docteur éleva b voix et lui dit : i

— Ta mission est do prolonger la vie, et non do l'abréger.

Dès lora l'homme disparut, il ne resta que le médecin.

Le médecin appela un domestique qui était resté dans b pièce voisine, et lui dit :

— Faites-moi chauffer de l’eau, et allez me chercher dans ma voiture ma pharmacie de campagne.

Ce qu'il appelait ainsi était une petite boite en cuir divisée par comiiarlimenls et qui contenait les princi- , paux reinèdea dont un peut avoir besoin dans un pays où les villes sont éloignés et où les pharmaciens sont , rares.

Tandis que le domestique obéissait, Jeanne la Lan- , daise revint. ,

Ella ne pleurait et ne criait plus ; sa douleur était maintenant monie et silencieuse.

— Eh bleu ! dit-elle avec anxiété , avez-vous pu retirer b balle f

— Je ne la retirerai pas, répondit le docteur. i

— Pourquoi?

— Mais parce que je pourrab le tuer.

Elle joiguit les malus et lui dit avec un accent dé- ^ chiiant : ^

— Oli ! vous le sauverez, n'esl-ce pas î

— Je ne sab pas, répondit-il, je ne puis pas le savoir.

Le domestique revint.

Le docteur prit l'eau chaude, ouvrit la pharmacie, choisit une patito fiole qui contenait du budauum et se mit A prép.irer uno potion calmante.

— Quand il aura bu cela, dit-U, le délire fera pbco au sommeil.

En effet quand on fut parvenu A lui ingurgiter quelques cuillerées do b potion, les nerfs de lord lleiinutb se dislendircnl presque subiteraeut. U no recouvra |>as b raison, mais il cessa de divaguer, et cet mil, qui brlllail de folie se ferma peu A pou.

Digiti__

LE SECRET Dü nOCTEUH ROOSSELLE

Uoe beure après U dormait.

Le docteur, alors, tira sa montre.

Il était trois heures du matin.

D'après les calculs de l'homme de science, le blessé devait dormir ouatreou cinq heures d'un sommeil qui, d'abord agité, deviendrait paisible à mesure que scs forces diminueraient.

Puis il s'éveilierait et jouirait quelques minutes de sa lucidité d'esprit...

Puis la via s’en irait peu à peu, et une heure de plus et tuut serait fuii.

Le docteur passa le reste de la nuit au chevet de lord Helmulh, suivant une h une les phases de ce terrible sommeil, dont il bâtait la fin do ses voeux ardents.

Le médecin avait fait son devoir, l'homme pouvait bien souhaiter que lord lielmutb mourût avant que la jusiice n'arrivât.

Les étoiles pâlirent, l’aube vint, puis le soleil ; lord Helmulh dormait toujours...

Et tout â coup le résinier, ce père complaisant et lâche, entra, disant ;

• — Void la justice et Ica gendarmes I

Les gendarmes n’étaient pas seuls ; un substitut du procureur impérial les accompagnait, suivi d’un greffier.

Us entrèrent dans la chambre oi’i lord Helmutb dormait toqjours de ce sommeil avant-coureur de la mort que l'homme de l’art avait prévu.

Le docteur Housselle leur fit signe de faire le moins de bruit possible.

— Messieurs, dit-il, quand le blessé s’éveillera, il sera près de mourir. Au nom de l’humanité, je vous supplie de ne pas troubler ce dernier sommeil.

— Nous allons commencer notre enquête au dehors, répondit le magistrat, eu mterrogeanl iea gens du château.

Et il ressortit, suivi de son greffier et des gendarmes.

Pendant une heure encore lord Helmuth dormit.

Immobile à son chevet, le coeur anxieux, le docteur suivait les progrès que (aisait la mort , progrès que lui seul pouvait deviner.

' Enfin, le blessé poussa un soupir.

Le ducteur frissonna, mais U ne bougea poinL

Lord Helmuth ouvrit les yeux et murmura :

— Où suis-jef

Alors le docteur se leva, prit la verre qui était sur la guéridon et contensil un resta de potion, et, le lui présentant, U lui dit :

— Buvex !

Lord Helmuth avait une soif ardente. U prit le verre et k- vidé d’un trait.

.Mais cet effort parut l’avoir épuisé, car il rcloinba sans forces sur son ortsiiler.

Seulement il regarda U.xement le docteur et lui dit :

— Qui êtes-vous 7

— Monsieur, répondit le médecin , Je suis le docteur Rousselle.

Ce nom arracha un faible cri au blessé.

Puis un sourire nerveux et pour ainsi dire diabolique eflleura ses lèvres.

— C’est vous, dit-il, qui élever la fille de Berthe.

Un nuage passa sur le front du docteur ; mais 11 répondit froideraeni :

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Oh ! fit lord Helmuth.

La phase prévue par le docteur Rousselle arrivait : de même que le sommeil avait succédé au délirt» , de même è ce sommeil succédait un calme profond , une lucidité d’esprit complète.

— Je me souviens, dit le blessé, j’ai féru une balle dans la poitrine et je suis tombé de cheval.

— Oui, monsieur, dit tout simplement le doctenr.

— Vous êtes médecin , vous devez le voir, reprit lord Helmuth d’une voix si faible que le docteur Rousselle eul peine â l’enlendre. Uilcs-moi si ma blessurî est mortelle.

Le docteur ne répondit pas.

— Dites-le moi , reprit lord Helmuth, je stils un homme... je ne crains pas la mort...

— Oui, dit le docteur, votre blessure est mortelle.

— Vivrai-je longtemps encore 7

— Peut-être une heure... peut-être mains...

— C’est bien, dit le blessé, avec ce üegme qui l’avait si rarement abandonné.

Il demeura silencieux un moment, puis, toujours d’mic voix faible mais parfaitement intelligible :

— A-t-on prévenu la juslice7 ,

Le docteur, â cette question, ne put se défendre d’une vive émotion que surprit l’œil scrutateur et froid de lor Hel mutb.

Alors son méchant sourire reparut :

— Vous ne pouvez pas être mon ami, vous, dit-il.

— Mylord, répondit le docteur, je suis fami de mus ceux qui souffrent.

— Oui, reprit le blessé avec une sonrdo ironie dans la voix. Je sais bien que vous me sauveriez si vous le pouviez, mais ce n’est pas è ce point de vue que je parle. Si je vous disais le nom de mon assassin , vous ne le répéteriez pas... à la justice.

— Vous savez donc qui vous a frappé ? dit le docteur dont la voix tremblait.

— Oui, je le dirai à la justice.

La vont du blessé s'affaiblissait par degrés.

Le docteur eul une espii rance folle; il crut un moment que lord Helmulh allait expirer et que le substitut reviendrait trop tard.

U se trompait.

L’enquête â laquelle lo magistrat s’élatt livré au dehors était terminée.

Aucun des domestiques n'avait entendu ce nom d’Hector qui était écliaiipé è lord Helmuth dans son délire. Aucun ne pouvait imaginer quel était le meurtrier. Lo magistrat n’avait doue recueüli que des dé|K>- I isitions insigaitiantes.

Et, tout k coup, 1« docteur BoaeMÜc friaeonnant le Tit reparaître sur le seuil.

L’(bU de lord Helmuth brdla d'une flamme sombre.

n voulut se soulever et ne le put.

U voulut parler, la parole expira sur ses lèvres.

Tout ce qui lui restait de vie semblait s’ètre réfugié dans son regard.

Le magistrat s’approcha et lui dit ;

— Mylord, avex-vous vu l'homme qui vous a frappé ?

Lord Helmuth fit un signe de tête négatif.

— Soupçonnet-vous qui il peut être 7 .

— Oui, lit lord Helmuth d'un signe.

Le magistrat se tourna vers le docteur et le regarda d'un air qui signifiait :

— PourraH-U vivre quelques minutes encore!

Le docteur leva les yeux au ciel , ce qui voulait dire que maintenant Dieu seul le savait.

Le magistrat s’adressa de nouveau k lord Helmuth.

— Ainsi vous croyez savoir le nom de votre meur- ««r!

— Oui I oui I fit le blessé, qui remua deux fois la

tète.

tst-ce le vol qui a été son mobile 7

— Non, dit le blessé d'un signe.

— La vengeanee!

— Oui.

Lord Helmuth ne parlait plu.s, mais son œil parlait.

— Lui connaissez-vous des complices7

Le Jeune lord fit un signe affirmatir.

— Combien 7

n souleva la main qui était étendue hors du lit, sur la courtine, et la ferma k l'exception de l’index.

Cela voulait dire : Un I

— Un homme!

— Non, dit l’œil.

— Une femme 7

— Oui, dit encore ce regard étrange.

Le docteur sentait son sang se glacer.

Il vit lord Helmuth, qui se déb.attiit contre les étreintes de la mort, faire un effort désespéré un effort suprême, se soulever k demi et recouvrer l'usage de la parole.

— Mon meurtrier, dit-il, se nomme Hector de Mauséjour.

Le magistrat fut tellement étonné, qu’il recula d’un pas.

Lord Helmuth eut encore la force d'ajouter :

— Demandez k un paysan qui se nomme Haubert le boiteux.

Et il retomba mort sur l’oreiller.

Alors le magistrat se tourna vers le médocin :

— Monsieur, dit-il, ponsez-vous que lord Helmuth eôt,tout à l'beure, toute sa présence d’esprit7

Le docteur, frémissant, passa une main fiévreuse sur son front et répondit ;

— Je mentirais si Je disais le contraire.

Puis il prit sa tête dans ses deux mains et une grosse larme Jaillit au travers de ses doigts crispés.

Lord Helmuth, en mourant, avait assuré sa vengeance. ......

Rétrogradons maintenant de quelques bturet.

M. Hector de Mauséjour avait passé toute la Jmlniée chez lui — cette journée dont lord Helmuth avait employé une partie k aller k Saint-Florentin questionner la servante du docteur, et l'autre k revenir k le Kresnaie menacer Bcrthc do sa colère si elle penistait k lui refuser sa main.

Tandis que le Jeune lord s’en allait chez lui et appro chait de l'endroit fatal où il devait être frappé, Hector, lassé d’attendre, — car il avait attendu tout le Jour des témoins que brd Helmuth n’avait point songé k lui envoyer — Hector, disons-nous, avait fini par prendre son fusil et sortir.

Il avait contourné l'élang qui s'étendait devant le château un peu après le coucher du soleil. Un vacher, qu'on appelait le père Quiiitin, l'avait vu passer et lui avait même demandé s’il allait k l'affût.

Hector avait répondu affirmativement et poorsuivi son chemin, s'enfonçant dans les sapinières.

Jamais il n'allait rêder aux environs de la Fresoaie en prenant une route déserte.

La Fresnaie était k gauche, Maison-Neuve k droite. Chaque fois qu’il sortait de Mauséjour, Hector paraissait SC diriger vers la droite, et ne revenait bnisquement sur ses pas que lorsqu'il était en plein bois.

C'est que le jeune homme craignait presque autant son frère et sa mère, que mademoiselle Berthe craignait son père, le comte de la Fresnaie.

L’autre Mauséjour, comme on l’appelait, baissait aussi cordialement M. de la Fresnaie, que oelui-d aimait tout ce qui portait le nom de Mauséjour.

Donc après avoir pris la précaution de sortir ostensiblement de Mauséjour par un chemin diamétralement opposé k celui de la Fresnaie, Hector s'était mis à marcher rapidement.

Il avait fait son devoir de gentilhomme en demeurant tout le Jour k la disposition de lord Helmuth, qu’il avait insulté; maintenant il avait le droit de songer à son amour.

Or, Berthe lui avait écrit la veille une lettre qui ne lui était point parvenue, puisque la Chevrette avait été obligée de l’avaler après l'avoir déchirée en petite morceaux pour la soustraire k la curioaité de l’Anglaia,

Que contenait celte lettre ? •

La Chevrette ne le savait pas ; tout ce qu’elle avait pu dire k H. Hector, c'est que mademoiselle de la Fresnaie paraissait fort émue en la lui remettant.

Hector, en cheminant, se disait :

— Berthe attend peut-être ma réponse. Que lui dire?

Elle aura attendu la Chevrette; mais la Chevrette ne peut pas marcher. Il faut donc que J'aille moi-méme rùder aux environa de la Fresnaie.

LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE

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