V. RovsMlle 11 prit dans bns. (Page S3S
Biea certainement je rencontrerai Rerthe et je saurai quel danger nous menace.
Il marchait d'uo pas rapide, le front penché, en proie à une visible inquiétude, lorsqu'il entendit tout auprès de lui un éclat de riro sardonique.
U s'arrêta brusquement.
Aux lueurs mourantes du crépuscule glissant aux travers des sapins, Hector vit un objet informe, accroupi qui ae mouvait dans une broussaille.
Puis cet objet se dressa et prit forme humaine.
Alors le jeune homme reconnut un mendiant, et dans ce mendiant. Haubert le boiteux.
U s'avança vers Hector en clopinant, sa casquette A la main, en guise de sebile, et lui dit en ricanant ;
— Puisque vous m'avez fait du mal la nuit dernière, vous pouvez bien nw foire la charité .
Son accent était railleur, son regard méchant, et il poruit son autre main li sa tête enveloppée d'un vieux chiffon tout sanglant.
On se souvient que dans la hutte du bècheron, Hector lui avait administré sur la tète un vigoureux coup de crosse de fusil qui avait fait jaillir le sang.
— Ah I c'est toi, misénblel db Hector A qui le sou-
venir de la cruauté du mendiant envers la Chevrette fit monter le rouge de l'indignation au visage.
Je vous demande la charité, répéta le mendiant d'un ton qui tenait le milieu entre la supplication et la menace.
Par un mouvement instinctif et machinal, Hector mit la main dans sa poche, et s’aperçut aussitét qu’il avait oublié sa bourse.
— Je n'ai pas d'argent, dit-il.
— Vous avez tort, dit insolemment Haubert.
— Quand tu passeras par Hauséjour, on te donnera, poursuivit Hector.
— Je n'irai pas avant demain, répliqua le mendiant, et demain il sera trop tard.
Hector, qui s'était remis en marche, s'arrêta de nouveau.
— Que veux-tu dire, drôle?
L'insolence du rebouteux s'accrut ;
— Tenez, monsieur Hector, dit-il, quand on peut avoir besoin du pauvre monde, il fout être moins méprisant pour lui.
— Je te répète que je n'ai pas d’argent sur moi, dit Hector
— C'est le tort que vous ave*/:, répéta le mendiant.
— Par exemple !
— Vous en eussiez ou, que je vous aurais donjié un bon conseil.
Hector tressaillit et regarda ret homme, dont le visage avait une expression vraiment diabolique.
— Ah çà, que veux-tu dire? fit-il en marchant sur Maubert la crosse de son fusil levée.
— Je veux dire, répondit Mauhert, que voua feror. bien de ne pas aller tirer vos guêtres du côlé de la Fresnaic ce soir.
Si Hector de Mauséjour avait reru une décharge électrique en pleine poitrine, il n'eùt pas reculé plus vivement.
— Bon! dit Mauberl, voilà que ça vous fait de reffcl.
Mais Hector avait déjà rassemblé tout son courage, appelé à lui tout son sang>froid, et il regarda fixement Mauben en lui disant :
— Quel effet veux-tu donc que ça me fasse?
— Excusez-moi , je me suis trompé , répliqua le mendiant avec ironie, je croyais que voua vous inléresbiez à mademoiselle Bcrthe.
Hector frissomia. Cet homme avait-il donc son secret?
— Mais je vois bien que c’est des jaseries, tout ça, des vrais cancans, acheva le rebouteux, et que ça vous est bien égal que mademoiselle Herthe se marie avec M. Mylord,
Hector crut sentir la voûte du ciel se détacher et tomber sur lui.
Cependant ses jambes ne fléchirent point; il ne jeta pas un cri, il ne fit pas un mouvement... 11 demeura môme un moment comme |)clrifié.
— Adieu, monsieur Hector, ricana le mendiant, et il iisparut sous la broussaille, laissant n*tentir après bii un long éclat de rire, qui se répercuta d’écho en écho.
“' On eût dit, selon l’expression d’un grand poète, que Satan riait dans les bois...
Hectofde Mauséjour demeura un moment immobile, la sueur au frout^ le coeur sans palpitations el comme ■'il eût été frappé de la foudre.
Que lui avait donc dit cet homme dont le rire infernal retentissait encore à travers les bois ?
Il lui avait dit que mademoiselle de la Fresnaie allait épouser lord Helmuth.
El maintenant Hector comprenait pourquoi lord Helmuth avait poursuivi la Chevrette avec tanld achar- Aement
Mais si la Chevrette avait été diargée d'une lettre par Bertlie, celte lettre ne contenait-elle pas, de la part de la jeiioe fille, l'assurance de résister à la volonté patemeiie f
Cette pensée rendit quelque courage et quelque espoir à Hector.
— O Berthe ! Berthe ! raurmura-t-il , comme si la jeune fille eût pu l’entendre, ai-je donc douté de toi ?
Alors il se remit on marche, non plus dans la direction de Maison-Neuve, mais en tirant sur la Fresnaic, et peu soucieux, cette fois, d’étre aperçu.
Mais il était dit que ce soir-là Hector accumulerait preuves sur preuves contre lui.
Comme il traversait une lande entre deux sapinières, U rencontra des bûchoux qui revenaient de travailler à une rm/4?.
On appelle ainsi Ins coupes de bois en exploitation.
L«'S bûclieux le saluèrent; l'un d'eux lui adressa la parole et lui dit :
^ Monsieur Hector, bien sûr que vous allez & Faffûl?
— Oui, dit Hector, dont la pensée était ailleurs.
— Eh bien ( si vous voulez faire un joli coup double sur des marcassins, prenez ce sentier.
— Ah! fit Hector, où mène-t-il?
— Droit à Maison-Neuve. I) y a im fourré d'épines Riir la gauche, et auf^rès Une mare dans laquelle depuis deux nuits les sangliers viennent sc souiller. La terre est pleine de leurs hignehe/t tout à l’entour.
— Je ne chasse pas sur lord Helmuth, dit Hector avec un accent de colère qui frappa les bûdieux.
— Oh! dit celui qui avait déjà pris ta parole, vous n’ôtes pas sur lui à l'endroit dont je parle.
— El sur qui donc?
— C’est les bois communaux.
— Alors j’y vais, dit Hector, craignant que ce genslà ne se doutassent qu'il allait à la Fresnaie.
Et il suivit le sentier qu'on lui indiquait, no soupçonnant pas que lord Heliiiulli allait y passer moins d'une heure après, et que le fourré d'épines dont on lui parlait était précisément celui dans lequel le jeune lord tüiul)erait frappé raortcllcmeut.
Seulement, quand il ae fut enfoncé dans la sapinière et se trouva loin des bûcheux, il se reporta vivement sur la gauche et, toujours coimmt, il arriva en vue da château de la Fresnaie.
La nuit était venue, et Hector se coucha dans le foSsé du parc, à cette place môme où, trois années aupara*» vant, le docteur Rousselle l'avait vu se dresser devant lui. La foçade du château était sombre. Une seule lumièi^ brillait à travers les arbres et partait d'une croisée du rez-de-chaussée.
Hector en conclut que Berthe, dont il connaisfl ût parfaitement la fenêtre, n'était pas dans sa chamlifo* Alors il posa deux doigta sur aa bouche et fit entendre un cri sernblablë au houhoulement kuntain et affaibli d'un oiseau de nuit.
Berthe connaissait le signal.
.Souvent, la nuit, quand elle l’avah entendu, elle était sortie du |>arc et a'était dirigée vers un carrefour de la forêt, rendez-vous convenu à t'avanoe entre eUa et Hector.
Hector^ après avoir fait efiteodra œ cri, « mit h
LE SECRET RU DOCTEUR R0US8ELLB
Biüvre te fond du $aut-de>Ioup qui entourait le parc, s’arrdlant parfois pour prêter Toi^'ille.
A un moment donné, U lui sembla que le galop d'un cheval retentissait dans réloignemcnt.
Cétait peut-être lord Helmuth qui s’en allait.
Dit minutes après llectcH* renouvela son appel.
Puis il se leva de façon à voir de nouveau la façade du château.
11 it’y avait pas do lumière à la fenêtre do Borlho.
— Elle est dehors, se répéla-l-il.
Et abandonnant le saut-de-loup, il courut à ce carrefour (pji les avait si souvent réunis.
Uerthe s"y trouvait.
Ai-sbesur un troue d’arbre, Bertho avait la têlc dans scs demc mains et paraissait livrée à un profond désespoir.
Quand elle vit Hector, elle se leva vivement, poussa un cri et se jeta à son cou.
— Ah! dit-elle, si tu savais!
—Je sais tout, dit le jeune homme.
Elle jeta un nouveau cri.
— Je wis, roi)rit*il, que lord Helmuth a demandé ta main; je devine, au contact de tes lèvres, que tu Tas jefuséo, ma Berthc chérie.
— Hélas! dit-elle d’une voue égarée, lu ne sais rien.
— Rien?
— Gel homme est un misérable !
— Je sais aussi cela, dit Hector qui se souvenait de la scène de la nuit précédente.
— U a notre secret.
— Noire secret ! s’écria Hector.
— Oui, il sait que je t’aime oi que tu m’aimes ; que nous avons un enfant... La seule chose qu'il ne sait pas, dit fièrement la jeune üUc, c’est que nous avons le droit de nous aimer.
— Bcrthel...
— U me menace de tout révéler à mon père...
— L’infàme !
— Et mon père mourra de douleur... ou il me tuera... car maintenant, mon bien-aimé, murmura mademoiselle de la Fresnaie avec désespoir, je sais quel est rabime qui nous sépare.
— Tu le sais!
— Mon père m’a tout dit...
— Ah ! fit Hector avec une curiosité avido.
— Un de tes aïeux a trahi le mien, acheva Bcrtbe en baissant la tétc.
Mais Hector rc:ula d’un pas, à cette révétation, et redressant ûèrement la tète :
— üerthe, dit-il, ton père se irompe. Le mot trahison est un mot inconnu dans ma famille.
11 y avait tant de noblesse et de franchise dans cette réponse que le soupçon qui déjà s'était emparé de l’esprit de la jeune fille, lui revint tenace, obstiné.
Elle posa la main sur l’épaule d’Hector et liji dit :
— Il est inqiossible que Hustoire de cette haine n’ait pas deux versions, celle de ma famille, celle de la tieime. 11 faut que nous connaissions celle-lù, ceue
nuit même. St tu adjures la mère de parler, le fera-telle?
— Oui. • i
— Eh bien! dit Berlhe avec un accent de résolution
indomptable, allons!
— Où cela ? ‘ ^
— A Mauséjour... chez toi...
— Mais, malheureuse?
— U le faut, dit Borthe; lu me cacheras... Où? |e n’en sais rien... mais il faut que j’assiste invisible à ton entretien avec ta mère.
Hector hésitait encore. i
— Mais fou que tu es, dit Berüie, tu veux donc que je devienne la femme do lord Helmuth ?
— Oh! non... dit Hector... Viens... nous noos agenouiiloron.s plutôt devant ma mère, et elle n’osera nous maudire I...
A la campagne, surtout en automne où la nuit vient de bonne heure, à dix heures du soir tout le monde est couché.
Le cliâtcau de Maus<*jour où nous avons pénétré une fois déjà, était plutôt une ferme qu'une babiialtoo de plaisance.
Pauvres, depuis plusieurs générations, les Mauredîn de Mauséjour faisaient valoir ; ce qui leur permettait de vivre convenablement sur leurs terres, '
Une partie du vieux manoir avait été convertie en communs, granges, écurie-s bâtiments d’exploitation.
I.a façade qui donnait sur l'éting et y mirait scs deux tours moussues, était tout ce qui restait à ru>age des maîtres.
De ce côlé-là, à distance, Mauséjour avait encore un assez grand air.
Mais si l’on arrivait par derrière, du côté du midi, on entrait par la basse-cour, on traversait un petit potager, et au bout do ce potager, on trouvait une porte qui communiquait avec un immense hangar, BOUS lequel étaient rangés les chariots et les instruments aratoires.
Do ce hangar on arrivait dans l'écurie des vaches, laquelle était reliée à un des greniers à foin par une trappe et une de ces échelles à barreaux plats qu’on appelle écbeiks de meunier.
Enfin du grenier on pouvait (Kisser sur un toit qid avait peu d’inchnaison, et sur lequel ouvrait la croisée do la chambre d’Hector.
Si le jeune homme voulait introduire Berthe de la Fresnaie à Mauséjour, ü n'y avait pas d'autre chemin à prendre ; car enirer par la grande porte , c'était s’exposer à rencontrer, soit un domestique attardé, soit madame de Mauséjour elle-même qui, seule de la maison, veillait d’ordinaire jasr|u’à minuit, installée dans le grand vieux salon du manoir, auprès d'un métier à broder.
Les deax Mauséjour, du reste, allaient souvent à l'affût du sanglier et rentraient quelquefois assez tard; mais oorame Us étaient toujours obligée de passer par
i» mlibule et par conséquent devant la porta du salon, leur mère les appelait pour leur soulialter le bonsoir.
■Hector avait donc compris que ce chemin était Impraticable pour Rerthe et pour lui.
En entrant par la basse-cour, au contraire, il était bien certain de n'évciUer ui les pétres, ni les bouviers (Congés dans leur premier sommeil, et de faire taire d'un coup de sifflet les deux chiens de garde qui rôdaient autour du chéteau.
Il était bien neuf heures, quand les deux jeunes gens étaient partis du carrefour où ils s'étaient rencontrés.
U en était dix quand ils arrivèrent en vue de Maus^our, après avoir contourné l'étang.
, En route, Bcrthe avait redit à Hector l'étrange récit que lui avait lait son père touchant à l'inimitié des deux familles.
Puis elle avait ajouté :
— Ce air Duncan, qui a joué un rôle dans cette Jilstoire, a un descendant, et ce descendant c'est lord Helmuth
— Est-ce possible I s’était écrié Hector.
— Eh bien, reprit Bertbe, si les fils ressemblent aux pères, pourquoi les pères vaudraient-ils mieux qu'eux? Lord Helmuth est un misérable...
— Oh I certes, oui, dit Heclor qui avait pareillement raconlé à Bertbe sa rencontre de la nuit précédente avec lord Helmuth.
— Oui nous dit, poursuivit Berllie, que, s'il y a eu un traître, ce traître n'était pas sir Iluncan.
- Je le crois comme toi, mais comment le prouver ?
— En rapprochant de la nôtre la version de ta Camille.
— Cest Juste.
Ils avaient échangé ces derniers mots è l'entrée de ta basse-cour.
— Madame, dit alors Hector avec une sorte de Boleanité dans la voix, pardonnez-moi d’introduire ' madame de Mauséjour chez elle par un pareil chemin.
Berthe s’appuyait sur hjL
— Ah! cher, dit-elle, j’ai le pressentiment que l'Iieure n’est pas éloignée où j'entrerai ù Mauséjour par la porte d'honneur.
— Chut I fit le jeune bamme.
Un chien aboya.
— Paix I Médor, dit Hector à mi-voix.
Le diien reconnut son maître et se tut.
Les deux amants s’engagèrent dans le singulier chemin que nous avons décrit; ils traversèrent le potager, puis le hangar, arrivèrent dans l’étable, montèrent au grenier ù foin et de là sur le toit qui était de plain-pied avec la chambre d'Hector
La fenêtre en était ouverte.
Mademoiselle de la Frestuûe avait, du reste, son costume de chasse, ce qui lui avait facilité ces bizarres ascensions.
(>iand ils furent tous deux dans la chambre d'Hecor, Us redoublèrent de pracaulmos, marchant sur la
points du pied et sans lumière, et se parlant à l'oreille.
— Tu veux entendre ma conversation avec ma mère, n’cst-ce pas f disait Hector.
— Oui, répondit Bertlie.
— Comment faire ! U y a bien une chambre attenante è la sienne et dans laqueUe je pourra» te cacher. Mais qui me dit qu'en montant se ooudier elle n’y entrera pas.
— Eh bien, dit Bertbe, je suis prèle ù tout. Notre vie est devenue un long martyre. Il faut en finir.
— Eh bien, dit Hector, prends ma main et suismoi.
Et ouvrant avec précaution la porte de la chambre, il entraîna mademoiselle de la Fresnaia ù travers un corridor plongé dans l'obscurité.
.Madame de Mauséjour était toujours en bas, au-rdde-chaussée, travaillant et attendant le retour d’Hector.
Quand il eut caché Bcrthe dans la pièce dont il avait parlé, Hector descendit.
U traversa le vestibule sur la pointe du pied, puis revint en marchant bruyamment et poussa les verrous de la grand'porte; ce qui fit que madame de Mauséjour crut qu’il rentrait réellement.
Et il poussa la porte du salon et s’arrêta sur le seuil.
Madame de Mauséjour, qui n’avait jamais quitté le deuil depuis la mort do son mari, se leva en voyant son fils et vint ù lui avec son visage calme et un peu sévère.
— Heclor, dit-elle, vous rentrez bien lard, mon enfant. Nous sommes au mois d'octobre, c’est le mois de ta fièvre. Il fait maLsain courir les bois la nuit.
— Ma mère, réjundit Hector, je ne viens pas ds l’alfût, comme vous paraissez le croire.
— D’où venez-vous donc, mon enfant 7 Hector parut prendre son parti sur-le-champ.
— Ma mère, dit-il, j’ai une demande i vous faire.
— Parlez. Hector.
— Une prière plutôt... dit-H d'une voix plus douce.
— Parlez.
— Oh ! pas Id, mon frère peut rentrer...
— Votre frère ne rentrera pas, il est A Orléans et ne reviendra que demain.
Hector eut un soupir de soulagement comme si l’absence de son frère l'eùt débarrassé d’un grand soud.
— N'importe ! dit-il, je préféré causer dans votre chambre, ma mère.
— Soit, dit-elle, en prenant le flambeau qui éclairait son métier.
El elle passa devant son fils et monta le large escalier du vieux manoir.
Peut-être avait-elle deviné A l’accent grave, A l’attitude presque solennelle de son fils qu’il s’agissait de quelque événement on dehors de la vie ordinaire.
Hector la suivait.
Us arrivèrent dans la chambre de madame de Mauaéjour. Là, elle s’assit et dit A son fils ;
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSRLLE
ses
n> imenèrMt le poU|ir. (Pt|c M4.)
— Je vous écoute. Nous n'aurons d'autre témoin que lu'.
Et elle lui montrait le portrait de feu le baron de Mauséjour.
— Mon père peut m'écouter, dit gravement Hector.
Le rédt de mademoiselle de la Fresnaie durant la route, avait été pour Hector de Mauséjour toute une révélation. Lord llelmuth était le descendant de sir Duncan ; et sir Duncan avait été mêlé è cette ténébreuse affaire qui avait été le point de départ de la haine des deux familles.
C'en était asser. pour que Hector pèt aborder l'entretien avec la baronne de Mauséjour, sa mère.
Celle-ci, assise, calme, sévère, presque solennelle, attendait.
— Ha mère, dit Hector, vous êtes la veuve de mon
M’ uvsAison.
père, et vous savez que les Mauséjour sont tous soldats.
— Oui, mon flis. Après?
— Je suis sur le point de me battre en duel.
La baronne tressaillit, et le ctsur de la mère l'emporta sur l'orgueil de la femme.
— Mon Dieu ! dit-elle, vous battre, vous Hector ?
Il courba sa mère sous un (in sourire.
— En quoi cela peut-il vous étonner? dit-il.
— Mais avec qui? Pourquoi?... Sommes-nous encore au temps de ces funestes rencontres?... munnura madame de Mauséjour avec une émotion croissante.
— Ma mère, dit froidement Hector, un de mes voisins m'a insulté..
La baronne fit un mouvement, et un nom vint à ses lèvres.
— Le comte de la Fresnaie ?
— Non, dit Hector, ce n'est pas lui.
Chose bizarre ! madame de Mauséjour respira.
Hector poursuivit :
— Vous savez, cel enfant à qui j’û donné l’hospitaüté?
Il parlait de la Chevrette, que tout le monde, à Mauséjour, croyait cire un jeune garçon.
— Eh bien ? fit la baronne.
— Un misérable, un mendiant du nom de Maubert...
— Le rebouteur?
— Précisément. Maubert s*cst livré sur cct enfant b un acte de cruauté inoUJo... Alors j’ai châtié ccl homme.
— Après?
— Un autre homme, qui est notre Tgal, un gentilhomme, par conséquent, a osé prendre fait et cause pour Maubert. C’est avec lui que je dois me battre.
— Son nom ? dit la baronne, qui avait retrouvé le calme et la sauvage énergie de cette raoîdans laquelle elle était entrée et dont elle avait si complètement é|>oiisé les haines et i» amitiés.
— Cel homme, dit Hector se nomme lord Helmulb. — L’Anglais qui habite Maison-Neuve ?
— Oui.
ALidame de Maua^jour demeura un moment silencieuse.
— Mon fils, dit-elle enfin, je sais de quel sang vous ctes et ce que vous devez à vos aïeux. A Dieu ne plaise qu>* je ne sache un moment f.iire taire mes alarmes maternelles pour vous éloigner d’un péril qui intéressa notre honneur !
— Ma mère, dit Hector, votre réponse est digne de la femme de mon père dont la muette imago nous conlcniple, et je raltendals. Mais Je vois que ce nom de lord llulmutli n’éveille en vous aucun souvenir.
— Que voulez-vous dire ? fil la baronne étonnée.
— Ma mère, reprit Hector, lord Helmuth est le dernier descendant de sir Duncan.
Si la foudre fèt tombée, à travers le plafond, aux pieds de madame de Mauséjour, si la trompette qu’on OQtendra, dit-on, au dernier jour de notre planète, 4ans la oiy4.ténüuse vallée do Josapbat, eût retenti tout à coup à ^es oreilles, elle n’eût pas jeté un cri plus étrange, elle ne se fût pas levée avec plus de précipitation.
— Sir Duncan î s’écria-t-elle, que parlez-vous de sir Duncan, mon fils, et qui donc vous a appris ce nom?
— Qu’importe ! dit Hector.
— Sir Duncan ! reprit la baronne avec une exaltation subite, lord Helmuth descend de lui !
— Oui, ma mère.
— Et vous devez vou: battre avec lui T — Oui, ma mère.
— (jii» f s’écria la baronne, c’est impossible !
— Impossible!
Oui, mon fils.
— l*jiirquoi?
— Mais parce que sir Dunc^an était l’ami et qu'il a été le sauveur de votre aïeul.
— Ah 1 dit Hector dont un soupir de soulagement souleva la poitrine.
La baronne retrouva son calme et son attitude solennelle.
— Mon fils, dit-elle, je vois que l'heure est venue où je dois vous révéler le secret de la haine que les Mauséjour ont portée à travers les siècles aux sires de La Fresniiie.
— J'attends cette révélation, ma mère.
El Hector croisa scs bras sur sa poitrine.
Madanjc de Mauséjour poursuivit :
— Cette histoire néfaste et terrible remonte au siège d'une fortereswî appelée la Rocbe-Sainl-Ertoel, dans le Pas de Calais. C’était au temps du roi Louis Xlll.
Deux hommes, deux frères d'armes, unis jusque-là par la plus étroite amitié, défendaient une forteresse française avec une poignée d’hommes, contre une armée espagnole.
— Apres? dit Hector h son tour.
— Ces deux hommes se nommaient, l’un la Fresnaie, l'autre Mauséjour.
— Et ils avaient un ami commun, un jeune Écossais, sir Duncan qui avait fait des prodiges de valeur pendant le siège.
— Oui ; mais comment savez-vous cela, mon fils? — Je vous répondrai tout à l’heure, ma mère; mais pnur le moment je vous supplie de continuer.
— Soit, dit la baronne. Une nuit, le général espagnol fit oiïrir une forte somme d’argeut à la Fresnaio pour lui livrer la plaœ.
— Ah ! fit Hector.
— L’inf.lme accepta. Votre aïeul dormait; U fut surpris dans son lit par les soldats espagnols ; il se défendit h outrance. Un homme combattait auprès de lui.
— Cétoit sir Duncan, n*cst-ce pas? fit Hector avec un accent d'iroiûc.
— Oui, c’était sir Duncan, reprit la baronne. Sir Duncan, qui se battit comme un lion, parvint à s’ouvrir un passage au travers les Espagnols, emportant dans ses bras votre aïeul couvert de blessures et évanoui, le jeta dans une barque, au pied de la falaise, et sauva ainsi le père de celte noble race des Mauséjour dont vous êtes un des derniers descendants.
— Vraiment ! dit Hector. El mon aïeul ne revint donc pas en France?
— Non; il gagna i’Angleierre avec sir Duncan. Une des blessures qu’il avait reçues durant le combat lui avait ouvert le crâne. U den»eura privé de mémoire le reste de sa vie, mais sir Duncan se souvenait; il maria votre ancêtre... à une de ses sœurs... et ü éleva les enfants du pauv re fou dans la haine du nom de la Fresnaie.
— Ma mère, dit froidement Hector, cette histoire est toudiante, mais elle est fausse.
— Qu'osez-vous dire, mon fils? s'écria la baronne qui sc leva pâle d'indignation.
1 — Les la Fresuaie raconieut uue toute autre histoire.
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE
non moins fausse du reste, poursuivit Hector de Mauséjijur. Selon eux, ce serait mon aïeul qui, amoureux de maiJamc de la Fresnale, aurait enlevé cette dernière et, pour assurer sa fuite, aurait livré la forteresse aux Espagnols.
Oh t le» misérables ! ils osent dire cela 1 s’écria te baronne de Maiisèjour.
— El ils vénèrent comme nous la mémoire de sir Dimcan, acheva Hector, de sir Duncan qui, disent-ils, a sauvé la Fresnaie.
— Ils mentent!
— C’est possible, mais iis mentent de bonne foi, à tèlle etiseigne que le comte de la Fresnaie actuel , engagé par la reconnaissance, se croit obligé d’accordrr à lord Hclmuth la main de sa fille.
La baronne fut prise d’un accès de folie indignée, et 8e tournant vers le portrait de son mari défunt :
— L’entendez-vous! s’écria-t-elle, l’entendez-vous!
En ce moment une porte s’ouvrit au fond de la chambre, et Bertiie de la Fresnaie entra, léte nue, les cheveux épars, l’œil étincelant.
*• Et, à sa vue, madame de Mausejour recula épouvantée. disant :
— Quelle est donc celte femme?
Madame de Mauséjour sortait rarement de ses pauvres domaines.
On ne la voyait que le dimanche è la première messe du village de SauWgny.
La Fresnaie était plus près de Lamotte-Beuvron, et c’était à l’église de cette dernière paroisse que se rendait le comte.
D'ailleurs les la Fresnaie et les Mauséjour prônaient depuis la Révolution un tel soin de sëviier qu’il n’était pas étonnant que malgré le voisinage de leurs deux manoirs, madame de Mauséjour n’eût Jamais vu mademoiselle de la Fesnaie.
Opondani elle devina en elle une ennemie ; cl ce fut avec un accent de haine presque sauvage qu'elle répéta :
— Mais quelle est donc cette femme?
' Herthe s’avança lentement vers elle et lui dit :
— Madame la baronne, vous saurez tout à l’heure qui je suis et comment je suis id. Laissez-moi vous dire maint’>nant que les la Fresnaie ont eu tort pendant deux siècles.
Madame de Mauséjour eut un accent de dédain suprême :
— Je ne leur demande pas des excuses, dit-elle.
— Iis ont eu tort , poursuivit Berthe , de croire qu’un Mauséjour pouvait être un traître. Mais oontinua-t-cllc avec fierté, les Mauséjour ont eu tort pareillement de supposer un la Fresnaie capable d'une t trahison.
Dans l’attitude, dans l’accent, dan.s le regard de • berthe, U y avait en ce moment une telle autorité, une (elle puissance de fasd.iation que madame de Meusé-
Jour se sentit tout è coup dominée et se courba frémfesante sons le rayonnement msgûétique que la jeune fille répandait autour d’elle. ’
Berihc conlinua :
— n y a eu un mitre, madame, un traître, qni est mort impuni.
— Et... ce traître? fit ta baronne, qui essayait de résister è la fascination du regard de Berthe.
— C’était sir Duncan, acheva la jeune fille.
— Sir Duncan?
— Oui, puisqu’il resta l’ami de mon aïeul et l’ami de l'aïeul de vos fils.
— Votre aïeul ? s’écria madame de Mauséjour. Qui donc éles-vous?
— Je m’appelle Berthe de la Fresnaie, dit simplement la jeune fille.
Madame de Mauséjour recula encore : >
— Vous I vous ! dit-elle, vous ici ! vous chez moi !
— Chassez-moi, dit Berthe, dont l’œil devint tout à coup suppliant, mais chassez-moi quand vous aurez entendu ma confession jusqu’au bout.
Et, comme tout à l’heure elle dominait madame de Mauséjour de son regard étincelant, de *son attitude Hère et hautaine, elle la domina encore avec sa douceur et sa subite humilité.
.\lors Berthe sc mit à genoux devant madame de Mauséjour frémissante et conlinua :
— Je vous ai dit que j'étais mademoiselle de la Fresnaie, madame, mais je ne vous ai pas tout dit. Vous haïssez mon pèi*e et mon père hait tout ce qui porte le nom de Mauséjour. Mais dans nos deux familles, il est deux êtres qui sont demeurés étrangers à cette haine.
— Que voulez-vous dire? s’écria la baronne.
— Que je ne vous hais point, madame, dit Berthe qui demeurait à genoux, et que si vous me le permettiez, je vous aimerais...
— Oh ! fit madame de Mauséjour, que la voix de la jeune fille commençait à émouvoir profondément.
Berthe continua :
— Votre fils, que voilà, madame, pense comme moi. J *
Si mon père disait un mot, il tomberait b scs genoux comme je suis aux vôtres.
La baronne eut un dernier accès d’indignation.
— Oh ! c'en est trop! dit-elle, c'en est trop! relevezvous, mademoiselle, car M. de Mauséjour, dont vous voyez là l’image, pourrait sortir de sa tombe pour maudire son fils.
— Ma mère I s’écria Hector d’une voix pleine do . sanglots.
Madame do Mauséjour eut honte de ses paroles ‘ cUet ndit la main à son fils, ré|)étant :
— Mais relcvez-vou» donc, mademoiselle.
— Non, madame, dit Berüie avec une douceur pleine de fermeté; pas avant que vous n'ayez entendu ma confession fout entière.
— Parlez, dit la baronne qui commençait 5 subir un impérieux ascendant et une inexplicable fascination.
— Madame, reprit Berüie, cette histoire D’est pas Douvelle ; elle s’est reproduite bien souvent déjà : deux races se haïssent et s’évitent ; cela dure des années, et même des siècles. Mais il y a dans ces deux races des enfants qui sont curieux de se voir, de se rencontrer; quand les pères s'évitent, ils se cher* chent ; alors que ceux-ci n'ont que des paroles de haine aux lèvres, ceux-là songent à cette parole du Christ qui commande le pardon des injures. Puis, comme du pardon à l’amour il n’y a qu'un pas.
— L’amour ! s’écria madame de Mausejour, l’amour, dites-vous ?
Berthe était à genoux déjà ; elle se prosterna :
— Votre fils et moi nous nous aimons, dit-elle.
Ce fut le coup de grâce pour madame de Mausejour. Elle joignit les mains, leva les yeux au ciel et murmura ;
— Mon Dieu 1 mon Dieu î
Alors Hector s’approcha d’cllo à son tour.
— Ma mère, dit-il, Berüie ne vous a pas tout dit Non-seulement nous nous aimons, mais notre amour a un lien.
— Oh I malheureux I dit la baronne qui devina.
— Ma mère, poursuivit Hector, vous pouvez nous maudire, comme vous m'en avez menacé tout à l'heure... Berthe supportera la moitié de cette malédiction... Nous sortirons d'id, si vous le voulez, elle renonçant à son nom, à sa fortune, à son rang... moi résigné à quelque obscur emploi... mais le front haut tous deux, nous tenant par la main... car nous ne sommes pas coupables... car la haine qui existe entre nos deux familles est une haine impie que nous réprouvons...
Et Hector attendit à son tour.
La baronne demeura muette, immobile, pendant quelques instants.
Une lutte suprême s’engageait dans son âme entre le cœur de la mère qui ne peut maudire son fils, de la femme qui se sent portée à l'indulgence et au pardon, et l’orgueil de race qui Pavait toujours dominée.
Mais cette lutte devait avoir un terme et l’orgueil succomba.
Tout à coup madame de Mausejour tendit la main à Son fils et lui dit :
— Mais relevez donc votre femme qui persiste à demeurer à mes pieds, monsieur !
Hector poussa un cri et Berthe frémissante se jeta éperdue dans les bras de madame de Mausejour.
Puis apres ce premier et long embrassoiuent, elle se tourna rayonnante vers Hector et lui dit :
— Tu vois bien que j’avais raison de vouloir venir ici.
Revenons maintenant à Maison-Neuve.
Cétait au matin qui suivit cette nuit féconde en événements étranges et dramatiques que lord Helmutb
avait rendu le dernier soupir, en accusant hautement Hector de Mausejour.
Deux personnes seules avaient assisté à la confession suprême du mourant :
Le magistral et le docteur Rousselle.
Tous les gens de Maison-Neuve étaient demeurés aa dehors ; aucun d’eux, pas même Jeanne la Landaise, n’avait entendu lord Helmuih exhaler comme un dernier souffie le nom de son ennemi.
I.e jeune magistrat expédié par le parquet d’Orléans sur le Uiéâtre du crime était un homme de sang-froid et d’énergie.
Orléanais d’origine, connaissant le pays parfaHement, ü savait de quelle considération séculaire était entoure ce nom de Mausejour, si vaillamment et si noblement porté par dix générations.
Aussi, lord Helmutb mort, demeura-t-U face à face avec le docteur, lui disant ;
— Monsieur, veuillez m'écouter un moment.
— Parlez, monsieur, répondit le do:teur.
Le magistrat alla vers la porte et la ferma.
La justice inspire, dans les campagnes surtout, une si respectueuse terreur, que nul de ceux qui se tenaient au dehors n’osa protester.
Puis le magistrat revint vers le docteur.
~ Vous avez entendu les dernières paroles de lord Helmuih ? dit-il.
— Oui.
— U a accusé un homme que personne peut-être n’oserait accuser.
— Je le crois, dit le docteur.
— Vous comprenez, monsieur, poursuivit le magistrat, la gravité de cette déposition in extremis.
Le docteur ne répondit point.
— Cependant, reprit le substitut, je n’agirai pas avant d’avoir interrogé riiomiiie dont lord Helmutb a prononcé le nom.
— Le mendiant Maubert ?
— Oui.
— Vous ferez sagement, dit le docteur qui eut une lueur d'espoir.
Si Hector était coupable, pensait-il, certainement il aurait pris la fuite, gagné la Motte-Beuvron où se trouve une station de chemin de fer, et monté dans un des nombreux trains de nuit qui se dirigent sur Paris.
Le docteur calculait qu’on pouvait rechercher Haubert inutilement pendant un jour ou deux, oet homme ayant des habitudes nomades ; et que ce ne serait qu'après son interrogatoire qu'il serait statué sur M. do Mauséjour, etqu'un mandat d'arrestation serait décerné contre lui.
U avait donc le temps matériel de fuir, s’il était coupable.
— Monsieur, continua le magistrat, comme s’il eût deviné la pensée secrète du docteur, je vais être obligé de prendre une mesure singulière contre vous, si vous ne m’engagez pas votre parole de médAijjn et d'honnête hooune.
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE
Alort Derlbe w mil à {onoai deraat nadane de Maïudjour. ;raj;e
Le docteur regarda le magistrat avec étonnement.
Celui-ci poursuivit :
— Vous et moi savons seuls que lord Helmuth a accusé M . de Mauaéjour.
— Eh bien î
— De deux choses l'une : ou lord Helmuth s’est trompé, ou M. de Mauséjour est coupable. Dans le premier cas, il est inutile que le nom d'une fsmilie honorable et respectée soit même prononcé.
— Je suis de votre avis, monsieur, dit froidement le docteur.
— Dans le second, reprit le substitut, H. de Mauséjour appartient à la justice et nul ne doit essayer de l’y soustraire.
Le docteur s’inclina.
— Je dois, monsieur, faire mon devoir, continua le jeune homme, et, h moins que vous ne me donniez la parole que je vous demande de retourner h vos malades, de ne passer ni h Mauséjour ni en aucun endroit oh vous pourriez prévenir l'accusé... je me verrai forcé de vous garder ici jusques après l’interrogatoire du mendiant Maubert.
Le docteur répondit :
— Monsieur le substitut, vous êtes juge et je suis médecin : votre devoir est de sévir, le mien est de sauver. Je vous avouerai donc en toute franchise que si vous m’eussiez laissé aller purement et simplement, j’eusse couru è Mauséjour, j'eusse averti M. Hector du danger qu’il courait et de l’accusation portée contre lui.
Le magistrat fit un mouvement. Le docteur reprit :
— Maintenant, monsieur, je vous laisse le choix ; ou me garder id, ou vous fier è ma parole. Je retournerai à Saint-Florentin directement et je ne prononcerai même pas le nom de H. de Mauséjour.
— Je vous crois, monsieur, répondit le magistrat; vous êtes libre.
Alors le docteur ouvrit la porte et dit à Jeanne la Landaise qui accourut en le voyant paraître sur le seuil ;
— Tout est fini, mon enfant.
Jeanne affolée se précipita dans la chambre mortuaire, suivie de son père et des autres serviteurs de Maison-Neuve.
F.lle se jeta sur le corps de lord Helmuth en sanglotant.
Le magistrat, pendant cette scène de désolation, était sorti et avait donné des ordres aux gendarmes.
Calme, froid, impassible, l’homme de sdeoce était témoin de la douleur de la Landaise.
Il lui sembla que cette douleur était bien bruyante, et un soup<;on terrible traversa son esprit.
Hais, en ce moment, le magistrat revint, suivi cette fois de son greffier, du brigadier de gendarmerie et d’un mendiant.
C’était Maubert.
On n'avait pas eu besoin de chercher le rebouteur.
Le rebouteur s’était trouvé parmi les paysans et les bheheux du voisinage accourus à Maison-Neuve à la nouvelle de l'événement.
Le docteur vit cet homme et frissonna.
Il lui sembla qu’il avait en face de lui un valet de bourreau, un pourvoyeur de guillotine.
— Restez, monsieur, dit le magistrat au docteur qui se levait pour sortir.
Les gendarmes firent évacuer la chambre.
Haubert disait ;
— Hais qu'est-ce qu’on me veut, è moi 7
— Je vais vous le dire, répondit le magistrat.
— Vous connaissez lord Helmuth ?
ro
— Abl pauvre monsieur raylord, [deurnidia le relwiileur.
~ lia été assassiné...
Le inendiaot serra les {)oings.
— Ail I si je D'étals pas un jiauvre liommel dil-il.
— O"o feriez-vous ?
— Suflil ! Je m'entends...
— Maubcrt, dit sévèrement le magistrat, vous êtes levant le justice, et la justice vous ordonne de parler.
, — Ouais 1 dit le mendiant, et c’est moi qu on enverra on prison. Les petites gens..» ça a toujours tort.
— Nous recherchons l'assaswn, dit le magistral; si vous avez quelque indice qui puisse noui éciairer sur l'auteur du crime.. T au oom de 1a justrco, je vous somme de parler 1
Maubert regarda le cadavre.
— Pauvre monsieur mylord, dit-il, ça ne le fera pas revenir... et moi, je me ferai des eimeniis... Décidé* ment, non ! je ne sais rien...
Il voulut faire un pas de retraite, mais le brigadier de gendarmerie le prit au collet.
Maubort, en se voyant appréhender ainsi, manifesta un grand effroi.
— Je suis donc prisonnier? dit-il. niai ai-jc fait?... Je suis un honnête liomroc... je gagne ma rie comme je p<'ux... c’csl pas ma faute si monsieur mylord est mort... pauvre cher homme, va !... Sica dépendait de moi, il ne serait pas là... un si brave cœur... et diaritablc au pauvre monde... quoi ?...
Et Maubert se déi>atiait, ajoutant :
— Ltüssez-moi donc aller, mes l>ons messieurs... vous ne savez pas comme le monde est méchant... dans ce pays-ci surtout... iis disent déjà que je suis soixier, parce que je reoiiisles entorses,... et que je jette des sorts sur les vaches et les moutons... comme si ce serait une diose à faire... pour un chrétien comme moi... si vous me conduisez en prison, ils me chasseront de partout... et je ne trouverai plus à gagner ma malheureuse vio...
Et quand il eut débité cette tirade, Maubert le boiteux s’arrêta essoufûé, essuyant son front où perlait la sueur, et tournant de droite à gauclie ses petits yeux glauques et méchants.
Le jeune magistrat l'avait écouté froidement.
— Mon ami, dit-il, si vous dites ce qi» vous paraissez savoir, je vous laisserai aller... sinon je serai forcé de vous maintenir en état d'arrestation.
— Mais qui vous dit que je sais quelque chose t dit le rebouteur.
— Votre attitude, votre effroi, les vagues paroles qui vous sont écbap|»ées...
— Oh ! si l’on peut dire !...
— Enfin, ajouta le magistrat, lord Hdmuth à son heure dernière a prononcé votre nom.
— Pauvre monsieur mylord ! s’écria Maubert, qui parut vivement intéressé, il a parle de moi...
— Et U a dit que vous pourriez nommer son assassin.
MaubiTt jeta un erh son effroi parut augmenter, et U se prit à trembler.
— Ü a dit wla, murmura-l-ü, il a dit celà ?... mai.‘> Il ne sera plus là pour me ddendro... monsieur mylord... et c'est parce qu’il m’a défendu...
Il avait encore un moucliuir autour du front. Seulement, ce mouclioir, qui d'abord avait été ensaiiglaulé, avait été lavé et jes tacites de sanp n'étaient plus que d’un rougo Inœlore dont ü était difficile de déterminer Torigine. Maubert souleva ce mouclioir et montra U plaie occasionné par le coup de crosse de fusil.
— Est-ce que vous croyez que. je n’en ai pas assez couuiie ça, mon bon mon.sieur7 dit-il?
— Qu’est-ce que cela?
— Suffit! je le sais... et je ne me plains pas... ça ne regarde personne.
Tandis que le rebouteur parlait, le greffier prenait note de scs paroles.
Tout à coup, Maubert se tourna vers lui et lui dit brusquement :
— Qu'est-ce que vous écrivez donc là, vous ? vous voulez donc que les autres m’assassinent comme monsieur mylord!
— Maubert, dit sévèrement le magistral, je vous préviens que les moments de la justice sont comptés , qn'elle n’a pas le temps d’attendre. Vos dernière.^ ivaroles me prouvent que vous connaissez parfaitement l'assassin de lord Hetmuili. Je vais, si vous ne vous décidez pas sur-le-champ à parier, vous faire meure les menottes et vous faire conduire en prison, car votre obstination à ne rien dire peut vous faire accuser de complicité.
Ces derniers mots furent comme un coup de tonnerre éclatant sur la télé du inemlünt.
— Complice, moi I baibuUa-t-il, complice do la jnort de monsieur mylord.... qui m’a fait du bien.... qui, l’autre nuit.... m’a empêché d’étre assassiné...»
Et il ae jeta à geaoux devant le substitut, ne tordit les mains et dit d’une voix haletante, éperdue, risiblement dominée par une raystériouse épouvante :
— Mais si je parle, monsieur, vous me défendrez, n’est-ce pas, vous à qui les gendarmes obéissent? Vous me donnerez de l’argent pour prendre le chemin de fer... pour m’en aller bien loin....
— La justice vous pr endra sous sa protection, dit le magistrat, et vous n’aurez rien à craindre. Tairiez I...
Maubert hésita une minute encore, puis il parut faire un effort suprême et dit :
— * 11 y a deux nuits, monsieur mylord courait après un petit braconnier qui lui avait tué son chien. Je me trouvais en foret, et j'ai aidé monsieur mylord à prendre le méchant ganicmcnl, mais voilà qu’un liotnme est sorti du bois, et 11 est tombé sur moi à cou| S de crosse de fusil. Alors monsieur mylord a voulu me défendre ; mais quand ils se sont regardés tous les
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE
deux, il se sont menacés du poing et se sont ensuite tourné le dos. Je crois même qu’ils se sont quittés en convenant do se battre en duel.
— One! était l’homme qui vous a frappé ?
— Bien vrai, fit Maubert, la justice me défendra ?
— Oui.
— C'était M. Hector do Matiséjour.
— Ah ! dit le magistral, qui demeura imp.issible.
— Maiotcnani, mon ami, parce que M. de Mauséjour a pris le parti d’un braconnier, et lonl Helmuth
véitre, parce que ces deux messieurs ont échangé des provocations, cela ne prouve en aucune façon qu’un homme qui jouit d’une réputation honorable ail assassiné celui avec qui il dev.iit se rencontrer loyalement.
— Oh ! c’est bien sflr, dit Maubert.
— Et si c’est là tout ce que vous savez...
— Ah! dame, c’est que M. Heclor en voulait joliment à monsieur mylord.
— Pour(|UOi ?
— Rapport à la demoiselle du château.
— Quel château ?
— Le chileau de la Fresnaie. Vous savez que mademoiselle Berlhe était pour le mieut avec monsieur
mylord.^
Le docteur Rousselle, immobile et muet jusque-là, et se tenant dans un coin pâlit, à cette niponse du mendiant et ne put réprimer un geste désespéré, qui n’échappa pas au magistrat.
— Je vous ferai observer encore , dit celui-ci, que le mariage de terd Helmuth avec mademoiselle de la Fresnaie devait être fort indifférent àM. de Mauséjour.
— Vous croyez ça T
— Je le crois d’autant mieux, reprit le substitut, qui semblait rechercher dans la déposition même du mendi.inl la preuve de l’Innocence d'Hector, je le crois d’autant mieux que j’ai toujours oui dire que les deux fhmilles aotjt ennemies.
— Ça n’a pis empêché M. Hector d’aimer mademoiselle Berthe.
— Ah ! fit le magistrat surpris.
— Et mailemoiselle Berthe d’aimer M. Hector.
— Êtes-vous sftr de ce que vous avancez là T fit le magistrat avec émotion.
— A preuve qu’ils ont un enfant, acheva Maubert.
— Prenez garde I dit le magistrat , il vous faudra prouver ce que vous dites là...
— C’est facile, allez ! dit M.iubert. Demandez plutôt à M. le médecin qui est là... voies trois aos qu’il éjèvc chez lui la petite qu’ii fait passer pour la fille de sa servante.
Et .Maubert, cliangeant tout à coup d'attitude, se tourna trlorophaut vers le docteur Rousselle écrasé pur celle révulation
Ce fut un coup de théâtre.
Jamais le docteur Rousselle, l'homme irréprocbable.
n’avait souffert, en sa vie , ce qu’il souffril en ce moment.
Cet homme, au visage bas et lâche, au regard louché, ce misérable qui se complaisait en sa délation, osait l’accuser.
Car, affirmer qu’il était le gardien de l’enfant de mademoiselle de la Fresnaie et d’Hector, n’était-ce pas établir entre lui et le meurtrier une sorte de complicité morale?
Cependant le docteur, un moment éperdu , plié un moment ,sûus ce coup de tonnerre, so releva presque aussitôt.
U n’attendit point que l’accusateur reprit la parole, et allant au contraire au-devant de tout ce qu'il ;iouvait dire encore, il se tourna vers le jeune magistrat encore stupéfait, et lui dit :
— Cet homme dit la vérité, monsieur. J’ai été appelé une nuit au chevet de madcmnisella de la Fresnaie mourante, et j’ai quitté le château deux heures après, emportant un enfant dans mon manteau.
— Vous voyez bien ! dit Maubert le mendiant, avec un accent de triomphe.
Le docteur attacha sur lui un regard chargé de mépris.
— Comment sais-tu tout cela, misérable? dit-il.
— Oh ! dame, répondit le mendiant d’un km cynique, puisqu’on dit que je suis sorcier, cela ne doit pas vous r tonner.
— Monsieur le substitut, reprit le docteur Rousselle, qui puisa un courage subit dans l’étrange gravité de la situation, apres les révélations de cet homme, je ne sais ce que va déîcider la justice, mais je voes supplie do m’écouler.
— Parlez, dit le magistrat.
— Deux hommes ont formulé contre M. Hector de Maustijour une accusation terrible, poursuivit le docteur Rousselle. L’un de cos hommes est mort, voilà sa dépouille ; l’autre est devant vous I
— Eh bien ? fil le magistral.
— Eh bien ! reprit le médecin, si nous ne pouvons vérifier la bonne foi de la déposition du premier, vous pouvez au moins, monsieur, interroger le second et le forcer à vous dire toute la vérité.
— La vérité, dit Maubert qui dardait ses petits yeux, méchants sur le docteur Rousselle en qui U devinait un ennemi, la vérité ? je l’ai dite : M. Hector a assassiné monsieur mylord.
— U est possible que ce soit là une partie de la vérité; mais ce n’csl pas la vérité tout entière.
A son tour, le docteur Rousselle regarda .Maubert, et Maubert se senlit tressaillir et trembler sous ce regard.
Cet liomme le dominait peu à peu, et de toute la personne du docteur U se répandait maintenant comme des eflluves magnétiques qui agissaient sur le magistral lui-même.
Celui-ci s'etait presque effacé.
C’était le docteur Rousselle qui interrogeait maini tenant avec la froide logique d'un juge d’iislructioa.
Le docteur se tourna vers le substitut.
— Monsieur, dit-il, puisque msintenant vous savez quelles relations existaient mystérieusement entre mademoiselle de la Fresnaie et M. de Mauséjour, voulez-vous me permettre de demander b cet homme comment lord Helmulh avait pu persistor dans ses projets de mariage 7
Maubert ne s'attendait pas à cette question qui était un piège, et il répondit naïvement :
— C'est bien pour cela qu'il n'aimait pas M. Hector, mais il était amoureux de la demoiselle.
La poitrine du docteur se souleva, laissant échapper un soupir de satisfaction.
— Vous l'entendez, monsieur, dit-il, cet homme convient de la haine que lord Helmuth avait pour M. do Mauséjour. Or, poursuivit le docteur, j’ai quelque habitude des hommes, monsieur, et ma profession m’a souvent permis de les surprendre sur le fait de leurs passions hideusement naïves.
Le magistrat fit un signe de tête affirmatif.
— Lord Helmuth, continua le docteur, prononce en mourant le nom de M. de .Mauséjour; il le prononce avec la haine sourde d’un rival, mieux encore qu'avec le juste ressentiment de la victime dénonçant son meurtrier au moment suprême. Cet homme qui est 1^, et qui se plaît maintenant à aggraver son accusation d'une série de circonstances qu'il rapproclie avec un soin minutieux ; cet homme tout à l’heure prétendait ne rien savoir, manifestait un grand effroi et jouait une abominable comédie.
— Je l'ai remarqué comme vous, dit le substitut.
— Monsieur, acheva le docteur, il ne m'appartient pas de tracer un réle h la justice ; mais je la supplie de ne rien précipiter. I.es Mauséjour sont une famille honorée, vénérée depuis des siècles dans le pays.
Le substitut arrêta le docteur d'un geste.
— Rassurez-vous, monsieur, dit-il, la justice saura rechercher les coupables sans atteindre les innocents.
Le docteur se leva.
— Puis-je me retirer f dit-il.
— Oui, j’ai votre parole.
Maubert se sentit soulagé et son cynisme loi revint.
— F.t moi aussi, je puis m'en aller, n'est-cc pas, monsieur, le juge ? dit-il.
— Tout à l'heure.
Le magistrat reconduisit 1e docteur jusqu'au seuil de la porte.
Celui-ci se retourna et lui dit tout bas :
— Monsieur, je vous en supplie, au nom de l'amour de la vérité que nous devons tous avoir, ne laissez point écliapper cet homme. Je suis persuadé qu'il sait tout, et que celui qu'il accuse n'est pas le vrai coupable.
Et sur cette affirmation formulée avec un grand accent de conviction, le docteur sortit.
Maubert était devenu inquiet. Tout à l'heure il triomphait ; maintenant il était en proie i une vague inquiétude. '
— Maintenant, reprit-il, je puis m'en aller, n’estce pas?
— Non, dit le substitut.
— Pourquoi donc ça ? fit-il d’un ton insolent.
— Parce que n»n devoir est de vous maintenir es état d'arrestation.
— Moi ! s'écria MauberL
Un sourire vint aux lèvres du poagistrat.
— Tout à l’Iieure, dit-il, voua aviez si grand’pétir qu'on ne vous rendit è la liberté, vous vous disiez entouré d'ennemis, et vous imploriez la sauvegarde de la justice. Eh bien, la justice vous protège.
Et le magistrat fit un signe au brigadier de gendarmerie, qui mit si lestement les menottes à Maubert que celui-ci n’eut pas le tenii» de revenir de sa surprise et de protester de nouveau de son innocence et de sa parfaite honorabilité.
Cependant le docteur Rousselle s’en allait. U était remonté dans son méchant tilbury et regagnait en hâte Saint-Florentin.
11 n’avait pourtant aucun malade grave, aucun client en péril de mort.
Ce qui ne l’empêchait pas de fouetter son cheva) avec une sorte d’exaspération fiévreuse. Si le docteur eût été une femme, on aurait pu dire qu'il avait mal aux nerfs.
C'est que cet homme, calme et froid d’ordinaire, cet homme liabitué â des luttes muettes avec la mort, dont le front était qrdinairement impassible, avait éprouvé en quelques heures plus d’émotions qu'il n'en avait ressenties en plusieurs années.
La route qu’il suivait pour retourner â Saint-Florentin, la seule carrossable, du reste, passait à peu près h égale distance des deux manoirs ennemis de la Fresnaie et de Mauséjour.
Le docteur savait qu’arrivé è un certain endroit, il apercevrait au bout d’une coulée d'arbres la façade rouge de la Fresnaie.
il savait pareillement qu'un peu plus loin, il côtoyerait ce vaste étang dans lequel Mauséjour mirait ses tours moussues.
Cétait pour cela qu’il fouettait son cheval, qu’il avait hâte de s'éloigner de ces deux demeures sur lesquelles le désespoir allait fondre comme le tonnerre.
Deux heures plus tét, le docteur était convaincu que le meurtrier de lord Helmuth ne pouvait être qu'Hector de Mauséjour; maintenant, après avoir entendu la déposition de Maubert, il doutait.
line heure après avoir quitté Maison-Nepve, le docteur croisa la roule qui venait de la Fresnaie.
A cent pas de la croissière, sous le chemin un homme cheminait tranquillement le fusil sur l'épaule ot paraissait venir du château.
Un invincible sentiment de curiosité s’empara du docteur. ,
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSÉLLE
Qa'osl-cfl qoe vo» reqariki ioat Ut (lure «7».]
Quel était cet houimc! l'^oigneinent l'enipéchait de k deviner.
Mais évidemment cet homme venait du château de la Kresnaie.
Or que se passait-il au château I Y savait-on déjà la mort tragique de lord llelmuth?
Le docteur avait engagé sa parole au jeune substitut de ne point avertir M. de Mauséjour de l'accusation terrible qui pesait sur lui, mais il ne lui avait point promis de ne pas écouter ce qu'on lui pourrait dire.
U s'arrêta donc pour attendre que l'homme qui venait de la Fresoaie f(it tout près de lui. Alors il comptait lui demander un renseignement quelconque.
Mais tout à coup te docteor tressailUt.
L'homme, en s'approchant, était devenu reconnaissable
Et cet homme, c'était Hector.
3£>* UVKAlaOB.
Hector de Mauséjour, qui cheminait d'un pas rapide, en plein jour, dans le chemin qui venait de la Fresnaie.
Deux sentiments opposes entrèrent alors en lutte dans l'âme du docteur.
L'un qui le poussait à fuir, car il se souvenait du serment qu'il avait fait.
L'autre qui l'engageait â rester, car la curiosité vague qui s'était emparée de lui tout à l'heure revenait soudain impérieuse.
Hector, lui ausisi, reconnut le tilbury crotté et le cheval harnaché négligemment de M. Rousselle.
Et doublant le pas, il cria :
— Bonjour, docteur, bonjour I
Le docteur Rousselle fut tenté de fouetter de nonveau son cheval et do fuir à toute bride, mais une force invincible le retint.
• • Digitfzed
“ Oh ! mon bon docleur, répéta Hector en arrivant Bur lui, mon cher docteur, si vous saviez...
A mesure qu'il comblait la distance qui les séparait, le docteur Rousselie, la sueur au front, pouvait con- Blator qu'il avait le visage illuminé et l'oeil brillant.
Ou eût dit un homme en état de joyeuse ivresse.
U arriva sur le docteur, répétant :
— Ah ! cher docteur, si vous saviez...
Hector n élait pas ivre, mais il semblait plier sous Je poids écrasant d’un bonheur inattendu.
11 sauta dans le tiiburuy, oii le docteur était immobile et comme paralysé.
Et il jeta ses deux bras au cou de rbomine de science, disant encore ;
11 faut que je vous embrasse!
— Mais que vous arrive-t-il donc? demanda le docteur d’une voix étranglée.
Comment! vous ne le devinez pasl
— Non.
•— Au fait! dit Hector, je perds la lélo. Certainement non, vous ne pouvez {'sa le deviner.
Et U embrassa le tlocteur une seconde fois.
— Fierez-vous, dil-il que la paix est faite.
— La paix?...
■ - Om. la paix entre les la Fresnaie et les Mau* séjour.
-'Oh ! dit le doneur, dont un frisson galvanique parcourut tout le corps.
~ Ma mère et M. de le Fresnaie ao sont donné la main.
— Mais quand?... comment?... demanda le docteur, qui se sentait pii>'f sous je poids de tant d'émotions terribles et inattendues,
— Ce malin, ma mère est allée à la Fresnaie, conduite ])ar UcrUie.
— Ah ! fit encore le docteur.
-T Est-ce compréhensible, cela, mon bon docteur, poursuivit Hector, dont la joie ressemblait à un accès de délire, que deux races se soiiml ain.'^i exécrées durant trois siècles, s'accusant réciproquement de trahison et vénérant toutes deux lo nom du vrai traître?
Et Hector raconta tout d’une haloinc, au docteur abasourdi, la duubte lii.sloire du siège de la roche Saint-Paul et l’aboiiUnablo rôle joué par les Duncaii.
Après avoir pris dans scs bras madt'iiioiseUe de la Fresnaie, la baronne de Mausejour s'était montrée héroïque.
Elle avait voulu faire la première démarche, aller voir elle-même M. de la Fresuaie. Celui-ci avait failli avoir un coup de sang tout d'abord en voyant sous son toit ceux qu'il considérait comme ses ennemis.
Mais U avait écouté la baronne, mais U s’était laissé convaincre, mais il a\ait fini par avoir pitié de ces deux enfants qui s’aimalcut et lui d'^mandaii'fit à genoux qu'il leur permit de réparer lem* unique faute.
Et tandis qu'ilector ra&>nUii tout oda, disant qu’il avau laissé sa mère au château de la Fresnaie et qu’il 6'en allait à Mauséjuur chercher en toute hâte son
frère, qui devait être arrivé d Orléans, afin que lui aussi so r<koncilièt — tandis qu’il parlait, le sourire aux lèvres, les yeux pleins de larmes, le doaeur pensait:
' — Non, il est impossible que cet homme soit cou-
pable du crime dont on l’accuse.
— Et savez-vous, acheva Hector, quel est le descendant de sir Duncan, le traître ?
— Non, dit le docteur.
— Cosi lord HelmuUi. Oh f le misérable, dit Hector; qu’il ne reparaisse jamais à la Fre^maie, car le comte le ferait jeter dehors par ses gens.
~ El U aurait raison, balbutia le docteur, qui sentit scs clieveux se hérisser.
H(K;torae savait pas môme que lord Uelmuth fût mort!.,,
Le médecin est ccrlalnoment riiomme qui a le plus de force morale à son service, lorsqu'il a besoin de dissimuler ses émotions.
U sait SC faire un visage impassible aux heures critk}ucs, alors qu'une famille en larmes reuiouxe et lut demande son secret.
Le docteur HoasseUe, en ce moment, eut besoin de ce prodigieux empire sur lui-mème.
11 avait donné sa (>arüle au sub^btitut de ne pas dire un mot qui pût donner l'éveil è M. do Mauséjour.
Il tint son serment.
! D’ailleurs, Hector était à cent lieues de la vérité.
I 11 eût jeté un cri de stupéfaction si on fût venu lui I dire : Lord Ilelmutb a été assassiné celle nuit.
[ — Monsieur de .Mauséjour, lui dit le docteur qui
^ était au supplice, je suis bien heurcia de la nouvelle que vous me donnez, et je voudrais pouvoir aller à la Frestiaie féliciter mademoiselle Rerthe, mais...
— Mais vous avez vos malades, mon bon docteur.
— llclas ! oui. Je suis mémo très en retard.
— Eh bien, allez, je ne vous retiens pas.
! Et Hector sauta en bas du Ulbtiry.
— Vous pensez bien qu’avant detix jours vous aurez la visite de Bcrthe et la mienne, ajouta-t-il.
— Oui, oui, dit le docteur. J'y compte bien, maintenant.
Et U foucUa convulsivement son cheval qui partit au grand trot.
Hector, ivre de bonheur, continua sa route d'un pas ülerto.
La terre ne tenait pas à ses pieds, conmtc disopt les paysans ; et le sable de Sologne qu’il foulait lui semblait le pins moelleux des tapis.
11 reloumuil en effet en toute liàlc è Mausi'juur, avec l’esjwir d’y trouver son frère de retour d’Orléans, de lui apprendre les événements de la nuit, et de la lr.itner bon gré mal gré h la Fresnaie.
Il prit à travers bois pour couper aq plus court ; cependant il lui fallait tra\crser absolument la roui
LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLB
dépaKeoemate qid mêoe de Jargean ii la Ifotte-
Bt^uvron.
Et eoffifoe ilanivait à cette route, ordinairement peu fréquentée, il vit une espèce d’aliroupemem au milieu.
Il y avait une domi-douzaine de bûcherons et de pitres.
Les uns avaient quitté les fagots, qu'üs liaient dans le bois; les autres avaient momentanément abandonné leurs vaches dans quelques maigre clainère.
Totts causaient avec animation et suivaient du regard tni point mobile qui disiMiraisnait à rhorizon , tranchant en noir sur la route blanche de poussière.
— Qu’est-ce que vous regardez donc là î demanda Hector en s'approchant de ces hommes.
Les bhdieux et les pâtres le saluèrent, car tout le monde le connaissait dans 1e pays.
— C'est les gendarmes qui viennent de passer, dit Tuo deux
— Les gendarmes?
> Oui. monsieur Hector.
•— fis viennent de la correspondance, sans doute, fit Hector qui allait traverser la route et s'enfoncer de nocTveau dans les bois.
— f9on, monsieur Hector, répondit celui qui avait déjà pris la parole, ils viennent de Maison-Neuve.
— De Maison-Neuve ?
Oui, ils emmènwu l'assassin.
— Quel assassin? demanda Hector qui s'arrêta (^nné.
' Msiibert le boiteux, continua le bûcheron, car faut croire que c’est lui qui a fait le coup, puisque les gondamies lui ont mis les menottes.
— Mais qui a-l-il assassiné ? ût H^tor qui connaissait le rebouteur pour un chenapan et ne mettait nullement en doute qu'il eût pu commettre un crime.
- A cette question, les bûcheux se regardèrent.
•*-Ah! monsieur Hector, dit Tun deux, voua le savez bien...
Jq ne sais rien, dit Hector.
^ Ab ! c'est pas possiltle ; à l'heure qu'il est ça ae sait déjà à la Motte-Beuvron.
<— Mais quoi donc ?
— A preuve qu'on est allé chercher cette nuit le docteur RousseUe, le médecin do Saiot-Liorentin, dit un autre.
— J'ai rencontré en effet le docteur, fit naïvement Hector; mais il ne m'a rien dit.
Les paysans coniinuèreot à se regarder d'un air incrédule. ^
— Puisque vous aves rencontré M. Rousaelle, dit un des pâtres, vous savez aussi bien que noua qu’on a assassiné monsieur mylord.
Hector jeta un cri.
~ Mylord! mylord 1 dit-U.
— Pardine !... dit un des bûcbeux.
Hector était devenu horriblement pâle et tout son corps fut pris d'un frémissemeot nerveux.
— Lord HelniuUi ! répétait*U d'une voix presque égarée, on a assassiné lord Helmuth 1
Etau Heu de oomprimer son émotion, il lui Inismit
im libre cours.
Non pas qu’il éprouvât la moindre pitié pour cet homme qui avait si odieusement outragé BerUie de la Fresnaie; mais parce qu'il croyait voir dans celle expiation suprême et inattendue, dans ce cbàliment qui suivait la faute de si près, la main vengeresse de la Providence.
Et, s'inquiétant peu des commentaires auxquMt les pâtres et les bùcheux allaient se livrer, il sauta le fossé de la route et s'enfonça sous bois brusquttnent, sans même dire adieu à tous ces hommes qui loi avaient appris la mort de lord Helmuth. •
— En voilà une qui est fwivère I murmura le bûcheux qui le pcenticr avait parié à Hector.
— Ça lui a fait joliment de l'effei, tout de même, dit un autre.
— On ne m’ètera pas de l'idée, reprit le premier, que M. Hector savait la chose aussi bien que nous.
Bah ! dit un troisième, s’il l’avait sue, ça ne lui aurait pas fait tant d’effet.
— C’est pas une raison.
— Comment ça ?
— Suffit, je m’entends... . ' .
Et celui qui venait de prononcer ces dernières paro- •
les haussa les épaules impercnphblenieitl. .j ^ '
— Qu'est-ce que tu veux donc dire, kù, Jcan-Lonls demanda l’un dos pâtres.
— Moi, rien du tout.
— T’as pourtant l’air d’on savoir long.
— C’est quo je suis jour et nuit en forêt.
— Eh bien Y qu'esl-ce que ça prouve ï
— Oh l rien, si on veut,
— Mûi j’ai idée que Jean-Louis est un malin. .. . •
— Hein ? ,
— Et qu’il était en forêt quand la choee est arrivée.
— Ça c'est vrai. J'ai entendu le coup de fusU.
— Voyez-vous ça !
— Et j’ai rencontré monsieur mylord un quart d’heure auparavant ; et un petit qu^i d'heure aupa* ravant, encore dans le meme canlonncmeni do forêt, j’ai rencontré M, Hector.
Ce nom fit tressaillir les assistants.
— Mais, dit le bùcheux, ça ne me regarde pas. Si on a arrêté Maubert, c'est quo c'est Maubrrt qui a fait le coup. Voilà, et bonsoir 1 Et le bùcheux remit sJ serpe sur son épaule, sauta à son tour le f<»sé de la roule, et gagna le bois sans vouloir s’expliquer davantage.
De môme qu'un point noir dans le ciel encore bien annonce l’orage, do même une fouie de petites circonstances se groupaient une à une s*ous la main de la fatalité pour établir leûlament la culpabilité de M. Hector de Mauséjour. ♦
Hector de Mauséjour, toul bouleversé de la nou- Tello qu’il Vistaii d’apprendre» atteignit eu uHirant le
Digitizédt;^ >OgIe
rit
boni de rétang de l’autre côté duquel s’élevait le vieux manoir de ses pères.
Le bateau plat était amarré entre deux sapins.
Hector sauta dedans, détacha l’amarre, prit la perche et poussa au large.
U avait bâte d’arriver à tfauséjour, et c’était le cbemin le plus court qu’il prenait.
Comme il était à peu près au milieu de l'étang, il vit un homme accourir sur le bord opposé et lui faire des gestes énergiques qu'il ne comprit pas.
Mais il reconnut dans cet homme un jeune garçon et dans ce jeune garçon la Chevrette qui, depuis deux jours, gardait le lit è cause de ses pieds brûlés.
La présence de la Chevrette sur la berge parut étrange à Hector.
Pourquoi s'était-elle levéet
Que signifiaient tes gestes qu’elle lui disait?
il pensa que quelque chose d'extraordinaire arrivait à Mauséjûur.
Alors, au lieu de rebrousser chemin, il fit au contraire des efforts pour. aller plus vite et manœuvra vigoureusement sa perclie.
Ce que voyant, la Chevrette n’hésita plus.
Elle se dépouilla de sa blouse, ôta scs souliers, dans lesquels SOS pieds étaient entortillés de chiffons, et elle se Jeta bravement à l’eau.
Hector, stupéfait, la vit se diriger vers lui à la nage.
Alors, obéissant à une sorte de pressentiment, il enfonça profondément sa perche dans la vase et mit en panne, si toutefois, à propos d'un étang et d'un petit bateau plat, on peut se servir de ce terme purement nautique.
La Chevrette nageait vigoureusement, peu soudeuse des douleurs très-vives que le contact de l’eau devait lui faire éprouver, si l’on songe que ses deux pieds n'étaient qu’une plaie vive.
En moins de dix minutes, elle eut atteint le bateau, s’accrocha au bordage et murmura :
— Sauvez-vous, monsieur Hector, saiivex-vous I
— Me sauver I dit-U avec étonnement.
— Oui.
— Mais pourquoi veux-tu que je me sauve t
La Chevrette avait les traits bouleverses et son visage exprimait une terreur profonde ;
— La justice est au château, dit-elle.
— La justice ?
— Oui, un homme tout noir, avec deux gendarmes.
— Eh bien ! que veulent-ils? demanda Hector pour qui les étonnements se succédaient.
— lis viennent vous arrêter.
— Moil
Et dans ce seul mot ü y eut tant de stupeur naïve mélangée d'incrédulité, que la Chevrette le regarda et s’écria :
— Ce n'est donc pas vous ?
* — Oui-** ®oi ?
— Vous qui aves tué l'Anglais?
Hücior ircasailUt des piods à la tête et Jeta un tel
cri que la Chevrette tomba A ses genoux eo muiinurant :
— Oh î pardonnez-moi... je deviens fbUe... Mais c’est qu’ils le disent, eux... et je l'ai cru.
— Ils le disent? exclama Hector.
— Oui.
— Mais qui ?
— L'homme noir et les gendarmes.
Hector était devenu liviile.
La Chevrette s’empara de la perche et poussa au large, non plus dans la direction du château, mais du côté opposé, c'est-â-dire vers l’endroit où Hector s'était embarqué.
Le jeune homme était tellement stupéfait, qu'il n'opposa aucune résistance à la manœuvre de la Chevrette.
Celle-ci continua avec animation :
— Ils sont arrivés void un quart d'heure et ont demandé après vous. On leur a dit que vous cliex parti en forêt avec madame votre mère. Alors ils ont fait sortir tout le monde de la cuisine et y sont renfermés.
Mais ils n’ont pas pensé â moi, qui étais couchée â l’office, et qui â travers la porte ai tout entendu ce qu'ils disaient.
— El que disaient-ils? balbutia Hector.
— Us disaient que certainement c’était vous qui
aviez tué l'Anglais. *
— Oh!
— Et que malgré tout le respect qu’on avait pour votre famille, Ü fallait vous conduire en prison.
— Mais qui donc m’acemse d'un pareil crime? s’écria Hector, qui peu à peu recouvrait quelque présence d’esprit.
— Je ne sais pas, poursuivit la Chevrette, mais quand j'ai entendu ça, je me suis levée. Pardonnezmoi, dit-elle les larmes aux yeux, et sans discontinuer de manœuvrer le bateau, mais j'ai cru que vous aviez rencontré l’Anglais ^ forêt, la nuit dernière, et que vous vous étiez battus, et qu'on pensait que vous l’aviez assassiné.
~ Regarde-moi bien, dit Hector, je t'aaaure que cela est faux.
— Je vous crois, dit la Chevretie*avec un accent de «* conviction.
Fuis, après un court silence, elle reprit :
— Si j’étais sortie de rcrfflce par la cuisine, ils m’auraient arrêtée. Moi aussi, j’ai peur des gendarmes, murmura-t-elle en frissonnant. Alors, je me su» hissée jusqu’à une fenêtre qui est tout en haut, vous savez? et j'ai sauté dans la cour.
Je voulais aller è votre rencontre et vous avertir.
Puis Je vous ai aperçu dans le bateau.
Hector lui posa La main sur le bras.
— Arrête I dit-il.
— Vous ne voulez pas vous sauver?
— Non. Je ne suis pas coupable.
— Mais iis le disent, eux...
— Ce serait leur donner raison
la ClKvrtil« vigcHireai«neil. (Pige tiG.)
Et Hector prit Ia perche et léimprimA au bateau sa direction première.
— O mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait la Chevrette en joipiant les mains, n'y ailes pas, monsieur Hector, n’y allez pas !
— Fuir, ce serait m’avouer coupable, dit fièrement Hector.
Sous sa main fiévreuse, le bateau ne marchait pas, il volait.
On eût dit une hirondelle rasant de l’aile la surface de l’étang.
Bientôt le chaland toucha le bord.
— Si tu as peur pour toi, dit Hector, va le cacher.
Et il marcha vers le chéteau.
Hais la Chevrette le suivit, toute ruisselaote, en disant :
— Moi, avoir peur, quand U s'agit de vous t Oh I non...
Hector alla droit il la cuisine du chèteau.
Dans le vestibule, il trouva les domestiques dont le visage étonné et consterné semblait dire :
— Que se passe-t-il donc ici 7
Hector s’adressa au vieux valet de chambre de sa mère :
— Qu’y a-t-U donc 7 flt-iL
— Monsieur, répondit le vieillard, y a des gendarmes dans la cuisine, avec le procureur impérial.
— Que veulent-ils 7
— Nous ne savons pas ; ils ont demandé à vous voir, et comme on leur a dit que vous étiez absent. Us ont répondu qu’ils attendraient votre retour.
Et le vieillard murmura d’une voix émue ;
— Jamais la justice n’est venue chez nous I
Hector ne répondit pas; mais U passa outre. Il
ouvrit la porte âe la cuiaioe et entra fièrement, la tète
haule,comme il convient è un innocent qui vient se laver d'une accusation criminelle.
Quand il fut entré, Hector referma la porte et s’arrêta, promenant un regard presque calme sur les personnes présentes.
n y avait le substitut que nous avons déjà vu à Maison-Neuve, un greffier et le brigadier de gendarmerie.
Les deux autres gendarmes avaient emmené Maubert à Làmotte-Beuvron.
Hector était entré si fièrement, la tête si haute, il était si calme en son attitude, (]ue le magistrat ne put s’empêcher de tressaillir.
Était-ce donc là l'attitude d’un coupable ? >
— Monsieur, dit Hector en entrant, je suis celui que vous cherchez sans doute; je m’appelle Hector de Mauséjour.
Le magistrat fit un signe de tète affirmatif.
Hector attendit.
— Monsieur, reprit le magistrat qui conserva un visage impassible, personne dans le cliàteau ne sait pourquoi nous sommes ici. J'ai cm devoir me souvenir de la considération dont votre famille jouit dans la contrée... Néanmoins, je dois vous dire qu'une accusation des plus graves pèse sur vous.
— Sur moi seul 7 dit Hector.
— Sur vous seul.
Hector attendit encore.
— Un crime a été commis, poursuivit le magistrat.
— Je sais cela, dit Hector; on a assassiné lord Helmuth cette nuit, et on m’accuse.
Le magistrat fit un brusque mouvement ; une légère pâleur se répandit même sur son visage.
rJ8'
Comment Hector savait-il qu’on Tacaisait?
N’éiait-ce pas plutôt le cri d’une conscience bouleversé© qui se faisait entendre?
A la modération qu’avait montrée le même magisral, à son empressement h meure Maubert en état d'arrestation, il éuit facile de deviner qu’il aurait voulu trouver Hector innocent.
Mais Hector, prévenu par la Chevrette, dont la présence momentanée dans la pièce voisine avait été ignorée du magistrat, Hector s’enferrait lui-même par trop de franchise. Au lieu d’attendre l’accusation, il allait au-devant.
— Monsieur, dit froidement le magistrat, vous avei dit vrai, on vous accuse d’avoir assassiné lord Helnmth.
— Mais qm donc? s'écria Hector
— Lui-méme. Avant d’expirer, lord Helmulh a prononcé votre nom.
— Le misérable t
— Et il y a un autre homme qui vous accuse pareillement.
Hector fit une nouvelle imprudence, tant il est vrai que rien no ressemble plus à un coupable qu’un innoceot.
— Haubert, sans doute, ût-U avec dédain.
— Peut-f^tre... fil le magistrat.
— Monsieur, reprit Hector, j’ai châtié Mauhert, et il est tout naturel qu’il soit mon ennemi. J’ai insulté lord Heluiutii et j'ai attendu ses témoins Uer tout le jour; les témoins no sont point venus.
Le magistrat eut une lueur d’espoir :
— Vous est-il possible de me prouver, dit-il, que vous n'étes pas sorti de cliez vous hier?
— Sans doute, dit Hpetor.
— Pas môme le soir, entre neuf heures et minuit?
Hector pâlit, U se &ouv(;nait qu’il était environ neuf heures lorsqu’il était parti pour aller à la Fresnaie.
— Je suis sorti le soir, en effet.
— Kt vous ôtes rentré après minuit ?
— C’est vrai.
, — Puis vous êtes ressorti î
— C’est vrai encore.
I.es preum s'accumulaient si lûen une h une cuntro Hector qu’il perdit la tète.
— Monsieur, dit-il, je ûc puis vous dire qu’une ehûse, c'est que je suis innoccTil.
— Je le désire ardemment, dit le ntagistrat qui froiM^ait le sourcil, car le trouble d’IlectOr allait croissant.
Fji ce moment, un bruit se fit au dehors. C’élait M. do la Fresnaie qui arrivait en toute hâte â cheval.
Le bruit de la mort de lord Helmuth ^it parvenu à la Fresnaie quelques minutes après le départ d'Hector.
— Mon Dieu ! s'était écriée Berthe, que s’est-il donc pa?së?Mon père, courez è Maison-Neuve, allez à Mauséjour, informez-vous... ramenez Hector...
La jeune fille avait eu un secret pressentiment du danger.
Elle n’accusüit pas Hector, mais elle devinait que la mort foudroyante de lord Helmuth allait renverser l’édifice à pdne construit de leur bonheur.
Ces presseniimeiils avaient été partagés par M. de la Fressiaie.
Laissant sa fille avec madame de Mauséjour , U était monté â cheval et s'était élancé au galop dans la direction de Maison-Neuve.
Mais, en chemin, U avait rencontré des bûcherons qui lui avaient appris ranreslaüon de Maubert et hrf avaient dit, en même temps, que la jastice venait de se transj^orter à Mauséjour.
Au grand étonnement de ces gens-U qui savaient la haine séculaire qui divisait ces deux maisons, le comte avait poussé droit h Mauséjour.
H était arrivé comme la foudre, ne sachant tien et pressentant tout.
Les serviteurs du château, groupés à la porte, sétaient écartés de lui avec une sorte d’effroi.
Le comte n’y avait piis garde et, deux minutes après, il faisait irruption dans cette salle Iwisseoù avait lieu l’inierrogatoire d’Hector.
A sa vue, le jeune liomme reprit subitement courage.
Et, s’élançant vers lui :
— Mon père, dit-il, regardez-moi bien... M-je l’alr^ d’un assassin ?
Mon pere I
Hector appelait ainsi M. de la Fresnaie, son ennemi^ de la veille.
Ce fut un coup de théâtre qui déroula un raoinent toutes les idées du magistrat.
Le comte posa sa main sur l’épaule d'Hector et avec calme, en s’adressant au substitut :
— M. Hector de Mauséjour est depuis ce matin le fiancé de ma fille, mademoiseile bcithe delà Frt^aie. Maintenant, monsieur, pariez, je suis prêt à vous Répondre de lui, corps pour corps.
— Monsieur le comte, dit le magistrat, lord Helmuth, lui aussi, a été le fiancé de votre fille.
— C’est vrai, dit lo cooile.
— Lvird Helmulh acté assassiné la nuit dernière.
— On vient de me rapprendre.
— Et en mourant, lord Helmulh a accusé M. de Mauséjour.
— Il en était bien capable, dit froidement le comte. Le descendant de sir Dunoan ne pouvait mentir à sa race de traîtres.
’ — Monsieur, fit le magistrat en regardant M. de la Fresnaie, m’expliquerez-vous réirangelé de vos paroles?
— Volontiers, dit M. de la Fresnaie.
Et regardant Hedlor ;
— Rassurez-voua, mon fils, dit-il, la Fresnaie a pris désormais Mauséjour sons sa protection I...
Et io vieillard releva 1a tête avec une noble fierté qui amena l’espérance au cœur d’Ueclor. - « ,
LE SECRET Dt3 DOCTEUR ROOSSELLE
^ Lr ifcnmte do la Frwnaifi était ce qu’on appelait volimtiora ürt liomroe tout d une pièce.
C'était un baron féodal égaré et perdu dans notre iâècle bcmrgeois.
c^Miand il avait donné b.i main à un homme, cet RoiAme devenait quelque chose de !iii>inéme.
Le comte s'était réconcilié avec Hector; il lui avait licoordé la main de sa fille.
Dès lors Hector était son fils, et il devait répondre lui et le défendre comme tel.
1.6 magistrat fut frappé de l’accent noble et fier de ce vieillard.
— Monsieur, disait le comte, hier encore fêtais l^nfremi mortel de ce jeune homme. Aujourd'hui il est mon ami, dans un mois il sera mon fils. Pensezvous donc qu'il en serait ainsi si je le croyais capable
d'im crime ?
Monsieur, répondit le substitut, si vous étiez magistrat, vous comprendriez qu'il est de pénibles dctoirs b remplir; vous croyez b l’innocence de M. de Mauséjour; en vous reganlaiu et en le regardant, je suis teméd’y croire, mais les preuves sont contre lui.
O— Voyons les preuves? dit froidemont le comte.
D'abord lord HclmuUi, en expirant l'a accusé.
— Après?
— • tin fttendiant, nommé Maubert, aflirmo qu’il est Fauteur du crime.
— Est-ce tout?
— Non, monsieur; des bCicherons ont rencontiv hier siHr, è oeuf heures moins un quart, M. de Maiinéjour dans J’endruil même o(i quelques minutes plus tard lord Hcimuth est tombé mortellement frappé.
Monsieur, répondit M. de la Frosnaie, si vous me le permettez, je répondrai b ces trois accusations. Tune après l'autre. '
Là où Hector avait perdu la tête, pâli et balbutié, !c comte discutait froidement, sagement, avec une lucidité t^eriaile qui finissait par cbranlcr la ouuviction du magistrat.
Ce dernier gar>la un momcuil le silence; mais regardant M. de la Fresuoie :
— Monsieur le comte, dit-ii, vous croyez fermement et je suis tenté, comme vous, de croire à i'iooocence du M. de
Si UQ soupçon quelconque pv^it sur un autre accusé, je pourrais prendre une détermination.
Mais voyez l'étrange situation qui est faite à la justice.
Un homme riche, considéré, est assassiné, on retrouve sur lui sa montre et sa boerse. 11 n'a pas d'héritiers dans le {>ays. Un seul homme a intérêt à sa mort. Cet homme, avant d’expirer, il le désigne, et comme si ce témoignage ne suffisait pas^ il en invoqtie un autre, et cet autre témoignage s'accorde avec le sien. . >
M. de Matiséjour peut être innocent, mais pour le moment, aux yeux de la justice, il est coupable. •
— Monsieurî...
— Pcrrai-tiez-moi d'achever, monsieur le comte, reprit le magistrat. Quoi serait mon devoir rigoureux?
Ce serait celui-ci ; je fer.ils arrêter M. de Mauséjour b rinstani même et je l'enverrais en prison à Orléans. Mais un magistrat chargé d’une instruction crimlheno a des pouvoirs discTétionnaircs. En vertu de ces f>ouvolrs, je vais me livrer b un supplément d’enquête. Je vais faire tous mes efforts pour permctlrc b M. de .Mauséjour, s'il est innocent, de prouver celte innocence; je vais jusqu’à ce ipie cette enquête soit terminée, assigner pour prison, à M. de Miiuséjour, son propre château.
il y a un siècle, monsieur, j’aurais demandé à M. de Mauséjour sa parole de gentilhumme, et elle m'eût suffi.
Ces fai;<Mïs-là ne sont plus dans nos mœurs. Agir ainsi serait m’exposera un blâme sévère. Je vais donc . prier M. de Mausijour de choisir la chambre «pi’il voudra dans le château et de vouloir bien y souffrir la compagnie de M. le brigadier de gendarmerie.
— Soit, dit le comte; mais je vous demande uneilcr» nière faveur, m msicur.
— Parlez. ^ ‘
Le magistrat fit un signe de tète affirmatif. *
M. de la Fresnaie rej)rii ;
— M. de Mauséjour aimait ma fille et ma fille l’.iil
mait. Vous savez que nos deux familles éiaieot divisées depuis plusieurs siècles. ^
— Oui, fil le magistrat.
— J'ignoraLs dune cet amour, et, dans cette ignorance, j’avais accordé la main de ma fille à lord ' ildiikulh.
Ma fille s'est adressée au gcntülnunme anglais, elle a fait appel b sa loyauté. Le geiitilliouiiue est rcsiq sourd. Comment savait-il que ma fille, qu'il aimait pas- >ionnément, aimait M. de Mauséjour? Je l'ignore, mais il le savait. De ià une haine violente pour ce dernier.
Oui vous dit qu'à la dernière heure, cet homme, qui avait eu déjà lalâclieté d’outrager une feiiune, n’a pas eu Pinfamic de vouloir perdre celui qu’il considérait comme son riva! î
■ — J'admets cela, monsieur, dit le magistrat, mais comment e.xpliquer le témoignage du meuJiani?
— Plus facilement encore, monsieur , dit le comlô.
— Maubert est d'abord un homme mal famé.
— Je vous l'accorde.
~ Lord Helmutb et lui maltraitaient un enfant pour le punir d'avoir tué un chien qui l’avait mordu. M. de .Mauséjour est survenu; il a provoqué lord Helmulh';
U a rossé Maubert. En l'accusant, Maubert se venge.
— Oh! monsieur le comte... ;
— Monsieur, dit froidement M. de la Fresnaie, je né veux j)our preuve de votre )>eu de confiance dans le témoignage de Maubert qu'une chose.
— Laquelle?
— Cest que vous aves cm devoir mettre oet homme provisoirement en état d'arrestation.
— Soit, dit ie magistrat; mais comment expliquereivous l'absence de M. de Mauaéjour et l'emploi de son temps pendant plusieurs heures, la nuit dernière 1
— U est resté tout ce temps-là, soit ici, soit à la Fresnaie, eu ma compagnieet celle de ma fdle.Je vous an donne ma parole, et un la Fresnaie n'a jamais menti!
Comme on le voit, le comte était un rude défenseur.
— Je demande à m’assoder à la justice dans le supplément d'enquête auquel elle va se livrer.
— C’est votre droit, monsieur, répondit le magistrat
Plusieurs heures s'étalent écoulées depuis l'entretien que noua venons de rapporter.
M. de la Fresnaie était retourné chez lui.
U avait adouci de son mieux le rude coup porté à madame de Mauséjour et à Uerthe par l'accusation qui pesait sur Hector.
n faut dire tout do suite quu l'une cl l'autre avaient repoussé cette accusation avec indignation.
Le frère d'Hector, arrivé dans la soirée à Mauséjour, s'était pareillement indigné.
Grâce aux sages mesures prises par le jeune magistrat, le bruit de l'arrestation d'Hector n'avait point tnnspiré.
Tout ce que l'on savait, c'est que la justice s’était établie à Mauséjour et qu’elle gioursuivait ses investigations.
D'ailleurs, l'arrestation de .Maubert avait détourné les soupçons.
Le magistrat avait poursuivi ses recherches.
Il avait entendu différents témoins, notamment les bheheux qui avaient rencontré Hector dans la soirée précédente, et les pâtres qui avaient été témoins du trouble manifesté par lui quand il avait appris la mort de lord Helmutli.
Chacun de ces témoignages était une accusation de plus.
La journée s’écoula. La nuit vint.
M.de la Fresnaie avait fait dix fois le voyage de la Fresnaie à Mauséjour.
— Monsieur, lui dit enfin le jeune magistrat, je ne puis prolonger longtemps cette situation ; si domain, k pareille heure, un indice quelconque en faveur de l'innocence de M. de Mauséjour ne nous est parvenu. Je serai contraint de le faire transférer à la prison d'Orléans.
Le comte était abattu; il ne répondit pas cependant ; une chose le frappait.
Cétait la disparition de ce jeune garçon que Maubert avait maltraité.
En effet, depuis le matin, la Chevrette avait disparu et on ne l'avait point revue.
xvm
Qu'était devenue la Chevrette 7
Avait-elle pris la fuite, obéissant à la terreur que les gendarmes lui inspiraient 7
Non. Les âmes que le repentir a touchées sont capables d'énergie et d'abnégation.
Hector avait arraclié la Chevrette à la mort, et ht Chevrette aurait maintenant donné pour Hector tout son sang.
En présence du malheur qui fondait sur son bien faiteur, qu'élait-ce que son malheur à elle-même î
Que lui importait l'échafaud, à elle coupable, ai Hector innocent en devait monter les degrés 7
La fille sauvage s'étalt dit tout cela en quelques secondes.
Or, elle croyait à l’innocence d'Hector, du moment oh Hector, au heu de fuir, venait se livrer à la justice.
Mais si Hector était innocent, il y avait un coupable.
Ce coupable quel était-il 7
Telle fut la question que s'adressa cette nature in- ^ culte, à demi bestiale et à qui on avait donné ce nom de Chevrette qui la dépeignait si bien.
Ht alors, la fille des bois, la femme sauvage eut noa inspiration subUme, elle prit une résolution héroïque.
— Je trouverai le vrai coupable, se ditrelle.
-Elevée dans les bois, familière avec les miUe bniu des vastes solitudes, distinguant d'un coup d’osil une empreinte à demi effacée sur le sable, une branche cassée dans une cépée, la Chevrette était mieux que personne capable de se livrer à la aingulière chasse qu'elle résolut d'entreprendre.
La Chevrette s'était dirigée vers le théâtre de l’assassinai, persuade^ qu'elle trouverait là une trace quelconque de l’assassin.
Mais les bois étaient pleins de bhehenz, et les bûcheux avaient passé une partie de la matinée à regarder curieusement cette flaque de sang au mUieu de laqucllo on avait trouvé lord Helmuth. La Chevrette, qui ne voulait pas être vue, grimpa sur un arbre et attendit la nuit.
Avec la nuit, les bheheux s’en allèrcot.
La Chevrette s’approcha alors.
Il faisait un magnifique dair de lune et la plaqua de sang miroitait sous ses rayons, au milieu ^ l'herbe argentée.
Lord Helmuth était tombé à duc pas d'un énorme buisson.
La police, en se transportant sur les lieux, avait tout de suite établi que le meurtrier s'éiait embusqué dans cette broussaille.
La Chevrette en fit le tour et constata, elle, que le buisson n'avait pas été fouillé.
En effet, le sable qui l'entourait était intact, et l'herbe maigre et chétive qui croissait çà et là ne portait aucune empreinte.
La Chevrette en conclut que l'asaassin avait dû aa placer ailleurs.
Mais où ?
Ce buisson était unique, à plus de vingt pas à laronde.
Tout à coup la fille sauvage tressaillit.
Digilized by Coog[e
LE SECRET DU DOCTEUR ROOSSELLE
U Ch«vrell« s’iTUKa pi«4 de l'irbK. (P|R« ddl.)
Elle aperçut, à dix pas plus loin que le buisson, un sapin dont une branche était cassée.
Cette branche avait l'épaisseur du bras, et comme elle était dépourvue de feuilles, il était impossible d’admettre qu’elle ebt été cassée par le vent.
Elle avait db se briser sous l'effort d’un poids quelconque.
Un homme était monté dans l'arbre, s’était assis à califourchon sur cette branche et, h un moment donné, il avait dh faire un brusque mouvement qui avait dù déterminer la rupture.
La branche tenait encore au tronc par l’écorce résineuse qui l’enveloppait et qui s'était fendue en lanières irrégulières.
La Chevrette s’avança jusqu'au pied de l'arbre.
Juste au-dessous de la brancho cassées et pendante, elle trouva une forte empreinte.
36* uvaaisoR.
beux pieds s’étaient enfoncés profondément dans le sable, qui avait été piétiné ensuite sur un espace d’un demi-mètre de large.
Avec sa merveilleuse sagacité, la Chevrette en conclut que la personne sous le poids de laquelle la branche avait cassé, était presque tombée, au lieu de sauter, et qu’elle avait dCi tètonner un moment avant de reprendre son équilibre.
Elle examina la branche cassée plus attentivement.
La cassure était fraîche et ne paraissait pas remonter au-deU de la nuit précédente.
Enfin, deux autres branches plus petites étaient pareillement brisées à deux pieds au-dessus.
Ceci paraissait démontrer que celui qui était monté dans l’arbre, au moment où la grosse branche craquait sous lui, avait voulu se rattraper aux branches supérieures.
EDCtn, la Chevrette qui marchait avec précaution pour ne pas eflacer les empreintes précédentes, re* marqua auprès de ces dernières uuc espèce de barre de trois pouces de largeur et d’une profondeur d’un dcmi-i;)Ouce.
Ou’ëtait-ce que celte marque bizarre 7
La fille sauvage chercha longtemps, mais elle finit par trouver.
C’élail le fusil que l’homme avait lâché pour se rattraper aux branches, et qui était tombé la crosse en bas et s’était enfoui dans le sable.
Ainsi la Chevrette croyait être certaine que la branche avait cassé sous le poids d'un homme, et que cet homme était armé d'un fusil.
Mais ces indices ne lui sufhsaient pas.
Avec la légèreté d'un écureuil , elle grimpa dans i*arbre, évitant de toucher â la branche, et quand elle fut h la hauteur oh avait dh se trouver l'homme, elle fixa ses yeux sur l’endroit où lord Helmuth avait été frappé.
Le buisson qui avait attiré les investigations de la 'justice ne masquait point cet endroit
Li Chevrette calcula la distance.
Il pouvait y avoir soixante mètres, ce qui n*est pas exagéré (M)ur la portée d'un fusil chargé à balle.
Enfin, la Chevrote, en ramenant son regard de la flaque de sang coagulé au pied du sapin, aperçut â six pas quelque chose de blanc sur le sable jaune.
Elle descendit du sapin avec les mêmes pK'écautions.
Puis elle courut vers cet objet.
C'était un morceau de papier froissé, noirci sur les bords et percé de deux trous.
La Chevrette fut fixée.
C'était la bourre du fusil.
Les deux trous attesuient qu’eDo enveloppait, au moment de l’explosion, ce qu’on appelle deux balles mariées.
Alors la Cheneitc poussa un cri de triomphe ;
, — Ah 1 dit-elle, si M. Hector peut prouver qu’il
avait son fusil à bascule la nuit dernière, il est sauvé.
Mais tout à coup une sueur froide inonda ses tempes.
— Et s’il le prouve, pensa-t-elle, qui donc ira chercher les gendarmes pour leur montrer tout cela ?
En ce moment la terreur de la guillotine reprenait la Chevrette.
N’était-cllc pas elle-même condamnée à mort par contumace ?
La Chevrette hésita et lutta longtemps.
D’un cèté ta peur de la mort.
De l’autre, son dévouement à Hector qui lui avait sauvé la vie et lui avait ouvert l’horizon du repentir.
Elle eut tour à tour deux visions étranges, les yeux ouverts, mais l’imagination emportée et fascinée par le rêve.
Dans l'une elle jouait le {»indpal rùle.
Elle se voyait entourée de gendarmes.
Un homme vêtu de noir, un prêtre, marchait à sa droite, lui présentant un cnicifix à baiser.
A sa gauche, un autre homme pardllement vêtu de noir, grand, rtjbuste, aux épaules cariées, aux yeux mornes, le bourreau.
Tous deux, Tbomnae qui tue et celui qui parle de la vie éternelle, la faisaient monter dans un tombereau.
Le tombereau se mettait en route au milieu de flots humains, fendant une mer de têtes hurlantes ; il traversait ainsi la ville, précédé par les gtmdarracs, suivi par des soldats, U arrivait â la Loire, roulait sur un pont...
La foule liurlsit et suivait toujours.
Tout ë coup, au bout du pont, entre deux rangées de maisons, apW^s lesquelles, sur la gauche, on apercevait une église, la Ûievretie frissonnante voyait se dresser deux grands poteaux rouges...
C’était la guillotine !
Et la Chevrette, en proie h celte rision, ferma les yeux et jeta un cri :
— Je ne veux pas! je ne veux pas ! disait-elle.
Et elle fil quelques pas on arrière, comme si elle eût voulu fuir cette horrible fantasmagorie. Mais soudain une force invincible l’arrêta, la cloua au bo), la força à SC tenir leo yeux et à regarder de nouveau cet échafaud imaginaire que son esprit iialluciué venait de dres.ser devant elle.
Le prêtre et le bourreau étalent montés sur la plateforme,
La Chevrette aperçut le patient.
Ce patient, ce n’était plus elle, c'était un homme.
Un homme qui lui tuuruaii le dos et regardait la guillotine en face.
Tout ë coup, cet homme se retourna.
La Chevrette le reconnut et jeta un nouveau cri.
C'était Hector de Mauséjonr.
Kl les yeux du condamné se fixaient sur elle, la Chevrette, bien loin au-delà de la foule ; et ces yeux tristes et doux semblaient lui dire :
— Tu sais bieu que je suis innocent !
Ce fut la fin du drame. Le rideau tomba sur co dernier acte ; c’est-à-dire que la Chevrette s’éveilla sur ce rêve étrange qui avait duré dix secondes :
— Oh I dit-cUe, je puis mourir, moi, parce que j’ai été coupable. Mais il ne mourra pas, lui !
la fille sauvage avait retrouvé toute son énergie et sa nature indompUble.
Elle laissa la bourre h la place où elle l’avait trouvée, puis se mit en route pour le château de Mauséjour.
Les gens de forêt connaissent l’heure aux étoiles.
!.a Chevrette conclut de l’cxamcn auquel elle se IhTa qu’il était minuit. i
Le temps était froid, mais il n’y avait pas un soufile de vent, et il était probable que le lendemain on retroiiverail diaque chose dans l’état où elle l’avait laissé.
Ensuite, la Chevrette avait vn M. de la Fresnaie arriver au château; elle en avait conclu que le père
LE SFXUET HL DOCTEER RüUSSELLE
do Berthe pour Hector et que c'était h lui qu’elle devait s'adresser pour lui faire part de ce qu'elle avait vu et deviné.
Elle se mil donc eu chemin.
Comme elle arrivait au bord de l’étang, la lune atteignait la ligne extrême de riioriion.
Quelques minutes encore, et elle allait disparaître.
I«i fille sauvage se pencha sur le lac qui rénéchit alors son image.
Elle ne se reconnut pas.
Les vêlements d'Iiuinme, celte casquette, ces cheveux coupvs avaient m>Uamorphosé la nilc sauvage.
Qui donc, au bout de doux ans, l'aurait reconnue, puisqu'elle ne se reconfkiissait pas elle-même?
Celle remarque acheva de donner du courage à la Chevrette.
Elfe contourna l’étang et se dirigea vers le château.
Pendant le trajet la lune dis{>anit et la nuit deWnt obscure.
Alors le château dôcoufwi ses tours noires et sa masse Imposante sur le ciel.
Une lumière brillait au milieu de IV'diflce.
La Chevrette, qui connaissait maintenant parfaitemont le château, reconnut la fenêtre d’oi'i elle partait. C'était celle de la salle basse où s’était établie la justice.
On avait sans doute fermé les vitres, mais on avait laissé les volets ouverts.
La Clievrette pressa le pas; mais l’étmg était Ijiig à doubler.
D’atllenrs, la lune dispanie, U fallait désormais attendre le jour, pour démontrer nctorieusernent oouiment le crime avait été commis.
Au bout (Tune heure, la ûlle sauvage était sous les murs du château.
Un silence de mort y régnait.
Seule, la fenêtre de la salle bosse laissait écliap|)er un rayon de lumière.
I.a Qievrelte, qui savait ctoufTer le bruit de ses pas, s’cti approcha.
Elle regarda au travers.
vitres étaient fermées, et la lumière étant au dedans, la ûlle sauvage pouvait voir sans être vue.
Elle aperçut, assis devant le feu, auprès d'une table chargée de papiers, deux hommes qui causaient à mivotx.
L’un était le jeune magistrat.
L’autre M. le comte de la Fritsnaio.
Le visage triste et bouleversé de ce dernier Gt éprouver un batiemenl de cœur à la Chevrette.
— Oh I pGUsa-t-elle, comme U sera content tout à l’heure 1
La Chevrette était convaincue qu'elle apportait dos preuves irrésistibles de l'innoceocc d'Iieclur.
La porte du château était fermée.
Pour entrer, il aurait fallu frapper. La Chevrette préféra faire le tour, et ()éaétra dans le château par les derrières de la basse-cour.
Elle prit le chemin que la nuit précédente nous
avons vn suivre 5 Hector et à madoinoiNelIe de la Fresnaie, et en quelques minutes elle se trouva dans le corridor qui menait à la salle basse.
Avant de heurter, la Chevrette appuya sou oreille â la porte et écouta.
Elle entendit le jeune magistrat qui disait :
— Je vous jure, monsieur le comte, que jamais je n’ai ét^ chargé d’une mission aussi penibh*.
Il y a deux êtres en moi, rhominc du monde et le magistrat.
L'tiomme du inonde se refuse à croire M. de Mauséjour coupable.
Le magistrat ne saurait le trouver innoconU
N'avez-vous pas entendu tous les hommes que nous avons interrogés?
Le comte soupira.
— J'atteste Dieu, dil-il, qu’llcctor est inuoceoL
Le magistrat n’eut pas le leinps de répondre, car la porte de la salle basse s’ouvrit et la Chevrette parut sur le seuil, disant;
— Et moi, j’apporte la preuve de cctlc innocence 1
M.de laFresnaiP ne connaissait pas la Chevrette et le jeune magistrat ne l’avait jamais vue.
Tous deux se trompèrent h scs vôtcraenls et la prirent pour un garçon de quinze â seize ans.
— Quel est cet liumnie ? dit le .subsÜtuL
— Comment t’appolles-iu? lit le comte.
ï.a Chevrette éluda les deux questions et ré|)ondit:
— C’est moi dont Mauliert a brûlé les pieds.
Et en effet elle montra ses pieds .enveloppés de diiffons.
Cetle réponse mit M. de la Fresuaie sur la trace.
— Cesl loi qui as tué le chien de lord Hulmuth? dit-il,
La (Chevrette fit un signe de léie affirmatif.
— Pourquoi avez-vous tué ce chien? demanda le magistrat.
Je l'ai tué, répondit la Chevrette, parce que le myiord courait après moi pour m'enlever une Iditre que la dmoiselie m'avait chargée de porter à M. Hector.
— Bienl
— Voyant qu’il ne pouvait pas m’attraper, le tnylord a lancé son chien après moi, et le dncii m’a mordu... Voyez...
Et la Chevrette releva son pantalon et montra sa jambe nue horriblement labourée par la dent cruelle du skiss.
— Alors, {xmrsuivit-eile, n’ayant pas d’autre moyen de me débarrasser du chicQ, je me suis servie de mon fusil.
Ce récit simple et franc eut un résultat immédiat, celui de rendre le jeune magistrat sym|>aUiique ï la Chevrette.
— FJi bien, mon ami, lui dit-il, que veux-tu?
— Je vieus vous apporter la preuve que M. Hector est innocent.
Au bni9C)U6 tressaillement que le substitut ne put maîtriser, M. de la Fresnaio comprit que, lui aussi, ne demandait pas mieux que de voir triompher l’innocence d’Hector.
Et comme tous deux, bouche béante, regardaient la Chevrette, celle-ci continua :
— Si vous voulez venir avec moi, je vous montrerai que ce ne peut pas être M. Hector qui a fait le coup.
— Ou en sais-tu î demanda le Jeune niagislrat.
— Quand vous aurez vu ce que j’ai vu, vous penserez comme moi, répliqua la Chevreitc avec un accent de conviction si chaleureux qu’il passa dans l’esprit de ses deux auditeurs.
— Monsieur, s’écria le comte, n’hésilcz pas, je vous on supplie.
— Et où veux-tu nous condtiire? demanda le subsUiul.
— Là-bas, où le crime a été commis, dit la Chevrette.
— Mais c’est à deux lieues d'ici.
Elle s’assit sur un escabeau, appuya un de ses pieds sur son genou et délia les cliifTonsqui l’enveloppaient.
I.e comte cl le magistrat étoufferent un cri de pitié cl d’horreur à la vue des plaies profondes qui sillonnaient Ut plante.
— Pauvre enfant! dit le comte.
— Ah I dit la Chevrette, voyez î je souffre bien, moi, cl si je ne me retenais, je pous.serais un cri à chaque pas... Eh bien, j’y suis allée, moi, et je suis prête à y retourner.
Elle disait cela avec un accent de dévouement sublime qui acheva de subjuguer le magistrat.
— Mais, dit-il, que nous montreras-tu U-bas?
— Venez toujours.
— Ne pourrais-tu nous dire, au moins, cc que tu as vu?
— Non, vous ne le comprendriez pas.
Le comte avait arrêté un regard suppliânt sur le substitut.
Celui-ci se leva :
Soit, dit-il à la Chevrette, nous aTIons te suivre.
Le greffier, homme assez indiiïérent du reste, et qui ne se passionnait nullement pour l'innocence présumée d’Hector, le greffier, disons-nous, avait obtenu la permission de s’aller coucher. Cet homme se nommait iahyot.
Il faut éveiller Jahyot et l’cmmencr, dit le substituL
— Oh! fil la Chevrette d’une voix où perçait la cerlilude d'un prochain triomphe, vous emmèneriez le brigadier de gendarmerie et M. Hector, que ça n’en vaudrait que mieux.
Le comte regardait la Chevrette et murmurait ;
— Cet enfant me parait être rinstmment de la Providence.
Ce fut l’affaire d'un quart d'heure.
Au bout de ce temps, Hector, et le brigadier, avertis par le greffe qui s’était levé à la hâte, sortirent
de celte chambre où M. de Mauséjour était prisonnier depuis le matin.
Hector crut que le moment de le transférer & la prison d’Orléans était venu, et U descendit calme et résigné.
Mais, en apercevant la Qicvretie, U tressaillit. Celleci lui cria :
— lîon courage, monsieur Hector. Ces messieurs consentent h venir avec moi, et je vais bien ieur faire voir que vous n'ôies pas coupable.
Cet événement nociurno avait mis sur pied tous les gens du château.
M. de la Fresnaio prit un ton d’autorité et ordonna que personne ne le suivit.
Comme la petite trou^Kî allait se mettre en route, la Chevrette s’adressa au substitut et lui dit :
— Monsieur le juge, est-ce que, la mût dernière, M. Hector n’avait pas un fusil, quand il est sorti?
— Sans doute, dit Hector, je ne vais jamais sans mon fusil.
-- Demandez donc î» M. îloctor, |>our8uivii la Chevrette, qui semblait grandie par les év&icrnents et prenait une autorité mystérieuse, quel fusil U avait?
— Pourquoi cette question ? demanda le magistrat.
— Monsieur, répondit Hector, il y a cinq fusils au château, deux à mon frère, deux à moi.
— El le cinquième ?
— Le cinquième est à tout le monde et à personne ; c'est le fusil de la maison, une vieille arme à piston qui est toujours chargée.
I — Bon, dit la Chevrette, c’est ce fusil-lîi que je vou- I drais voir.
— Mais... dit le substitut hésitant.
— Au nom du del, monsieur, dit le comte, cédex au caprice de cct enfant ; quand il s’agit de rechercher la vérité, il ne faut rien négliger.
Le magistral fît un signe affirmatif.
~ Ce fusil dont on parle, dit Hector, est dans la chambre de ma mère, dans le coin de la cheminée.
Sur un ordre du magistrat on alla chercher le fusil.
U était chargé.
— Monsieur le gendarme, dit la Chevrette, regardez donc s’il est chargé depuis longlenips.
Le brigadier prit le fusil, passa le petit doigt dans les deux canons, amena les deux chiens et vit une couche de vert-de-gris sur scs capsules.
— Au moins depuis six mois, dit-il.
— Alors ce n’est pas celui-là qui a tué M. Mylord ?
• C'est tout à fait impossible, répondit le brigachcr.
Le magistrat se pencha à l’orcillo du greffier.
— Nous avons oublié, dit-U, dans notre enquête une chose principale.
— Laquelle ?
— La vérification de l’arme dont l’assassin présumé se serait servi. Mais où veut-il en venir?
Et le magistrat regardait curieusement la Chevrette.
Celle-d dit encore :
~ Maintenant, je voudrais bien voir les autres fusils.
— Les autres fusils, répondit Hector non moins
LE SECRET l)U DOCTEUR ROUSSELLE
Mafntciuiil renr^ez dezast voaa, en droite liane. (Pa«e loo.i
rtonné, sont h leur place habituelle, accrochés h un bois de cerf dans la salle à manger.
— Il faut les voir, dit la Chevrette avec un accent d’obstination.
La situation était étrange.
La Chevrette semblait maintenant diriger l’instruc* lion et chercher des preuves contre Hector dont, disait-elle, elle voulait faire triompher rinnocence.
L’ascendant mystérieux quelle avait pris tout à coup sur le magistrat s’exerçait maintenant sur le greflier, le brigadier de gendarmerie et les doraesiiques eux-mémes qui savaient, hélas ! quelle terrible accusation pesait sur leur jeune maître, et qui, tout en se tenant h une distance respectueuse, ne perdaient ni un mot ai un geste de cette scène nocturne.
On passa de la cuisine dans le vestibule.
n y avait iè, en effet, un vieux bois de dix-cors sur lequel s’étalait la modeste panoplie des châtelains de Mauséjour.
Au milieu d’un fouillis de trompes , de cornes de cerfs, de coutcaifx do chasse, de poires à poudre et de cartoucHières , quatre fusils se croisaient sur les andouillers du dix-cors.
Deux fusils du calibre vingt, deux du calibre seize.
Ces deux derniers, vrais fusils de bois, étaient plus courts de six pouces que les deux premiers. Tous quatre, du reste, sc chargeaient par la culasse et constituaient ce qu’on appelle vulgairement le fusil à bascule; ils sortaient des ateliers de Lefaurc, le célèbre arquebusier du passage Jouffroy.
Sur l’invitation de la Chevrette, le brigadier de gendarmerie constata le système des fusils.
Elle exigea même qu’il prit exactement la mesufo de la profondeur des chambres.
On appelle ainsi la partie intérieure du canon qui est évidée et permet è la cartouche de se loger dans là culasse.
Personne, pas même M. de la Fresnaie, ne savait où la Chevrette en voulait venir.
Mais on avait un si grand désir de voir triompher sa conviction qu *00 lui obéissait.
— A présent, dit-elle, nous pouvons partir.
On se mit en route.
Malgré M. de la Kresnaie, deux des plus vieux domestiques du château qui avaient vu naître M. Hector, et Painiaient comme un fils, le suivirent*
La Chevrette et M. de la Fresnaic ouvraient la marche.
Hector marchait à c6té du brigadier do gendarmerie.
Le substitut et son greffier venaient après, suivis des deux doiuosiiques.
La Ciierrelte guida la petite troupe h travers bois.
La nuit était sombre; mais la fille sauvage avait tant vécu sous le couvert des forêts, que scs pupilles s'étaient dilatées comme celles d un citât ou d’un hibou.
Le trajet dura plus d’une heure.
Chacun des personnages de ce voyage nocturne était silencieux, replié en lui-méme et comme dominé par ce grand sentiment de la solitude qui étreint les âmes les plus vulgaires. Le jeune substitut avait un côté artiste presque toujours étoufTé par la gravité de ses fonctions et qui se révéillail à cotte heure. Cette course au milieu des bois, ce mystère donts'eiivelopjwil l’éiro étrange (jui venait d'apparaître comme un envoyé de la Providence, lorabre, le silence vaguement dominé par ces lointains munuures qui s'élèvent du fond des forêts, tout cela avait quelque chose de poétique et de puignant qui absorbait son esprit ot i^n cœur.
On dit que la nature reud l’homme meilleur; et certes , on ce moment , si quelqu'un s’intéressait à Hector et souhaitait de voir démontrer son innocence, c'était è coup sûr le jeune magblrat.
On arriva dans une clairière voisme du tliéàtre du crime.
L’aube naissait et une bande blanchâtre montait lentement à l’horizon dans le ciel encore noir.
— Il ne fait pas encore assez jour, dit la Chevrette. Attendons...
El elle s’a.'^sit sur un tronc d’.irbre.
Alors tous ceux qui l'avaient suirie attendirent avec une sorte d'anxiété que l’aube prit dus proportions plus larges et Ht plaœ enfin à l'aurore qui est tout à fait lumineuse.
— Nous y verrons assez maintenant , dit la Clie- XTeite.
El elle se remit en marche.
On arriva au fourre d’épiucs au milieu duquel lord Helmut!) était tombé.
La terre avait bu le sang, mais la terre était rouge.
Alors la Chevrette se tourna vers le substitut.
— Monsieur le juge , dit-elle , d’oû croyez-vous donc qu'un a tiré T
— De là-bas, n-pondii le brigadier de gendarmerie.
Et il montrait le buisson.
— Non, dit la CltcvrcUe. Venez avec moi ; je vais vous dire d’où on a tiré.
El elle les ornduisit au pied du sapin, leur montra la branche brisée, les deux autres branches plus petites a xqueiles l’assassin s’était acaoebé en tombant,
la trace laissée jar la crosse du fusil qui s’était enfoncée dans le sable, et enfin les empreintes de pas qui ne laissaient aucun doute.
Tout cela était clair, précis à ce point que le brigadier, qui avait 3s.sisté è l’enquête du matin, avoua qu’ils avaient dû se tromper.
11 monta dans l’arbre sur l'invitatioa de la Chevrette, qui lui dit :
— Maintenant, regardez d"*vani vous, en droite ligne, dans la direction du fourré d’épines.
— J’y suis, dit le brigadier.
— Regardez à terre... Ne voyoz-vons pas quMque chose de blanc ?
— Oui.
— C’est la bourre.
Iæ brigadier descendit de l’arbre cl .iHa ramasser la bourre.
— Tenez, dit la Chovrctle en la montrant au substitut, voyez-vous ces doix trous 1
— Oui.
— C’est preuve qu’elle enveloppait deux balles mariées.
— Cela est certain , dit le comte de la Fresnaie holetâiU.
— Mais, dit le magistral, le médecin a constaté qu’une ndule balle avait frappé lord Helmutli.
— C*est possible, dit la Chevrette, les deux balles se seront écartées en route.
— Kh bien ?
— En cherchant bien, continua la Chevrcilu, nous trouverons le tr^ct de l'autre.
Et elle SC dirigea de nouveau vers le fourré d'épines et dit tout k coup :
— Regardez !
Le substitut et le greffier no rirent rien, mais le brigadier et M. de la Fresnaie aperçurent fort dislincicment quatre ou cinq branches coupées netlemcnt, un peu à gauche de l’endruit où lord lielmulh avait dû être frappé.
C’était le trajet de la balle.
La Chevrette prit sa course devant clic, en droite ligne, et s'arrêta à cent mètres de distance, en criant:
— La voilà.
On la rejoignit et, en effet, on vit un trou dans le tronc d’un sapin.
C'était le trou de la balle, et elle était restée dans l’arbre, qu'elle n'avait pas eu la force de traverser d'outre en outre.
La Chevrette avait ouvert un couteau qu’elle portait dans sa poche, et avec ce couteau dlo eut, en deux ou trois minutes, pratiqué ruxtraction de la halle.
— L'n fameux calibre ! dit le brigadier qui le prit dans sa main. C'est une l>alle de douze.
— Quelle condusiou tiros-lu donc de là, mon garçon 7 dit le substitut, s’adro.s.'vant alors à la Chevrette.
— Vous allez voir , monsieur le juge , répoiulitcUe.
Et comme elle souffrait horriblement de ses pauvres
LK SKCRET OU DOCTEUR ROUSSELLE
iliods meurtos, elle domaoda la permission de s'askeoir pour se reposer un peu, et tandis qu'on faisnit cercle autour d'elle, elle s'accroupit sur le sable tigré d'une herbe maigre et jaunâtre.
' XXll
Il y eut un moment de silence et de visible anxiété, pendant lequel on eût entendu les coeurs battre dans les poitrines.
Enfin la Chevrette reprit :
— Si M. Hector avait son fusil à bascule, il n'a pas pu se servir de celte balle.
— Puunjuoi !
— Pour deux raisons, dit la fille sauvage : d'abord parce qu'il est impossible de mettre deux b.alles de ce calibre, l'une sur l'autre, dans une cartouche, si le fijsif n'est p;ts plus chambré que celui de M. Hector.
— C'est juste, dit le brigadier, qui avait pris la longueur exacte de la chambre : les deux balles eussent rempli la cartouche, et il n'y aurait eu de place ni pour la bourre, ni pour la poudre.
~ — Après ? fit le magistrat.
— Ensuite, reprit la Chevrette, il n'y a pas moyen de mettre une balle du calibre douze dans une cartouche de seize.
Tandis que la Chevrette parlait ainsi, Hector avait fouillé vivemejit dans sa poche.
I.e cliasscur parisien est un homme do précaution : son équipement est toujours au grand complet.
^ On voit de braves épiciers qui, entrant en campagne contre les pierrots de la plaine Saint-Denis, étalent complaisamment sur leur ventre une suptube cartouchière.
Le chasseur de province ne se charge pas de tant d'ustensiles.
(1 a un vaste carnier et met scs cartouches dans sa poche.
Hector fouilla donc dans la sienne et en retira deux cartouches h balle qu'il avait emportées la veille. Et les tendant au substitut, il lui dit en souriant :
— D est probable, monsieur , que si j'avais tué lord Helmuth, je me serai.< servi de ces projectiles-là.
En effet , les deux cartouches qu'il présentait au magistrat laissaient voir lalialle à fleur de douille, et cette balle était conique.
Le magistral prit une des cartouches, en approcha la balle que la Clievreitc avait extraite de l'arbre, et il fut obligé de reconnaître qu’elle était d'utic dimension telle qu’elle n’aurait pu entrer dans l'un des fusils à bascule examinés avant le départ.
— Mais, dit-il alors, s'adressant toujours à la Chevrette, qui nous dit que cette balle était destinée à lord Helmutb ?
La fille stmvago avait réponse à tout.
— Hier malin, dit-elle, j'ai entendu tout ce qu’on racontait touchant le raylord. On disait que le médecin n’avait pas voulu extraire la balle, parce que le mylurd aurait passé sur le coup. Mais maiiileuaiil que
le raylord est mort, puisqu'il n’est pas enterré encore, on peut bien retirer la balle
— Et puis î
— Et si elle est pareille à celle-là, dit la Chevrette, Vous ne douterez plus.
— Ne peut-on marier deiu IsiUes de calibre différent? demanda le greffier. '
— Non, monsieur, répondit le comte de la Fresnaic, cela produirait un tir déplorable, et un homme do quelijue exinSrience ne fera jamais semblable bêtise.
Hector sentait la confiance lui revenir, et la Chevrette paraissait Iriompher.
— Vous voyez donc bien , dit la Chevrette , que .M, Hector n’est pas coupable ?
Le substitut se tourna vers M. de la Fre.snaie ;
— Les preuves matérielles, dit-il, sembK nt établir l’innocence de M. de .Mauséjour ; cependant il y a un coupable... où est-UÎ
La Chevrette entendit ces mots.
— J’ai idée que je le trouverai, moi, dit-elle.
Je vous ai prouvé que .M. Hector était innocent.
Maintenant, si un inc laisse faire, je trouverai bien celui qui a tué le niy lord.
Celle que tout le monde prenait i>our un jeune garqun avait montré depuis deux heures tant de sagacité et d’intelligenco que le magistrat Dt un signe de lét j approbateur.
— Venez avec moi, dit la Chevrette.
Pendant cette scène, le jour avait grandi, et le soleil venait d’apparaître .à l’horizon.
La Chevrette conduisit le magistrat et sa suite an pied du sapin, du haut duquel, selon elie, l'assassin avait fait feu.
Les traces de pas étaient visibles et disUncIcs maintenant.
.Mais elles ne se continuaient |ias.
On eût dit que l'assassin s'élail évanoui comme une ombre.
La Chevrette ae mit à tourner autour du sapin, élargissant peu à peu son cercle.
— Ob ! dit-elle tout à coup, il a un fameux jarret. Il n’y a qu'un broquart qui saute comme ça.
En effet, h près de dix pas de la dernière empreinte, et tout contre une touffe de bruyère, la Clievrelte venait d'en retrouver une autre.
C’était une preuve que l’assassin s'était préoccu|)é de sa trace , et que , pour la faire perdre , il avait fait un bond prodigieux.
A six pas de la touffe de bruyère , il y en avait une autre sur laquelle il avait dû bondir une seconde fois.
Là, aucune trace de pas, seulement la bruyère était un peu couchée.
En cet endroit, l’herbe était plus aliondanle et le sable disparaissait.
Mais la Chevrette, on lé sait, voyait ce que les phis habiles chasseurs ne remarquaient pas toujours.
— Vous ne voyez rien , dit-elle ; mais je vois bien son pied, moi. Suivez-moi toujours.
L!-:S DRAMES DU VrLLAGE
Dix pas plus loin, lo sable dominait l'herbe de nouveau.
— Tenez, dit la Chcvreltc, voyez-vous, maintenant?
Et elle montra deux pieds posés l'un à cdlé de l'autre.
L'assassin, persuadé sans doute qu’on ne le suivrait
pas davantage, marchait à présent d'un pas égal.
Seulement, une des empreintes était toujours plus marquée que l’autre et s'cnfoni^oit plus profondément dans lo sable.
La Chevrette le fit remarquer.
— Eh bien, demanda le magistrat, qu'cst-ce que cela signifie?
— Cela signifie, répondit-elle, que l’homme qui a passé par là est boiteux et que la jambe qui est plus courte que l’autre marque plus fort.
Cette remarque était merveilleuse de sagacité.
Un nom courut sur toutes les lèvres :
— Maubert 1
Uector s'écria :
— Ob ! quelque chose me dit que c'est ce misérable qui a tué lord Helmulh.
— Suivez-moi toujours, dit la Chevrette.
Et elle continua à marclier les yeux baissés vers le sol.
On arriva ainsi à un fossé.
Le fossé était large, et il y avait au fond un peu de boue détrempée.
La Cbcvrelie y entra, disant :
— Il a fait comme les lièvres, il a voulu cacher scs fuites.
Et elle suivit le fossé.
Mais, tout à coup, elle.s’arréla brusquement.
— Voyez î voyez I dit-elle.
Et tout le monde s'approcha anxieux.
xxm
Pourquoi la Chevrette s’arrêtait-elle ?
Ceux qui la suivaient ne le comprirent pas d’abord.
Elle était dans l'eau jusqu'à mi-jambe, au milieu du fossé, et elle répétait ;
— Voyez I voyez !
Le brigadier s’approcha le premier.
— Ou’est-ce qu’il y a 7 demanda-t-U.
— Regardez au fond de l'eau, dit-elle.
Le brigadier se pencha.
L'eau était claire et laissait voir le fond vaseux du ruisseau. L'empreinte des pas y était ncUenicnt formée; seulement, au lieu d’une trace, il y en avait deux.
Un pied large, à empreintes inégales, qui était bien toujours celui qu'c« suivait depuis le sapin de la branche cassée.
Un autre pied plus petit et tout nu, à eu juger par les doigts qui avaient laissé leur forme dans la vase.
Le brigtdier ne comprenait pas encore.
Alors la Chevrette lui dit :
~ Remarquez bien : l’eau qui est là n’y est pas depuis longtemps; elle est d'hier tout au plus. On aura ouvert quelque étang par ici ou arrosé quoique
prairie artificielle. L'eau de la pluie avut détrempé la fossé ; celle-ci est venue après le passage de ces deux personnes. Mais elle n'a pas pas assez remoé la vase pour eiïacer les pas.
Cette observation était d'une justesse qui frappa la brigadier.
— Cela doit être ainsi, dit-il.
La Chevrette poursuivit en étendant la main à sa droite :
— Remarquez-vous que l'herbe qui est sur le bord est toute foulée ?
— Oui.
— Eh bien 7 l'autre personne, celle qui avait les pieds nus, s’est assise là, avant le crime sans doute, (mis elle a attendu que celui qui a fait le coup l’eût rejointe.
Et pour corroborer son dire, la Chevrette fit observer que les empreintes des deux pieds étaient rapprochées l'une de l’autre, en cet endroit, plus profondéineoi marquées, et placées en travers du fossé.
C’était une preuve que la personne aux pieda nus, homme ou femme, avait attendu pendant un certain temps.
I.e magistrat observait tout cela avec une scnqui- Icuse attention, ets<>n greffier en prenait note.
La (Jievrette se remit à marcher, disant :
— Pour sûr, c’est un pied de femme.
En effet, l'empreinte était petite, allongée et les doigts de pied marqués avaient une certaine délicatesse.
Bienlét le fossé se trouva de nouveau sans eau et à la vase de son lit succéda un sable fin.
Là la double empreinte disparut.
Mais le fossé était bordé do broussailles et d'ajoncs, et une de ces broussailles laissait pendre plusieurs petites branches cassées.
— Voyez-vous ça, dit la Chevrette. Eh bien l ils ae sont accrochés là pour sortir du fossé.
El elle en sortit pareillement, tandis que les Ir * mes qui la suivaient le francliissaieot d'un bond.
Les empreintes se retrouvaient de l’autre côté et s’enfonçaient sous bois.
La Chevrette , qui marchait toujours en avant , comme un limier, fit encore une IrenUine de pas, puis elle s’arrêta.
En cet endroit, le sol était comme piétiné et les empreintes plus profondes.
Fais elles se séparaient tout à coup.
Celles de l'assassin se dirigeaient vers le nord; les autres inlléchissaieni légèrement au sud.
Il était facile de comprendre que l’assassin et son complice s'étaient arrêtés un moment avant de se séparer.
Laquelle des deux traces fallait-il suivre désormais?
C’était au jeune magistrat à décider.
Ce dernier avait pris à cette chasse une sorte de plaisir passionné.
Nous l'avons dit, sous cette robe noire du juge, U y avait un emur et une àme d'artiste.
LE SECRET Dü DOCTEUR RODSSELLE
Rcprdci la foud de l'eta. (Ptft M8.)
U réfléchit un moment et dit enfin :
— Cest l’assassin qu'il faut suivre. S’il a récllement un complice, lorsque nous le tiendrons, nous «aurons bien le lui faire nommer.
Et l’on suivit l’empreinte du boiteux.
Mais à cent pas plus loin, un chemin coupait la sapinière par le travers.
Ce chemin était ferré, et la trace disparut.
— Bah ! dit la Chevrette, il aura fait comme les lièvres : fl aura suivi le chemin un moment ; mais U aura bientét ressauté sous bo». Vous verrez...
On avait vu faire à la fille sauvage tant de choses extraordinaires que la confiance qu’on avait en elle, à présent, grandissait à mesure que les difficultés se ipultipliaiont.
(te se fia donc à son singulier instinct, et on la suivit de nouveau.
37' LIVUAISU^.
Elle longea le chemin l’espace d’un quart de lieue, puis elle étendit la main devant elle.
Le chemin était coupé par un ruisseau, et ce ruU* seau était large.
L'œil investigateur de la Chevrette explora le fond.
~ S'il est venu jusque-là, disait-elle, on doit retrouver le pied dans l’eau.
Mais le fond du ruisseau était vierge de toute empreinte.
Alors la Chevrette entra sous bois, à droite d’abord, puis à gauche, et tout à coup elle s’écria :
— Venez !... je le vois I...
Le magistral et sa suite, qui étaient demeurés sur la route, rejoignirent alors la fille sauvage et la virent en contemplation devant cette même empreinte qu'elle avait déjà suivie avec tant d’obstination.
Car c’rlnit bif*n la même. On pouvait s’en convain-
cre par l'inégalité des deux pieds, dont l’un s’enfonçait profondément, tandis que l’autre était à peine marqué.
Mais elle ne cheminait plus en droite ligne ; elle semblait tourner et retourner sur clle-raème.
Ainsi, prêt de se giter, le lièvre décrit des circonférences qu’il enchevêtre.
En cet endroit, la sapinière faisait place à un bois de houx assez fourré, une niche à sangliers, comme disent les gens de forêt.
Le sable allait bientôt disparaître, et, cette fois, on perdrait tout à fait la trace de l’assassin.
La Chevrette commençait è désespérer, lorsque son ccil perçant qui suivait toujours les nombrcni méandres de l’empreinte, après les avoir vues disparaître au milieu des broussailles, les vit reparaître ii dix pas plus loin, seulement en sens inverse.
— Monsieur le gendarme, dit-elle alors, maintenant vous connaissez bien le piquet du gibier, suivez-le donc, je vous attends id.
Ün la regarda avec étonnement.
— Allez, dit-elle, j’ai mon idée.
Sur un signe du magistrat, le brigadier et Hector se mirent sur cette nouvelle piste.
Elle retournait au chemin que l’on venait de traverser.
Quand la Clievretta les vit II travers les arbres, prêts à franchir l'al éc forestière, elle les rap|>ela.
— .Mais qu’e.si-ca que tout cela signifie} demanda le greffier qui commençait i perdre patience.
— Écoutez-moi bien, dit la Chevrette.
— Parle, mon enfant, dit M. de la Fresnaie,
— L’assassin, qui est boiteux et qui [lourrait bien nôtre autre que Maubert, reprit la Chevrette, n’a pas tué le raylord par vengeance.
— AhI
— Il l’a tué pour de l’argent.
— Comment peux-tu le savoir?
— J’ai dans mon idée que s'il a sauté la roula, et s’il est venu jusqu’ici...
— Eh bien î
— C’est pour cacher cet argent.
Tout le monde tressaillit.
La ChevTette promenait son grand œil inspiré sur les broussailles environnantes et sur les quelques arbres qui croissaient au milieu, et elle disait îi mivoix :
— A preuve qu’il cherchait une cachette, c’est qu’il a tourné et retourné tant et plus...
Sur ces mots, elle entra dans le fourré et disparut.
Quelques minutes s’écoulèrent, pleines d’anxiété pour tous ceux qui étaient demeurés à la lisière du fourré.
Les épines étaient si serrées, les broussailles ai épaisses, en ccl endroit, qu’un chien d’arrêt oêt hésité ^ y entrer.
Hais la fille sauvage avait passé sa jeunesse dans des endroits semblables.
Jadis, quand les gardes la coursaient, comme disent les paysans, elle ne trouvait souvent de refuge que dans ces lieux impénétrables, qu’on appelle des fourrés d’épines.
Il y avait près de dix minutes qu’elle était entrée dans ce vaste buisson, et on ne l'avait point revue.
Mais tout à coup on l’entendit jeter un cri.
Alors chacun eut un battement de cœur.
En même temps , M. de la Fresnaie, qui avait par hasard les yeux fixés sur un vieux chêne qui sortait, découropné et privé de son écorce, du milieu du fourré, vit un petit animal qui grimpait le long du tronc.
C’était un écureuil noir, le plus rare de l’espèce, car dans nos forêts du centre, il n'y a guère que des écureuils rouges.
L’écureuil s’était sauvé des pieds de la Chevrette, et c’était la surprise qu’elle avait éprouvée, sans doute, qui lui avait arraché un cri.
L’écureuil grimpa lestement, arriva au haut du tronc, sur la fourche, comme on dit, et disparut.
Cela n’avait rien d’extraordinaire; maisl'étonnement fut grand lorsqu’on vit apparaître au-dessus des buissons la Chevrette qui grimpait après iui, le long do l’arbre.
— Que fais-tu donc} lui cria la comte.
— Monsieur, répondit la Chevrette , je suis sur la trace.
— De l'écureuil, je le vois bien.
— Non, de l’argent ; c’est l’écureuil qui a vendu la mèche.
En effet, U Chevrette s'établit sur la fourche de l’arbre et dit encore :
— Regarilez !
On la vit se pencher et enfoncer son bras tout entier dans le tronc du chêne qui était creux.
— Le trou est large, continua-t-elle.
Et on la vit disparaître tout entière.
Elle était disparue dans le tronc, suivant le même chemin que l’écureuil.
Il y eut une nouvelle anxiété, un nouveau moment d'attente.
M,ais bientôt la Chevrette reparut et sa main droite agitait quelque chose qu’on ne pouvait définir.
On la vit se laisser couler le long du chêne, disparaître une seconde fois derrière les broussailles, celles-ci s’agiter ensuite, et enfin la Gllo sauvage se montra tout écorchée, toute s;ing!ante, ses vêtements déchirés, mais tenant d.ms sa main un petit sac de cuir qu’elle jeta aux pieds du magistrat et qui rendit un son métallique.
Le brigadier prit la sacoche et l’ouvrit.
Elle était pleine d’or et renfermait au mobis cinquante louis.
— C’est le prix du sang, dit la Chevrette. J’ai retrouvé les pieds de l’assassin dans le buisson.
Celte dernière preuve était, comme ou dit, accablunlc.
LE SECRET OU DOCTEUR ROUS8ELLB
Le ma^strst se toama vers Hector :
— Monsieur le baron, lui dit-il, vous ôtes libre.
Hector pleurait.
U prit la Chevrette dans scs bras et la Chevrette se laissa embrasser en inurrmirant ;
U fallait bien que je leur prouve que vous étiez innocent, monsieur Hector.
L’attendrissement du jeune homme et delà Chevrette avait tout le monde.
Les deux vieux domestiques pleuraient de joie, et le brigadier lui-môme essuya une larme du revers de sa manche.
M. de la Fresnaie, non moins ému, dit alors au jcime magistrat :
— Monsieur, laissez-moi vous remercier, au nom de nos deux familles réconciliées et qui n’en feront qu’une bientôt, laissez-mdi voua remercier, dis-je, des égards que vous nous avez témoignés et de la délicatesse avec laquelle vous avez su concilier vos Impérieux devoirs avec riniérèt que nous vous inspirions.
— Monsieur le comte, répondit le substitut, vous ne douiez pas de la joie que j'éprouve de voir ainsi triompher, d’une manière éclatante, une innocence h laquelle l’homme croyait avant le magistrat. Mais ma tâche est loin d’étre accomplie. U me faut maintenant retrouver le véritable assassin du mall)eurcux lord Helmuth, et je vais continuer à avoir recours à la merveilleuse sagacité de ce gar<jon.
— Et nous vous aiderons, dit le comte. Puisque les traces de l’assassin nous ont conduites jusqu’ici, mon avis est qu’il faut les suivre de nouveau.
— C’est mon avis pareillement, dit lo magistrat.
La petite troupe se remit en marche et se dirigea vers la route oii le brigadier et Hector avaient remarque la dernière empreinte.
— Où conduit ce chemin ? demanda le substitut à la Chevrette.
— Je ne sais pas, répondit-elle.
Mais un des vieux domestiques dit ;
— Je le sais, moi ; ça mène droit â une ferme qui dépend de Maison-Neuve et que nous apercevrons làhaut, sur la gauche, quand nous serons au tournant.
En effet, l’allée forestière formait un coude.
On chemina jusque-là et on aperçut la ferme.
— Peut-être, dit le brlgndier, aurons-nous là quelqoe renseignement, car il est probable que l’assassin aura suivi ce chemin.
. — C’est 8ùr, dit la Chevrette. 11 avait caché son argent et il était tranquille.
La ferme, qui était de peu d’importance et n’occupait que dettx charmes, était entourée d’un fossé et d’un réseau d'arbres, comme une ferme normande.
On put donc s’on approcher sans que les gens qui 8*y trouvaient y prissent garde.
On entendait sous un hangar le bruit monotone et cadencé de deux fléaux qui battaient du grain, et, dominant ce bruit, la voix grondeuse de l’im des deux batteurs en grange qui disait à l’autre :
— Tu verras que ça nous porter.i malheur.
— Êtes-vous bôte, père, répondit une autre voix; est-ce que vous croyez aux sorciers, vous aussi?
— Je crois, répondit la première voix, que partout où Mauhert passe il arrive un malheur... à preuve, monsieur mylord...
A CCS derniers mots, le magistrat et ceux qui le suivaient entrèrent dans la cour.
Les deux paysans, qui n’étaient autres que le père et le fils, furent saisis d’une espèce d’épouvante à la vue de tout ce monde, et surtout du brigadier de gendarmerie. Ils furent môme tentés de fuir.
— Ne craignez rien, mes braves gens, leur dit le magistrat. Nous ne vous voulons aucun mal.
Ils furent un peu rassurés par ces paroles et portèrent la main à leur bonnet.
— De qui parliez-vous donc tout à l’heure? demandé le brigadier.
— De Maubert, le boiteux, répondit le fils du fermier. C’est un misérable qui a Ûcn de la peine à vivre, il est venu ici hier matin, avant le jour, comme je me levais pour âonnfr à nos bêtes. Il avait passé la nuit à l’affût et n’avait rien pris. U m’a demandé h dormir un brin dans la grange. Voilà que le père a su ça, et U dit que nos vaches tomberont malades pour sùr.
— Vous voyez bien, s’écria la Chevrette, que c’était Haubert I
— Silence ! dit le magistrat.
Et il entra dans la grange , et s’assit familièrement sur un sac plein d’avoine.
La vue du comte de la Frc-snaîe, que tout le inonde connaissait dans le pays, avait achevé de rassurer le fermier.
Le comte se pencha h roreîîle du suMlitut.
— Je connais ce paysan de longue date, dit-il, c’est un brave homme.
Le substitut dit au fermier :
— Vous n’aimez donc pas Mnubert?
— Oh! non, dit le fermier, car c'est un mauvais gars. .Mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut, et on n est quasiment jamais maître chez soi. La femme dit que Maiilierl est un bon enfant, parce que l’an dernier il nous a donné une œuplo de lapins qu'il avait pris au collet. Mais ça n’erapéchc pas qu’il jette des sorts aux vaches et aux moutons.
— Et il est venu l’autre nuit ici?
— Oui, un peu avant le jour.
— Avait-il un fusil?
— Oui, dit le fils du fermier.
— Jusqu’à quelle heure a-t-il dormi?
— Il est parti a{>prochanl sept heures.
— Où cst-il allé ?
Il nous a dit fiu’il allait à Maison-Naive, parce que
M. Mylord lui faisait toujours du bien quand il le rencontrait. Mais moi, j’ai dans l’idée, ajouta le fermier qui ne se doutait Duliement des soupçons qui planaient
l,E8 DRAMES DD VILLAGE
■ur Maabert, q»e ç* aura porl^ malheur h notre pauvre maître d’avoir fait du bien à Maubert.
Le fermier savait qu'on avait assassiné le jeune Anglais, mais il ignorait encore que Maubert cfltété arrêté. Le témoignage du fermier se rapportait, du reste, à ce qu’on savait déjà.
Ainsi Maubert, le matin précédent , s’était mêlé au groupe de curiemi qui sUtionnaient à la porte du pavillon dans lequel on avait transporté lord Helmuth.
C’était bien lui qui avait commis le crime, si on adoptait sans restriction la version de la Chevrette; mais il avait un complice, et ce complice, quel était-il ?
Le magistrat quitU la ferme en proie à une certaine hésitation.
Il avait deux partis à prendre :
Retourner sous bois avec la Dievrette, chercher cette deuxieme empreinte qu’on avait abandonnée pour suivre la première et recommencer le même travail : ou bien aller à la Motte-Bcuvron et interroger Maubert.
Après avoir réfléchi pendant quelque temps, il se rendit de nouveau à l’opinion do la Chevrette, qui disait : — Nous avons bien trouvé l’argent ; pourquoi ne trouverions-nous pas celui ou celle qui l’a donné î
La Chevrette rentra sous bois, et on la suivit.
Un autre fût allé rechercher la première trace et l'eût prise au rebours pour retrouver la seconde.
La Chevrette clait trop forestière pour avoir besoin de cela ; elle s’orienta d’un coup d’ecil et dit :
— En filant droit sur ces grands sapins que vous voyei -a-bas, à gauche , nous tumirerons juste à la place.
En effet, au bout d'un quart d’heure , elle eut retrouvé l’endroit où l’assassin et son complice avaient dû se séparer. Tandis que la trace du premier, comme nous l’avons dit, se dirige.iit vers le nord, celle du second s’infléchissait vers le sud.
Elle se dirigeait sans hésitation , presque en droite ligne, et chaque fois que le sable était humide par places, l’empreinte du pied était nette, comme si elle eût été prise avec de la cire.
Le brigadier fit pour la seconde fois cette remarque que ce n’était pas un pied d’homme.
— Un pied d’homme, disait-il, serait plus large et moins allongé.
La Chevrette allait toujours en avant.
A cent mètres de l'endroit d’où on était parti, on trouva un fossé sans eau.
IA, une fois encore, la fille sauvage s’arrêta.
Elle montra une herbe maigre et clairsemée, au revers du fossé, qui avait été couchée.
— On s’est assis là, dit-elle.
— Pour se reposer? demanda le brigadier.
— Je ne sais pas.
Elle sauta le fossé et dit tout à coup :
— Non, ce n’est pas pour ça. Voyez plutêt.
De l’autre cAté du fossé , il y avait une nouvelle empreinte. Seulement elle avait changé d’aspect.
Cétait bien toujours un pied humain; mais non plus un pied nu.
Le pied était chaussé, et le soulier avait des doua qui marquaient nettement sur le sable.
— Ha mis scs souliers qu’il avait laissés dans le fossé, ou qu'il poréiit à la main, dit la Chevrette.
— Je vous dis que c'est une femme, moi, répéta le brigadier. Tout à l'heure je pouvais douter eocore, maintenant je no doute plus.
— Pourquoi î demanda le magistrat.
— Je vois ça à la forme des clous, reprit la briga-
dier. Je suis du pays, voyez-vous, et je sais les habitudes. Les cordonniers de nos villages ferrent les souliers d’hommes avec des clous à larges tètes qui ont six faces rectangulaires; ils se servent, su oontraire pour les chaussures de femmes, de cloua pius petits, à tête ronde et plate. ,
— Le brigadier a raison, dit Hector de Hauséjotar.
— Donc, c’est une femme, conclut le brigadier.
— C’est aussi mon idée, dit la Chevrette.
La trace de pas se continua à travers la sapiraire, tantût visible seulement pour l'œil |)crçant do la Chevrette , tantût , au contraire , profondément marquée dans le sable. Mais tout à coup on trouva une nouvelle solution de continuité.
On arrivait an bord d’une route.
Non plus d’une allée forestière ou d’un chemin de traverse, mais au bord de la roule départementale de Jargeau à la Motte-Beuvron.
C’était cette même route que les gendarmes qui emmenaient Maubert avaientsuivie la veille.
Cependant la Chevrette découvrit un dernier indice.
Dans le fossé de la route, elle trouva la trace d’une roue de voiture :
— Regardez, dit-elle. Une ]ietite charrette, une tapissière à deux roues, sans doute, s’est arrêtée là.
Elle y est restée plus d’une heure. Voyez comme la roue enfonçait.
— Cest encore vrai, murmura le brigadier.
Dans le fossé, à deux pas en avant, on retrouvait les quatre sabots d’un cheval.
Enfin, un tronc de jeune sapin qui croissait sur le revers était dépouillé de son écorce sur une largeur de dix ou douze centimètres.
— La voiture s’est arrêtée là, dit la Chevrette. On a athaché le cheval à cet arbre. C'est le licol qui a mangé l’écorce, parce que la bête lirait dessus. Pour sûr, la personne que nous suivons avait bissé cette voiture en cet endroit. EHe est revenue et elle est montée dedans.
Tout ceb était d’une logique rigoureuse ; mais il ébit évident que la trace du complice de l’assasaia ébit désormab perdue, car depuis la veille plus de vingt voitures avaient dû passer sur b route, bquells du reste était ferrée.
— Allons ! murmura le substitut, je vob qu’il faut interroger Maubert; se livrer ici à de nouvelles recherches serait peine perdue.
Et le magistrat se sépara de M. de Hauaéjour et du comte de b Eresnaie et prit avec le brigadier et son greffier le chemin de b Motte-Beuvron.