‹ Les Drames du villageChapitre 58 sur 60 · ie oa sais pas, lui répondit le gendanm · texte numérisé non relu

ie oa sais pas, lui répondit le gendanm

Maul)ert se mit à déjeuner, demanda ensuite un peu de tabac et fuma une pipe.

Puis il se remit sur son lit et caressa celte pensée, que sans doute les gendarmes s’élaient transportés h Mauséjüur , avaient arrêté M. Hector, et qu’à cette heure sa vieille mère était quasiment folle de douleur.

Tandis que cette horrible |>er8pecüve réjouissait le misérable, un nouveau bruit sc fil entendre.

C'était la porto de la cellule v-oisine qui s’ouvrait.

Maubert entendit la voix du gendarme qui disait :

— Tu sais bien, mon garçon, que la mendicité est défendue; fallait pas te laisser prendre. Tu vas en avoir pour tes trois mois, un mois de prévention et (leux do condamnation.

— Ça m’aidera à passer l’hiver, répondit philosophiquement uno voix qui fit tressaillir Maubert.

Puis celte voix dit encore :

— Est-ce que je resterai longtemps ici î

— Non, dit le gendarme, il est probable que tu seras conduit à Orléans ce S(jir, et en chemin do fer, encore; mais tu auras de la compagnie...

Maubert tressaillit et pensa :

— La compagnie C’est moi et M. Hector.

il attendit que le bruit de la clef tournant dans la serrure et le verrou grinçant dans ses gâches lui apprissent le départ du gentbmiie.

Puis U éleva les mains, saisit les deux barre.iux qui grillaient le judas et sc hissa de façon à regarder par cette ouverture.

— Hé ! Colinot? dit-U.

L’homme qu’on venait d’écrouer se dressa du fond de sa oellulo et s'approcha disant:

— Qui donc m’appelle T

— Cesl mol, Maul)crt le reboiitcur.

Ce Colinot était un mendiant de profession déjà vieux, el qui, presque chaque année, était arrêté en flagrant délit do vagabondage.

Les mendiants se connaissent entre eux.

Colinot et Maubert s’étaient rencontrés souvent, tantôt sous une metile où ils se réfugiaient pour passer la nuit, tantôt dans une grange où ils se glissaient furtivement. Us avaient Muvenl partagé un morceau de pain, comme ils partagaient les iiiénies idées de vol et de pillage.

— Ah ! te voilà, dit Maubert; ils t’ont encore pincé ?

— Et loi aussi, comme je vois.

— Si encore on pouvait rester ici, reprit le rclwuteur d'un ton de satisfaction.

— On y est bien 7

— Comme dans une cuisine de château ; on m’a donné de la soupe au lard hier soir.

— Est-ce qu’il y a longtemps qu’Us t’ont rama ssé î demanda Colinot.

— Une couple de jours, et toi?

— Moi, c'est ce matin ; j’étais resté endormi dans une grange; le fermier me chasse, je me lève, et comme j'arrivais sur un chemin, Je vois un moniteur qui n'avait pas l’air de ce qu'il était et qui sortait tranquillement d'une sapinière.

LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLB E8U

Je le prends pour un bonrgeois et je mets mon ohi* poau à la main pour lui demander la charité.

Mais voilii que les gondarmea arrivent et me pincent.

— Sais-tu quel était ce monsieur î

— Non.

— C*était le procureur impérial.

— Ah l dit Haubert. D’où venait-il ?

— De faire une enquête sur un assassinat, tu sais, de mylordde Maison-Neuve... On l’a tué.

— Eh bien ?

— Mais je crois que la justice tient l’assassin.

— Ah ! vraiment, fil Mauberi.

Et il regarda Colinot avec un expression d’avido curiosité.

— Je te vas dire ce qu’on rn’a tlit, reprit le mendiant avec une apparence de naïve francliiso à laquelle Maubert se laissa prendre.

— Conte-moi donc ça, fit Maubert, qui espérait que Colinot allait lui apprendre rarreslaüoa de M. Hector de Maùséjour.

— Je ne sais pas qui ils ont voulu dire, mais tandis que les gendarmes me mettaient les menottes, je les entendais cau.ser avec le procureur impérial, et j’ai compris qu'on avait mis la main sur l'assassin.

— Mais tu ne sais pas qui c'est ?

— Non. Seulement, il parait qu’il n’a pas fait le coup pour rien.

— Ah ! ah !

— On a trouvé ses traces dans le bois, et on l'a suivi h la pisle comme un sanglier.

Maubert tressaillit de nouveau.

— Il parait qu’ils étaient deux, poursuivit Colinot.

— Pas possible I fil Maubert qui so cramponna aux barreaux du judas.

— Un qui a fait le coup.

— Bon !

— Un autre qui a donné l’argent. On disait qu’ils avaient longtemps marché dans un fossé.

— Pourquoi donc ça î

Et Maubert sentit perler à ses tempes quelques gouttes de sueur.

— Pour faire perdre leur trace.

— Ils se sont donc en allés ensemble 7

— Oui; mais dans le bois ils se sont séparés.

— Bon !

— On a suivi alors, continua Colinot, celui dont les traces partaient de l’endroit du meurtre : il parait qu’il était monté sur un sapin pour tirer.

Maubert eut un frémissement nerveux qui lui parcourut tout le corps.

— Et on l’a pincé 7 dil-il, essuyant de raffermir sa voix.

— Non, pas tout de suite; mais on a trouvé l’arçent qui était dans un creux d’arbre. On dit qu’il y avait mille francs.

— El ils ont pris l’argent 7

— Oui.

— Et, dit encore Maubert d’une voix élrangléo, les autres traces...

— Lesquelles ?

• — Celles de rautre... les a-l-on suiviesT

— Je ne sais pas.

— Tout ça, c'est des bêtises, dit Maubert qui lâcha les l>aiTcaux du judas et s'uila jeter sur son lit pâle et frissonnant.

— Hé î Maubert f cria Colinot.

— J’ai la fièvre, dit Maubert. Bonsoir, Colinot.

Et il se coucha, la face contre la courtine, murmurant :

— Les brigands ! Us ont tout de môme trouvé l’argent I

La tranquillité de Maubert avait disparu pour faire place à une angoisse indescriptible.

Si la justice avait retrouvé l’argent, de quoi donc D’était-elle pas ca{>able?

Cependant il y avait une chose que Maubert no soupçonnait pas.

C’est que lu compagnon de prison qu’on venait de lui donner était, ce qu’en termes de police, on nomme vulgairement un mouton,

Maubert n’avail }>as encore eu le temps de revenir de son premier moment d’eOroi que la porte de sa cellule s’ouvrit.

Le gendarme qui lui servait de geôlier rentra et lui dit :

— Maubert, M. le procureur impérial va vous interroger.

Ce fut le dernier coup.

Maubert sentit son front inondé de sueur, ses tempes battre, son coeur se serrer.

Pour un criminel vulgaire, la preuve la plus accablante est l'objet qu’il a volé.

On avait retrouvé l’argent, tout était là.

U 86 leva tout en chancelant, et suivit le gendarme.

1) y avait, attenante à la prison, une petite salle à fenêtres grillées qui servait de corps-de-garde aux pompiers, les jours de fêle.

Ce fat dans cette salle que le gendarme oondulMt Maubert.

Le jeune magistrat que nous avons déjà vu, le greffier et le brigadier de gendarmerie s’y trouvaient.

Tous les trois étaient assis autour d'une table.

Sur cette table, l'œil éperdu de Maubert aperçut un objet qui le fascina sur-ie-charap.

Cétail une sacocho de cuir, un ancien sac à plomb dans lequel l’ass^issin avait enfermé le prix de son crime.

— Maubert, dit sév èrement le magistrat, il ne fàut plus, je vous le conseille, tromper la Justice.

Maubert fit un \iolent effort sur lui-même, retrouva un peu de calme et dit :

— Mes bons messieurs, Je vous ai dit tout ce que je savais, et vous feriez mieux de ne pas dépenser pim lungtenq)» le pain du gouvernement.

Mais l'altération de sa voix démentait ses paroles.

LES DRAMES MJ TILLAOE

— Connaissei-^vous cela î dit le magistrat

Kt U lui présenta la sacoche.

— Non, monsieur, dit Maubert.

— Ah!

Sur un signe du substitut, le brigadier délia le coi^ don qui fermait le sac de cuir, et cinquante pièces d’or se répandirent bruyamment sur la table.

Maubert eut le vertige»

Cependant il eut la force do s’écrier et de dire :

— Si j'avais un pareil magot, je n'irais plus demander mon pain sur les chemins.

— Cet argent est pourtant è vous, dit le magistrat.

— Oh ! c’te farce !

— Du moins, le sac vous appartient.

Le iH'igadier retourna alors la sacoche, et le magisirat la mit de nouveau sous les yeux de Maubert.

On ne pense jamais à tout.

Quand Maubert avait, dix ans auparavant, un jour de foire qu'il était à Orléans, achoté ce sac è plomb, il avait obâ k la manie qu'ont les paysans do marquer »out ce qui leur appartient.

Le rebouteur avait donc écrit à l'intérieur du sac son nom : Mauberl, se doutant peu alors que c’était son arrêt de mort qu'il signait h lointaine échéance.

■ En route, après s'ètre séparé de M. de la Fresnaie, 'l'Iloctor et de la Chevrette, le substitut avait éprouvé le besoin d'examiner de nouveau cette preuve du crime.

Il l'avait tournée et retournée dans scs mains, le brigadier disant qu'on trouverait peut-être en quelque coin la marque du marchand.

Au lieu de cette marquo, on avait trouvé le nom de racbeteuT.

Maubert ne put maîtriser alors un cri d'étonnement et d'épouvante.

U devint livide, un tremblement nerveux lui parcourut tout le corps; ü jeta mémo autour de lui un regard effaré, cherchant une issue pour prendre la fuite.

— Maubert, reprit le magistrat, il dépend de vous maintenant et de la frandiise de vos aveux de tempérer les rigueurs de la justice. Vous avez un complice. Ce complice a cheminé pendant quelque temps avec vous dans les bois, puis vous vous êtes séparé. On vous a suivis à la trace : vous, jusqu'à une ferme où vous avez dormi quelques heures ; quant à votre complice, il a gagné la route et on n'a pu le retrouver.

Un soupir de soulagement souleva la poitrine oppressée de Maubert.

En ce moment, le misérable sentit un flot de haine lui monter du cœur à la tète, il s'écria :

— Eh bien, oui, c'est moi qui ai fait le coup.

— Ah I vous en convenez ?

— Mais on m'a payé pour ça, et celui qui m’a payé, c'est M. Hector.

Le magistrat fit un brusque mouvement, et sa surprise fut partagée par le brigadier et le greffier.

Mais Maubert avait fait fausse route une fois encore.

— Si cela était, dit le substitut, vous n'eussiez point

accusé M. de Hauséjour, alors que vous-mèmo n'étiez appelé que comme témoin.

Maubert pâlit et chancela. Cet argument était presque sans réplique.

Et cependant la haine qu'il ressentait pour Hector était si violente qu’il s’écria :

— Vous pouvez me couper le cou ; mais 1a tête sur l’échafaud, je dirai la même chose : « C’est M. Hector qui m’a |>ayé ! »

FIN ne LA DBUXlèUE PARTiZ

TnOl^ilKME l*AKTIE

Trois mois s’claicnt écoulés depuis les événements que nous racontions naguère.

Ces trois mois avaient été féconds en |)cripéiics dramatiques.

Le procès de Maubert le boiteux avait passionné toute la province.

Le mistkable, qui s’élaii reconnu l’auteur de l’assassinat de lord Hclmuth, avait espéréjusqu'à la dermere heure entraîner la perte d’Hector de Mauséjour.

Mais il n'avait convaincu personne.

Hector n'avait pas été remis en accusation et dans ce fait seul quo s'il eût été ce complice niystcrieux dont les traces échappaient à la justice, Maubert n'cùt pas commencé par l'accusor, la justice avait vu éclater l'innocence de M. de Mauséjour.

L'opinion publique s'était également prononcée pour lui.

Le nom de Mauséjour était depuis des siècles synonyme de probité chevaleresque et d'honneur féodal.

Personne ne se trompa aux lâches accusations de Maubert.

Cependant celui-ci persista dans son système, ü répéta au grand jour de l'audience, tout ce qu'il avait dit dans riustrucUon.

En vain lui fît-on entrevoir que s’il avouait la vérité, s'il nommait son complice réel, on tempérerait pour lui les rigueurs de la loi.

La haine de cet homme fut inflexible.

Maubert fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

— Bah! dit-il, le jour de son départ pour le bagne, je n'ai pas pu faire couper le cou à M. Hector, mais je l'ai tout de même quasiment déshonoré. 6'esl toujours ça.

Maubert disait vrai.

L'opinion publique a d’étranges réactions.

Alors que Maubert le mendiant accusait Hector de Mauséjour, tout le monde protestait; quand la justice eut, par un arrêt solennel, confirmé le sentiment général, l'opinicm pubUque commüiiça à dévier.

LE SECRET Dü DOCTEUR RODSSELLE

Elle ivail n JeaDoe Marire dealarreort de laa père. (Pipe 300.)

Le mariage d*Hector avec mademoiselle de la Fresnaie contribua peut-être à ce revirement.

Berlhe était riche, M de Mauséjour en Tépousant redorait son vieux blason sans subir les douleurs et les bontés d'une mésalliance.

Cet enfant du mystère solennellement produit au grand jour scandalisa certaines gens.

On était habitué à voir les la Presnaie et les Mauséjour ennemis, leur réconciliation désenchanta tout le monde.

Ce fut comme une immense déception.

Bientôt Thisloire de sir Duncan, racontée par Hector dans un moment d'expansion, le jour de son mariage, cette histoire, disons-nous, passai de bouche en bouche i l’étal de légende grotesque.

En noéme ten:q>s on se dit que M. de la Fresnaie, 38* LIVRAISON.

apprenant la séduction de sa fille, avait fait contre fortune bon cœur.

De cette supposition à celle-ci, qu’il pouvait bien y avoir une corrélation entre le mariage de Berthe et l'assassinat de lord Helmuth , il n’y avait qu'un pas.

Ce pas fut franchi un beau matin.

On se mit à jaser tout bas dans les maisons de campagne, les fermes et les chaumières.

bûcheux qui avaient rencontré Hector le matin de l’événement se plurent à rappeler son émotion et son trouble lorsqu’il avait appris ou plutôt feint d'a{>prendre la mort de lord Hcinmtli.

l.es pauvres gens ne manquaient pas de dire :

— Si ça n’avait pas été un riche et un noble, on l'au rait condamné comme Maubert.

:: "-'LB8 DRAMES Oü YIU-AOE » ’• <

Pendant que la calomnie faisait son chemin, Hector cl sa jeune femme voyageaient en Suisse.

Le docteur Kousselle protesta plus d'une fois contre ces imputations, mais son autoriid fut méconnue.

Enfin les jeunes mariés revinrent

Le lendemain de leur arrivée, le bon docteur se présenta à Mauséjour.

— Monsieur le baron, lui-dit-il, vous avez eu tort de vous absenter.

— Pourquoi cela, docteur?

Le médecin raconta naïvement è Hector les bruits m.aiveillants qu’on faisait courir.

Hector commença par hausser les épaules, puis il fronça le sourcil, puis le rouge de l’indignation lui manu au visage.

— Mais que fairp? dit-il.

— Rien, rester ici. Ces c.aloranies tomberont par le fait même de votre présence. £t puis... qui sait... dit le docteur.

— Quoi donc? demanda Hector.

— Mon ami, répondit le docteur, jamais un crime ne demeure impuni.

— Je le sais.

— La justice a frappé Maubert qbl était le bra.s , elle n'a pu atteindre la tête qui l’avait dirigé ; mais qui vous dit que ce complice mystérieux, cet instigateur du crime, échappera étemelieinent à scs investigations.

— Ah I dit Hector, la Chevrette n’a rien trouvé, elle qui avait démontré la culpabilité de Maubert.

— Mais elle trouvera peut-être...

— Elle n’est plus ici, docteur.

— Ahl

— Je vous ai confié l'histoire do Cette malheureuse que tout le monde id a prise pour un homme, pourwivil Hector.

— Oui.

— Eh bien, la terreur d’être découverte l’a reprisç. \jo lendemain de mon mariage, elle est venue me demander une i>clite somme d’argent, m’annonçant son désir de quitter le pays, do s'en aller bien loin, dans «pielque village de la Bourgogne ou du Morvan, d’enüw en service chez des fermiers et d’y vivre honnêtement. En dépit de toutes mes instances, elle a voulu partir.

— Et vous ne l’avez plus revue?

— Non.

Ouolijucs jours s’écoulèrent il la suite de cette conversation du docteur et d’Hector de Mauséjour.

Ce dernier, qui avait commencé par sourire des ConUdencos du docteur, était maintenant tout à fait sombre et voyait son bonheur empoisonné.

Bertbe ne soupçonnait rien encore, mais, au premier jour, elle pouvait apprendre la vérité, et Hector songeait à ce moment-li avec dé,sespoir.

M. de la Fresnaie n’osait lui en parler, mais à son attiuiile Hector comprenait que lui aussi savait le revircmciit étrange de l'opinion.

Enfin, une nuit, en proie à une sorte de fièvre brû-

lante, Hector eut besoin du grand air, il sentait que son sang brûlait ses veines.

Il sortit du château et alla s'aaseoir au bord de l'étang.

La tête dans ses mains, il songeait b son bonheur de la veille, bonheur empoisonné désormais, lorsqu’un bruit lo fit tressaillir.

li lova la tête et vit une femme devant lui.

Il faisait pourtant clair de lune, mais cette femme, Hector ne la reconnut pas tout d'abord.

Ce ne fut que lorsqu'elle lui dit : t Bonsoir, monsieur Hector » qu’il s’écria :

— Est-ce toi, Clievrette?

— Oui, monsieur Hector. '

Jadis la Chevrette avait les cheveux roux, maintenant elle les avait noirs. Cette méumorphose suffisait i la rendre méconnaissable.

— Toi 1 toi ! dit Hector.

— Ouil

— D'oii viene-tu?

Elle mit un doigt sur sa bouclie ;

— Je viens voua dire de ne point vous désespérer, dit-elle.

Et comme il la regardait avec avidité :

— Je suis sur la trace de l’autre assassin, dit-elle.

Hector étouffa un cri.

— Je vous ai dit que j’avais quitté le pays, dit-elle, mala ce n’est pas vrai. Je rôde toujours par ici... et vous verrez que le véritable assassin de lord Helmutli, je le trouverai.

Hector prit la fille Muvage dans ses bras.

— Ahl dit-il, j’ai foi en toi. Ne m'as-tu pas sauvé une fois déjà 1

— Oui, dit-elle, et ayez confinnea. Mais ne me demandez pas d’ofi je viens... o(t je retourne... Plus lard vous saurez tout... Adieu !

El l’étrange créature glissa des mains d'Hector, et eu quelques bonds eiie fut loin de lui.

Lord Helmutk, le père de celui qui venait de finir d’une façon si tragique, avait habité la France presque toute sa vie, et son fils y était né.

Mais le noble lord n’avait point renoncé b sa qualité d’Anglais, et U n’avait pas voulu faire naturaliser son fils.

Lord Helmuth, qui ven.iit do mourir , était donç Anglais et, comme tel, soumis aux luis et coutumes dé son pays. On ne lui connaissait p.as de parents en France, mais on savait vaguement qu’il en avait en Ecosse et en Irlande.

La mort constatée, les funémilles accomplies, les scelles posés partout, on avait écrit en Angleterre. ,

Le jeune lord, qui était un homme d’ordre avait laissé un testament qu’on avait retrouvé dans un tiroir de son secrétaire.

Mais ce testament n’avait pas été ouvert, et ne

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LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE

darait t'étre qo'on prôsance de sas phis proches pa< rcuts, scion la loi anglaise.

Or, 00 avait répondu de Londres , huit jours après ia mort du jeune lord, qu'on ne lui connaissait dans tout le royaume uni que deux cousins, sir Williams Oisbury et le teronnei John Happer.

Sir Williams, grand voyageur, ëuit en ce moment aux Etats-Unis, où il suivait en amateur les péripétie de U guerre engagée entre le Sud et le Nord.

On lui avait expédié une dê}>échc par le câble trai>sailantique, et tout laissait présumer qu'il arriverait 60 Europe dans quelques semaines.

Le baronnet était midsiiiptiian à bord du vaisseau de Sa Majesté la reine le Uunbar.

Or le Dunhar devait avoir <{uitté le mouillage de Gilcutia et faisait voile pour l'ADgleierre.

L'absence de ces deux cousins de lord Helmuth e«[>hquait pourquoi, trois mois après sa mort, le testament qu'il avait laissé n'était point ouvert encore.

Une ordonnance du tribunal civil d’Orléans avait pourvu à la gestion de scs biens, en nommant un intendant provisoire.

Rien n’evait été diangé à Maison-Neuve.

Jeanne la Landai.se, dont les relations intimes avec lo défunt n'avaient été un secret pour personne, avait pris le deuil et continuait à manifester la plus vive douleur.

Elle n’avait pas quitté la maisonnette que son père le résinier et elle occupaient à rexlrémité du parc, et depuia la mort de lord Helmuth, elle sortait rarement et se montrait ë peine quelquefois, le soir, errant comme une vepve désolée autour de celte maison où elle avait été reine de la main gauche.

De temps en temps il lui arrivait de fondre bruyamment en larmes et de dire :

— Quand les héritiers viendront, ils nous renverront mon père et moi, ot nous nous en retournerons dans notre pays.

Le résinier se montrait plus indifférent.

Un œil observateur aurait même constaté que depuis que Maubert avait été condamné et était parti pour Cayenne, une sorte de gaieté lui était revenue; car le procès du boiteux avait vivement préoccupé le résinier.

On l'avait vu lire avec une avidité anxieuse, chaque matin, le Journal du Loirrt <pii donnait le compte rendu du procès, lequel n'avait pas occupé moins de trois audiences.

Mais personne ne s'étaii préoccupé de œla, et ceux qui avaient remarqué l'assiduité passiomiée avec laquelle il suivait ces débats, avaient trouvé tout naturel qu’il s’intéressât à la condamnation du meurtrier de son mahre.

Maubert parti pour Cayenne, le résinier était donc devenu beaucoup plus calme et il avait repris peti à peu sa besogne ordinaire, dirigeant pour le maître inconnu qu'on attendait les mêmes opérations de sylviculture que pour feu lord Helmuth.

Il paraissait fuôme se préoccuper bcancoup moins de savoir si on le conserverait, ot disait parfois : • ^

— On a toujours besoin d’un résinier par ici. Les gens qui savent mon métier sont rares, et je trouverdl bien dix places pour une, si les nouveaux propriétaires ne veulent |>as do moi.

La belle I.andaise, au contraire, ne manquait paà une occasion do fondre en larmes.

Pour amener co résultit, il suflisait de prononcer devant elle le nom de lord Hdinuüi.

ÏÆ père et la fille vivaient seuls, avec une servante, dans la pavillon du parc.

Jadis, la mère de Jeanne sc livrait h tons les soins du ménage, et, à la mort de celle-ci, Jeanne s'clait chargée de la besogne.

.Mais était survenu le moment où l'amour de lord Helmuth avait élevé la jeune Landaise au-dessus de sa condition.

Alors, le résinier, qui trouvait son compte à la conduite déréglée de sa fille, le résinier, disons-nous, avait pris une servante pour le gros œuvre.

Jeanne pré^iarait bien encore les repas, mais la servante balayait, faisait les lits et lavait la vaisselle. Seulement, le père et la fille n’étaient pas commodes â servir.

Le résinier était brutal , sa fille hautaine et emportée.

Les filles solognotes s'étaient succédé chez eux et n’y avaient pas moisi.

Il en avait été de môme d’aile Beauceronne que le résinier s*en était allé 'chercher à Orléans un jour de marché.

Une circonstance que personne n’avait remarqntV;, c'est que lorsque lord Helmuth fut assassiné, les Landais étaient sans bonne depuis deux ou trois jours.

Pendant une huitaine nïême, la douleur de Jc.anne était si forte qu’elle n’avail pas cherché une autre servante, et le père lui-meme n'avait rien dit.

Mais enfin, la première explosion de douleur calmée, et comme d’ailleurs la& appointements du résinier étaient maintenus par l’intendant que le tribunal avait nommé, le père dit à sa fille :

— 11 faut pourtant que je cherche quelqu’un pour l’aider.

Et ü s’en alla h la Molte-BemTon demander une ser- Yanie à la femme du boucher, qui s’occupait de placer les filles sans ouvrage.

Le surlendemain, un pou après la tombée de b nuit, une femme qui paraissait avoir de vingt-cinq ë vingl- !iuit ans, le teint hàlé, les cheveux très-noirs, vêtue fort proprement, à la manière des paysannes berrichonnes, SC présenta h b porte du résinier.

— Monsieur, lai dit-elle, c'est la femme du boucher de la MoUe-Bcuvfon.qui m’a dit que vous aviez besoin d’une senante, et Je viens me présenter.

Jeanne toisa la nouvelle venue.

Elle avait tm air niais él un sourire presque Idiot. ‘

\jd père et la fille se consultèrent du regard, (mis Ü8 échangèrent quelques mots dans leur langue naüv6, que certes persoime ne comprenait on Sologne.

— Elle a l'air bôte à manger du foin, dit Jeanne à son père« mais il faut la prendre.

— Pourquoi donc t

— Parce que, maintenant, U vaut mieux avoir une servantP imbécile qu*une fille inielligentc.

— Tu as raison, dit le père.

Et ils gardèrent la Berrichonne qui, le soir même, Ctitra en fonctions.

Cette fille riait à tout propos, se laissait brutaliser par le résinier, maltraiter par la hautaine Landaise et faisait très-adroitement une besogne d’eofer.

Au bout de trois jours, le père cl la filio s’apor<;ureni, qu’à la bêtise près, ils n'avaient jamais eu une meilleure domestique.

Entre eux, le résinier et sa fille ne parlaient pas d'autre langue que la langue basque.

La servante allait et venait dans la maison, ne paraissait pas entendre un mot de ce qu'ils disai(»U, mais elle avait grand soin de remarquer chaque fois que le père disait un mot ce que la fille faisant.

Au bout do huit jours , uUo aurait pu donner à chaque objet le nom basque qui lui était propre. Or celte femme au bonnet berrichon, cette servante à l'air naïf, qui était entrée en service chez Jeanne la Landaise, n'était autre que la Chevrette.

La Cbevretto avait repris les habits de son sexe, grâce au peu d'argent qu'elle avait demandé h Hector de Mauséjour; la Chevrette avait teint scs cheveux roux en noir, grâce à un procédé qu’elle avait ap])ris d'un saltimbanque pendant son séjour en Bourgogne; 1a Chevrette entrant comme servante chez le résinier et sa fille, s’était dit :

— Je ne sais pas maintenant ce qu’ils disent, mais dans un mois je comprendrai tout.

Et elle SC livra dès lors avec acharnement à l’étude de ce langage, que tous deux parlaient devant elle sans défiance.

ni

La Chevrette était donc entrée chez Caraval, le résinier de Maison*Ncuve, huit jours environ après les funérailles de lord lielmutb ; et, au moment où nous reprenons cette hitdoirc, trois mois s’étaient écoulés.

Nous l'avons dit, le père et la fille ne parlaient entre eux que la langue basque.

La Chevreitc s’élait im{>osé une rude lâche en voulant apprendre cet idiome.

Mais la fille sauvage avait une volonté de fer.

Ne pouvant d’abord comprendre ce que disaient le père et la fille, elle s’éUit étudiée à deviner par la pantomime, les Méridionaux accompagnant toujours leurs paroles de gestes nombreux.'

Puis elle avait remarqué les plus petites circoustances qui eussent échappé à toute autre.

Ainsi, clic s’était aperçue que Jeanne, qui pleurait volontiers sur le seuil de la porte, essuyait facilement ses larmes, cette porte fermée.

Quand ils étaient seuls, son père et elle causaient avec beaucoup de tranquillité.

Le |>ère manifestait parfois une certaine inquiétude.

Mais U filie le rassurait et haussait même souvent les épaules.

Pendant la durée du procès de Maubert, la Cho~ vreUe avait suivi du coin de l’œil Caraval, qui lisait le Jmtrnal du Loiret.

Tout entière à son humide besogne de servante, en apparence, elle n'avait perdu ni un mot, ni un geste du résinier.

Elle avait vu Jeanne sourire des terreurs de son père.

Et le temps marchait, et la CJievrette commençait à comprendre à peu près tout ce que le père et la fille disaient entre eux.

Mais cela ne l'avançait pas à grand’ebose.

Comme s’ils eu.ssent obéi à un secret instinct de prudence, ils ne parlaient liabituellement que de choses insignifiantes.

Jeanne avait |>eu à peu o|)éré en elle cette conversion lente des veuves éplorées qui loumeot insensiblement à la consolation.

Elle était belle et le noir lui allait fort bien ; elle redevint coquette comme devant.

Ce fut môme, au bout de trois mois, avec une certaine ostentilion. qu'elle s’en alla un dimanche, à la messe de Souvigny, tirée à quatre épingles, un foulard violet roulé autour de .sa tôto, et des plis duquel s’échappait sa magnifique chevelure noire.

Depuis qu elle était en service et qu’elle avait teint ses cheveux, la Chevrette se nommait Madeleine.

(Gravai la brutalisait {urfois et Jeanne -se livrait souvent à des cmporlemeuis vis-è-vis d’elle, mais la prétendue Berrichonne les désarmait sous son sourire idiot et se remettait h l’ouvrage avec un nouvel acharnement.

Cependant elle commençait 5 se désespérer, la pauvre Chevrette.

Un instinct l'avait poussée chez Caraval, une voix secrète lui disait que c’était dans cette maison qu’elle trouverait le mystérieax complice de Maubert, et rien jusqu’à ce jour, excepté peut-être les apprébenaons de Caraval durant le procès, n'était venu confirmer ses soupçons et asseoir sa conviction.

Sans doute le j>èrG et la fille se faisaient parfois des confidences, mais ils évitaient de se trouver en présence de personne, môme de cette servante imbécile.

Et puis, il est de certaines clioses dont on n’aime pas à causer ;■ les forçats accouplés à la môme chaîne pour avoir commis un meurtre de concert n'en parlent jamais.

La Chevrette commençait donc à se désespérer , lorsque de nouveaux événements se produisirent à Maison-Neuve.

Un malin, l'intendant judiciaire annonça aux gens du château qu'un des héritiers présumés de lord Uelmuth arrivait le jour môme.

Celait le Ijaronnet sir John Happer, midshipman de la marine royale d'Anglelerre.

LE SECRET DU DOCTEUR ROÜSSELLE

U tMlIC Ufldtiÿc èult Mf U poft«. (Pl«e 30*-)

John Happer, eo effet, arriva dans la matinée, en chaise de poste, et s'installa au château, avec tout le laisser-aller et le sans-géne d'un homme qui sera bientôt chez lui.

On D'altendail plus pour ouvrir le testament de lord Helmutb que l'arrivé de sir Williams Disbuiy.

Sir Williams avait répondu par le câble transatlantique qu'il s’embarquerait la semaine suivante à la Nouvelle-Orléans.

Six semaines après, en effet, il avait mis le pied sur la terre du Royaume-Uni, à Liverpool, à peu pr(*s le même jour que sir John Happer débarquait à Flymouth.

Mais sir Williams était un homme calme, réfléchi, flegmatique, et qui avait coutume de ne se presser en rien.

Avant de prendre le packcU de Calais , il avait éprouvé le besoin d'aller voir une éclipse do luno en Ecosse, sur un des pics des monts Cheviot.

Ce qui expliquait comment John Happer arrivait è Maison-Neuve deux ou trois jours avant lui.

Là John se ût servir un couiortable déjeuner, but

d'excellent vin, fuma une demi-douzaine de cigares au coin du feu ; après quoi, il manifesta à l'intendant le désir de visiter les domaines qui lui appartiendraient par moitié selon toute apparence.

L'intendant se mit à ses ordres.

John Happer visita d'abord le château, puis les écuries, puis les communs, fit le tour du parc et arriva à la maison du résinier.

La belle Landaise était sur le port, toute vêtue de noir et dans une attitude pleine de tristesse et de modestie.

Sir John était au courant sans doute de la situation qu’elle «avait eue à Maison-Neuve du vivant de son cousin, car il la regarda beaucoup et ne put dissimuler l’admiration que lui fit éprouver la rayonnante beauté de ta jeune fille'.

Le soir, fumant toujours son cigare, il revint et échangea quelques mots avec Caraval.

Le lendemain, accomplissant une promenade matin.*ile dans le parc, il dirigea encore ses pas vers le piivilloii du résinier.

La Chevreltc ouvrit l’œiL

Enfin, au bout de deux jours, sir John qui avait vingt-sept ans et le coeur innanimable, avait fait sept ou huit visites à la belle Landaise.

Le soir, en soupant, Caraval dit k sa Alla :

— II faut que je te parle I

La Landaise fil un signe de tête qui voulait dire :

— Je suis prête à vous écouter.

La IJcrrichonne posa la soupière sur la table et s'en alla dans la cuisine, mais elle Laissa la porte ouverte.

.Alors Caraval prit un ton de mystère :

— As-tu vu que l’Anglais venait ici k chaque iiislant ? dit-il.

— Oui, père.

— Tu penses que c'est pour toi ?...

— Dame!

— Eli bien ! j’ai une belle idée, moi

— Voyons ?

— Si tu l'épousais t

Jeanne se mit à rire.

— Je ne dis pas qu'il ne ferait pas volontiers de moi sa maltresse, dit-elle, mais sa femme...

— Oui, en ce moment-ci ; mais sous trois jours...

— Eh bien î

— rai ja.sé avec l’intendant , poursuivit Caraval ; sir Williams, celui qu’on atteiul est riche i mais l'autre ne l'est pas.

— Bon ! fit Jeanne.

— Quand il verra que la fortune est perdue pour lui, il ne sera pas fâché de la rattraper.

— Tu crois, |iére ?

— Dame I fit Caraval qui n’avait jamais été scrupuleux, ce n'est pas si béte, après tout.

— Pour lui, suit. Mais... pour moi...

— Eh bien ! fit le père.

— Quel avantage ai-je à épouser cet Anglais, s'il veut de moi 7

— Je vais te l'expliquer, répondit Caraval en se versant un verre de vin.

’ La Chevrette rangeait bruyamment la vaisselle; mais, comme elle avait fini par com|irendm le basque, elle ne peixlait pas un mut de la conversation.

Caraval continua :

— Tu es sêr que le mylord avait fait un testament dans lei|uel il te laissait tout ?

— Certainement , j’en suis sûre, répondit Jeanne, puisqu’il me l’a montré. Cotait au plus fort de sa passion, quand je voulais me faire épouser. < — Non, me dit-il, jamais je ne te donnerai mon nom, car je serais bafoué dans mon pays si je faisais une chose pareille; mais j’assurerai ton avenir et adui de ton père. > Alors il fit son testament, et U me le montra. Je suis sa légataire uiiiverseile.

— Mais, dit Caraval, es-tu bien certaine qu'il n’ait pas brûlé ce testament T

— Puisque le tribunal l’a dans les mains.

— Est-ce le même ?

— Oh 1 pour ça oui.

— Ainsi, nous allons tout avoir ?

— Tout, dit Jeanne.

— Et tu n'as pas peur î

— Peur de quoi 7 ^

— Mais dame ! qu’en nous voyant hériter, on no soupçonne la vérité.

Jeanne haussa les épaules :

— ün seul Immmc pouvait ftarler, dit-elle, et cet homme n'a rien dit

— Mais tu ne |icnscs pas k une chose ?

— Laquelle ?

— C’est que lorsque mylord a été assassiné, il allail se marier.

— Eh bien ! qu'est-ce que ça prouve ?

L’accent de confiance de Jeanne achevait de rassurer Caraval.

— Cependant, reprit-il, si l'Anglais te platl et qu’il veuille l'épouser, prends-Io, ça sera une bonne garantie.

— Pour détourner les soupçons 7

— Sans doute. Et puis, si l’autre attaque le testament...

— Oh ! dit Jeanne, si simple que je puisse être, je cannais la loi.

— Que dit la loi ?

— Qu’un lestament écrit tout entier de la main du testateur est inattaquable.

Caraval ne se tint pas pour battu.

— Ce que tu dLs là serait vrai, dit-il, si lord Hdmulb n’avait pas dû épouser mademolscile de la Fresnale. Car supposons une chose...

— Voyons?

— Que lord Hclmuth soit encore do co monde.

— Oh I dit Jeanne, dont l'œil s’enflamma de haine et de colère, si .Maubert l’avait manqué, je ne l’aurais |ias manqué, moi. Il m’avait trahie !

— Soit, mais supposons qu’il vive.

— Après 7

— Qu’il soit marié...

— Aprè.s7 après 7 fil la Landaise avec impatience.

— Que sa femme soit enceinte

— Bon I mais où voulez-vous en venir ?

— Attends, et que, sa femme enceinte, il aille k la chasse et se tue en sautant une haie. Tu suis bien mon raisonncnienl, n’est-ce pas 7

— Oui, père,

— On trouve le testament, et le testament se trouve nul.

— Soit, mais rien de tout cela n’est arrivé.

— D'accord, seulement si on attaque le testament, les juges se diront qu'au moment de sa mort lord Helmulh songeait à détruire ce testament, et que, s'il ne l’avait point fait, c'était pure négligence.

— Vous raisonnez bien, père.

— Ah ! lu en conviens 7

— Mais vous ne raisomiez pas juste.

— Comment cola 7

Digilized by.GoogIc

LE SECRET Dt DOCTEUR R0US6ELLB

■ •-Lord Holmoih »o mariait, roprit Jeanne, c'était tout simple qu'il détruisit son testament.

— oui.

— Mais supposons que, quand on l'a apporté ici mourant il eôt la force de faire un autre testament

— Bon

• — Pensei'Vous qu’il m’eftt déshéritée au profit des deux cousins qu'il n'avait jamais vus ?

L'argument de Jeanne était presque sans réplique.

Et comme Caraval baissait la tête.

— Téne*-»ous donc tranquille, père, reprit-elle, le el, itiiiu, les terres, l’argent place chez tes banquiers, tout est il nous ; et personne ne contestera.

— Je le souhaite, dit Caraval qui était en ce moment aasailli des plus sombres pressentiments.

— D’ailleurs , poursuivit la Landaise , j’ai assez pleuré le mylord devant tout le monde pour qn'on ne m’accuse jamais de sa mort.

— Ainsi, dit Caraval, tu ne veux pas épouser l’autre Anglais

Jeanne secoua la tête.

— Tu serais pourtant une dame, alors.

— Avec l’argent que j'aurai , j’épouserai qui je voudrai, et je veux un homme que j’aime, acheva-t-elle avec im accent farouche, si je puis aimer quelqu'un encore, toutefois.

Le résinier haussa les épaules h son tour,

Jeanne surprit ce geste et dit avec animation :

— Vous croyez donc que lorsque j’ai payé Maubert pour qp'il fit le coup, je pensais au testament T

— Dame !

— Non, dit-elle avec un accent de fureur concentrée , j'ai fait assassiner Williams parce que je l'aimais, parce qu’il allait se marier , parce qu'il me trahissait, parce que J’éfcd.s Jalouse !

Chose bizarre! A mesure que la fille du résinier démontrait A son père qu'ils étaient as.surés de l’impunité, celul-d se senLait assailli par de nouvelles terreurs.

— C'est égal, dit-il en hochant encore la tête, il y » toujours une chose qui me chiffonne.

— Laquelle 7

— Cest avec mon fusil que Mauhert a fait le cmip ?

— Oui.

— Qu’est devenu ce fusil 7

— Alaubert l’a caché.

— Oè ?

— Je n’en sais rien. Voua savez qu’on l’a arrêté le soir même de la mort du mylord.

— Sans doute.

— Et il n’a pu me dire ofi il l’avait laissé, hnais qu’est-cc qn peut vous faire ?

— Suppose qu'on retrouve le fusil

— Eh bien 7

— I! est marqué au nom d’un armurier de Rayonne, et on le connaîtra pour m’avoir ap[>artemi.

— Otree>t-ce que cela prouve?

— Maubert n’a tiré qu’un coup, n'est-cc pas 7

— Oui.

— L'autre canon doit être encore chargé; et il y a dedans deux autres balles semblables a celle qui a tué le mylord et qu’on a retirée de son corps en faisant l’autopsie.

— .Mais taisez-vous donc, mon père, dit Jeanne vous finiriez par me faire peur, vous aussi.

— Alors on m’accusera, moi, dit Caraval.

— Taisez-vous, au nom de Dieu...

Et Jeanne eut un geste impéMeux.

Puis elle ajouta :

— On n'a pas retrouvé le fusil, du rosie, et personne n’y songe.

Dans la cuisine, ofi elle continuait A ranger sa vaisselle, la Chevrette , qui avait tout enkmdu, ae disait;

— Mais je le retrouverai, moi!

Le lendemain du jour oCr cette conversation avait eu lieu entre le père cl la fille, sir Williams Disbury arriva.

I.e baronnet John Happer était un jeune Anglais du meilleur ton, du meilleur monde, nullement attaqué du spleen, rêvant de.s épaulettes de commodore et perpétuellement amoureux, comme il convient à un officier de Sa Majesté Britannique, qui ne saurait entrer en campagne s'il no laissait quelcpie part une maîtresse ou une fiancée.

John Happer revenait de l’Inde où il avait soupiré pendant plus d’un an pour une belle dame de Calcutta.

Mais comme il ne devait pas retourner dans les possessions anglo-indiennes avant <|uatre ou cinq ans, en homme qui sait le prix du temps, U s’était dit, A peine embarqué, qu'il lui faudrait trouver en Europe' un autre attachement.

' A Plymouth, il avait appris la mort de ce cousin inconnu dont il était vraisemblablement l’héritier, et, en s’embarquant pour la Erance, il s’était dit :

— C’est une Française que j'aimerai.

Les quarante-huit heures qu'il passa seul A Maison- Nauva suffirent A déterminer son cl»ix. -

Jeanne la Landaise avait cette beauté provocante et satanique des filles du Midi ; John Hapfier se dit :

— Voilà la femme que j’ai rêvée.

■ Lorsque sir Williams Disbury arriva, John Happer étsit en plein roman, en pleine pastoralet et songeait A peine A l’héritage et au testament qu'on ouvrirait le Jour même de l’arrivée de son cousin.

Ce cousin-IA, il ne favait jamais vu non plus.

John Happer avait vingt-six ans.

Sir Williams en avait quarante.

Depuis l'Age de quinze ans, sir Williams voyageait; il connaissait le monde entier, A l’exception peut-être de l'Angleterre, dans laquelle il n’avait jamais fait que de courtes apinritions.

Chaque Anglais a ce qu'en Erance nous appelonè une marotte et ce que nos voisias d’outre-Manche nomment un papiUoo noir.

Sir WilHams ne courait ni après les femmes nî après l’argent.

Il aimait l'exceiUrique sous quelqtjc forme qu’il se présenlAt.

Tous les six mois il changeait de toquade.

Depuis qu’il avait élé en Amf^rique, il n'avait plus qu’un dieu, ce dieu, c'était le romancier Kdgar Poë.

Le Scarabée d’or, l'Assaisinat de la rue Morgue avaient surtout vivement frappé son imagination.

Sir Williams no rêvait plus qu’agent de police mereilleux, causes célèbres et crimes mystérieux.

La façon dont son cousin lord Helmulli était mort était pour lui une vëritaiiic bonne fortune.

A Orléans, où il s'était arrête quelques heures, il avait acheté la collection du Journal du Loiret, et il s'était mis à dévorer le procès do Maubort.

Ces débats qui n'avaient ]>oint satisfait la justice, puisque Maubert avait persisté à accuser M. de Maustqour, lequel avait été absous dès le premier jour par l’opinion publique, ces débaLs, disons-nous, avaient ploitgé sir Williams dans le ravissement et l'extase.

— Ce qu’ils n’ont pas trouvé, s’élait-il dit, je le trouverai, moi. U faut absolument que je le trouve.

Sir Williams Uisbury arrivait donc à Maison-Neuve, moins dans le but d’hértier sa part de la fortune de feu lord Holmiith que dans celui de mettre en pratique les vastes tliéories d’induction qu'il avait puisées dans i’ceuvre du grand romancier américain.

Les deux cousins se firent un accueil un peu froid, comme il convient à de parfaits gentlemen.

Sir Williams arrivait k sept heures du soir.

L'intendant judiciaire s’empressa d’envoyer un courrier au juge de paix de la Motte-lleuvron, qui était détenteur du testament.

Sir John Happer offrit k si Williams de partager son souper.

Celui-ci accepta.

Pendant le repas, les deux cousins parlèrent peu; mais la cave de Maison-Neuve était bien garnie, et le vin de France ruonta facilement k la tète de ces mêmes hommes que le vin de Porto ne parvient pas k griser.

John Happer au dessert, mit les coudes sur la table ct|se déboutonna.

Sir Williams , qui n’était pas encore suffisamment gris, l’écouta gravement.

JohnHapper, raconta ses amours k Calcutta, puis le vide forcé de son cœur, vide qu’il espérait bien combler par la conquête de Jeanne la Landaise.

Ici le midshiiMnaQ esquissa, en termes poétiques et chaleureux, un joli portrait de Jeanne.

U s’échauffa lellement qu'il ne s’aperçut pas que sir Williams l’écoutait à peine et poursuivait lui-même une autr echimère.

Enfin ce dernier, arrivé k un point satisfaisant d’ivresse, prit la parole k son tour.

U parla de lord Helmuth, de sa fin mystérieuse et tragique , des circonstances inexpliquées qui avaient précédé et suivi l’assassinat, et en homme qui a lu fort aUentivemeot le procès, il se mit k battre en brèche le

système d’aecusation dont s'-éult servi le nünistèfe public.

A son tour, John Happer bâillait en l’écoutant.

Sir Williams n'en était encore qu’à la moitié de ses démonstrations, lorsque l’intendant se montra au seuil de la .«^lle à manger.

— Vos seigneuries, dit-il, m’excuseront si je les dérange.

— Que voulez-vous ? demanda brutalement sir Williams, désolé d'être ainsi interrompu.

— Qu’y a-t-il? fit John Happer, enchanté au contraire de rintemipiion.

— J^i envoyé un exprès à U MoUe-Beuvron, dit l'intendant.

— Pourquoi faire? demanda aigrement sir WüUams.

— Pour prévenir le juge de paix.

— Ah I fil John Happer, c’est juste.

L'intendant poursuivit ;

— 1/6 juge de paix a fait répondre qu’il serait ici demain matin, à dix heures, avec le notaire.

— Ccsl bon, dit sir Williams.

F/t il voulut reprendre sa théorie sur la manière dont la justice doit conduire ses investigations.

Mais John Happer, lui aussi, avait été repris par sa folio. H avait allumé un cigare et s'était esquivé de la s.illc k manger, avec l’intention bien arrêtée d'aller rùdc-r aux alentours du pavillon occupé par le résinier et sa fille.

Ce que voyant, sir Williams vida une nouvelle bouteille de bordeaux qu'il but k la mémoire d’Edgsr Poê et roula ensuite sous la table.

Sir John Happer avait \ionc gagné le parc.

La nuit était claire et la lune brillait au del.

Le jeune Anglais mit les mains dans ses poches et se dirigea, le cigare aux lèvres, vers le fond du parc.

Une petite lumière qui brillait à travers les vitres .lui servait de boussole.

Cette lumière, on le devine, partait de la maison de Caraval.

Sir John, à mesure qu'il approchait, doublait le pas et sentait son creur battre violeinmetu.

11 avait en quelques heures, depms l’arrivée de sir Williams Disbury , arrangé son petit roman , avec l’ordre, la symétrie et la régularité d'un jardin de cottage anglais.

11 aimait Jeanne, et Jeanne Taimait

Ceci était le point de départ.

On ouvrait le testament de lord ^elmuth, qui trèscertainement partageait sa fortune par égale part entre ses deux cousins.

Sir Williams, voyageur intrépide, touchait la stenne en argent et s'en allait.

Jolin Happer, lui, gardait Maison-Neuve.

Depuis quarante-huit heures, il se sentait du goût pour l’agriculture et la vie des champs.

11 envoyait donc sa démission d’officier aux lords de

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LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLB

Jmhiib 4UU devut lai. (P»(e ao&)

IVinirauté , slnstallait à Maison-Neuve, plantait des arbres, drainait des prairies, desséchait des étaugs et aimait Jeanne.

Rien n’était changé h Maison-Neuve, si ce n'est que John Happer avait, en toute cliose , remplacé Iqrd Uelmulb.

John Happer arrivait h cette conclusion en même temps qu’il atteignait l'extrémité de l’allée au bout de laquelle brillait la lumière.

U était à la porte du pavillon de Caraval.

Mais cette porte était fermée, et le plus grand silence régnait dans la maison.

Seule, cette lumière semblait protester contre la pensée d’un sommeil général.

— Sans doute , se dit |John Happer , c’est elle qui veille...

Que fait-elle t A quoi songe- 1- elle?

39* Liviujson.

D est impossible que, depuis trois jours , elle ne se soit point aperçue que je l’aime... et cette découverte a dû la rendre rêveuse...

Ohl certainement elle songe è mot

11 y avait un banc devant U porte.

L’amoureux midshipman s’y assit, et, les yeux toujours Dxés sur la lumière qui treinblottait derrière les rideaux d'une fenêtre, au premier étage, il regretta de n’avoir pas une mandoline ou une guitare.

Ces deux accessoires obligés de tout amoureux qid se respecte lui faisant défaut, sir John se mit è tousser, è cracher, è se moucher bruyamment. Rien ne bougea.

Sir John n’était pas musicien et il ne savait, en fait de romance, que le chant national de l’Angleterre, Jlufe Dritannia.

Il pensa que ce chant, dit d’une voix sonore, toucherait le cœur de l'insensible.

’Diniîi - vi by GoOgU

’’ LES DRAMES Dü VtLL âge’’'’ î’

il se mit donc à chanter.

Aussitôt La lumiira s’étei^nH. o

Les baitemcnls du cœur de sir John redoublèrent.

— Elle m’a entendu, sc dit-il, elle m’a compris...

En effet, peu après l’extinction de la lumière , 1a porte du pavillon s'ouvrit sans bruit.

John Happer étouffa un crL

Jeanne était devant lui.

Elle posait un doigt sur scs lèvres et paraissait vouloir s’entourer de mystérieuses précautions.

L’émotion qu’éprouva sir John fut si grande qu’il n’eut pas la force de se lever du banc oè il était assis.

Jeanne vint à lui.

Cette fille, qui savait è peine le français, parlait assex purement l’anglais.

Cela tenait à ce que dans les Landes , son pays , au bord de la mer surtout, il y a beaucoup d’Anglais, et que ces Anglais ont coutume do prendre des enfants pauvres pour les faire jouer avec les leurs.

Jeanne, toute petite, avait passé deux années dans . une famille anglaise.

' Aussi, lorsqu’elle vint à Maison- Neuve, dut-elle peutêtre è sa connaissance de la langue anglaise le point de départ de scs relations avec lord Helmuth.

Jeanne posa donc sa main sur l’épaule de sir Jolin et lui dit en anglais ;

— Il faut que je vous parle, mylord, mais t>as de bruit, je vous en supplie. .Mon père dort; s’il s’éveillait et qu’il nous surgirlt... U me tuerait.

— Aoh ! lit John Happer, agréablement surpris d’entendre résonner sa biqjue matemello.

Jeanne le prit par la main et l’entraîna vers la petite .allée d’arbres qui se trouvait derrière le pavillon et au milieu de laquelle se trouvait un autre banc.

John Happer était aux anges. Les choses prenaient une tournure romanesque, à touruer la tête la plus sage.

Lhiand ils furent dans cet endroit, Jeanne le fit asseoir.

Mais elle demeura debout devant lui.

— Mylord, lui dit-elle, il est temps que je m’explique francJiement avec vous.

Il y avait une certaine fermeté dans sa voLv qui força 'John Happer è réfléchir.

Etait-ce bien d’amour qu’elle allait lui parler T

Jeanne reprit :

— Vgus êtes arrivé ici, il y a trois jours, mylord, et la première chose qu’on vous a racontée, c'est mon histoire...

— Mademoiselle... balbutia John Happer.

. Elle lui imposa silence d’un geste et poursuivit :

— On vous a dit que lord IL Imuth m’avait séduite ' et ^le pendant trois années j’avais été sa maîtresse. Cela esterai, rnjlord.

Alors, coniinua-t-ellc, comme vous êtes jeune, riche sans doute déji et que vous le serez sftrement detnain, vous vous êtes dit : « Pourquoi donc serai-je moins 'heureux que lord Helmuth? »

Et vous avez voulu me voir, et vous m’avez trouvée

belle peut-être, et depuis trois jours, è toute heure, le matin , le soir , la nuit , vous me poursuivez de vos soupirs ot de vos œillades.

— Je vous aime, dit John Happer , qui voulut ae mettre è genoux devant elle.

Elle le retint.

— 11 est possible que vous m’aimiez, dit-elle;- mais vous ne m’ahnez pas a.ssez pour faire de moi votre femme, et je me suis fait un serment...

— Un serment? fit-il en devenant excessivement pâle.

— Oui, dit-elle froidement.

— Mais qu’avez-vMis donc juré f

— J’ai juré è la mémoire de lord Helmuth, que j'ai aimé... que j’aime encore...

— Oh ! fit douloureusement le midsliipman.

— J’ai juré que je n’appartiendrais qu’à l’homme qui m’épouserait.

— Et si cet homme , c’était moi? fit John avec un cnlliousiasine que doublait son ivresse, car sa tète était livrée aux fenuentatious des vieux vins qu’il avait absorbés,

Jeanne se mit à rire.

— Non, mylord, dit-elle, soyez franc. Vous ne pensci pas un mot de ce que vous dites là.

— Je vous jure... rnademoisello...

— Jü suis une paysanne et vous êtes un gentleman... Un mariage entre nous est impossible, repritelle avec fermeté. Je viens donc vous supplier, mylord, de cesser vos assiduités, qui achèveraient de me perdre et m’attireraient la colère de mon père.

— Mais je vous aime ;>ourtaatl s’écria le midsbipman.

Jeauno ne lui répondit pas.

Elle lui fil de la main un petit signe d’adieu et s’éloigna.

John voulut la suivre.

Mais l’ivresse, qu’il avait dominée jusque-là, le domina à son tour.

U voulut so lever et retomba lourdement sur son banc.

— Diable de vin ! inurmura-t-il.

‘ L'Anglais était pliilosopite , il savait se résigner. *'

Ses jambes refusaient de le porter ; il se coucha tuât de son long sur le banc et se dit :

— Quand j’aurai dormi dix minutes, il n’y paraîtra plus.

Tandis qu’il se faisait CO beau raisonncincot, Jeanne avait regagné le pavillon, et la porte s’était reformée sur elle.

Tout à coup, et comme John Hapi>er avait encore les yeux ouverts, cette porte se rouvrit.

— Elle se rejienl de sa dureté , pensa le baronnet , ot elle vient me le dire.

Mais, quelque effort qu’il IR, il ne put se remettre sur son séant. f

Cependant une femme venait de sortir du pavillon et jetait autour d’elle un regard invesligateor et rapide. ■ ,

LE seCBET DU DOCTEUR ROUSSELLE

wn

VU

k La ferome qui vcoait de sorlir n'était autre que ia Chevrette.

, Ûii aliait-eUe ?

Quand elle eut fait vingt pas hors du pavillon, sir John ilapper reconnut la servante de Jeanne, et il éprouva une \iolente déception.

Cependant, comme Les amoureux ne désespèrent Jamais, ij s'imagina que la Chevrette avait une mission pour lui. U essaya de se lever, y L'ivresse le retint immobile sur son banc.

^ Chose étonnante, la Chevrette passa tout près d ■ lui sans le voir.

. jU mUsUipman voulut crier. Sa langue était collée ï son palais et ne rendait aucun son.

Il aurait pourtant voulu pouvoir appeler la servante, Ud meure dix louis dans la main et la charger de quelque meswge absurde pour Jeanne.

• Mais rivressc fut la plus forte.

Cependant, John ne déraisonnait pas encore, et ses yfiuz demeuraient ouverts.

1-0 clair de lune aidant, U vit la Chevrette aller et venir autour du pavillon, se rapprocher, s’éloigner, décrire des cerde.s mystérieux comme une bohémienne qui dit 1^, bonne aventure, examiner certains arbres, disparaître au bout d'une ailée, revenir, puis dispaçaltre. s *

Enfin les yeux du baronnet se formèrent et il s’enilorrait, sans avoir pu savoir à quel étrange manège se livrait la servante de Oraval et de sa fiUe.

Les gens qui se gris>>nt habiuiellemciit ~ et John lld[)per, en bm Anglais qu'il était, faisait partie de cette catégorie — sont parvenus à régulariser leur ivresse.

U leur suffit de quelques heures de sommeil n’importe où et dans n’importe quelle |>osiUon pour s’éveiller ensuite parfaitement dispos de corps et d’esprit.

On était alors h la fin de Thiver et les nuits étaient longues encore.

Quand U eut cuvé sem vin, sir John s’éveilla.

Il n’était pas encore jour; à peine une bande grise et blanchâtre s’étendait-elle à rhorizoo, tandis que le reste du de) était constellé d'étoiles.

La lune avait disparu.

Sir John était pénétré par le froid.

U se leva, rassembla ses souvenirs, se rendit compte de son aventure, et se mit à marcher de long en large pour se réchauffer, laissant battre ses mains et scs l^ras sous sc.h ais.selle.s, à la manière du menu {>eu(ile de Paris et de I.ondres.

Le pavillon où dorpiait !a reine de son cœur était toujours plongé dans le silence et l’obscuHlé.

Sir John, un peu réchauffé par cet exercice violent, se mit à errer autour du pavillon.

Jeanne était peut-être matinale, et le jour n’était pas venu.

^ Pi^t’étre ouvrirait-elle sa lunôtre et, aperœvant

John Happer, serait-«Ue touchée de tant de consUncel Tandis qu'il se mettait ainsi en faction, un eoirè souvenir lui revint. • x

Il se rappvla la sorvanto qu'il avait vue eoftir et dont la dé'narciie bizarre l’avait frappé.

Où étaîMIo allée? , ' .-‘■i

C’était lâ un mystère qui excita vivement ta curiot site du midsiiipman. . <

Et tandis qu'il continuait h errer â l'entour du pavii» Ion, il lui sembla qu'une forme noire s’agitait à traven les grands arbres du parc et boodiseait coQune >un fauve. ..t

Sir John interrompit sa promenade et demeoft immobile. t

La forme noire avançait toujours, mais par bonds, par sauts, par saccades, et non {>oiot comme une créature humaine. . - ",

C’en était une cependant. ... ,

De plus en plus intrigué, sir John se jeta derrière un sapin et attendit.

L'étrange créature arriva devant le paviUou, et alors sir John la reconnut.

C'était la servante.

Kilejetait autour d’elle ce regard investigateur, moitié humain, moitié fauve, que noua lui connaissons.

En ce moment, sir Jolm s'effaça si bien derrière son tronc de sapin, que, malgré yeux de lynx, «on ouïe merveilleuse et sa finesse accoutumée, la ClieT vrette ne devina point sa présence. . f

Elle s'approcha delà porte du pavillon, l'ouvrit et disparut. •

— Qu’est-ce que tout cela veut dire? et d'où vient donc celte fille qui marche comme une chèvre et non comme une femme? pensait sir John.

Mais il a’était pas encore revenu de sa surprise que le sable des allées du parc cria sous un pas d'homme auprès do lui. .. • ■»••• • \ ^

I Sir John se retourna. . h-

Son honorable cousin sir Williams Disbury s’avançait vers lui gravemeut. .

Les premières clartés ((u jour glissaient sur l’ardoise des toits de M^iison-Neuve. et sir John put constater que sir Williams était vêtu comme la veille, que son linge était fripé, son chapeau bosselé et les pans de son habit couverts de poussière. i

Toutes choses qui indiquaient trèa-netteroeot que sir Williams n’avoil pas pa^ la nuit dans sa chambre, et que, bien au contraire, il avait dormi sous la table de la salle à manger.

En effet, sir W illiams, qui avait pareillement l’halntude de se griser et pour qui un sommeil de quelques lieures était suffisaoimcot réparateur, sir Wüliams, disons-nous, s’éiatt réveille vers quatre heures dur matin dans la salle à manger.

Le feu flaniliaît toujours dans la cheminée et une. Iam[)e brûlait sur la table.

Sir Williams, qui avait le gosier aride, s'était servi im verre de champagne ; mais, au lieu de regagner sa ^ clombre et son lit, U s’ôtait assis au coin di^ feu, ra-,

prenant où 0 l'arait laiasta sa marotte favorite, c’eat* k-dire l’intention où ii était de retrouver le deuxième anassin de lord Helmulh en procédant |<ar induction, somme les personnages d'Edgard Poë.

11 méditait ainsi depuis plus d'une heure, quand les premières teintes blanchètres de l'aube effleurèrent les vitres.

La salle k manger, qui était au rer-de-chau.ssée, avait une porte-fenètre qui ouvrait sur le parc et que sir John, en s’en allant, avait laissée ouverte.

Cela expliquait, du reste, comment les gens du chèteau s'étaient allés coucher un k un, sans s’inquiéter des deux cousins, qu'ils avaient laissés en train do boire.

Sir Willian» se leva et sortit par la porte-fenètre.

Depuis quelques minutes, son cerveau surexcité avait sans doute trouvé d'excellentes choses, car le gentleman se prit k marcher k grands pas, gesticulant, parlant k mi-voix, et quand il se trouva en face do iuhn Happer, il le prit par le bras et lui dit :

— Ah 1 je vous tiens, enfin !

— Vous me chercliiex? fit John.

— Oui et non.

— Plalt-iir

— Mais puisque je vous rencontre, je vais vous exposer mon système.

— Quel système ? demanda le midshipman, enchanté an fond que sir Williams ne s'étonnât point de le trouver dans le parc k pareille heure.

— Un système superbe et qui doit nous conduire k la découverte de la vérité.

— Quelle véritél fit sir John avec flegme.

— La découverte des coupables.

— Lesquels?

— Ceux qui ont assassiné notre honorable cousin.

— Mais, mon cher cousin, dit John Happer, il n'y avait qu'un coupable, il a été pris et condamné.

— Vous vous trompes, il y eo avait deux.

—Oh?

— Vous n’avez donc pas lu le procès?

— Ma foi, non.

— Vous avez eu tort. Mais ça ne fait rien, vous allez oomprendre qu’il y a deux coupables.

— Voyons, fit John Happer qui se résigna k subir la dissertation criminelle de sir Williams.

Celui-ci le prit par le bras et l’entraîna dans une direction opposée su pavillon de Caraval, disant :

— Écoutez-moi bien, vous allez voir.

VUl

Sir John Happer, l'amoureux midshipman , aurait bien voulu ne pas s’éloigner du pavillon où dormait sa bien-aimée ; mais sir Williams, tout entier k ses théories, l’entrrinait, et il se laissa faire.

— Voyez-vous, disait le gentleman, quand un meurtre est commis, si la Justice a un peu de flair, avant de rechercher le meurtrier , elle doit s’efforcer de savoir quel a été le mobile do crime. Ordinairameot

on assassine pour trois motifs : le vol, la vengeance ou un intérêt ténébreux quelconque.

— Naturellement, dit John Happer distrait, et qui de temps en temps tournait la tète et jetait un regard k la dérobée sur le nid de ses amours.

— Notre cousin a été assassiné ou par vengeam» ou par intérêt.

— Que pouvait-il donc avoir fait k ce mendiant?

— Mais, dit sir Williams, ce mendiant n’était que le bras ; la preuve en est , qu’on l’a payé , qu'il a reçu mille francs... lesquels mille francs ont été retrouvés dans un sac marqué k son nom.

— Alors vous adopteriez , dit sir John , le système de défense de cet homme, quia dit qu'un certain baroo de Mauséjour...

— Non , dit sir Williams. Cela n’est pas admisaible,

— Pourquoi î

— D'abord parce que si M. de Mauséjour avait payé CO Haubert pour commettre le crime, celui-ci se serait bien gardé , n'étant pas encore accusé , de prononcer son nom.

— Bien I Après?

— Ensuite parce que M. de Mauséjour , aimé de mademoiselle de la Kresnaie , laquelle avait déclaré nettement qu’elle n'épouserait jamais lord Helmuth, n’avait aucun intérêt k se défaire de celui-cL

, — Alors qui donc pouvait souhaiter sa mort? demanda sir John, intéressé malgré lui.

— Voilk ce que je clierche , et ce que je finirai par trouver.

— Aht

— Je brûle, comme on dit.

Ils étaient arrivés k l’extrémité de l’allée qu’ils suivaient.

L’amoureux John Happer en profita pour faire volte-face.

Puis il entraîna, k son tour, sir Williams dans la direction du pavillon.

Celui-ci, tout k son sujet, continua ;

— Lord Helmuth n’avait pas trente ans, n’estce pas?

— Je ne crois pas.

— Il était jeune , il était riche , il songeait k so marier, quand la mort l’a surpris, poursuivit sir Williams ; savez-vous qu’une cliose m'étonne en tout cela, cousin ?

— Quoi donc?

— C’est qu’il ait songé k faire son testament.

— Cétait sans doute un homme d’ordre , répondit sir John qui songeait de moins en moins k ce que disait sir Williams et de plus en plus k Jeanne, k mesure qu’ils se rapprochaient du pavillon.

— L'avicz-vous jamais vu 7 reprit le gentleman.

— Jamais.

— Éliez-Yous en correspondance?

— Nullement. .,

— C’est comme moi. Je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai jamais écrit.

— Mais où voulez-vous en venir, cousin? demanda

LE SECRET DU DOCTEUR ROUSSELLE

C*étiit la Chevrette. (Pac« 811.)

■ir Joho qui avait toujours les yeux fixés sur les teuètres doses du pavillon.

— A esd , mon cher cousin , que , bien que nous soyons les plus proches héritiers , il est possible que lord Helmuth n’ait point songé i nous.

— Comment cela T

— Et qu’il ait fait un testament en faveur de tonte autre personne.

Sir John tressaillit et songea h Jeanne que lord Helmuth avait tant aimée.

Mais U ne fit point part à sir Williams du soup<^n oui lui passait par l’esprit.

Sir Williams continua :

— Maintenant que je vous ai amené h cette supposition, laissez-moi en taire une autre.

— Voyons f

— Celui ou celle que lord Helmuth a institué son légataire, a appris qu'il allait se marier.

— Eh bien !

— Lord Helmuth marié, le testament est nul.

— Sans doute.

— Cest donc cette pcrsonne-lh qui a iiilérèt h ce que lord Helmuth meure subitement.

— Et selon vous, dit sir John, c’est elle qui a donné les mille francs.

— Sans aucun doute.

— Mais, mon cher cousin, dit sir John, laisaex-mol entrer à mon tour dans le domaine des suppositions.

— Je vous écoute.

— Lord Helmuth, je le répété, pouvait être un homme d’ordre

— Soit.

— 11 a pu avoir un duel. Justement, ne devait-il pas se battre avec M. de Mauséjourf

— Oui.

— lut veille d’un duel , on fait souvent son testament; et qui nous dit que ce testament cacheté , dont, par conséquent, on ignore la date, et que la justice a trouvé dans un tiroir de son secrétaire, que ce testament, dis-je, n’a point été écrit la veille de sa mort}

— Soit, admctlons-le.

Lord Helmuth a pu ^laisser sa fortune ii ses héritiers naturels, à la charge par eux de faire certains legs particuliers , de faire des pensions à ses domestiques , etc., etc.

— Fort bien. *

— 11 a pu encore instituer pour son légataire unî- Terscl mademoiselle de la Fresnaie qu'il aimait, parait^ il, éperdûment.

• — Je le veux bien encore.

— Alors, dit John, que ferex-voua ?

— Je chercherai le trpisième mobile déterminant du crime.

— Et... CO mobile...

— ^*Cest la vengeance.

— Lord Helmuth avait donc des ennemis?

— Je ne le sais pas, mais je le saurai...

Comme sir Williams disait cela , les deux courins étaient revenus, en continuant leur promenade, aou.s les murs du pavillon.

En ce moment, cette môme fenêtre derrière laquelle sir John, la veille au soir, avait vu de la lumière, cette fenêtre s'ouvrit et encadra le brun visage et les yeux noirs encore ensommeillés de Jeanne la Landaise.

Sir Williams la regarda ; puis , comme s'il eût ressenti un choc électrique :

— Quelle est cette femme? dit-il, en serrant violemment le bras de sir John.

— Cette femme, balbutia le midshipman, cette femme...

Et il attachait sur la ÎJtndaise un regard brûlant.

Jeanne , en sc voyant l'objet de l'attention des deux Anglais, et ])cut-ôtre aussi éprouvant un malaise subit h rencontrer l'œil étrange de sir Williams , Jeanne se retira en arrière et referma sa fenêtre.

— Mais quelle est donc cette femme? répéta sir Williams.

— C'est Jeanne.

— Qu 'est-ce que Jeanne 7

— La fille du résinier Caraval, balbutia sir Johti.

— Oh I le visage étrange et futal ! dit sir Williams.

(.Hie dites-vous ? s'écria sir Jolm.

Mais sir Williams l'eiitraina loin du pavillon et répéta :

^ Je dis que cette femme a un visage étrange et ftt&l. Depuis quand est-elle Id? »

— Je ne sais pas.

— A-t-elle connu lord Helmuth !

. Et sir John baissant la tête, murmura ;

— Je crois mémo que lord Helmuth l’aiinatt.

Alors air Williams Disbnry eutun rh*e sardonique et regarda sir John Happer.

— Cousin, dit-il, ne cherchons pas davantage l'hériffer de lord Helmuth.

• Sir John Happer trpRsalUil, mais il attendit que le gentleman, son honorable cousin, s'expliquât.

Sir WiUlatns continua avec une sorte de passion î

— Vous dites que lord Helmuth aimait cette femme?

— Oui, dit John,

— Alors, elle a été sa maîtresse ?

— Je ne sais pas, balbutia John Happer que cette question fit horriblement souffrir et qui éprouva, en ce moment, une jalousie féroce.

— Cela est certain, dit Williams.

— Eh bien? fil John,

— Eh bien, s'écria lo fanatique lecteur d'Edgar Poê, c’est à elle qu'il a laissé sa fortune.

— Oh!

— Vous verrez, cousin, vous verrez... D’ailleurs, nous n’avons plüa longten)ps à attendre... c'est aujourd’hui...

— Oui, fit John qui avait un poids énorme sur lecœur.

— Je vous le répète, dit encore .sir William», cette femme est l'héritière... et c'est elle...

Sir Williams s'arrêta.

— F.lleî... Que voulez-vous dire? fit sir John Happer avec angoisse.

— Je veux dire, répondit sir Williams, qu'elle a un œil fatal.

— Après?

— Qu’elle doit être jalouse.

— Ah!

— Qhi’elle aimait sans doute lord Helmuth avec einporteriieut et fureur.

— Eh tnen?

— Et que si quelqu'un a payé un assassin, c'est elle.

John étouffa un cri.

Les dernières paroles de sir Williams Disbury M’avaient comme foudroyé.

— Ohl mon cousin, dH-il, pouvei-vous supposer une telle infamie I

— Je ne suppose (ms. je suis certain, dit le gentleman avec conviction.

Sir John Happer, s'il eût eu tu pistolet 80U8lamftio,< se fût brûlé la cervelle, tant il souffrait en ce moment.

Mtds sir Williams n’y prit garde, et, cootinuaat à lui serrer le bras : . . >s

— Vous ne me connaissez pas, cousin, dit-U, j'étais I né pour être homme de police, je flaire le crinte ^ comme un chien de chasse flaire le gilner. J'^ vu des hommes pour la première fuis, souvent tVspace d'uoe .seconde, et je disais : « Voilà un crimiaeH » et je ne me trompais pas.

En vouiez-vous des exemples? Tenes, il y a six «tt à Glasgow, j'entre dans une aulierge o6 il y avait un grand rassetnbtoraent de menu peiqde, de bourgeois, de gens de police et de soldats. Oa avait ;i«8assioé l'aubergiste ptmdant la nuit. Sa femme et ses fiU se désûlaiaot. la femme jetait des oria, iea fils pleuraient silencieuseineûU ^ r î •.

LE SECRET DU, DOCTEUR ROCSSELLB

n.- J’âQtre, K^s^f je vais droH à Tua «feux et

je m’écrie :

. Voilà le tiieurtrier! vûUà 1« parricide l % ià;i homme jetu» uu ch, se trouble, balbutie, tombe

getmux otcoofeb»e son crime.

^ âàr 4oba était épouvanté.

Heureusemeut l’arrivce d'un troisième pors^jimage «Ùl ûii à eoa supplice.

C'était l’intendant.

Ce digue personnage venait avertir les deux gcntlc- ■ett (|ue le juge de paix, son greffier et le notaire ne 4>rdc raient pas à arriver,

. Ëb bien, dit sir John, nous sommes prêts à les tMpvoir. ie vais in’itabüier.

Le pauvre midshipman, bouleversé par tout cc qu'U 9«inj| d’entofklre. avait bâte do se débarrasser de son cousin sir Williams.

Ht ü se pressa de gagner le château, laissant ce denier tète à tète avec Tintendant.

L'aoànatioii de sir Williams s'était calmée subitemeot à la vue do l'intendant.

L'intendant n’était f)os un homme de qualité, et air Widiams, quiétaitgenlloinan, eût rougi de manileflcr en sa présetKe une émotion quelconque, r Mon aie UT rintendant, dit*il, un mot, je vous .

— Je suis aux ordres de Votre Honneur, répondit rintendast, qid savait comment on parle à un gentleman.

— DiUis-iDOi, je vous prie, poursuivit sir Williams, cc que c'ust qu’une jeune bile brune, aux yeux noirs .«tbriUaoitm qiÊ loge là'has, dans ce pavilion.

— C'est Jeanne Caraval, mylord.

f bien, après ?

. ^ C’est la bile du résilier, c’est*à'dire du chef de la sy lviculture du château.

Après? dit encore sir WiUiams.

< ^ U parait que c’éuit la maîtresse de lord Helmuth.

— Ah 1 vraiment !

Ht elle « bien pleuré, U pauvre'^ fille. Pourvu, ajouta l'intendant, qu'il lui ait laissé quelque chose...

Je vous remercie, dit fruidement sir W'üUams.

Et,, d’un geste, ü ctmgt dia l'intendant, qui s'en alla persuadé d'avoir déplu au gentfiiiaQ en sodhaitanl que Jeanne eèt sa part de l'héniage.

Sir Williams, peu soucieux de rétablir le désordre rie sa toilade, demeura dans le parc, assis sous une •tonnelle de verdure, non loin de l’endroit où il avait fait part à sir John Happer de scs étranges impressions.

, Le gentliwnan était ra«fieux.

Depuis la veille, i\ eberebait la solution d’on problèmo, et nutintenant cette solution paraissait trouvée. « . Il tira un étui de sa poclie etdc cet étui un cigare qu'il alluma.

Fuis il SC replongea dans sa rêverie.

Mais tout à coup un bruit lo Ot treesailUr et il se retourna. Un être humaîD, une femme venait de sortir d'un masitf veiain et arrivait à bu en bondtSMBti

C'était la Chevrette.

Sir Williams demeora stupéfait à la vue de cette bizarre cn alure; U se leva et fut même sur le point d’appeler, obéissant à un premier mouvement de dtdiance. Mais la Chevrette posa un doigt ses lèvres et eut alors une attitude si éloqueimoeot térieusc que sir Williams en fut frappé.

La Chevrette jeta autour d'elle un regard rapide; puis, d'uQ bond, vile fut auprès du gentleman. -Z

— Monsieur mylord, ditocUe, je suis la servante de

Jeanne. t

— Ah I fit sir Williams qui tressaillit. • ■ ■*

— Ht comme vous, je crois qu'elle a payé Maubert

pour tuer lo mylord. ’ .

En ce moment, la Qievreite avait jeté bas ce masque d'idiotisme qui avait si bien trompé Caraval et sa fille.

Ses grands yeux petUlaieni d'tnlelfigcnce, et sir Wiiliariis, qui était physionomiste, se sentit attii-é vers elle par une secrète sympathie. '

— C'est elle qui hérite, poursuivit la Oicvrettc.

— Ah! fil WüHams. ‘ ' ^

— Elle hérite de tout. Ni vous ni l'autre mylorJ n’avez rien.

— Ah! dit encore le gentîeman.

— Mais comme c’est elle qui a fait commettre le crime, le testament ^ra cassé et tout vous reviendra. Mais pour ça, il faut que vote m’écouliez.

— Que veux-ui dire? demanda le gcnlieiuan. *

— Je veux prendre Jeanne au piège.

— El comment foras-tu? ’ *■"

— C’est mon secret. ^

Sir \\ ilÜams regarda la Chevrette plus aUcnÜvcmcnl

encore. Celle-ci poursuivit:

— Xlauberl a tué le mylord avec un fusil qu’on n’a

pas retrouvé. *•

— C’est vrai, dit sir Williams, et cctle circonstance a été consLatée au procès.

— Eb bien, je sais à qui appartenait le fusil, moL

— A qui ?

— Au père de Jeanoc. Et je sais où il est. ,

— Tu le sais!

^ Et le canon gauche est encore chargé d’une balle pareille k celle qui a tue le mylord.

— qui doue es-tu pour savoir tant do choses?

demaudâ curieusement air WiUiams. .

— Je suis le petit garçon quia Uié le chien de kàKi Helmuth.

— Ah ! bien I je saU. . . Tu o’es donc pas une femme?

— Aucontraire; maiaj'étais babiUéoea bonuDoeloD m'a prise pour un ggi\;ou.

Comme sir Wdliaais savait fort bien le procès de Maubert, la Clievreitè ue lui apprenait rieo.

La ûtic sauvage ajouta ;

— Maintenant, monsieur mylord, si vous voolez que

Jesrsesoit prise et quelle avoue sou crime, il faut faire ce que je vous dirai. >

— Bien, répondit sir Williams, parle, je t'éootUe.

LES DRAMES Dtl TILtAGB

Que s'étalt-U passé entre sir Williams Disbury et la Chevrette?

VoilÀ ce que personne ne sut.

Personne même ne les surprit en téte-à-téte , et lorsque Jeanne, qui s'étalt remise h sa fenêtre, vit sa servante revenir un seau d’eau sur la télc, elle crut qu'elle était allée au puits, car en Sologne les fontaines sont rares, et la plupart du temps il n'y a qu'un puits très-profond pour une vaste habitation comme Maison- Neuve, comprenant château, forme et communs.

Sir Williams gagna le logis qu'on lui avait préparé, changea de linge et fit sa barbe.

Le juge de paix ne tanlait que le moment S arriver, comme on dit dans l’Orléanais.

Le gentleman, qui se rasait auprès de la fenêtre ouverte, put entendre alors une conversation qui s’engagea entre le valet de diambre du feu lord Hclmuth et trois ou quatre autres domestiques, assis comme lui dans un coin de la cour.

— Moi, disait le valet de chambre. J'ai dans mon idée que ce n’est pas ceux qu'on croit qui hériteront.

— Tu ne crois pas que ce sera les Anglais ?

— Non.

— Qui donc veux-tu que ça soit î nous, peut-être, dit un des valets de chiens en riant.

— Nous aurons tous quelque chose, dit le valet de chambre, qui une rente, qui une somme ronde.

— Mais enfin, à ton idée, qui donc héritera ?

Le valet de chambre prit un air mystérieux.

— Vous pensez bien, dit-il en baissant la voix, que mylord ne songeait guère h mourir. Il n'y a que les gens d'ige qtii font leur testament

— Ça, c'est vrai.

' — Si mylord a fait le sien, c'est qu'on l'y a pousse.

— Qui donc?

— Êtes-vous simples, vous autres ?

— Dame I \

Le valet de chambre eligna de l’œil.

— Faut-il tout vous dire ? fit-il.

— Oui, oui, jase donc un peu.

— Eh bien I il y a un an de ça, la Landaise venait tous les soirs ici, entre onze heures et minuit. C'est moi qui lui ouvrais la porte. Uno fois Garaval est venu avec clic. Mylord a fait la grimace.

Mais le père avait un fusil sur l’épaule et la Landaise n’avait pas l'air bon du tout.

— Je te crois, fit un des valets de chiens. Quand elle regardait mylord, il tremblait.

— Enfin, poursuivit le valet de chambre, ils se sont enfermés tous les trois dans le cabinet de mylord ; je ne s.iis pas ce qu’ils ont dit, mais ils se sont disputés. Mylord baissait la voix è mesure que Caraval parlait plus fort Puis, ils sont tombés d'accord, sans doute, car ils n’ont plus rien dit.

— Ahl

— Et Caraval s'est en allé tout seul, laissant sa fille avec mylord.

La lendemain j’ai trouvé mylord en train d'écrire :

— Jean , m'a-t-il dit, tu peux être tranquille pour tes vieux jours. Je n'ai pas envie de mourir, mais enfin la précaution ne nuit pas. Je lais mon testament et tu es dessus.

— Alors, fit le valet de chiens, tu crois que Jeanne pourrait bien avoir un gros lopin.

— Elle aurait tout que ça ne m’étonnerait pas.

— Soyez donc honnête I dit la vieille cuisinière de Maison-Neuve ; si votre maître y pente par hasard, vous aurez cent écus de rente viagère. Soyez une gueuse, une traînée, une fille de mauvaise vio, vous y gagna un chèteau,

— Marianne, dit le valet, tu as la langue trop longue.

— Ah ben, oui! ça m'est égal.

— Si la Landaise est l’héritière, elle te renverra.

— Je n'attendrai p.as qu'elle prenne cette peine-IA, dit fièrement la cuisinière. Je saurai bien m'en aller toute seule.

Cette conversation fut interrompue par un bnét de roues qui cUquotaient sur le pavé de l'avenue, et le vieux cabr.olet è moitié disloqué du juge de paix de la Motte- Beuvron entra dans la cour, traîné per une vieille jument fleur de pêcher.

Trois personnes descendirent du cabriolet :

Le juge de paix, son greffier et le notaire.

Le juge avait sous le bras une serviette de euh' qui renfermait le testament.

L’intendant accourut pour recevmr ces messieurs et les conduisit au salon.

Le salon de Maison-Neuve était une vaste pièce h quatre croisées dont les murs étaient ornés de trophées de chasse et de quelques portraits de famille. On avait allumé un grand feu dans la cheminée et placé auprès une table sur laquelle, en entrant, le juge de poix déposa sa serviette de cuir.

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