I-e juge s'assit et ton greffier se plaça à cèté de lui
Quant au notaire, qui était im jeune homme, il se souciait peu de faire de la dignité ; il demeura debout, adossé A la cheminée et se chauffant les mollela.
Le juge dit alors è l’intendant :
— Les collatéraux sont-ils arrrivés I
— Les voici, dit l’intendant.
En effet, sir John Happer, encore pAle de l'émotiou qu’il avait éprouvée une heure auparavant, dans son tête-è-tête avec sir Williams, entra le premier.
Sir Williams le suivait.
Ce dernier était calme, froid, un peu compassé, tout vêtu de noir et cravaté de blanc.
Le juge de paix leur rendit leur salut et leur dit :
— Messieurs , vous êtes les uniques parents du défunt î
— Oui, dit sir John.
— Exact, répéta sir Williams.
— Mais il est possible que lord Helmuth ait fait quelquee legs ; à ses domestiquas, par exemple.
LE SECRET DO DOCTEUR ROUSSELLK
MS
CânnI 4el«ra pour tcsfre<eToJr. (P«g« St^-)
— C’est même è peu près certain, dit sir Williams.
— Tous les héritiers éUnt égaux devant la loi, dit le juge, je crois donc qu’U est convenable de Taire entrer tous les gens du château dans cette salle.
— Comme vous voudrez, dit sir John.
— Approuvé, répéta sir Williams comme un écho. Quelques minutes après, tous les gens de Maison-
Neuve étaient réunis dans le salon — deux exceptés. Ces deux personnes étaient Caraval et sa fille.
— On n'attend plus personne? demanda le magistrat.
— Il y a encore le résinier.
— Qu’on aille le chercher.
— Et sa fille, dit sir John.
L'intendant sortit. Quehjues minutes s'écoulèrent; enfin on le vit revenir, traînant pour ainsi dire Jeanne b Landaise, qui Tondait enllarm'cs et disait :
4^ UVUtSOK.
— Non, non, ça me fait trop de mal d’entrer id... pauvre monsieur mylord I...
Caraval, qui la suivait, disait de son cfité :
— Pourquoi donc que vous m’amenez ici ?... défunt mylord ne nous a rien laissé, bien sfir !... il a enjôlé ma fille... que Dieu lui pardonne... comme je lui ai pardonné... mais il n’aura seulement pas pensé à nous... nous sommes du pauvre monde... et on ne pense guère â nous...
— Silence ? dit le juge.
Caraval alla s’asseoir â cété de sa fille qui continuait â pleurer.
— Tout le monde est-il présent f dit alors le juge de paix.
— Oui, répondit l’intendant.
— Alors nous allons prendre connaissance du testament.
M r - LES DRAMES DtJ VH.LAQE c ,
Et le juge retira de la serviette de cuir le pli cacheté et U brisa suocoesivcinoot les trois sceU aux armes de lord Helriîuth.
En ce momeot on eût entendu une mouche voler dans la salle.
Jeanne la Landaise elle>même suspendit ses sanglots et tourna un œil attentif vers le juge de paix.
La testament était ouvert
Sir Williams se pencha alors h roreiUe de sir John.
— Vous allez voir, dit-il, que je ne me trompais pas. C'est elle qui hérite.
— Oh I fit John.
— Vous allez voir...
Le juge de paix donna alors lecture du testament, qui était ainsi conçu :
€ Aujourd’hui 17 novembre 18Ô., mol, George- Williams Duncan lord llelmuth , ayant accompli ma vingt-septième année et me trouvant dan.s la plénitude de mes facultés, j'ai écrit le présent testament.
Je ne me connais que deux parents, sir Williams Disbury et sir John Happer,
Encore ne les ai-je jamais vus.
Je vois peu de monde, et ne me sais pas d’amis intimes en France ofi je rësWe depuis ma jeunesse.
Enfin je n’ai nulle envie de mourir, et il est môme probable que le présent testament deviendra nul quelque jour, car je n'at point renoncé à me marier.
Pour le moment, c’est-à-dire aujourd'hui 17 novembre 1H6., je tiens la parole qu'on m’a fait donner hier soir.
J'ai séduit la fille de mon résinier, et, pour des raisons que tout le monde comprendra, je a’ai QuUement l'intention de l’épouser.
J’avais toujours songé à lui constituer une dot; mais c’est une fille de sens, Jeanne, et qui malgré sa beauté d’ange, raisonne comme un traité de mathématiques.
Son père et elle sont venus me dire hier soir, à moi qui me porte à ravir et qui boxerais au besoin avec le célèbre Tom Sayers, qu’on ne sait jamais ni qui vit ui qui meurt, et qu’il serait convenable d'assurer la réparation de leur honneur. J'ai donc promis à Jeanne de faire mon testament et de la coucher dessus.
Je tiens donc ma promesse et j'écris le présent testament, mais je ne puis m’empécher de songer à un de mes oodes, le chevalier Poldéry, qui faisait un pouveau testament à chaque nouvelle femme qu'il aimait.
Quand il est mort, on en a trouvé cent trente-sept dans ies tiroirs de son secrétaire.
Mais enfin, comme dit Caraval, qui a aménagé et mis CD coupe réglée la vertu do^sa-fiUe, comme on ne sait ni <;ui vit ni qui meurt, au cas où je mourrais un iour ou l'autre sans avoir sougé à prendre de nouvelles di^>osiUons, ma volonté formelle est que le présent tei^ment soit exécuté. '
Je lègue à chacun de mes domr'stiques (ici lord Helmuth avait écrit le nom de chacun) six cents livres de rentes viagères.
A mon cousin sir Williams Disbury, mes armes de chasse et un vieux manoir en ruines qui se trouve en Écï>sse, aux environs de Glasgow, et porte le nom de Roche-Noire.
A mon autre cousin, sir John Happer, mes chiens, nies chevaux et mon skiss, le fidèle Tom; plus un excellent conseil que voici et qui, je le crois, sera suivi ;
Je l’engage à épouser ma légataire universelle qui est une fort jobe fille, et à se dèbarrassf^r du père, qui est le pire des drôles, en lui mettant un sac de louis dans la main et l'envoyant se faire pendre ailleurs.
Enfin, j'institue, comme on le pense bien, pour ma légataire universelle, ladite Jeanne Caraval, dite la belle Landaise, laquelle m'a beaucoup aimé et prétend m’aimer encore.
Signé : Dcncan lord Helmcth. »
Bien que le juge de paix eût lu ce document singulier sans en faire rcs.sorlir le côté profondément ironique, ce persiflage de grand seigneur frappa tout le monde, depuis le valet de chambre, qui était quelque peu Frontin, jusqu'aux valets do chenil qui savaient à peine lire.
Caraval était devenu livide.
Jeanne ne pleurait plus, et son œil lançait des éclaiiï de haine.
Quant à sir John Happer, il était atterré.
Sir Williams Disbury partit d’un grand éclat de rire, et s’adressant au juge de paix :
— Pardon, Votre Honneur, dit-il, est-ce qu’il n’y a pas un codicille 7
— Non, monsieur.
— Et ce testament est-il valable f
— Je le crois, répondit le juge, puisqu’il n’y en a pas d’autre; mais on peut toujours attaquer un testament.
— Ah I vraiment ?
Et sir Williams, calme et froid, regarda Jeanne Caraval qui bai.^'Sa les yeux sous cet œil morne et sans rayoQS.
Un ^urd murmure s’était élevé parmi les gens du château. \
Six cents livres de rentes î ' ‘ '
Tout le monde était content et, par conséquent, trouvait le testament parfaitement valable.
— Ras.'îurez-votis, mes amis, dit sir WHliams. si
j’attaque le lesiamerit, je respecterai les donations qui vous concernent. '
Ces paroles apaisèrent l’agitition générale. ‘
Alors, regardant toujours Jeanne, sir Wîfliaras ajouta :
— Ce pauvre lord Helnmth, il ne se doutait guère, quand il a écrit cela, qu’il serait assassiné juste au moment où il serait en train d’annuler ce premier testament en se mariant.
Jeanne ne broncha point; cependant, sir Williams • •
LE SECRET DU DOCTEUR nOÜBSELLE
HB
crut Tdfr unp légère pAleur remplacer !é rouge de ^ pommettes, et un imperceplible trembkunoiil nerveux s’emparer d’elle.
Mai» ce ne fut qu’un éclair.
L’altière et courageuse fille se retiressa tout 5 coup et promena autour d'elle uii regard hautain qui courba tous les fronts.
— Ainsi, dit-elle^ c’est moi qui hérite!
^ Ouf, madame, répondit le juge.
— Do tout T
— > f)e tout, à la charge par vous de servir les Ic^s eusénoncés.
— C'est bien, dit-elle.
Et quittant sa place, elle se dirigea vers la porte en disant :
— Venez, mon père.
Mais sir Williams lui barra le passage.
V 11 avait pris par la main sir John Happer, toujours plus pAle qu'un mort, et il dit à Jeanne :
Vous pouvez bien faire quelque chose pour feu lord Heimutfa que vous avez Unt pleuré, dit-il d'un ton sÿideur; je vous présente mon cousin, sir John Happer, un gentleman accompli, comme vous voyez, et , qui déjà vous adore... Je serais heureux que le vœu de ce pauvre lord Holmutli fût exaucé et que vous derinssipz niisiress Hap;)er.
, Sir Williams disait cela d’un ton de raillerie itifer-
rr- Monsieur L.. balbutia Jeanne, qui voulut passer outre.
^ Allais l'oci] satanique de sir William» la retint clouée au sol.
^ — Mon cher cousin, poursuivit le gentloiuan, s’adressant è sir John Happer... Epousez madomoiacbe, elle a maintenant une jolie dot; mais si vous m>n croyez, vous suivrez le conseil de iord Helmutb, vous vous débarrasserez du père... Quand on entre dans cette famille, il faut craindre de mourir de mort violente.
Jeanne ne fléchit point sous le poids de ce dernier sarcasme, qui était une accusation nette et précise.
Mais Caraval, qui avait moins de sang- froid et moins ^dc courage, jeta un cri de colère et dit d’une voix étouffée r
— Qu’f;.st-ce qu’il dit donc, le mylord 1 est-ce qu’il ne va pas prétendre que c’est moi qui ai fait le coup ?
— A qui en avez-vous, bonhomme? rtqvmdit froidement sir Wifliams. personne no vous acciise.
— Et on a raison! s’écria Caraval. Car malheur à qui dirait...
Et il serrait tes poings, était affreusement pâle et tremblait sur scs jambes.
PuLs il eut un accès de fureur, et sc redressant :
' ^ Puisque nous sommes les maîtres id, dit-il, j’entends qu’on nous laisse tranquilles t
Mais Jeanne fit un effort suprême, elle prit son père par le bras et l’entraîna vers la porte.
— Mais venez donc 1 dit-eHe, venez donc !
Elle sortit la tète haute, superbe de colère cl dtindi-*
gnatîoo ; mais comme ehe passait devant sir John, qui t(»ul à l’heure encore la regardait avec amour, le shipmnu détourna la tôte.
Alors Jeanne eut peur, et elle s’enfuit plutét qu’elle ne marcha vers leur ancienne demeure, entraînant Caraval qui continuait à vociférer. /
XU
Comme on vient de le voir, Pouvertare du lesiameni de lord Helmulh avait ôté suivie d’incidents légèrement scandaleux.
L’attitude haul dno de Jeanne, la fureur du Caraval allant au-devant d'une accusation, le calme railleur de sir Williams, tout cela avait vivement impressionné ceux qui avaient entendu îa lecture du testament.
Le mépris que lord Helmulh av.ait laissé percer ponr le résinier n‘étaii-il pas une accusation directe?
No disait-il pas hautement, le grand seigneur puissant et ne faisant aucun cas de l’honneur d’une paysanne, que Caraval' était misérable capable de tout?
L’agitation qui suivit le départ de Jeanne fut indescriptible.
Le valet de chambre, qui avait très-sincèrement «limé son maître, se laissa même allerà dire tout haut :
— Apres <^a, Caraval aurait donné de l’argent k Maubert pour assassiner myiurd que ça ne m’étonne* rait pas.
L'opinion de Jean, le valet de chambre, avait toujours fait autorité h Maison-Neuve. ’ •
Ces dernières paroles firent tresselHIr tout le monde.
Quelquefois uti mot suffît pour changer le codrant de l’opinion publique.
La douleur de Jeanne, à la mort de lord Helmoth, avait été si violente «{ue la pensée qu’elle était pour quelque chose dans le c ime commis n’était vemio h persont)e.
Mais voilé que tout k coup Jean disait que Caraval pourrait bien avoir trempé dans 1'as.sasstnat.
Et le tesuinent de lord HelmuHi le désignât comme un homme capable de tout.
Enfin, point n’était besoin de démontrer l’intérêt que le père et la fille avaient eu à la mort de l<^d Helmuth qoi sans cela, dit-on. allait se marier, et annuler son (eslament, par conséquent.
l.’aniinatioa dubitative du valet de chambre avait pa.s.sc de bouche en bouche, commentée et accompagnée d’une foule de irmarrjues.
Ainsi, Jean affirmait que le père et la fille avaient eu connaissance du testament ; et on se souvenait fwl bien que Caraval et Jeniino avaient toujours dit qutls s’attendaient à être renvoy»^ [»ar le» béfiliers de lèrd flelmuth.
1»ourquot donc celte comédie? ’ ’
Sir Williams avait, en vertu de !>oji droit de ccHllitéral ei d’héritier, demandé au notaire, séance tenàuUi, une cap«î du testament. ^ '
Et quand le notaire la lui avait remise, il l'avait liUde froidement en disant :
— U est fâcheux qu'on n'ait pas eu oette pièce lors du procès de l’assassin ; elle aurait peut-être cliangé complètement la physionomie des débats.
Ces paroles étaient non moins commentées que cdles du valet de chambre.
Le juge de paix, son greffier et le notaire étaient partis.
L’amoureux et tendre sir John s'était enfermé dans sa chambre pour y pleurer de rage.
Il n'aurait certes pas pu dire encore si Jeanne était coupable ; mais l'accusation de sir Williams la dépoétisait comidétement à scs yeux.
Sir Williams avait passé une partie de la journée â écrire des lettres et il les avait données pour qu'on les mit â la poste à Souviguy.
Le piqueur de feu lord Helmuth était monté â cheval, et, curieux comme tous les domestiques, il avait pris coimaissance de la suscription de chaque lettre.
U y en avait cinq.
Quatre étaient adressées à des Anglais et en destination du Royaume-Uni.
La seconde, qui était plus volumineuso, portait cette suscription.
A monsieur le Procureur impérial,
Orléans.
Quand il revint de Souvigny, le piqueur entra dans la cuisine où tous les gens de Maison-Neuve étaient léunis et où les commentaires allaient leur train.
Il raconta ce qu'il avait vu.
La vieille cuisinière s’écria :
— U n’a pas froid aux yeux, le mylord, et c’est bien sûr la copie du testament qu'il envoie au procureur impérial. Ça fait que la justice va revenir chez nous au premier matin.
— Mais tais-toi donc, M<irianne, dit un autre. Ils sont les maîtres, maintenant.
— Aussi je vas faire mes paquets, dit la cuisinière.
— Tout ça n'est pas fini, mes enlauts, dit à son tour le valet de chambre.
— Comment çat
— Marianne a raison.
— AhI
— La justice reviendra au premier matin ; et elle changera bien des cho.ses.
Mais un des domestiques, qui tenait pour Caraval, prit la parole â son tour ;
— Tout ça, dit-il, c'est, des bêtises I Haubert est jugé... et bien jugé... il n’y a plus b y revenir. Si Caraval avatt été complice. Haubert l'aurait dit. Pour le moment, voyez-vous, si vous voulez rester, faut tenir votre langue...
— Le pauvre mylord, dit la cuishi’ière, m’a laissé du pain, et je ne veux pas servir une drêles.'ic. Demain, je m’en vas.
— Et moi aussi, dit Jean; ça serait dréle que j'appeHe Caraval « monsieur. >
L’opinion de Jean et de la cuisinière prévahtL
Le matin, on osait à peine formuler de vagues soupçons; quand la nuit vint, tous les gens de Maisonneuve affirmaient hautement que ce ne pouvait être que Caraval qui avait donné de l'argent à Haubert pour assassiner le malheureux lord Helmuth.
Pendant ce temps, Caraval et sa fille dameuraienl cloîtrés dans le pavillon.
Jeanne, en revenant de l'ouverture du testament, avait enfermé son père, lui disant en langue basque :
— Mais, malheureux I tu veux donc nous perdref
Caraval, qui était en proie â une épouvante furieuse,
ne voulut point tout d'abord écouler sa fille.
— Ce n'est pas toi, c'est moi qu'il accuse, l'Anglais I disait Caraval... tu sais pourtant bien la vérité...
— Mais taisez-vous donc I
— Puisque nous avons tout, reprenait le résinier, pourquoi sommes-nous revenus ici... et ai le château est â nous, pourquoi n'y re.stons-nous pas T
— Nous en prendrons possession demain, répondait ■ Jeanne qui essayait de calmer son père.
Enfin, voyant qu'elle n’y pouvait {larvenir, elle pri un parti héroïque.
Elle ouvrit une armoire dans laquelle se trouvait une bouteille de genièvre.
— Tenez, lui dit-elle, buvez un coup.
Jeanne savait le penchant de son père è rivrognerie. Aussi, depuis la mort de lord Helmuth surtout, elle ne laissait jamais iii eau-de-vie, ni genièvre è la portée de sa main.
Caraval prit la bouteille, l’approcha de ses lèvres et but â même.
Son émotion était si grande qu'il but è longs traits, et comme s'il se fût agi d'une bouteille de vin.
Puis il reposa la bouteille â moitié vide sur la table et sc laissa tomber lourdement sur une chaise.
L’ivresse du genièvre est presque foudroyante.
Ce fut l'affaire d'un quart d'heure.
Caraval gesticula encore quelques minutes, puis son geste devint plus lourd, sa parole s’embarrassa, et terrassé par l’ivresse, il allongea ses deux bras sur la table, posa sa tête dessus, balbutia encore quelques mots sans suite et finit par s'endormir.
Alors Jeanne se redressa, l'œil enflammé :
— J’en suis débarrassée jusqu’à demain, se ditrelle, et j'ai le temps de faire face â l'orage.
Pendant co temps, la fausse servante berrichonne allait toujours et venait par la maison comme si elle n'eùt pas même soupçonné de quoi il retournait depuis le matin.
La journée entière s'écoula sans que Jearue sortit.
Enfin la Landaise prit une résolution :
— Au lieu d’attendre que le danger vienne, dit-elle, il faut aller à sa rencontre. Il n’y a qu'un des Anglais qui me fait peur, je ferai de l'autre ce que je voudrai.
Et Jeanne se coiffa è la rnode de son pays, lissant ses beaux cheveux noirs, et les enveloppa d’un foulard rouge.
LE SECRET DU DOCTEUR ROÜSSELLfe.
ai7
U kB-MCAV DS MàlS^JOCS.
Puii elle se regorda dans un petit miroir et miir- D&ura avec un accent de colère superbe :
— Si une belle fiUc comme moi ne fait pas tout ce qu'eHe veut d*un homme, c'est que le diable n'est plus sou compère 1
xin
Qu’avait donc écrit sir Williams Disbury au procurcur impcirial 7
Une lettre bien simple, comme on va le voir.
< Monsieur le procureur impérial, disait>il, j’ai l’honneur de vous transmettre une copie signée du testament de lord llelmuth, mon cousin, testament qui a été ouvert aujourd’hui môme. Vous pourrez y remarquer le peu d’estime que professait mon malheureux cousin pour le père do la légataire universcilfî.
justice, qui a de bons yeux, y verra peut-être encore comme un vague press^^otiment de l’avenir.
Je dois ajouter, sans autrement formuler mon opinion, que le résinier et sa filic ont paru fort étonnés qu'on les Ht assister à la lecture du testament, alurs qu’ils en connaissaient parfaitement sinon le texte, au moins les dispositions.
Enfin, je vous ferai humblement observer, monsieur le procureur impérial, qu'il est acquis aux débats du
procès de Maubert que le fusil qui a servi à la perpé- Iralion du crime n’a jamais été retrouvé.
D’un autre côté je puis vous affirmer que le résinier Caraval possédait, avant la mort de mon cousin, un fusil à deux coups et à piston, calibre douxe, sortant de chez Garrigni, arquebusier k üayonne, comme on pouvait le voir par rinscriplion des deux platines.
Il serait peut-être utile de demander à Caraval œ qu’il a fait de cette arme.
Je vous serais personnellement reconnaissant, monsieur le procureur impérial, de vouloir bien me mettre en rapport avec celui de vos substituts qui a été chargé de la première instruction.
J'ai rhonneuT d’être, etc...
Wi(.uAit8 Disburt. >
Après le départ de cette lettre, sir Williams avait occupé ses loisirs à se promener dans les environs du château et â fumer des cigares.
La cloche du dîner, le ramenant au château, l’avait réuni en présence de sir John.
Le midshipman était un peu plus calme.
— Eh bien ! cousin, lui dit air Williams, que comptez-vous faire ?
— Ce que vous ferez vous-même, répondit sir John en se mettant â table.
— Vous ne vous dissimulez point, n'eat-ce pas, que nous ne sommes plus chez nous ici.
— Mon , certes.
— Ce|i.'ndanl il ne tient qu’à vous de rester.
— Oti ! fll sir Jolm Happer.
Pourquoi ne suivej-vuus pas le conseil de lord
Ilelmulli ?
— Vous plaisantez cruellement, mon cousin.
— Rdil
Car Je suppose que vous pl.iisantez, en me pro-
-'possiil d'épouser la maîtresse de lord llclmutli.
Avouez que vous en étiez amoureux ce matin encore?
— D’accord.
Sir àVilliams posa sa m.iin sur le bras de sir John Happer.
— Couân, dit-U, vonlez-vous élre franc î Je le stus toujours, répondit le midshipman.
— £li bien I avouez que vous passeriez sur la condition do Jeanne.
— Ah 1 vous croyez
— Vous êtes cadet, sans fortune par conséquent. Jeanne est belle, lord Ilelmuth est mort. .. vous auriez une joSo femme et une belle fortune ... Kn Angleterre, personne ne saurait rien du passé... mais...
— Hais?... fit sir John Happer rougissant.
— Hais vous hésitez maintenant, car j'ai jeté un ^ affreux soupçon dans votre èsprit, car je vous ai dit ‘ que cette jolie menotte que vous vouliez couvrir de baisers était peut.être maculée de quelques gouttes du sang de lord Helmuth.
Sir John interrompit le gentleman d’un geste.
— Ce que vous dites là est vrai, ût-il, et comme vous le voyez, j’ai été franc.
— A la bonne heure I
— Le serez-vous à votre tour î
— Sans doute.
— Si je vous demande un serment...
• — Je suis prêt à le faire.
-r- Et bien ! jurez-moi, dit gravement sir John Happer, que vous avez la conviction de ce que vous m'avez dit.
— Monsieur mon cousin, répondit sir Williams en levant la main, sur mon honneur et ma conscience, sur la vie étemelle à laquelle je crois et dont j’espère ma part, je vous jure que non-seulement j’ai la conviction que ce sont les Caraval (lui ont fait assassiner lord Helmuth, mais encore que j’en ai la preuve.
— La preuve I
— Oui, mais vous n’ètes pas la justice, et je la garde pour elle.
Et sir Williams, saisissant de nouveau la main de sir John atterré, lui dit ;
— A présent, moi aussi, j’ai le droit d’exiger un seraienU
— Parlez.
— Jurez moi que vous garderez le silence.
— Le silence I
— Oui... il le faut... plus tard vous saurez pourquoi.
— Je vous jure de me taire, réimndit John Happer.
U achevait à jjeine que la ^)one s’ounit et qu’unc femme entra.
— Cétait Jeanne.
Jeanne, comme elle l'avait dit, venait au-devant du danger. , .
Elle était si belle sous ses habits de paysanne que l'inflammable John Happer ne put dissimuler ann admiration.
Jeanne surprit le regard qu'il jeta sur elle, et aBe crut à la victoire.
— Je suis bien près de m’appeler mislress llapjper, pensa-t-elle.
Qiuse rassurante encore, sir Williams avait éteint son regard mdpliislupliéhque.
Jeanne s’avança vers eux d’un pas assuré, et les deux gentilshommes se levèrent avec une froide courtoisie.
La I.andaiso. on le sait, parlait anglais. ’
— Mylords, dit-elle, vous deviez, je présume, vihis attendre à ma visite.
— En aucune façon, dit froidement sir Williams, tandis que la midshipman baissait les yeux.
— Vous pensez pourtant bien, mylords, reprit Jeanne d’une voii émue, qu’une pauvre paysanne comme moi n’a jamais fait le rêve d’hériter d'une grande fortune, et que s'il a plu à lord HclmuUi de me la laisser, je dois avoir l'bonnéteté de la refuser. Je viens donc vous supplier, mylords, non poinl d’attaquer le testament de lord HeliuuUi, mais de le déchiror et de prendre possession d’un bien qui est à vous. Tout ce que je vous demande, c'est une petite pension pour les vieux jours de mon père; nous retournerons dans notre pays et vous n’entendrez plus parler de nous. __ ..
Elle disait cela d’une voix émue qui remua profondément le jeune cœur de sir John.
U fut même sur le poinl de faire un pas vers elle, mais un regard sévère de sir Williams le retint.
Jeanne frissonna. Elle avait calculé que sir John tomberait à ses genoux et lui dirait ;
— Cette fortune que vous me restituez, voulez-vous la partager?
Elle venait de faire ce qu’en argot de théâtre ou appelle un /'our.
Sir Williams répondit ;
— Vous pouvez, mademoiselle, refuser la fortune de lord Helmuth, maia il ne nous plaît point à nous de l’accepter. Vous pouvez par exemple la donner aux pauvres.
— Oh I certainement, dil-cllc, car je ne veiix pas que vous disiez...
— Je vous ferai observer, répliqua froidement sii Williams, que je ne dis absolument rien.
— Cependant... ce malin... vous avez paru croire... balbutia Jeanne qui perdait son sang-froid.
— Oh I dit sir Williams, j’ai fait une simple plaisanterie à mon cousin... elle était de mauvais gûùt... j'ec conviens, et je la retire.- <
Jeanne tourna un regard éperdu vers sir John Happer.
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LE SECRET DU BOCTBÜR UOÜSSELLE
Elle n’îivait plus d'espoir qu'en lui.
Mais .sir John baissa lés yeux, comme le matin.
• Abrs Jeanne so prit à trembler.
Od ne l’accusait plus... on refusait la restitution qu'elle offrait... oo lui faisait même dos excuses.
Cependant sa nature altière et sauvage reprit un moment la dessus.
Elle salua les deux gentlemen et sortit la (ôta haute,
disant :
— J’ai fait mon devoir; au revoir, mylorda!
Jeanne Caraval sortit donc la tête haute. Dans le vestibule qui séparait le salon de la salle à manger, elle rencontra plusieurs dcHæstiques.
Ceux^ la saluèrent à peine. Aucun ne lui parla.
Jeanne sentit l’épouvante la reprendre.
Elle entra au pavillon toute frissonnante.
Son père, éter»du dans un coin, donnait d’un lourd sommeil; le bruit du canon ne l’eût pas réveillé,
l.a servante berrichonne était toujours dans la cuisine.
'Jeanne se fit aider par elle, monta son père dans sa chambre et le mit au lit.
Ce fût une leTrible nuit que celle qui s’écoula.
I.es premières clartés de l’aube blanchissaient la cime des arbres, que Jeanne ne dormait pas encore,
Enfin, la fièvre qui la brûlait s’apaUa; le sommeil vhtt. Elle dormit ainsi ^usieurs heures, en proie à •l’horribles cauchemars.
(>iand elJe s’éveilla, U était plus de midi.
Elle se leva, ouvrit sa fenêtre et aperçut Caraval qui fumait tranquillement sa pipe sur le banc qui était devant la porte.
Jeanne descendit.
L’ivrogne avait cuvé son vin; U était parfaitement €aine et avait même le s<)urirc aux lèvTes.
— Eh bien, medanrie la duchene, dil-ii avec un accenrd’é^aei]. )e«ippose que nous allons prendre possession de notre château.
Jeanne le regarda.
— Vous ôtes bien tranquille, père, dit-eUe.
— Pourquoi ne le scraia-je pas 7
— L’étiez-vous hier!
— Oh! dit Caraval, c*était cet Anglais qui m’avait mis en eolère. Mais, à prêtait, je suis calmé. D’ailleurs dt sont partis.
Jeanne tres.saillit.
<— Ils sont partis? répéta-t-elle.
- -r* Oui.
— Les Anglais?
— Tous les deux, ce malin, au petit jour, iU« sont allés prendre le premier train k la Motte-Beuvroii.
— Ah!
— Us sont à Paris, maintenant, et ils nous ont donné la paix pour toujours.
Jeanne se sentit un peu réconfortée par cette nouvelle.
Caraval continua :
— Tous les domestiques demandent à rester. Il n’y a que Jean, le valet de chambre de mylord, et la cmsinière Marianne qui sont partis. Demain, une ordonnance du tribunal nous mettra en possession, et, si les Anglais attaquent le testament...
— Ils ne l’attaqueront pas, dit Jeanne.
— Ah! tu crois?
— J’en suis sûre.
— Alors tout va bien, dit Caraval.
— Tout va mal, dit Jeanne.
— Pourquoi donc ça?
— J’ai peur.
— Peur de quoi? dit le résinier,
— Je no sais pas... mais j’ai peur... j’ai rêvé de mylord cette nuit.
— Bah ! les morts ne reviennent pas.
— J’ai vu les gendarmes et l'éciiafaud.
Caraval haussa les épaules.
— Mais puisque Maubert n’a rien dit ! Enfin, dans un temps, c’est moi qui avais peur, maintenant c’est loi..
— C’est vrai, dit Jeanne. Enfin j’ai révé qu'on avait retrouve votre fusil.
Caraval haussa les épaules une seconde fois.
Sa tranquillité finit par gagner sa fille.
Ils passèrent la journée à faire le tour de ce vaste domaine qui maintenant était à eux.
Les domestiques du château, voyant les Anglais. Jean et la cuisinière partis, rerinrent à d’autres sentiments.
Après tout, qu’elle eût commis le crime oo non, Jeanne était maintenant la maîtresse, et si on voulait rester, il fallait lui faire bonne mine.-
Le soir venu, tout le monde était h ses ordres.
Néanmoins elle ne se décidait pas â venir trôner gQi château.
A son père qui voulait absolument prendre possession de Maison-Neuve, elle répondit qu'il fallait attendre que le testament eût été homologué par le tribunal, et elle voulut coucher au pavillon.
Cette seconde nuit fui plus tranquille.
Jeanne s’endormit vers dix heures, et il était plus minuit que rien n’avait encore troublé son somou il lorsque des paroles étranges retentirent â son oreille et l’éveillèrent en sursaut.
Elle avait uoe veilleuse sur sa table de nuit qui projetait assez de clarté pour qu’elle pût voir cha<|ue objet.
Jeanne était bien seule.
Cependant une voix qu’elle ne reconnaissait pas parlait â travers le mur, et, diose étrange, elle parfait en langue bo.sque.
Joaiioe, la su .w au front, écoutait.
La voix disait:
— Jeanne Caraval, tu n’as pas encore Maison-Nouve ; tu n’es . pas encore une belle dame... Prends garde! Dieu punit ceux qui ont du sang sur le.s mains.
Eperdue^ ieaune Caraval buudil hors de son lit; dfa courut à la porte, l’ouvrit et se précipita dans la chambre de son père.
Son père dormait.
Il n*y avait pourtant que ItM qui possédât cette langue basque avec laquelle Jeanne avait été bercée.
Un soupçon traversa l’esprit de Jeanne. *
Elle monta li la chambre de la servante.
La fausse Berrichonne, éveillée en sursaut, eut une mine si efTarée en voyant entrer sa maîtresse que Jeanne se sauva en murmurant ;
— Je suis folle !
Et elle se recoucha, persuadée qu’elle avait été le jouet d'une hallucination.
L'épouvante brise le corps et amène quelques fois une lassitude physique invincible.
Jeanne se rendormit et plusieurs heures s’écoulèreot.
Mais soudain la voix mystérieuse se fit entendre une seconde fois.
Jeanne, terrifiée, ouvrit les yeux.
La voix disait;
— Jeanne, Jeanne... l’heure du châtiment approche... Jeanne, tu devrais fuir.,.
Jeanne sauta de nouveau hors de son lit.
Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit.
Le jour était venu et le soleil allait bientôt paraître.
Garaval était assis, comme la veille, sur le banc de la porte et fumait.
Ce n’était donc pas lui qui avait parlé.
Jeanne se vêtit à la hôte et descendit.
La Berrichonne balayait la cuisine avec son air niais ordinaire.
— Ah I dit-elle, vous m’avez fait bien peur cette nuit, demoiselle?
— Je croyais qull y avait des gens cachés dans la Buison.
La Berrichonne eut un rire idiot.
— Pourquoi donc faire? dit-elle.
Caraval, qt^ii entendit la voix de sa fille, rentra.
— (Ju’est-ce qu’il y a î dit-il.
Puis il recula, tant sa fille était pâle.
— H y a, dit-elle, que je sens que nous sommes perdus 1
Sur ce moment, on entendit au dehors te bruit d’une voiture.
Un cabriolet franchissait la griDe du parc, et aux deux côtés do ce cabriolet chevauchaient deux gendarmes.
Jeanne poussa un cri d’épouvante.
— On vient nous arrêter! dit Jeanne.
— Mais tais-toi donc! dit Caraval qui essaya de dominer l'angoisse qui le prit alors à la gorge.
I^e cabriolet vint s’arrêter devant la porte du pavillon, et trois hommes en descendirent.
Le premier était sir Williams Disbury.
Quant aux deux autres, Jeanne et Caraval, terrifiés, les reconnurent sur-le-champ.
C’étaient le môme magistrat et le même greffier qui «valent procédé h l’instniciion du procès de Mauberl et è l’arrestation du rebouteur.
Comme l’avait dit Caraval la veille, autrefe^ c'étaK lui qui avait peur; maintenant c’était elle.
Jeanne était devenue livide.
Elle n’eut pas la force de rester debout et se laissa tomber sur un siège dans la cuisine.
— Mais, malheureuse! s'écria Caraval, tu veux donc nous perdre !
Le résinier comprenait maintenant qu’il s'agiss.'iit de sa tête.
11 avait bu quatre ou cinq petits verres d’eau-de-vie et de vin blanc dès le malin, suivant son habitude.
II se sentit du courage.
— Mais tiens-toi donc!, répéta-t-il, ils n'ont pas de preuves!
En ce moment le magistrat, le greffier, sir WSliams et le brigadier entraient.
Les autres gendarmes demeurèrent h la porte. '
Caraval se leva pour les recevoir, et, payant d'audace, il dit au magistrat;
— Soyez le bienvenu, monsieur. Sans doute que vous venez nous apporter le testament approuvé par le tribunal et nous mettre on possession de notre héritage.
Jeanne avait essayé do se lever, mois elle était retomliéc sans forces sur sa chaise.
Le jeune substitut regarda Caraval froidement.
— Vous vous trompez, dit-41.
— Ah I balbutia le résinier, qu’est-ca qû me y«q1 donc l’honneur de... votre visite?
— Je suis chargé d’un supplément d'eaquète relativement à la mort de lord llelmuth.
— C’est drôle ! ricana Caraval.
— Vous trouvez î
— Dame ! puisqno Maubert a été jugé.
— Sans doute. Mais il avait un complice.
— Je dis pas non, répondit Caraval. Il Ta même nommé, mais on n'a pas voulu le croire.
Et il regarda sa fille qui était immobile comme «ae statue.
Le substitut reprit;
— J'ai reçu une plainte contre vous.
Caraval fit un pas on arrière :
— Contre moi! dit-il.
— Mon ami, dit le magietrat avec calme, la justice cherche à s'éclairer; elle ne demande pas mieux que de proclamer un innocent au lieu de trouver un coupable.
— Allez! allez! dit Caraval qui reprenait peu à peu
son sang-froid. Si je sais ce que vous voulez dire, je veux bien être pendu ! '
— Vous aviez un fusil, dit le magistrat.
— Le voilà, dit Caraval qui montra un fus9 suspendu au manteau de la cheminée.
Le brigadier, sur un signe du magistrat, prit cotto arme et l’examina.
On lisait sur la platine :
LE SECRET 111] nOCTEm ROUSSELLE
JCkXÜK LA LARPAILI.
Vannier, arquebiitier à Orléans.
— Ce n’est pas ce que nous clierchons, dit le brigadier qui mit le doigt dans l'un des canons, c’est un petit calibre, ça.
— Oui, dit Caraval qui prit un air de plus en plus étonné.
— Nous cherchons un fusil calibre douze.
— Je n’en ai pas.
— Qui porte sur la platine le nom d’un armurier de Bayonne nommé Garrigni.
— Je sais bien ce que vous voulez dire, fit Caraval dont l’audace croissait avec le danger.
— Ah ! vous le savez 7
— Ce fusil a été à moi.
— Qu’en avez-vous fait ?
— Je l’ai changé pour celui-ci.
— Voilà un fait que nous pourrons vérifier cliez l’arquebusier.
41* LIVDAISON.
— Je ne crois pas, dit Caraval. Je l'ai échangé avec un chasseur de la Motte-Beuvron, un jour de foire. Il m’a même donné trois pistoles de retour,
— Quel était ce chasseur î
— Ma foi, il y a trois ou quatre ans de cela, je ne me rappelle plus de son nom .
Le greffier s’était assis devant la table et écrivait les réponses de Caraval.
Jeanne, toujours pâle, toujours immobile, n’avait pas prononcé un mot.
Sans cette voix mystérieuse qu’elle avait entendue par deux fois la nuit précédente, la Landaise aurait sans nul doute déployé autant et plus d'énergie que son père ; elle se serait certainement défendue comme une lionne.
Mais cette voix, qui lui paraissait surnaturelle , semblait être sa condanmation.
Le ressort de son âme indomptable jusque-là était brisé.
Quant à la U'^irichonne , elle avait témoigné une véritable épouvante en voyant entrer les gendarmes, cl, réfugiée au fond de la cuisine, assise sur un tronc de sapin qui senait à mettre la viande, elle regardait avec attention Caraval, sa fille et le magistrat.
Seulement son masque d’idiotisme avait disparu, et ses grands yeux pétillaient maintenant d’intelligence.
— Caraval, dit le magistrat, je vous ferai observer que les explications' que vous me donnez sont en contradiction avec les renseignements qui me sont soumis dans la plainte que j’ai reçue.
— Bon ! fil Caraval, etqu’csl-ce qu’on vous dit donc dans cette plainte ?
— Que Maubert s’est servi de votre fusil pour tuer lord Helinutli.
— Alors, c’est qu’il l’a acheté.
— Non, c’est vous qui l’avez donné.
~ Oh ! celle-là est forte, ricana le résinier, qui perdit un {>eu de son assurance. Et qu’est-ce qu’on vous dit donc encore ?
— On me rapporte une conversation que vous avez eue avec votre fille.
— C’est donc défendu de parler arec sa fille î
— Non ; mais il y a trois jours vous avez parlé du fusil.
Jeanne fit un soubresaut sur sa chaise, et Caraval, '■«perdu, un pas en arrière.
— Comme vous parliez une langue que personne ne comprend, poursuivit le magistrat, vous avez parlé librement; votre fille vous disait qu’il n’y avait aucune l»rcuve contre vous.
— Ail 1 elle me disait cela ?
— Et vous lui répondiez que vous n’aviez qu’une crainte, celle qu’on retrouv.it votre fusil.
Caraval eut un dernier accès d'audace :
— C’est très-joli ce que vous contez là, monsieur le juge, et il n’y a qu’un malheur...
— Aiiî
— Puisque nous parlions dans une langue que î>ersonne ne comprend, comment a-l-on pu savoir ce que nous disions?
Mais en ce moment il se produisait comme un coup de théâtre.
La fausse Berrichonne quitta sa place, bondit vers la table, et regardant Caraval :
— Tu te trompes, lui dit-elle en langue basque, voici trois mois que j étudic ton langage, et maintenant je le sais.
Et se tournant vers Jeanne Caraval, elle lui répéta ses paroles de la nuit :
c Prends garde, Jeanne, Dieu punit ceux qui ont du sang sur les main.s ! »
Je.anne poussa un cri, un seul, puis elle voulut se précipiter sur la Chevrette.
— Ah ! misérable ! dit-elle.
Mais le brigadier lui prit le bras et l’arrôta.
Alors la Chevrette dit au substitut :
— Monsieur le juge, si vous voulez venir avec moi.
je vous ferai retrouv'*r le fusil, il n’ëst pas loin d’ici, et il y a encore un canon de chargé.