I.a Martine avait pris le deuil
Jamais, autrefois, on ne l’avait vue franchir le seuil d'une église.
Maintenant, elle allait à la messe tous les dimanches. On l'eût prise pour une veuve parfaitement légale en la voyant conduire par la main son fils tout de noir habillé.
L'nc circonstance fortuite aida l'opinion publique à faire en sa faveur une petite manifestation sympathique.
Un assez mauvais sujet, le fils d'un banquier de Lorris, lui fil demander sa main. 11 était assez joli garçon, av,ait quelque bien et était brutal et ivrogne.
Trois bonnes raisons pour qu'une mégère comme la .Martine consentit à l’épouser.
Elle le refusa en disant que feu le commandant avait toujours eu l'intention de légitimer son fils et qu'il allait régulariser la position lorsque la mort l’avait surpris; que, par conséquent, elle se considérait comme U veuve du plus honnête et du meilleur des hommes, qu’elle porterait éternellement son deuil et qu'elle élèverait son fils sans jamais se marier.
Les bonnes femmes du voisinage, qu'éblouissait dqà la grosse calèche qui traînait madame Richard à la messe chaque dimanche , battaient des mains en s’écriant que la Martine était une bien honnête f'mine.
Or, un an après la mort du commandant, la Martine était adorée à la Renardière, et àlichet lui-même disait que le curé Duval avait voulu monter un coup en faveur de mademoiselle Paumelle.
Le départ du .Mulot avait mis le comble à la félicité universelle et peut-être aussi au bonheur de la Martine.
Depuis huit jours qu'il avait été mis en possession (lu château de Bellevuo, on n'avait plus rcvnj le Mulot, et, seul peut-être, le petit Auguste avait demandé après son oncle.
La Martine respirait cl se disait :
— Enfin, m’en voilà débarrassée.
Martine se trompait.
Le lendemain du jour où nous avons vu M. Maurel redevenir le Mulot, et escalader, au mépri . des gendarmes et de la loi, le mur du jardin de M. le curé de Saint-Florentin, la Martine achevait de sot per , lorsqu’elle entendit aboyer les chiens qu’on lâ diait dam la cour dès que la brume arrivait.
l’ois une voix brutale qui disait ;
— Paix donc! Médor, vas-tu te coucher, M nos! Vous allez faire connaissance avec la crosse de non fusil, vilaines bêtes I
C'était le àlulot qui entrait brusquement.
— Voilà mon tonton! dit le petit Auguste < li s’élança 1 de sa chaise vers la porte.
— Monsieur Maurel! annon<;a une fille de ;uisine en ouvrant les deux ballants.
Le Mulot entra. 11 était vêtu comme ui classeur gentilhomme.
Veste, carnier, jambières, melon, le fouc en ban- ^ doulière, un fusil à bascule sur l'épiaule et la cartouchière nu flanc.
Rien n'y manquait.
Pas même une |aire de grands briquet* tricolores '
MADEMOISELLE MIGNONNE
VoiU poar payer dor rOt 9 [Paf« &3.)
qu*U s’éuit appn^riés dans la meute de feu le commandant.
— Bonjour, la sœur I dit-il en posant son fusil dans un coin, et en embrassant le petit Auguste.
— Ab ! te voilà, dit la Martine qui dissimula sous un sourire la contrariété que lui faisait éprouver la visite inattendue de son frère.
— Est-ce que ça l’étonne? dit le Mulot.
— Mais non...
— Il n’y a pas cinq beoes, par la forêt, de Bellevue h la Renardière. J’ai pris mon fusil et je me suis dit ; < Allons voir la sœur. >
En même temps, il fourra les mains dans les poebes de sa veste et en retira deux faisans et un lièvre qu’il Jeta sur la table.
— Voilà pour payer mon rêt, dit-il.
— Est-ce que tu viens souper?
— Mais dame !
Et il se mit à table.
D’abord il mangea de fort bon appétit et ne parla que de choses indifférentes.
Mais la Martine ne laissait pas que d’être inquiète.
La réserve du Mulot l'effrayait plus que quelque demande d’argent à brùlo-pourpoint.
Quand il eut fini de souper, le .Mulot posa ses coudes sur la table :
— Causons un brin, dit-il.
La Martine fronça le sourcil; mais elle attendit.
— Est<e que tu vas passer l’biver ici? dit le Mulot.
— El oit veux-tu donc que je le passe? demandat-clle étonnée d'une semblable question.
— Dame! fit le Mulot, tu devrais penser à ton fils : il faut le faire élever, cet enfant.
— 11 a un maître.
— Il vaudrait mieux l’envoyer à l’école.
— Ab! fit la Martine, qui chercJiait à deviner la pensée secrète de son frère.
Le Mulot reprit :
— Tu devrais acheter une maison à Saint-Florentin.
— Merci bien !
— Nous serions voisins, dit le Mulot
— La Martine ne répondit pas; mais le àlulot ne sc tint pas pour battu.
— M. Anatole de Misseny, dit-il, est à moitié ruiné. On dit qu’il veut vendre le château. On aura ça pour rien...
— Je n’en veux pasi dit sèchement la Martine.
— Mais j’en voudrais bien, moi, dit froidement le .Mulot; ça me plairait plus que Bellevue.
La Martine ne se déconcerta point
— Eh bien, dit-elle, si Bellevue ne te plaît pas, il faut le vendre et acheter le château de M. Anatole.
— Ab ! mais c’est que je voudrais bien garder Bellevue tout de même.
— Je n'ai pas d’argent, dit la Martine sans s'émouvoir.
— Farceuse!
El il prononça ce mot d’un ton et avec un sourire qui firent frênûr la Mürline.
Elle agita la sonnette quelle avait sous la main.
Au bruit, une servante acc^^urut.
— Allez donc coucher M. Auguste, dit-ell>', ne voyez-vous pas qu’il s’endort?
L’eràfant avait été bien élevé. Il craignait sa mère comme le feu et jamais il ne résistait.
la servante remporta, bien qu’il n eût pas envie do dormir, et il ne pleura point.
Le Mulot avait pris son couteau et s’amusait à laib 1er des petits morceaux de pain, en BiffloUni un air de cirasse.
La Martine se leva, alla fermer la porte au verrou, puis elle revint se wmper devant son frère, les di*ux poings sur les hanches, l’œil étincelant.
C'était la Martine des anciens jours, la furie devant qui tout L'embiail autrefois.
— Ah ça, dit-elle, esi-ce que tu n'as pas fini bientôt de m'exploiter ainsi ?
— Je ne t’exploite pas, répondit le Mulot qui ne se départit pas de son calme railleur.
— Je t’ai donné Bellcvu% c’est assez î
— Si on veut, dit le Mulot.
— Comment, si on veut?
— Dame! pour les gens qui ne savent pas...
Et le Mulot eut un nouveau .sourire.
La Martine ne fléchit point.
— Moi qui sais, dil-clle, je trouve que c’est suffisant !
— Ah ! lu trouves?
— Oui î
— Comme tu voudras... murmura le Mulot avec une résignation appaivnie qui couvait des tempêtes.
Kt il se leva de table et prit son fusil.
Puis il fit un pas vers la porte.
La Martine le saisit par le bras.
— Écoute encore, dil*elle.
— Que veux- lu ?
— Tu sais que je ne te crains pas 1.,.
— Je le pense bien, ricana le Mu!ot.
— S’il le plaît de jaser cl dti le perdre, ça te regarde! Moi je n’y suis pour rien...
— Faudra toujours, dit froidemunt lo Mulot, que tu rendes la moitié.
— Oui, mais lu ira.s à l’ticiiafaud !
— Bah ! Je filerai auparavant...
Et U fit un nouveau pas de retraite.
La Martine l’arréia encore.
— Qu est-ce que ça vaut, le château de Saint-Fioreniin ?
— Une soixantaine de mille francs.
— C'est trop clier.
— Je parie que mademoiselle Mignonne trouverait que c’est pour rien, dit le Mulot.
Ces mots firent pâlir la .Martine.
— Eh bien, dit-clIc, on verra...
— C'est tout vu. J’en ai envie.
— Mais à une condition.
— Laquelle ?
— C’est que tu me rendras ce que tu sais. |
Le Mulot haussa les épaules. I
— Puisque je l’ai brôlé, dit-il.
— Tu meus î
— Je te dis que je l’ai brft’é !...
El le Mulit s’en alla en ajoutant : i
— Tu réfiéchirafs... Mais ça me convient, le ( lâteau de M. Anatole... Et puis Je veux être maire d( Saint- Florentin un jour eu l’autre... Bonsoir!
La Martine ne chercha point à le retenir.
Elle demeura un moment pâle, oppressée, er proie à un tremblement nerveux.
Puis elle se remit.
— il n’osera pa-!, SC dit-elle... Il sait bien q l’il sc perdrait... El puis, ajoula-t-elle, tandis que s* n œil lançait un éclair, moi aussi, j’ai mon idée...
I.e Mulot s’était peut-être un peu bien ava icé en disant que le château de Sainl-Florentin élailà v Mïdre. Personne ne lui avait soufflé un mot de ça. .amais M. Anatole n'avaîi eu la pensée de quitter la deneure de ses pères, dût-on la lui j>ayGr au poids d^ l’oi.
Mais le Mulot était comme tous les hommes riches depuis peu et qui, plus que tous les autres, creient à la toute-puissance de l’argent.
Comment celte idée d’acheter le château était-elle venue à M. Maurel?
C’est ce que nous allons raconter, on nous reportant pour quelques minutes à ce moment où, à califourchon sur le mur du jardin du curé, il apercevait dans la cuisine du pre.^byière madumoiselle Paumelle et M. Anatole de Misseny.
Depuis la veille, depuis le moment où il avait revu, à travers les contrevents de la maison, non plus la petite fille qu’il avait vue sauter à la conte daus lo parc de la Renardière, mais une belle et grande personne de vingt ans, auprès de laquelle la Chevrette n'était plus qu’une liorreur, le Mulot avait été en proie à des pensées tumultueuses et insensées.
Basant toujours, en vrai paysan qu'il était, tous scs raisonnements sur l’argent, IcMulut s'était dit :
— Je suis riche mainieuant. et je le ser.d bien plus encore quand je le voudrai, attendu qu'il faudra bien que ma sœur donne tout ce que je lui demanderai. La demoiselle n’a pas te sou, et si je vais la trouver et lui demander à l'épouser, clic me sautera au cou.
Le premier soir, il était rentré à Bellevuc dans cette disposiUôn et, osons le dire, dans celte sécurité d’esprit.
La Chevrette, qu’il avait trouvée chez lui, avait jeté quelque trouble dans son imagination et un peu inquiété 8VS projets.
Mais enfin, la Chevrette était partie, et le âlulot avait repris le cours de ses idées.
Malheureusement, comme nous l’avons vu, le caiiiic de son esprit avait été de courte durée.
D’abord U avait reuconlré M. Anatole de Misseny.
MADEMOISELLE MIGNONNE
SS
Fuis au café on lui avait appris qu: M. Anatole allait chez le curé et que la maîtresse d'école s'y trouvait
Quelques ininuies après il était sur ia route etfai ait cette rétlexiou naive :
— Je ne devrais jamais ra'embarquor sans mon fusil.
Ce qui pouvait se traduire ainsi ;
— Si J'avais mon fusil, j'enverrais une charge de chevrotines dans la télé à ce beau luonsicur qui a l'air de vouloir regarder la femme qui me plaît.
L'esprit de despoli.^me et d'aventures du moyen 6ge, ce mépris de la vie humaine et cette logique de la force btutalc, que la civilisation a effacés de nos mœurs, se retrouvent chez le braconnier.
C'est le dernier b.iron féodal égaré dans notre siècle.
Seulement, au liau d'étro bardé de ter, il va nupieds.
.Mais sa manière de voir est à peu près la même.
Ile:ireu3emcnt pour M. de Misseny que le Mulot n'avait pas son fusil, et heureusement (reut-étre aussi pour celui-ci, qu'il avait laissé tomber son chapeau en escaladant le mur, que sa tète était nue cl qu'il faisait un vent très-f.-oid.
Ce vent le calma.
11 se laissa glisser è terre, ramassa son chapeau et s'éloigna en se disant :
— Ce serait bon en forêt, un coup comme qa, mais loi les gendarmes s'en mêleraient... pas de bêtises !
Et il s'éloigna.
Mais en s'éloignant, il fit contre M. Anatole les serments les plus terribles.
Néanmoins le drùlc avait sur lui-même un certain empire.
Au lieu de rentrer chez lui, il retourna au café.
M . Jouval venait de partir.
Les gens qui, pour plaire à ce dernier, avaient tourné en dérision le .Mulot, se rapprochèrent du Mulot de plus belle et lui firent force avances.
Le Mulot avait retrouvé son fiegme.
On n’osa pas lui demander d'uii il venait, ot il ne sungea point i s’en vanter.
Afin de lui plaire, on remit la conversation sur •M. Anatole de Misseny.
— Cest une manière de curé, bi«n qu’il n'ait pas de soutane, dit le père BouUevilie.
— Est-ce qu’il est riclie ’ demanda le Mulot.
— Ah ! bien oui, ricana le vieux paysan.
Quand trois pièces do cent sous se ren ontrenl chez lui, elles forment une harde et so sauvent courir les champs.
— 11 ne boit pas du vin vieux toujours, observa Uysse le lonii tlier d'un air m.jqueur.
— El quand il lue un lièvre, c'est une belle économie de côtelettes pour la semaine, dit un troisième.
— Ces renseignemcnls vibraient liarmonicusement ê l’ordlie du MuIoL
— El il a des dettes avec qa, dit le pèia Ueultevilie.
— Ça, dit le père Ulysse, je ne sais pas.
Le cafetier prit la parole h son tour :
— Je me suis laissé dire que Jaubert, le fermier des
Broulitles, avait sur io château une hypothèque de deux mille écus. Je crois que s'il voulait être payé, M. Anatole serait bien embarrassé.
— Qu'esl-ce que ça vaut le chùteauî demanda lo Mulot d'un air indifTérent.
— Le château, la ferme, le clos de vigne, l'outillage, le dedans et le dehors, et tout le bataclan, répondit le père lloulteville, si ça vaut 40,000 francs, c'est le bout du monde.
Le iMulot prenait note de tout cela dans son esprit. Mais comme il savait à peu près ce qu’il voulait savoir, il quitta le café et s’en alla.
Chemin faisant, il s’adressa le petit monologue que voici :
— l.a Martine a déjà financé de 60,000 francs; elle financera bien d'autant encore.
Quand il s’agit de payer la convenance, il ne faut pas marchander; et la convenance, pour moi, c’est que ce beau monsieur s’en aille. Si son bien vaut 40,000 francs, je lui en donnerai 50,000, et il me dira : < Bien obligé! •
Et puis, ça fiaiiera pcul-èire la demoiselle, quand elle sera ma femme, d'alh-r habiter le château.
Le .Mulot s'était endormi en caressant tous ces beaux projets.
Il rêva qu'il habitait le vieux manoir, et qu'on l'appelait M. le maire.
Au petit jour il était sur pied.
Un moment il agita dans son esprit la question do savoir s'il irait toute droit au château faire des offres à .M. Anatole.
âlais il se décida pour une autre démarche.
— Allons voir la .Martine, se dit il.
Nous l'avons vu arriver à la Renardière, et nous avons assisté à cet entretien orageux qui s’était terminé par le brusque départ du .Mulot et quelques mots assez obscurs échappés à la Martine.
— il faudra bien qu'elle y arrive ! murmurait lo Mulot en s’en allant. Elle y arrivera... ou sinon...
Mais chez lui la colère était bientôt calmée, et son caractère astucieux prenait le dessus facilement.
— Bail ! se dil-U encore en prenant un sentier qui courait sous bois et passait auprès de la Grenouillère, la ferme de Rose Métivicre, je ne sais pas pourquoi jo me tourmente... c'est comme si je tenais l'argenl!
U n'y a plus qu'à voir âl. Anatole.
Et il mil son fusil sur son épaule et s’en alla d'un bon pas.
La nuit était clairo, la lune brillait au ciel.
Comme il arrivait dans une grande ligne de forêt, le âtulot crut voir devant lui sc dresser la sillioueitc d'un homme qui fit un bond de coté et sauta le fossé et la talus.
— Voilà un camaradequi travaille el que je dérange! se dit le Mulot en riant.
C’éUiit éviJeiiiment un braconnier qui tendait quelque collet el, cutendant du bruit, s'était sauvé.
Le Mulot était devenu .M. Maurel.
M. Maurel songeait h acquérir le chSteau de Saint- Florentin et à bien d’autres choses encore.
Mais il était demeuré braconnier et ses frères en rapine étaient toujours ses frères.
11 posa donc scs deux doigts sur sa bouche et fit entendre un de ces coups do sifflet dont les gardes et les gendarmes ont vainement cherché la note.
C'était le coup de sifflet du ralliement.
L’homme qui s’était couché immobile de l’autre côlé du fossé se redressa.
Le Mulot fit entendre un second coup de sifflet; puis il dit à mi-voix :
— As donc pas peur, camarade.
L’homme s’approcha timidement.
Puis, tout à coup, il tressaillit en reconnaissant le Mulot.
— lion ! fit celui-ci qui éprouva une émotion toute seiiibl.ible et recula d'un pas, c’est cette canaille de Rossignol ! Veux-tu te sauver, assassin !
Mais Rossignol ne bougea pas :
— Vous êtes comme les autres, vousaussi, monsieur Maurel ? dit-il avec une certaine douceur.
— Passe ton chemin, brigand !
Mais Rossignol lui tendit la main ;
— A présent que vous (Mes riche, dit- il. no seyee pas dur au pauvre monde. Voici deux Jours que je nmange pas, et je ne puis même pas prendre un lapin.
— Tiens, voilà dix sous, et file ! dit le Mulot.
Rossignol allongea sa main et murmura :
— Le bon Dieu vous le rendra, monsieur Maurel.
Il fit mine de s’en aller, puis il revint, et, d’un ton piteux :
— Si vous vouliez être charitille jusqu'au bout, vous me donneriez une pipe de tabac.
Le Mulot avait peut-être de bonnes raisons pour ne pas croire à la culpabilité de Rossignol, mais il entrait peut-être aussi dans sa politique d'y croire aveuglément, et il lui dit en ricanant :
— Si j’avais été juré, je t’aurais fait fumer une drôle de pipe, mon bonhomme.
Rossignol ne se fâcha point.
Le Mulot avait tiré de sa poclie une vessie pleine de tabac, et il la tendait fraternellement à l’Écureuil.
Celui-ci y plongea un petit brûle-gueule tout noir, tant il était vieux, et le chargea.
M. Maurel, à son tour, rechargea sa pipe.
— Attends, fit-il, je vais te donner du feu.
Et il fit jaillir une étincelle d’une de ces allumettes rouges à grosse tête qui commencent à se répandre dans les campagnes et qui brûlent au vent.
Puis, comme charité bien ordonnée commence par soi-même, il s’alluma.
La flanune de l’allumette éclaira alors son visage, que Rossignol regardait en ce moment avec une certaine persistance.
— Tiens 1 dit-il tout à coup, vous avez perdu une de vos boucles d’oreilles, monsieur .Maurel ?
— Ûhl il y a longtemps, dit le Mulot.
Et il passa sa pipe allumée à Rossignol, qui posa la sienne sur le fourneau.
Le Mulot, comme beaucoup do paysans, avait eu les oreilles percées dans son enfance, et i! avait toujours porté deux petits anneaux ronds traversés par une flèche.
Depuis un an environ, il n’en avait plus qu’un. Sans doute il avait perdu l’autre dans quelqu'une de ces expéditions de braconnage nocturne auquel il se livrait autrefois.
Rossignol, ayant allumé sa pipe, se confondit en remerciments.
— Si tu as fait le coup, dit le Mulot en s’en allant, tu as de la chance.
— Je suis innocent. . . balbutia le malheureux. . .
— Tarare ! chanta le Mulot.
Et il s’éloigna, tandis que Rossignol disparaissait de nouveau dans le fourré.
Mais le Mulot, qui s’était mis à siffler une fanfare, s’arrêta tout à coup.
— Ah i;a ! se dit-il, pourquoi donc a-t-il remarqué que j’avais perdu une de mes boucles d'oreilles ï U avait l’air drôle en me disant ça...
Et le Mulot rentra chez lui tout pensif deux heures après.
Il eut beau, comme la veille, songer à mademoisel'c .Mignonne, il eut beau se dire que M. Anatole serait trop heureux de lui vendre son château avec dix mille francs de bénéfice.
Vainement aussi carcssa-t-il ce rêve d’avenir dans lequel il se voyait ceint de l’écharpe municipale.
Un souvenir l'obsédait et il se répétait :
— Mais pourquoi donc Rossignol a-t-il remarqué que j'avais perdu une de mes boucles d'oreilles!