‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · LE BIVOUAC · texte numérisé non relu

LE BIVOUAC

Vers la même époque, une scène toute différente se passait dans le midi de la France. '

Dans un village d'assez pauvre apparence, situé en avant de Toulouse, et entre cette dernière cité et Narbonne, deux hommes se promenaient à la lueur d'un feu qui avait été allumé au milieu de la rue; la lueur mourante de ce foyer presque éteint laissait voir çà et là les chevaux tout harnachés, attachés par la bride aux grilles qui défendaient les fenêtres basses des quelques maisons de ce hameau.

Ces chevaux paraissaient harassés de fatigue, et les cavaliers auxquels ils appartenaient, étendus par terre, dormaient de ce sommeil invincible auquel l'approche du danger le plus imminent ne peut soustraire celui qui en est accablé.

A tous ces indic3s, on pouvait reconnaître une halte d'un moment, après de longues heures d'une marche forcée.

Indépendamment des deux hommes qui se promenaient, ainsi que nous l'avons dit, un autre veillait encore: c'était un soldat en faction devant la porte ouverte

d'une maison dont les fenêtres éclairées attestaient que l'on veillait aussi à l'intérieur.

11 faisait partie des cavaliers dispersés dans le hameau, et son cheval était attaché à côté de lui.

Le plus souvent, il marchait avec une rapidité fébrile, comme s'il eût voulu chasser le sommeil par l'activité du mouvement et combattre l'accablement de la lassitude en s'imposant une nouvelle fatigue.

Quant aux deux autres individus, il est probable qu'ils n'avaient point eu à suivre la marche du détachement, car ni l'un ni l'autre n'avaient aucun signe de la fatigue qui accablait tous les autres.

Le plus âgé des deux était vêtu comme un bourgeois ; le plus jeune, qui paraissait avoir à peine vingt ans, avait le petit uniforme d'aide de camp, et écoutait plus qu'il ne parlait.

Le plus âgé était ce Bonnissens que nous avons trouvé chez monsieur de Barbasan, sous le nom de Bernard, et le plus jeune était le même Maximilien de Sainte-Mars qui était singulièrement mêlé à ma vie personnelle.

— Comprenez-moi, lui disait Bonnissens ; tout est fini à Paris à l'heure qu'il est. L'empereur es-t déchu ou prisonnier ; le maréchal Soult est un fou de prétendre s'opposer à la marche du duc de Wellington; il sera vaincu, et votre père, en lui amenant l'armée du duc de Pavie, ne fera que conduire un plus grand nombre de Français à leur perte. Tandis que si, par son

inaction (et par ce temps de désordre un prétexte est bientôt trouvé), il avait l'art de ne point se mêler à cette bataille, il nous serait facile de présenter cette inertie comme une coopération active au triomphe de laquelle j'ai voué mon existence.

— Ceci est bien hardi ! répliqua le jeune Sainte-Mars, car je n'aurais qu'à répéter un mot de ce que vous venez de me dire, et il serait homme à vous faire sauter la cervelle sans autre forme de procès.

— On ne tue pas un homme sans jugement, tout général de division qu'il est, répliqua monsieur Bonnissens, et ce n'est pas là un danger qui puisse m'effrayer.

— Si c'est un procès en forme qu'il vous faut, répliqua Sainte-Mars, je n'ai qu'à réveiller ce gros garçon qui dort là-bas, la tète sur son porte-manteau; il s'appelle Bonaventure, il est brigadier de la prévôté, et il est capable de vous organiser en un clin d'oeil un petit tribunal militaire, qui vous jugera en une minute, et dont il exécutera le jugement en une seconde, en vous chantant tout doucement dans l'oreille :

La bonne aventure, ô gué !

La bonne aventure ! .

— Peut-être que si je le regardais en face, répliqua Bernard, il n'y mettrait pas tant d'empressement que vous croyez.

Peut-être perdrait-il plus d'une heure à organiser ce tribunal, que vous prétendez qu'il peut créer en une minute.

Peut-être ce tribunal mettrait-il plus d'un jour à me condamner; et, s'il arrivait que malgré tous ces délais, je fusse remis à monsieur Bonaventure pour être fusillé, il se pourrait encore que sa carabine et celles des hommes qu'il commanderait fissent long feu.

Le jeune Sainte-Mars regarda l'homme qui lui avait parlé avec tant de sécurité, en présence d'un si grand danger.

— Et puis, ajouta Bonnissens ou Bernard, comme on voudra, il faudrait dire ce mot soit à votre père, soit à Bonaventure, et ce mot, monsieur le comte, vous ne le direz pas.

Bernard baissa la voix et ajouta :

— La belle Fanny, la fille de ce soldat (il indiquait celui qui était en faction à la porte de la maison), cette charmante enfant que votre père fait si tendrement élever, a quitté Paris à l'approche des ennemis, et est revenue à Toulouse où sa maîtresse de pension a cru qu'elle serait plus en sûreté.

Mais monsieur votre père et le sien ne savent point où elle est, à Toulouse. Je le sais, moi, et sais de quel prix vous me payerez son adresse..

Maximilien ne répondit pas.

Bernard continua :

— Qu'est-ce que je vous demande pour prix du service que je veux vous rendre? la chose du monde la plus aisée :

Un aide de camp du mare'chal S... est venu apporter de sa part une lettre au duc de Pavie.

A moitié chemin, il a rencontré votre père dans ce village. Tout dormait, excepté vous.

Vous alliez, avec l'escorte qui vous accompagne, rejoindre le duc, et vous avez dit à l'aide de camp du maréchal S... que vous arriveriez plus tôt que lui auprès du duc de Pavie, et que vous vous chargiez de lui remettre cette lettre.

Eh bien, cette dépêche, il faut qu'elle ait été égarée, perdue, et qu'il n'en soit plus question.

— Cela serait possible si l'aide de camp du maréchal S... ne devait pas dire qu'il me l'a remise.

— Qui sait, répondit Bonnissens d'un ton qui fit tressaillir le jeune militaire, qui sait si l'aide de camp n'a pas été tué en retournant vers Toulouse ?

— Que voulez-vous dire? reprit monsieur de Sainte- Mars.

— 11 y a tant de choses possibles, repartit Bonnissens.

— Mais ce qui ne l'est pas, reprit monsieur de Sainte- Mars, c'est qu'on ne m'ait pas vu recevoir cette

iv 10

lettre; c'est que je ne l'aie pas moi-même remise à mon père...

— Qui, pressé de prendre quelques heures de repos, l'a jetée sur la table qui est près de son lit, et d'où l'on peut l'apercevoir d'ici. Voilà surtout ce qui vous rend possible, à vous, de la faire disparaître, car vous n'en êtes plus responsable.

— Mais c'est mon père qui en deviendra responsable! reprit Sainte-Mars.

— Qui sait ? dit Bonnissens; peut-être dans huit jours sera-t-il ravi d'avoir commis cette faute.

— Mais s'il apprenait que c'est moi qui ai fait cette soustraction, il serait homme à me faire sauter la cervelle, sans que mes regards eussent le pouvoir de l'arrêter, comme vous prétendez que les vôtres arrêteraient ceux de notre brigadier Bonaventure.

— Il est possible, il est même certain qu'à moins que vous ne le lui disiez, il ignorera cette soustraction; mais ce qu'il apprendra certainement, si vous n'enlevez pas cette lettre, c'est que, avant de venir le joindre, vous avez profité de son absence pour faire sortir la belle Fanny de son pensionnat.

— Moi! s'écria Sainte-Mars en tressaillant.

— Vous-même... attendez...

Et en parlant ainsi, Bonnissens tira un petit portefeuille de sa poche et parut y chercher quelques renseignements.

Il se pencha vers le foyer et, à la clarté qu'il répandait encore, il lut les quelques lignes suivantes :

« Le 2 janvier, sortie à quatre heures; — dîner chez Beauvilliers ; — menée à Feydeau ; — rentrée en fiacre à onze heures et demie.

» Le 8 janvier, sortie à la même heure ; — dîner à Saint-Cloud; — rentrée à neuf heures.

» Le 1 1 janvier, sortie à six heures ; — dîner dans un cabinet particulier, n° 7, chez Véry.

» Soirée passée au café de la Montansier. »

Bernard s'interrompit et dit au jeune Sainte-Mars :

— Le lieu n'était pas de bon goût...

Puis il continua :

« A minuit, deux dominos loués chez Babin ; — à minuit et demi, entrée à l'Opéra.

» Le 12, logée hôtel des Princes, rue de Richelieu.

w Le 13, le 14, le 15... »

— 11 est inutile, lit Bernard en ricanant, de parler de ce jour-là.

« Le 16 au matin, ramenée à son pensionnat dans la voiture de poste de monsieur de Sainte-Mars , qui part une heure après pour rejoindre son père.

» Le 17, chassée du pensionnat; mise en diligence pour retourner à Toulouse, chez sa tante. »

Après cette lecture faite avec un accent railleur, Bonnissens ajouta, tandis que le jeune officier le regardait d'un air épouvanté :

— Voici une note qui clôt ces renseignements ; écoutez-la bien, je vous en prie.

« Une personne qui s'intéresse à la jeune fille en question a obtenu de la maîtresse de la pension qu'elle donnerait pour prétexte à l'expulsion de cette pensionnaire la nécessité ou elle s'est crue de la renvoyer à ses parents, quelque éloignés qu'ils fussent, comme elle a fait pour beaucoup d'autres dont la famille résidait à Paris , cette nécessité lui étant imposée par l'approche des armées étrangères.

» Ce prétexte couvrait suffisamment l'honneur de la maison de madame. Elle n'aurait aucun intérêt à dire la vérité, à moins que la personne qui le lui a suggéré ne lui ordonne de le faire. Mais cet ordre ne lui sera donné qu'autant qu'on n'aurait pas pu obtenir de M... (Vous voyez, dit Bernard, qu'on s'est dispensé de mettre le nom) le service qu'on lui demandera. ■

Bernard referma son carnet et le remit tranquillement dans sa poche; puis, sans que monsieur de Sainte- Mars pût trouver une parole à dire à l'homme qui possédait un secret qu'il croyait en sûreté dans le cœur de Fanny, et qui venait de le lui jeter à la face, à si

peu de jours d'intervalle et à plus de deux cents lieues de distance, le terrible corrupteur continua ainsi :

— Si votre père me faisait sauter la cervelle, dans le cas où vous lui répéteriez un mot de ce que je vous propose, que penseriez-vous qu'il fit si, moi, je lui lisais une ligne de ce carnet ?

Vous savez la folle passion du comte pour cette jeune fille, il ne pense pas à moins que l'épouser, et c'est sur la parole d'honneur qu'il a donnée au soldat qui veille maintenant à sa porte qu'il a obtenu de lui le droit de faire donner à sa fille l'éducation bien au-dessus de sa fortune et de sa position.

Vous saviez cela, jeune homme, et cela ne vous a pas arrêté.

Le jeune homme ne répondit pas encore; mais, après un moment d'hésitation, au lieu d'aller et de venir comme il le faisait dans un espace circonscrit , il continua à marcher dans la direction de la route, comme s'il eût voulu entraîner Bernard sur ses pas.

Mais celui-ci s'arrêta à une certaine distance, et, jouant sur les mots avec une effronterie inouïe, il reprit :

— Sans aller si loin , monsieur de Sainte-Mars , je n'aurais qu'à m' arrêter à ce même soldat qui dort pour ainsi dire debout à la porte de votre père, et si à lui aussi je lisais une seule ligne de ce carnet, malgré vos épauletles, malgré votre titre de comte, qu'il fût bien

assuré, lui, que le fusil de Bonaventure ne le manquerait pas, il vous passerait immédiatement son sabre à travers le corps.

Le jeune Sainte-Mars tressaillit d'un mouvement de rage et d'effroi à cette dernière parole.

— Oh! nous savons aussi, reprit Bonnissens en ricanant, que vous n'aimez pas beaucoup la vue de cet instrument de guerre, et votre père ne serait peut-être pas charmé d'apprendre que vous vous l'êtes laissé reprocher par un sous-lieutenant de chasseurs de dixsept ans, sans avoir trouvé autre chose à lui répondre qu'en votre qualité de lieutenant vous ne vous battez pas avec un inférieur...

Comme ils parlaient ainsi, ils se trouvèrent en face du foyer dont une dernière lueur éclaira le visage du jeune homme.

Il était d'une pâleur livide; ses yeux, dont la pupille semblait se dilater dans l'ombre, comme celle des animaux de race féline, brillaient d'un éclat fauve et sinistre.

11 les attacha un moment sur Bernard, qui en supporta le rayonnement avec une froide indifférence; puis, comme convaincu de l'inutilité de ses tentatives pour épouvanter ou séduire cet homme, il s'éloigna brusquement en disant :

— Attendez.

Bernard laissa entendre un petit ricanement satis-

fait, et, les mains étendues au-dessus des charbons brûlants, il resta à sa place aussi tranquillement que s'il se fût chauffé au foyer de sa maison, à mille lieues de toute espèce de danger.

Quant à Maximilien, il alla tout droit vers la porte où reposait son père; Guiliotin, qui veillait à la porte, ainsi qu'un soldat rivé à son devoir, se souleva du sommeil léthargique qui l'accablait pour faire le salut militaire à son officier.

Celui-ci entra dans la maison, et en ressortit presque aussitôt.

— Eh bien, dit Guiliotin en le voyant repasser, votre père?

— 11 dort toujours, repartit Maximilien.

— Quand il s'éveillera, au moins n'oubliez pas la dépêche.

Le jeune de Sainte-Mars s'arrêta, mais ne répondit pas.

Bernard, qui avait entendu ce peu de paroles, demeura immobile; mais, après un moment d'hésitation, Maximilien s'avança rapidement vers Bernard, il l'entraîna à l'ombre d'une chaumière écartée, et lui remit une lettre sous enveloppe en lui disant :

— Et maintenant, dites-moi où demeure Fanny.

Bernard prit la lettre en examinant soigneusement le cachet, puis, ayant reconnu que c'était celle dont il voulait s'emparer, il répondit :

— Rue de la Pomme, dans une vieille maison garnie tenue par une vieille bohémienne qui s'appelle Téhcta, à l'enseigne du Nain.

Aussitôt après ces paroles, Bernard s'éloigna.

Et maintenant, que ce soit cette circonstance ou que ce soit tout autre motif, toujours est- il certain que l'armée du duc de Pavie n'assista point à la bataille qui fut donnée le lendemain à quelques lieues (je là par le maréchal S...

Page 1