‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · UNE INFAMIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE INFAMIE NOUVELLE

Lorsque j'appris toutes ces choses, j'étais, comme toute la jeunesse de 1821, en haine contre les je'suites ; mais, à vrai dire, je ne me figurais point ce qu'était cette congrégation; je n'en voyais qu'une coterie de quelques prêtres tracassiers, ambitieux, refusant des sépultures aux athées et cherchant des donations pour se goberger dans la fainéantise : telles étaient du moins les idées que nous puisions dans les journaux et les écrits de cette époque ; mais de cette organisation qui les mêle à toutes les puissances, de cette astuce féline toujours à l'embuscade des événements pour s'en servir à son profit, de cette politique qui attachait ses fils à la couronne des souverains et à l'écharpe d'un municipal de village, qui avait des agents dans toutes les capitales du monde et dans le confessionnal du plus petit hameau, de tout cela je ne m'en doutais nullement, et j'écoutais Olivier dans un profond étonnement pendant qu'il me racontait toutes ces choses avec une aisance, une facilité de mémoire merveilleuses.

Mais il n'est pas encore temps de laisser parler Olivier comme il m'a parlé lui-même.

Les nombreuses réticences que lui imposait le respect du nom de son père me rendaient quelquefois son récit difficile à suivre.

Je lui en fis l'observation plusieurs fois, il me répondit :

— Ne craignez rien, vous apprendrez le reste; vous êtes en relation avec des gens qui vous éclaireront à ce sujet.

Je continue donc, et profite cette fois du moins de la liberté que je puis avoir de présenter les événements à ma guise.

Je vais laisser Olivier entre les mains des jésuites, et je vais essayer de montrer par quels fils cette histoire, qui semble si éloignée de toutes celles dont je venais de recevoir la confidence, s'y trouve liée de la façon la plus intime.

Deux mois , à peu près , après la conversation du recteur avec monsieur de Barbasan, celui-ci arrivait à Paris, et dès le lendemain de son arrivée il faisait remettre à madame de Belnunce un billet ainsi conçu :

« Un homme qui peut vous donner des nouvelles de Téhéta, vous demande un moment d'entretien.

» 11 attend votre réponse à votre porte.

» Comme le nom de cet homme, s'il était connu, pourrait attirer sur lui les sévérités du pouvoir, il vous

avertit que si vous ne lui accordez point d'ici à quelques minutes l'entretien demandé , il s'éloignera pour toujours.

» Téhéta n'a point renoncé à la vengeance, songez-y... »

Il peut paraître extraordinaire qu'un homme comme monsieur de Barbasan n'eût point trouvé de moyen plus simple que ce billet mélodramatique pour pénétrer jusqu'à madame de Belnunce.

Mais il faut dire que, d'une part, la comtesse vivait à Paris dans la retraite la plus absolue, qu'elle n'eût point probablement reçu l'homme sans nom qui lui eût fait, demander une entrevue, et qu'elle l'eût encore moins reçu s'il s'était fait annoncer sous son propre nom.

11 faut dire aussi, d'un autre côté, qu'on était au mois de février, les armées ennemies étaient en France, le congrès de Chàtillon ouvert, le Corps législatif avait déjà montré le bout de l'oreille de la rébellion; tout ce que le recteur de Fribourg avait annoncé se réalisait... il fallait frapper le dernier coup, et il n'y avait pas une minute à perdre pour les projets dont monsieur de Barbasan était l'émissaire.

D'ailleurs il avait l'assurance qu'un billet ainsi rédigé lui ouvrirait la porte de madame de Belnunce, il avait eu raison.

A peine la comtesse, enfermée dans son vaste hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, où elle tâchait de ne pas laisser pénétrer le bruit des intrigues de toute sorte de son mari, à peine eut-elle reçu ce billet qu'elle donna l'ordre qu'on introduisît près d'elle l'homme qui le lui avait fait remettre.

Deux lettres anonymes, l'une de Vicence, l'autre de Fribourg l'avaient avertie qu'elle entendrait bientôt parler de Téhéta, et qu'elle eût, pour sa sûreté, à accueillir la personne qui lui demanderait une entrevue particulière le 3 février.

Cependant elle s'attendait à voir quelqu'un de ces malheureux bohémiens parmi lesquels avait vécu sa malheureuse fille, et qui voulait vendre à prix d'or son silence.

Elle fut très-étonnée de se trouver en face d'un homme d'une tournure distinguée et dont les manières annonçaient l'habitude du plus haut monde.

Elle se repentit presque de l'avoir reçu, et cependant elle lui dit, après lui avoir montré un siège et après s'être un moment recueillie :

— Voici un billet auquel je ne comprends rien, monsieur, si ce n'est que vous m'y parlez d'une esclave qui appartenait à mon père.

— Et qui vous a enlevé votre fille.

— Quelle fille, monsieur ?... je n'ai point de fille.

— Pardon, madame, reprit monsieur de Barbasan ; croyez que je suis bien informé.

Ne pensez point que je vienne ici, armé de quelques paroles recueillies au hasard, vous faire peur d'un secret dont je ne suis pas le maître, pour vous arracher un misérable salaire.

Ma fortune est plus grande que la vôtre, bien que la fille du prince de Morden soit une des plus riches héritières de l'Allemagne. J'ai donc un intérêt plus haut, plus vaste que celui que vous me supposez pour venir vous parler ici de ce secret.

— Mais d'abord, lui dit la comtesse, puis-je au moins savoir à qui j'ai l'honneur de parler.

— Je m'appelle le comte de Barbasan...

— Le comte de Barbasan, dit madame de Belnunce avec un mouvement de répugnance dont elle ne fut point la maîtresse.

Le comte, à qui ce mouvement n'échappa point, n'accepta pas ce témoignage muet de mépris, et reprit avec un accent qui avertissait la comtesse d'être circonspecte :

— Monsieur de Favreuse, qui a servi avec moi dans l'Inde, a pu vous dire qui j'étais... Vous connaissez beaucoup monsieur de Favreuse.

— Oui, monsieur, fit la comtesse en baissant la tête devant cet homme coupable, car il avait su la mettre à son niveau en lui rappelant son malheur comme une

faute ; oui, monsieur, je le connais... je vous connais aussi... et je me demande quel intérêt monsieur de Barbasan peut avoir à venir me parler d'un secret...

— Dont il faut que vous soyez persuadée que je tiens tous les fils. Tout ce qui s'est passé au château de Morden, à Vienne, la rencontre de la place Vendôme, votre fille confiée à monsieur Bonsenne, élevée chez madame Viarne, je sais tout.

La comtesse reculait, pour ainsi dire, devant cette longue énumération de circonstances.

— Assez... assez, monsieur ! s'écria-t-elle avec effroi. Que me voulez-vous ? qui vous amène? parlez... vous m'épouvantez !

— Pardonnez-moi, madame, d'avoir ainsi parlé, mais avant de vous dire ce dont je suis chargé pour vous, il fallait que vous fussiez bien persuadée que votre honneur, votre réputation, votre avenir tout entier, celui de votre fille, sont dans les mains de gens qui peuvent en disposer à leur gré.

— Je le comprends à leur émissaire, dit-elle avec indignation ; parlez... parlez...

— Votre mari, madame, occupe à la cour de l'empereur une place très-élevée...

— Vous qui êtes si bien instruit, vous devez connaître sa position,* elle est publique, honorable...

—Pardon, fit monsieur de Barbasan avec un geste de

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la main comme pour réclamer l'attention... Vous-même vous êtes admirablement placée auprès de l'impératrice.

— Les bontés de Sa Majesté s'adressent plus à mon titre de compatriote qu'à mon peu de valeur personnelle.

— Il est inutile de faire de la modestie, madame; nous savons ce que vous pouvez et quelle influence vous avez.

— J'admets que vous ayez raison, reprit madame de Belnunce avec une légère impatience ; mais veuillez vous hâter de me dire à quoi les personnes qui vous envoient voudraient employer cette influencera supposer qu'elle existât?

Monsieur de Barbasan, au lieu de répondre directement à ce tte« question, continua l'espèce de discours qu'il avait commencé, comme si de l'exposition des faits devait ressortir naturellement la réponse que lui demandait madame de Belnunce.

— Votre frère, monsieur de Morden, se trouve en se moment à Chàtillon, dans le congrès qui s'y tient actuellement ; il est de ceux qui soutiennent le plus chaudement le maintien de la dynastie de Napoléon sur le trône de France.

— Sans doute, répondit madame de Belnunce, qui prévit quelle proposition elle pouvait recevoir d'un homme tel que monsieur de Barbasan, qui sentait la

trahison d'une lieue; sans doute, reprit-elle, mais je ne vois pas quels rapports il peut y avoir entre des intérêts si élevés et le secret dont vous m'avez menacée.

— Le rapport, le voici, repartit le comte. Supposez qu'un homme de la cour de Bonaparte se rende près des puissances alliées ; qu'il dise, comme représentant de l'opinion publique :

« La France est fatiguée du despotisme militaire sous lequel elle vit depuis quinze ans ; ce n'est que sous une nouvelle dynastie qu'elle peut trouver le repos et la sécurité dont elle a besoin... »

Supposez que cet homme soit monsieur de Belnunce...

— Lui ! s'écria la comtesse, jamais, monsieur, jamais il n'oubliera ce qu'il doit à l'empereur; jamais il ne trahira le souverain qui l'a rétabli dans sa fortune, qui l'a comblé d'honneurs ; bien plus, monsieur, qui lui a dit qu'il comptait sur son dévouement.

Non, non, monsieur, reprit la comtesse avec une indignation croissante, jamais monsieur de Belnunce ne se rendra coupable d'une si indigne lâcheté.

Monsieur de Barbasan ne put contenir la colère que lui inspirait cette violente sortie dont madame de Belnunce n'avait pus sans doute calculé la portée.

Il devint d'une pâleur livide, et repartit, les dents serrées et d'une voix acre :

— Monsieur de Belnunce a cependant, en fait de lâcheté, une réputation qui est partie de l'Italie pour arriver jusque dans l'Inde.

Madame de Belnunce s'aperçut alors de la faute qu'elle venait de commettre.

En effet, c'était monsieur de Barbasan dont elle faisait le procès, en repoussant avec tant de violence la proposition qu'il lui faisait.

Il y eut un moment de silence entre la comtesse et monsieur de Barbasan.

Celui-ci reprif, comme si c'était là un incident terminé et sur lequel il n'y avait plus à revenir ; celui-ci reprit, dis-je :

— A supposer que monsieur de Belnunce fit cette démarche, elle aurait une chance de succès d'autant plus grande, qu'elle pourrait déterminer monsieur de Morden à abandonner, au nom de l'empereur François son maître, la cause de l'empereur Napoléon.

La comtesse de Belnunce écoutait monsieur de Barbasan, les yeux baissés; un tremblement convulsif, produit par la colère et l'indignation qui la suffoquaient, agitait tout son corps.

Monsieur de Barbasan s'en aperçut, il comprit que déjà cette femme qui venait de le repousser avec tant de vivacité se sentait en son pouvoir et n'osait faire éditer ses véritables sentiments; il continua donc avec un léger sourire de triomphe et de dédain ;

— - Il est probable, madame , que les raisons qui pourraient déterminer monsieur de Belnunce à agir comme nous le voulons, auraient sur monsieur de Morden la même influence, et le détermineraient à prendre le même parti.

Vous savez mieux que moi, madame, ajouta-t-il avec une sorte de cruauté; vous savez aussi bien que moi la portée de ces raisons, et nous comptons sur vous pour les faire prévaloir sur tous les engagements politiques ou tous les sentiments d'affection qui pourraient encore retenir monsieur de Belnunce et monsieur de Morden.

Monsieur de Barbasan s'arrêta; madame de Belnunce restait anéantie sous le coup qui venait de lui être porté.

Monsieur de Barbasan la regardait avec une joie cruelle; il prenait plaisir à contempler cette femme entourée de l'estime publique, renommée par son entier dévouement aux souverains qu'elle considérait comme ses bienfaiteurs, forcée de devenir l'agent de la trahison qui devait les perdre.

Il était devant elle comme le démon accroupi devant l'autel sur lequel est posé un ange aux ailes blanches et à la robe sans tache, et qui, portant jusqu'à lui sa main impure, le fait descendre de son piédestal de gloire et l'attire dans la fange où il est couché.

C'était pour lui une victoire dont il se réjouissait que

de se faire mie compagne de honte de cette femme jusque-là si irréprochable.

Cependant, madame de Belnunce ne répondait pas.

Dans la fixité de son regard, sous l'immobilité de sa physionomie, il était difficile de comprendre de quel côté serait la victoire ; et cependant la lutte était terrible : c'était le choix à faire entre deux déshonneurs, entre la trahison et la révélation de son secret.

Tout à coup elle se leva, calme, majestueuse, résolue.

— Et si je n'acceptais pas la proposition que vous me faites, monsieur, dit-elle; je ne vous demande pas ce que vous ferez.

Monsieur de Barbasan baissa les yeux en souriant insolemment, et repartit :

— L'histoire du quiproquo de Marseille, celle du séjour à Morden, la fuite de Morden à Vienne; la voiture brisée, l'enfant confiée à madame Smith, tout cela fera une histoire fort réjouissante pour la cour de Napoléon, si Napoléon doit avoir encore une cour.

— Je vous crois parfaitement capable, monsieur, de donner à tout cela un cachet très-plaisant, et surtout très-honteux. En fait de honte, monsieur le comte de Barbasan, vous êtes passé maître. Vous pouvez vous retirer, et vous pouvez commencer à écrire le premier chapitre de cette amusante anecdote.

A son tour, monsieur de Barbasan resta un moment accablé devant cette vertueuse résolution.

Il profita de ce moment de silence pour ramasser ses forces; et en habile homme de guerre et d'intrigue qu'il était, il feignit une retraite, afin de donner plus de force au dernier coup qu'il voulait porter en faisant une rapide volte-face.

Il y mit toute la lenteur d'un homme qui ménage sa dernière ressource.

Il se leva, salua et dit d'une voix grave :

— Je ne vais point écrire, madame, si ce n'est pour avertir Téhéta que c'est chez madame Viarne qu'elle peut aller réclamer l'enfant qui lui a été volée sur la place Vendôme, par un nommé monsieur Bonsenne, d'après les ordres de la comtesse de Belnunce.

On ne lit pas toujours les anecdotes, si amusantes qu'elles soient.

Mais on fait quelque attention aux affaires qui se portent devant les tribunaux.

— Pensez-vous donc qu'ils rendront cette malheureuse enfant à l'infâme qui a voulu la perdre?

— Pour ne pas la lui rendre, reprit froidement monsieur de Barbasan, il faudrait prouver que quelqu'un a des droits sur cette jeune fille.

Fera-t-on valoir ceux de monsieur Bonsenne? En quelle qualité ? Ceux de madame Lambert, sa prétendue

mère ? Madame Lambert n'a eu qu'une fille qui est morte, et de la mort de laquelle nous avons les preuves légales.

Ce sera donc vos droits, madame, que l'on défendra devant les tribunaux, et alors ce sera vous qui vous chargerez de raconter cette charmante anecdote, et non pas moi.

Quelle était la résolution qui avait donné à madame de Belnunce le courage dont elle venait de faire preuve? avait-elle découvert un moyen de combattre les odieux projets dont monsieur de Barbasan s'était fait l'organe? ou bien, désespérant d'y échapper, s'était-elle décidée à chercher dans l'exil et peut-être même dans la mort un abri contre les ennemis inconnus qui tenaient sa réputation et son honneur entre leurs mains?

Il est inutile de le dire, mais il semble qu'elle n'eût décidé que d'elle-même dans le parti extrême qu'elle avait choisi, car tout ce courage, toute cette résolution, toute cette dignité qu'elle venait de montrer, tombèrent au seul nom de sa fille, et disparurent pour faire place à un nouvel effroi, dès que monsieur de Barbasan parla de Charistie, et menaça de la rejeter dans la vie honteuse d'où sa mère l'avait arrachée.

— Arrêtez, monsieur, arrêtez ! s'écria madame de Belnunce. Que voulez-vous de moi? qu'exigez-vous? par quels sacrifices puis-je apaiser la haine qui s'acharne à ma perte? Est-ce ma fortune que vous voulez?

— Madame, fit monsieur de Barbasan en l'interrompant, vous oubliez qui je suis et ce que je vous ai dit; vous vous trompez aussi en pensant que la haine fait agir ceux au nom desquels je vous parle ; ils ne vous connaissent pas, vous ne les avez blessés en rien, et ce qui a été, ce qui est, ce qui sera, leur est parfaitement indifférent.

— Mais alors, pourquoi donc s'adressent-ils à moi, si ma destinée leur est si indifférente ?

— C'est précisément à cause de cela, madame, c'est parce qu'elle ne leur inspirera pas plus de pitié qu'elle ne leur a inspiré de colère, qu'ils la prennent froidement en main pour la faire servir aux grands intérêts dont ils sont les représentants.

Le but de ma démarche, à vrai dire, ce n'est pas vous.

Il faut que l'usurpateur descende du trône de saint Louis, il faut que les Bourbons y remontent à sa place.

Par une fatalité qu'ils n'ont pas créée, mais dont ils profitent, vous êtes un des agents qui peuvent aider à l'accomplissement de cette révolution.

Ils se servent de vous, non pas pour vous perdre, mais parce que vous pouvez leur être utile, et s'ils menacent de vous perdre, c'est parce qu'ils n'ont pas d'autre moyen de vous faire agir.

Madame de Belnunce écoutait avec épouvante l'expo-

sition de cette politique froide et implacable, et se sentait bien plus dominée par l'inexorable tranquillité avec laquelle monsieur de Barbasan lui en déduisait les principes et les conséquences, qu'elle ne l'eût été par les menaces les plus violentes.

Il semble que la victime qui se débat sous l'ongle de la bête fauve la plus cruelle peut trouver un moment pour lui échapper, un cri pour l'attendrir ; mais le malheureux qui est saisi par une de ces machines terribles qui marchent en vertu d'une force aveugle, sourde, volontaire, celui-là doit être écrasé et broyé dans ses étreintes de fer, sans qu'il puisse rien attendre ni de son désespoir ni de ses prières.

Telle semblait madame de Belnunce en face de monsieur de Barbasan : il était la machine obéissant à une volonté qu'elle ne comprenait pas ; elle était la victime dont les plaintes et le désespoir ne pouvaient rien sur lui.

— Mais, reprit-elle cependant, cherchant un dernier refuge dans son impuissance, si monsieur de Belnunce n'obéissait pas?

— Monsieur de Belnunce obéira, reprit monsieur de Barbasan; l'homme qui, sachant votre faute ou votre malheur, comme il vous plaira de l'appeler, l'a accepté et s'est trouvé suffisamment payé par le partage de votre fortune ; l'homme qui a fait cela et à qui vous pouvez le dire, à qui vous pouvez le prouver, cet homme obéira quand vous voudrez qu'il obéisse.

i 38 LES DRAMES INCONNUS

— Mais, reprit madame de Belnunce, le prince de Morden, mon frère, n'est pas un de ces hommes à qui l'on impose ses opinions.

Monsieur de Barbasan repartit avec la même froideur et la même sécheresse \

— L'homme qui, de complicité avec son père, a voulu laisser mourir de faim le comte de Favreuse dans un cachot ; l'homme à qui vous pouvez le dire, vous, l'homme à qui vous pouvez le prouver, vous, cet homme obéira quand vous voudrez.

— Eh bien ! s'écria la comtesse avec désespoir, accompagnez-moi donc près d'eux, et venez leur répéter en face ce que vous venez de me dire, et alors ils décideront d'eux et de moi.

— Je n'ai rien à faire avec monsieur de Belnunce ni avec monsieur de Morden, repartit le comte de Barbasan ; ma mission vis-à-vis de vous est finie, la vôtre visà-vis d'eux commence; et de même que je ne dois pas vous dire, à vous, au nom de qui je viens vous imposer ces ordres, de même ils ne doivent pas savoir au nom de qui vous leur imposerez votre volonté.

— Quoi ! s'écria madame de Belnunce, cette trahison...

— Cette trahison , si c'est ainsi qu'il vous plaît d'appeler votre obéissance, vous appartiendra tout entière.

Vous n'avez point ou vous ne devez pas avoir de complice, entendez-vous bien; vous agissez de vousmême, pour vous seule, et sans autre intérêt que celui qu'il vous plaira de donner à votre résolution.

— Mais que voulez-vous que je leur dise? s'écria madame de Belnunce.

— Tout ce qu'il vous plaira , reprit monsieur de Barbasan, excepté ce qui vient de se passer entre nous.

Avant de nous quitter, entendons - nous bien , madame.

Monsieur de Belnunce sera demain à Châtillon, et demandera, au nom de la noblesse et de tous les hommes qui ont quelque influence en France, la déchéance de Napoléon, dont la tyrannie sanguinaire a fatigué ses plus zélés serviteurs.

Demain, monsieur de Morden se rangera à l'opinion de ceux des plénipotentiaires qui plaident en faveur de l'ancienne race de nos rois ; et nous ne faisons aucun doute que l'appui apporté par votre mari d'un côté, la défection du prince de l'autre, nous ne faisons aucun doute que lorsqu'on verra ainsi l'usurpateur abandonné par l'un des hommes qu'il a le plus comblés de bienfaits; abandonné de l'autre par l'homme qui, on le sait, est le représentant de la pensée secrète de l'empereur François, nous ne doutons pas, dis-je, que la bonne cause ne l'emporte, grâce à leur concours.

Si par hasard il en était autrement, il vous sera tenu compte de ce que vous ferez, comme si vous aviez réussi , et un inviolable silence sera gardé par nous, du moins sur ces démarches, comme sur le secret dont la divulgation pourrait vous perdre.

La comtesse ne répondait point ; toute force, toute volonté, tout espoir d'échapper à la puissance qui la poussait dans cette fatale voie, semblaient anéantis en elle.

Monsieur de Barbasan jugea qu'il était temps d'en finir; il se retira en disant :

— Nous attendrons monsieur de Belnunce à Châtillon, jusqu'à midi; passé cette heure, priez pour vous, madame, et pour votre lille.

Monsieur de Barbasan se retira immédiatement, et il est inutile que nous apprenions à ceux qui liront ces mémoires quel fut le résultat de cette entrevue.

Ce que nous avons déjà dit de monsieur de Belnunce a dû le leur apprendre.

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