‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · UN TESTAMENT MOTIVE · texte numérisé non relu

UN TESTAMENT MOTIVE

Si ceux qui lisent ces mémoires ont ou la patience d'arriver jusqu'à cet endroit, j'ose espérer que cette vertu déjà si longuement éprom ée ne leur faillira pas, et qu'ils voudront bien me suivre dans les diverses scènas auxquelles il convient que je les fa^se assister pour qu'ils aient tous les secrets de l'histoire si compliquée qui a joué pendant quelques mois sous mes yeux, comme une fantasmagorie dont je ne comprenais moi-même ni les liens ni les rapports.

Dans les premiers jours de 1815, l'hôtel de la princesse de Hatzfeld-Olimbourg était dans la consternation, la princesse avait fait mander d'une part son confesseur, de l'autre le docteur Magnus.

Et comme la vénérable camériste qui présidait à la toilette de madame de Hatzfeld depuis plus de cinquante ans s'étonnait de l'insistance agitée avec laquelle la princesse demandait leur venue, celle-ci lui répondit:

— Il est temps de mettre ordre aux affaires de ce monde, et de préparer celles de l'autre.

— Mais, lui dit la chambrière, vous ne vous êtes jamais mieux portée.

La princesse branla la tête d'un air de dédain et reprit :

— J'ai reçu la part du temps que Dieu accorde aux Olimbourg; ce que je puis encore obtenir d'années sera une faveur de la Providence.

On se rappelle le portrait que monsieur de Favreuse m'avait fait de la princesse et des étranges manies qu'elle avait au sujet des prétendus droits de sa famille.

On se rappelle aussi que j'avais considéré comme une mauvaise plaisanterie de monsieur de Favreuse la prétention qu'il attribuait à la princesse d'appartenir à une famille dont tous les membres avaient un droit consacré par le temps à vivre un certain nombre d'années.

Il avait parfaitement raison, et madame de Hatzfeld avait vécu jusqu'à soixante-six ans avec l'intime conviction qu'elle ne pouvait pas mourir avant cet âge, et

ne s'était nullement pre'occupée de sa mort et des dispositions qu'elle pouvait avoir à prendre à ce sujet.

Mais une fois le temps révolu, l'heure sonnée, elle se mit en devoir de régler l'avenir.

Monsieur de Favreuse, en m' esquissant le portrait de la princesse, m'avait bien dit aussi quelques mots de ses originalités et des idées étranges qu'elle se créait, et qui, une fois implantées dans sa tête, devenaient la règle de sa conduite.

Mais je pense mieux la faire connaître en racontant les deux entretiens qu'elle eut, l'un avec son confesseur, l'autre avec son médecin.

Pour avoir une idée plus complète de ce qu'ils pouvaient être, il faut qu'on s'imagine la princesse telle que l'avait peinte monsieur de Favreuse, mais encore plus sèche, plus maigre, avec son nez en damas pointu et tranchant, ses petits yeux gris ardentsbordés de rouge, comme des saphirs entourés de rubis, son vaste front plissé comme les manchettes d'un abbé, les lèvres minces et allant se perdre dans une bouche édentée, son menton saillant, son long cou dont on eût compté tous les muscles et toutes les veines, comme on eût compté les arrêtes d'une colonne gothique sur lesquelles le sculpteur fait courir de légers branchages ; imaginez cette vieille tête sur un corps plus maigre encore, s'il est possible, ayant toute l'inflexibilité d'une planche, tandis que les bras et les jambes se meuvent avec la légèreté gigantesque d'un faucheux.

Imaginez cette image extravagante de la vieille fille plantée dans un vaste fauteuil de cuir de Hongrie auquel elle donnait relativement l'apparence d'un canapé par le vide qu'elle y laissait ; imaginez la princesse de Hatzfeld, à qui l'âge n'avait jamais délié la langue sur un sujet qui pouvait laisser supposer qu'elle fit une différence entre un homme et une femme.

Et voyez là, en face, monsieur Hothnitz, jeune prêtre aux manières élégantes, à la figure papelarde, sachant faire jouer avec une égale facilité l'éclat de son bel œil bleu et celui du diamant qui pare le petit doigt de sa main blanche et potelée; il parie doucement, lentement, avec affectation et onction, et s'impose à chaque phrase un long soupir accompagné d'une grimace rétractée des lèvres qui lui permet de montrer les plus belles dents du monde.

Il est en face de madame de Hatzfeld, un peu à sa droite, et attend, de l'air le plus humblement satisfait, que la princesse daigne lui parler.

Et de même, en face de la princesse, mais un peu à gauche, est assis Magnus, aussi négligé de sa personne que l'abbé pouvait être soigné, les mains d'un jaune, crasseux, les ongles couronnés d'un noir irréprochable ; sa figure de la couleur de ses mains, l'œil empâté, la lèvre épaisse et pendante, la parole lourde, aussi contrarié que malheureux d'avoir été arraché à son cabinet d'étude où il passe tout son temps, lisant, commentant, et, pour nous servir d'une expression de la princesse :

« Mangeant d'une main pendant qu'il dissèque de l'autre. »

Voilà les deux personnages que la princesse avait fait mander en toute hâte, et voilà comment commença l'important entretien pour lequel elle les avait fait appeler.

— Messieurs, dit la princesse, j'ai besoin aujourd'hui de vos lumières et de votre franchise, je compte qu'elles ne me manqueront pas.

J'y compte tellement , que je me garderai bien de vous dire, ni à l'un ni à l'autre, que je puis vous récompenser, cela blesserait votre désintéressement et je vous prie d'agir comme si je ne vous en avais pas parlé.

L'abbé Hothnitz regarda la princesse avec la défiance d'un homme qui soupçonne qu'on se moque de lui, et il ne bougea pas.

Quant à Magnus, il n'avait entendu de la phrase entortillée de madame de HatzCeld qu'une seule chose, c'est qu'on avait besoin de sa franchise et de ses lumières, et comme il était trop honnête homme pour ne pas les tenir toujours au service de celle qui le logeait dans un pavillon de son hôtel, et qui lui donnait d'honorables appointements, il ne bougea pas non plus, trouvant inutile toute protestation d'obéissance à ce sujet.

La princesse continua avec le même flegme :

— Vous me permettrez, messieurs, de procéder par ordre. Ce sera d'abord vous que j'interrogerai, monsieur l'abbé ; le docteur viendra ensuite ; puis, lorsque j'aurai recueilli les renseignements que j'attends de chacun de vous, je prendrai ma décision et je la ferai connaître...

La princesse s'arrêta à ce mot, car l'abbé s'était incliné comme pour remercier de la confiance que madame de Hatzfeld allait leur témoigner ; mais celle-ci reprit en pinçant ses lèvres :

— Je la ferai connaître à ceux qu'elle concerne.

La réticence ne parut pas charmer le confesseur ; cependant il reprit d'un ton indolent :

— J'attends vos questions, madame, et j'y répondrai avec sincérité, quoi qu'il puisse arriver de mes réponses et à qui que ce soit qu'elles puissent s'adresser.

A son tour la princesse s'inclina, et reprit presque aussitôt :

— Monsieur l'abbé, pourriez-vous me dire quel est le but principal de l'institution du mariage?

A cette question l'abbé regarda Magnus, comme pour lui demander s'il avait Lien entendu ; mais le docteur avait été averti qu'il ne serait interrogé qu'en second lieu, et il s'était retiré en lui-môme pour continuer une consultation relative à l'action du sang noir sur le corveau,

L'abbé fut donc obligé de s'en rapporter à ses propres oreilles ; comme tous les gens embarrassés, il fit une question au lieu d'une réponse.

— Pardon, dit-il, mais je prie Son Altesse de vouloir bien me dire dans quel but elle me fait une question si...

L'esprit de l'abbé ne trouva pas d'épithète convenable pour qualifier la question.

La princesse, sans s'arrêter à l'impertinence de cette suspension, répondit :

— Je vous le demande, monsieur l'abbé, pour le savoir.

Le prêtre était encore plus jaloux de savoir, lui, pourquoi on le questionnait à ce sujet; et, espérant le découvrir en engageant une espèce de dissertation à ce propos, il se rejeta au fond de son fauteuil, croisa ses jambes l'une sur l'autre, tira sa tabatière, y prit une longue prise de tabac, l'aspira, leva les yeux au ciel, gonfla ses joues, poussa deux ou trois gros soupirs et finit par dire :

— Madame, c'est une question immense qui embrasse toute la morale sociale et religieuse, qui même, et j'en appelle à l'avis du docteur, intéresse au plus haut point l'hygiène de l'humanité.

Après cette phrase, à laquelle Magnus ne fit pas la moindre attention, l'abbé souffla encore une ou deux fois, et attendit une interruption qui pourrait l'aider à

pénétrer dans le motif qui avait poussé madame de Hatzfeld à le questionner à ce sujet; mais celle-ci ne sortit point de la marche qu'elle s'était tracée, et reprit après une minute d'attente :

— Je vous écoute, monsieur; continuez.

— C'est qu'en vérité, madame, reprit l'abbé, la question est si vaste qu'il est difficile de savoir par quel côté je dois l'aborder.

En effet, sous le point de vue dont je vous parlais tout à l'heure, l'institution du mariage, en créant des obstacles invincibles k l'alliance trop fréquente des individus d'une même famille, a protégé l'espèce humaine contre la dégradation où elle fût tombée physiquement et moralement par ces alliances monstrueuses, ainsi que cela s'est vu en Egypte où%la race des Ptolémées était descendue...

— Pardon, fit la princesse, en interrompant l'abbé : vous avez oublié le texte de ma question, et je ne crois pas que le but du mariage ait été d'empêcher les Ptolémées de se marier entre eux.

— L'abbé comprit que la princesse voulait une réponse plus catégorique; mais comme lui-même voulait savoir à quoi pouvait lui servir cette réponse, il reprit en s'inclinant :

— Si je ne réponds pas précisément à votre question, madame, c'est que je ne la comprends pas.

Le mariage est une loi sociale et religieuse, cette loi

sociale et religieuse a pour but de maintenir dans de justes limites, de soumettre à ses saintes règles une passion que je ne connais pas, dont vous-même vous avez dédaigné l'empire, et qu'on nomme...

— Je sais au moins son nom, repartit la princesse d'un ton de vieille fille à qui l'on vient de rappeler l'aridité dans laquelle elle a vécu; vous me répondez comme si je parlais à un publiciste, et c'est à un prêtre à qui je m'adresse.

Veuillez donc me comprendre, ajouta-t-elle plus sèchement.

La loi divine ne dit-elle pas à l'homme et à la femme : Vous vous marierez?

— Sans doute, dit l'abbé, confondu par l'accent sévère de la princesse, et s'imaginant qu'il lui passait par la tête d'obéir à cette loi divine après soixante-cinq ans de célibat.

— Eh bien , monsieur, dans quel but la loi divine dit-elle à l'homme et à la femme : Vous vous marierez ?

L'étonnement de l'abbé redoubla, et son embarras devint extrême.

Il considéra d'un air tout effaré madame de Hatzfeld, sans pouvoir pour ainsi dire comprendre qu'une pareille question eût pu sortir d'un pareil visage ; puis, toujours plus préoccupé de l'idée que c'était pour son

compte que la princesse le questionnait ainsi, il finit par répondre, en mâchant la moitié de ses mots :

— Vous comprenez, madame, que si tous les hommes ou toutes les femmes, ce qui reviendrait absolument au même, vivaient dans le célibat, l'humanité serait bientôt effacée... ce que... Enfin, madame, le mariage a été institué pour...

La princesse se chargea d'achever la phrase, elle le fit avec une aristocratie allemande dont nous autres Français nous n'avons guère d'idée.

— Je comprends, dit-elle, que le mariage a été institué pour que le peuple ait des enfants, et la noblesse des héritiers.

— C'est parfaitement cela, repartit l'abbé, et c'est ce que j'aurais répondu à Son Altesse, si j'avais pu croire qu'elle pût douter d'une chose si simple et si naturelle.

— Pardon, dit la princesse, elle n'est ni aussi simple ni aussi naturelle que vous vous l'imaginez.

Et la vieille, marchant avec l'intrépidité de son ignorance quasi séculaire sur un terrain à notre sens trèsdangereux, épouvanta de nouveau l'abbé par la question suivante, faite sans le moindre embarras :

— Et lorsqu'on est marié, monsieur, n'est-ce pas un péché que de ne pas obéir à la loi divine, qui a institué le mariage, en n'accomplissant pas le but qu'elle lui a donné?

iv II

L'abbé regarda encore du côté de Magnus, comme s'il eût cherché dans les yeux de celui-ci l'assurance des paroles qu'il venait d'entendre ; mais Magnus était toujours enfermé avec lui-même, et l'abbé fut abandonné à ses propres forces; et il repartit, toujours avec l'accent d'un homme qui a peur de chacun des mots qu'il prononce :

— Il est certain, madame... que canoniquement... il y a péché lorsque... par... des raisons... d'une manière quelconque... on manque... on évite le but...

La foi, dit-il plus rapidement, l'Écriture dit : Crescite et multipUcamini; donc il y a péché à ne pas lui obéir.

Après cette réponse, la princesse poussa un soupir de satisfaction et reprit en souriant :

— J'avais bien quelque idée de ce que vous dites là, monsieur l'abbé, mais je suis charmée d'en avoir la certitude. Cependant, reprit-elle en se tournant vers le docteur, comme il serait inutile d'imposer des obligations impossibles à remplir, et qu'il se peut que le mal soit irréparable, il faut que j'adresse au docteur une question non moins importante que celle à laquelle vous venez de répondre.

Le docteur, ainsi interpellé, se tourna vers la princesse et attendit l'importante question.

La vieille princesse était toujours droite, pincée, sérieuse, et semblait profondément préoccupée de la pensée qui l'occupait.

Ce fut donc avec la même imperturbable gravité qu'elle adressa au docteur la question suivante :

— Jusqu'à quel âge une femme peut-elle accomplir le but de l'institution du mariage ?

— Hein? fit le docteur en regardant à son tour l'abbé.

La princesse répéta sèchement sa question.

Le docteur toussa deux ou trois fois.

— Accomplir le but du mariage... hum! Votre Al tesse... me fait une question... qui...

Puis, tournant tout à coup la difficulté comme avait fait l'abbé, il reprit :

— Mais qu'est-ce donc que Votre Altesse entend par accomplir le but du mariage?

— J'entends, répondit intrépidement madame de Hatzfeld, tout ce que le monde entend.

Cette vieille mémorable virginité de soixante-six ans, courant d'un pied alerte et imprudent sur ce terrain passablement équivoque, eût été un spectacle fort amusant pour quelqu'un qui n'en eût voulu voir que le côté plaisant.

Le docteur, qui ne riait jamais, ne put cependant y tenir et laissa échapper un gros murmure saccadé, ses joues se trémoussèrent et son œil se ferma à demi.

Jamais Magnus n'avait poussé l'hilarité si loin, et il s'y abandonnait comme à une chose tout à fait nou-

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velle et agréable, lorqu'un regard de la princesse arrêta soudainemeut cet accès intempestif.

Magnus resta la bouche ouverte avec un éclat de rire dans la gorge, si vivement intercepté qu'il faillit en suffoquer.

— Je ne plaisante pas, monsieur, et je vous prie de me répondre, fit la princesse d'une voix si sèche que le docteur se mita trembler de tousses membres; cependant la nécessité d'obéir l'emportant sur sa frayeur, il essaya quelques paroles et il dit :

— Vous comprenez, Altesse, que... d'abord il est certain que la nature... a mis une borne à ce que... cependant la passion vit au delà de cette borne et... par exemple...

L'abbé était ravi du trouble du docteur... alors, celui-ci voyant dans le regard sardonique du confesseur qu'il s'égarait, crut devoir conclure par un exemple qui répondait triomphalement à la question.

— Ainsi, reprit-il... la duchesse de K..., qui est votre aînée, a un amant.

Ce fut le tour de la princesse de regarder l'abbé... Cette réponse lui parut monstrueuse; elle interrogeait sur le but de l'institution du mariage et on lui parlait d'amant, et ce qui était surtout hors de toute croyance, un homme de l'espèce de Magnus osait tenir un pareil propos sur une personne du rang de la duchesse de K...

Madame de Hatzfeld se dit en elle-même :

— Mais ces gens-là parlent donc de nous !

Cependant, cette indignation fit place pour un moment à la nécessité d'obtenir une réponse catégorique.

— Monsieur l'abbé , dit madame de Hatzfeld, tâchez de lui faire comprendre ce que je lui demande.

L'abbé était en proie à une supposition des plus extravagantes, relativement à la princesse : il lui supposait le désir de se marier... et comme il avait cru entrevoir que ce désir, chez la vieille fille, était accompagné de celui de laisser des héritiers ; comme, d'un autre côté, il avait mille raisons personnelles de désirer que la princesse ne fût sous l'influence ou sous la direction d'aucune autre personne que de lui-même; il vint en aide au docteur, ce qu'il n'eût pas fait assurément en toute autre circonstance, et lui dit :

— Madame la princesse désire savoir jusqu'à quel âge une femme peut espérer être mère et avoir des héritiers.

. — Ça dépend, dit Magnus ; nous avons des exemples... Moi-même, au fait... dit-il, ma mère avait quarante-quatre ans quand je suis né...

— Ah ! fit la princesse d'un air de satisfaction.

— Mais c'est déjà un exemple rare, fit l'abbé.

La duchesse hocha la tête et se mit à compter en marmottant ces mots :

— Ta, ta, ta, ta, ta... 1780... 1796... 1815... Ça fait...

L'abbé était si convaincu que la princesse comptait pour elle, que de son côté il marmotta :

— Ta, ta, ta, et ta, ta, ta... ça fait soixante-cinq ans.

L'oreille de la duchesse était d'une extrême finesse ; elle entendit, et, sans paraître émue du total, elle répondit froidement :

— Eh non ! l'abbé, ça fait trente-cinq ans.

— Trente-cinq, fit l'abbé, pour qui, madame?

La princesse lança un coup d'oeil à l'abbé; coup d'œil qui repoussa sa curiosité au fond de son âme, tant il y avait d'étonnement de l'impertinence d'une pareille question.

Après avoir ainsi remis chacun à sa place, la princesse prit un air plus gracieux et leur dit :

— Maintenant que, grâce à vos sages réponses, je suis sûre, d'un côté de marcher dans la voie de la religion, et de l'autre, de ne pas faire'une entreprise inutile, de ne pas tenter une épreuve impossible, je vous remercie, et je n'oublierai pas vos bons avis.

Une inclination très-légère mais qui comportait avec elle une invitation formelle de se retirer, termina cette courte allocution : et les deux conseillers intimes de la princesse quittèrent son salon, fort embarrassés de savoir : le premier, à quoi pourrait servir à une vieille fille de soixante- cinq ans de savoir qu'un des devoirs de l'institution du mariage est l'accroissement de la famille ; et l'autre, que la femme peut accomplir ce de-

voir jusqu'à un certain âge, quarante-cinq ans tout au plus.

Maintenant, voici à quoi servit cette consultation, et voici la pièce originale à laquelle elle donna naissance :

« Testament olographe de la princesse Wilhelmine- Frédérique-Radegonde-Martiale de Hatzfeld, princesse d'Olimbourg.

» Autant que mes paroles et mes conseils pourront se faire entendre pour la plus grande gloire de Dieu, je ne les épargnerai point et je ne les ai point épargnés à ceux sur lesquels ils peuvent avoir quelque empire.

» A défaut de mes paroles, et autant que mes actions, mes volontés pourront suppléer à l'insuffisance de mes paroles, je les mettrai au service de la très-sainte cause de notre Seigneur, dont j'espère la providence, grâce à la voie dans laquelle j'ai vécu et à celle que je compte suivre jusqu'à ma mort.

» Affermie dans cette sainte résolution, et éclairée par les conseils d'un prêtre prudent, j'ai considéré :

» \ ° Que l'état du mariage comporte avec lui l'obligation de se donner des héritiers ;

» 2° Que non-seulement c'est un devoir pour les familles nobles, qui doivent tenir à perpétuer leur race qu'elles représentent ;

» 3° Que c'est un devoir imposé par la loi divine qui a dit : Crescite et multiplicamini.

» Et, après avoir considéré ces raisons, j'ai encore considéré les faits suivants :

» 1° Ma nièce bien-aimée et chérie, Gertrude de Morden, est mariée au comte de Belnunce ;

» 2° Par des raisons d'éloignement qu'il est inutile de dire ici, elle est dans l'état de mariage absolument comme dans l'état de célibat, ce qui est contraire aux lois divines ;

» 3° Elle n'a point d'héritiers.

» Attendu ces considérations au nombre de trois, et ces faits également au nombre de trois, je prie, j'adjure, je conjure, au nom des devoirs imposés à l'épouse par notre très-sainte religion, ma très-chère et très-bienaimée nièce Gertrude de Morden, comtesse de Belnunce, d'étouffer en son coeur, d'oublier, de jeter sous ses pieds les causes d'éloignement qui l'empêchent d'accomplir ses devoirs sacrés.

» Je lui représente que sa résolution est un péché qui pèsera sur elle au moment de comparaître devant Dieu; je lui demande de ne pas arriver devant son tribunal chargée du fardeau de ce manquement à ses devoirs.

» Je la prie par mes paroles, je la conjure par mes conseils, je l'exhorte par mes larmes de se laisser fléchir à ce sujet, lui assurant, si elle le fait, ma reconnaissance, ma bénédiction en ce monde, et mon intercession dans l'autre.

)> Mais, comme il est possible que ni prières ni larmes ne puissent toucher cette âme égarée et engagée dans une mauvaise voie, je crois devoir ajouter à mes exhortations toutes pieuses la résolution suivante :

» Si de ce jour, 10 janvier 1814, à dix ans, ma bienaimée nièce Gertrude de Morden, comtesse de Belnunce, devient mère d'un ou de plusieurs enfants, je lui assure à elle ainsi qu'à sa descendance, tant masculine que féminine, la propriété de tous mes biens dont l'inventaire exact est joint à cet acte : tous ces biens deviendront siens et propres, de façon qu'elle en puisse disposer en souveraine maîtresse.

» N'imposant aucune charge à cette pleine et entière donation que celle que ladite dame Gertrude de Belnunce voudra bien s'imposer pour récompenser les serviteurs qui sont attachés à ma maison ; m'en rapporlant parfaitement à sa bonté et à sa générosité des soins de pourvoir au sort de chacun d'eux, selon et ses mérites et ses besoins.

» Mais lui recommandant plus particulièrement le docteur Magnus et le digne prêtre Hothnitz, dont les sages avis et les bons conseils m'ont déterminée à l'acte que je fais aujourd'hui.

» Mais si, contre toutes mes espérances, ma bien-aimée Gertrude de Morden, comtesse de Belnunce, au lieu d'écouter la voix de Dieu qui lui parle par ma bouche, persistait dans la conduite irréligieuse et antimorale

qu'elle tient depuis près de vingt ans en échappant à la loi divine du mariage, je de'clare que mes vœux et ma bénédiction lui sont retirés sur cette terre; et qu'elle ne doit pas compter sur mon crédit dans le ciel pour lui obtenir le pardon de cette persévérance dans le crime.

» Je déclare aussi que toutes les propriétés dont l'inventaire exact est joint à cet acte, passeront, au délai posé par moi, à mon neveu Hercule, prince de Morden, que je n'ai jamais aimé, mais auquel je promets en même temps mes prières et mes vœux en cas de rébellion de sa sœur, devenue indigne de mes bontés par sa persistance à ne vouloir pas accomplir son devoir.

» Jusqu' audit jour du 10 janvier 1825, mes biens seront gérés par l'intendant actuel, qui en placera les revenus actuels sur les banques impériales, de façon que tous ces biens et les capitaux provenant de leurs revenus annuels soient réversibles et tels qu'ils sont calculés en l'inventaire ci -contre, à celle des deux personnes, la dame comtesse de Belnunce, ou le prince Hercule de Morden, qui se trouvera en mesure de les recueillir d'après la volonté que j'ai exprimée plus haut.

» Que Dieu éclaire ma très-aimée nièce Gertrude.

» C'est mon vœu de cœur et d'esprit... mais si elle persiste... qu'il l'accable et la punisse.

» Ceci est ma volonté franche et irrévocable.

OLIVIBR DUHAMEL 171

» Fait, écrit et signé de ma main, en mon hôtel, le 10 janvier 1815, ne varietur.

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