‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · RÉSULTAT DU TESTAMENT CI-DESSUS · texte numérisé non relu

RÉSULTAT DU TESTAMENT CI-DESSUS

ïl est possible que ceux qui lisent ces mémoires se demandent pourquoi, au lieu de continuer à leur raconter ce qui m'arriva personnellement, je vais jeter mon récit à des époques éloignées, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre et selon mon caprice (du moins le pensent-ils ainsi).

Si je faisais un roman, il est probable que j'eusse essayé de lui donner un autre ordre, de le commencer par le commencement et de le finir par la fin.

Mais il faut bien le reconnaître, la vie n'est pas faite comme les livres bien faits.

Qu'on prenne un homme à partir du jour de sa naissance, qu'on le suive prudemment année par année, mois par mois , jour par jour, avec la prétention de conduire ainsi son histoire sans jamais se détourner de cette marche simple et régulière.

Voilà tout à coup un événement qui se présente, gro-

tesque ou terrible : un passant soufflette cet homme, une femme lui fait des agaceries indécentes.

— Pourquoi? s'écriera le lecteur.

— Ah ! pourquoi? vous voulez le savoir. — - Oui, eh bien ?

— Parce que...

Et ce parce que est une histoire à lui tout seul. Exemple : Si le soufflet dont je viens de parler est donné en Corse,

Le parce que peut remonter à trois cents ans de haines héréditaires, envenimées par trente assassinats, trente enlèvements... trente, etc.

Ainsi, il est presque toujours vrai que, pour celui qui raconte sa propre existence, l'événement précède la connaissance des faits en vertu duquel il s'accomplit.

Cependant, comme dans le cas dont il s'agit je ne suis plus en cause, et que je raconte des incidents qui me furent étrangers, j'ai cru devoir, autant que possible, mettre chaque chose en son lieu ; mais on doit comprendre que la scène que je vais raconter parut tout à fait inouïe à la comtesse de Belnunce.

C'était dans le mois de février 1813, un an après l'entretien qu'elle avait eu avec monsieur de Barbasan.

La participation très-active du comte au renversement de Napoléon l'avait admirablement placé dans la nouvelle cour, et comme il n'était point de ces gens

qui ont des remords de ce qui leur profite, il vivait le plus heureux des hommes; la pairie avait récompensé son dévouement hâtif, et le crédit dont il jouissait le faisait rechercher plus encore par ceux dont il avait trahi les opinions que par ceux dont il avait servi les projets. •

En effet, ceux-ci l'estimaient peu, mais ils pouvaient se passer de lui, tandis que ceux-là le méprisaient beaucoup, mais en avaient grand besoin.

De son côté, monsieur de Belnunce, comme pour racheter ce que sa conduite pouvait avoir d'équivoque, s'était fait bravement le protecteur de ceux que le nouveau gouvernement semblait repousser.

— J'ai donné, disait-il, une trop grande marque de dévouement au nouveau roi pour qu'il puisse me soupçonner.

Je suis bien mieux placé que ceux qui lui ont été fidèles toute leur vie.

La trahison raisonne ainsi, et la trahison raisonne bien; en effet, depuis Henri IV il est passé en principe politique qu'on peut négliger les sincères amis, mais qu'il faut beaucoup faire pour les douteux.

Quoi qu'il en soit, monsieur de Belnunce était à cette époque dans la meilleure position, il vivait tout en dehors de chez lui, et il se passait des semaines entières sans qu'il aperçût la comtesse.

Madame de Belnunce , au contraire, s'était presque

complètement confinée dans son hôtel, ne voyant que quelques amis, parmi lesquels monsieur de Favreuse, mais ne confiant à aucun d'eux , pas même à lui, la cause de la profonde tristesse , du découragement extrême auxquels elle s'abandonnait.

D'une part, la trahison, politique qu'elle avait inspirée à monsieur de Belnunce, et l'abandon de ses opinions qu'elle avait exigé de son frère , lui semblaient un crime dont elle était la cause et dont elle éprouvait tout le remords; d'une autre, elle avait perdu visà-vis de ces deux hommes l'autorité que donne le malheur dont on est innocent.

Jusqu'à ce jour fatal, ce malheur n'avait été que pour elle, et ils n'avaient pas à le lui reprocher ; mais une heure était venue où elle avait été forcée de le faire peser sur eux, une heure était venue où, pour sauver son honneur et le leur, elle leur avait dicté une autre conduite que celle qu'ils devaient tenir, et depuis cette heure les rôles étaient changés.

Monsieur de Belnunce avait le droit de parler de ses sacrifices à la position exceptionnelle de sa femme, et monsieur de Morden avait déclaré qu'il lui faudrait un jour le salaire de la complaisance qu'il avait montrée.

Enfermée dans sa maison, elle s'était peut-être encore enfermée en elle-même.

Comme nous l'avons dit , elle ne disait rien de ses chagrins à monsieur de Favreuse lui-même.

En effet, le comte l'aimait sincèrement, mais il manquait peut-être de cette délicatesse avec laquelle il faut parler aux âmes malades.

D'ailleurs, dans un malheur irréparable, il n'y arien de pénible comme de voir essayer de le réparer, et le comte, bien qu'arrivé à l'âge où l'on doit se résigner, le comte, dis-je, eût voulu le tenter, surtout s'il eût connu l'existence de Charistie.

Cette existence retrouvée et qu'elle protégeait par monsieur Bonsenne, le courageux effort de cette enfant pour rentrer dans la vertu : telle était la seule consolation de madame de Belnunce.

Dans la solitude où elle vivait avec son remords et son chagrin, la comtesse ouvrait furtivement la porte à cette consolation, et si quelque joie entrait encore dans ce cœur flétri, si quelques larmes moins amères mouillaient quelquefois ses yeux , c'était quand elle pensait à sa fille , noble fille alors , victorieuse de son hideux passé, ange relevé de sa chute.

C'était donc là tout le bonheur de madame de Belnunce, et ce bonheur, elle en était jalouse, elle le cachait avec prudence, avec terreur ; elle semblait pressentir que si une main étrangère y touchait , ce serait pour le flétrir.

Voilà donc quelle était madame de Belnunce à l'époque dont nous parlons.

Or, un soir qu'elle était demeurée seule avec ses

idées, à l'heure où tous les gens de son service particulier étaient retirés, voilà qu'elle entend frapper légèrement à la porte de sa chambre.

— Qui est là ? dit-elle fort étonnée.

— C'est moi, répondit monsieur de Belnunce.

La comtesse lui ouvrit avec empressement ; une pareille visite à une pareille heure ne pouvait être que le résultat de quelque sérieux événement.

11 n'y avait guère que les affaires d'une très-grande gravité qui amenaient entre monsieur de Belnunce et sa femme des entretiens en règle; ils ne se voyaient, d'ailleurs, que devant leurs gens ou dans le salon ouvert les jours de réception; or le choix de l'heure paraissait annoncer un de ces importants entretiens.

L'entrée de monsieur de Belnunce confirma la comtesse dans cette pensée.

Il lui fit signe de ne pas faire le moindre bruit, ferma lui-même la porte avec une extrême précaution, sembla s'assurer du regard que les rideaux étaient exactement fermés, prit un fauteuil, le plaça d'un côté de la cheminée, en face de celui que la comtesse venait de quitter, et s'y établit comme un homme qui se prépare à une longue explication.

Dans les idées de madame de Belnunce, le costume même de son mari était une preuve qu'il était conduit chez elle par un grave et puissant intérêt.

Depuis longtemps, leurs entrevues avaient un caractère officiel qu'ils observaient jusqu'à s'imposer vis-àvis l'un de l'autre une tenue rigoureuse.

Ainsi, que monsieur de Belnunce dût entrer chez sa femme ou aller chez un ministre, il se croyait obligé au même costume cérémonieux.

Ce jour- là , au contraire , monsieur de Belnunce arrivait en pantoufles , enveloppé dans sa robe de chambre, comme un homme surpris à l'improviste par une nouvelle impérieuse, et qui oublie la réserve qu'il s'est imposée.

Quelle que fût l'appréhension de madame de Belnunce au sujet de ce que son mari pouvait avoir à lui dire , quoiqu'elle attribuât à une circonstance pressante l'état dans lequel son mari se présentait chez elle , elle remarqua ce fait dans un sens bien éloigné de celui-là.

Depuis vingt ans qu'elle était mariée, elle n'avait jamais vécu dans une seule circonstance qui eût même l'apparence de cette intimité qui est la vie ordinaire de tout le monde.

Elle fut presque troublée d'une chose si simple, et cependant si nouvelle, et cet homme qui était son mari, assis au coin de son feu , à une heure du matin , en robe de chambre, la rendit toute timide.

Était-ce un regret de ce qu'il n'en avait pas toujours été ainsi, était-ce déplaisir de voir monsieur de Belnunce manquer à la règle sévère qu'ils s'étaient imposée muluel-

lement? elle-même eût rendu difficilement compte de l'impression qu'elle éprouva, car elle fut aussi incertaine que passagère et fit bientôt place à la vive curiosité ou plutôt à l'inquiétude qu'elle avait éprouvée.

Elle s'approcha de la cheminée , mais au lieu de s'asseoir (comme si elle n'eût pas voulu se laisser imposer complètement l'intimité de cette entrevue), elle s'accouda de l'autre côté de la cheminée.

Monsieur de Beinunce avait pris une pincette et ramassait de petits charbons qu'il jetait çà et là sur les bûches, en homme qui ne pense point à ce qu'il fait, mais à ce qu'il va faire, et qui cherche un biais pour y arriver.

Madame de Beinunce s'alarmait de plus en plus, supposant toujours que son mari lui apportait la nouvelle de quelque grave événement et croyant deviner dans son hésitation qu'il n'osait la lui dire ouvertement.

Tout cela ne dura guère qu'une minute, car madame de Beinunce, étonnée du silence de son mari, lui dit assez vivement :

— Eh bien, monsieur, qu'y a-t-il?

Monsieur de Beinunce rejeta la pincette dans son crochet, et se penchant dans le fond de son fauteuil, il répondit :

— Il y a, madame, une chose bien triste et bien grave sur laquelle je veux avoir une sérieuse explication avec vous.

— Quest-il donc arrivé de nouveau, monsieur? reprit madame de Belnunce, toujours en appréhension de quelque événement qui pouvait l'atteindre elle ou sa fille.

— Il n'est rien arrivé de nouveau, reprit le comte avec une politesse affectueuse; rassurez-vous.

Ce qui m'amène n'est pas un malheur d'un jour, un chagrin d'hier, un événement contre lequel il faille nous prémunir; c'est un malheur qui depuis longtemps pèse sur notre existence, un chagrin contre lequel je lutte depuis vingt ans.

La comtesse quitta la posture presque familière qu'elle avait prise, se redressa et, se reculant d'un pas, elle dit à son mari :

— En vérité, monsieur, je ne vous comprends pas. Le comte resta immobile et reprit avec une tristesse

qui voulait être railleuse :

— Pourquoi donc vous épouvanter, si vous ne comprenez pas, madame ? pourquoi prendre cet air sévère, si vous n'avez pas deviné que c'est de notre passé à tous deux que je veux vous parler?

D'un mouvement rapide la comtesse saisit le cordon d'une sonnette, et reprit :

— Vous oubliez, monsieur, que notre passé est entre nous un abîme où nous nous sommes juré de ne jamais regarder... ensemble du moins.

— Ne le regrettez-vous pas quelquefois, si vous y regardez seule?

— Assez, monsieur, dit la comtesse; voulez-vous donc que j'appelle?

— Pourquoi faire ? reprit le comte; pour faire mettre votre mari à la porte par vos gens comme on fait d'un amant qui devient impertinent. Vous n'y pensez pas.

Nous sommes assez 'malheureux pour ne pas nous rendre ridicules.

— J'espère, monsieur, reprit la comtesse, que du moment que je vous aurai dit assez formellement pour que vous ne puissiez en douter que je refuse de vous entendre à ce sujet, vous me dispenserez de recourir à tout autre moyen.

— Je suis moins rigoureux, madame, reprit le comte en donnant à ses paroles l'accent d'une prière, et lorsqu'il y a un an à peu près vous êtes venue chez moi...

La comtesse tressaillit.

— Comme je viens aujourd'hui, reprit encore plus doucement le comte ; lorsque vous me dites que vous aviez à me parler de ce passé...

La comtesse baissa la tête et s'appuya sur son fauteuil.

— Lorsque, reprit le comte avec une sorte de respect, vous me demandâtes un sacriûce cruel pour vous sauver des suites menaçantes de ce passé...

Madame de Belnunce pâlit et des larmes vinrent mouiller ses yeux.

— Lorsque enfin, reprit le comte, dominée par la puissance terrible et occulte qui vous poussait et dont vous n'avez pas osé ou voulu me dire le secret, vous m'avez menacé et supplié; j'ai insisté, j'ai combattu, je me suis même emporté; mais je vous ai écoutée, madame, et avant de savoir ce qui vous amenait, je ne vous ai pas pour ainsi dire chassée.

— C'est vrai, monsieur, dit madame de Belnunce en tombant assise sur son fauteuil, accablée de ce souvenir qui faisait son supplice de tous les j[purs et dont le comte s'armait avec une si cruelle douceur; c'est vrai, reprit-elle, vous m'avez écoutée. Parlez donc, je vous écoute.

Le comte la considéra un moment, ainsi soumise et réduite à l'écouter.

Il avait habilement pris cet avantage sur la comtesse, mais il avait tiré de la circonstance qu'il venait de rappeler tout le secours qu'il pouvait en attendre en forçant madame de Belnunce à l'écouter, et maintenant il ne pouvait compter que sur lui-même pour faire réussir le projet qui l'amenait; cependant c'était déjà beaucoup que d'avoir choisi l'heure et le lieu de la lutte et que d'avoir forcé son adversaire à l'accepter, car c'était une lutte qu'allait engager monsieur de Belnunce; et il est difficile de dire s'il ne mettait pas au-

tant de vanité à triompher pour la gloire du triomphe que pour les avantages qu'il pouvait en retirer.

Le comte s'inclina comme pour remercier la comtesse de sa condescendance, car il semblait éviter de paraître vouloir faire parler son autorité ou ses droits.

Où voulait-il en venir? quel était son projet?

Voilà ce qu'il voulait cacher surtout à sa femme, jusqu'au moment où il l'aurait assez enveloppée de subtils raisonnements, jusqu'au moment où il lui aurait arraché assez de concessions pour pouvoir se dévoiler tout à coup.

En habile tacticien, il prit donc un immense détour et lui dit :

— Vous êtes d'une famille dont la noblesse incontestable est de beaucoup plus ancienne que celle de la maison qui gouverne actuellement l'Autriche.

— C'est une des prétentions de ma famille, monsieur, dit la comtesse fort étonnée de voir son mari aborder un pareil sujet; mais l'antiquité de ma maison doit fort peu importer à ce que...

— Pardon, fit le comte en interrompant sa femme toujours avec la même affectation de respect et de soumission ; pardon, mais vous savez qu'il y a des idées toutes particulières qui se rattachent à cette antiquité : plus le passé d'une famille est long et illustre, et plus elle désire prolonger dans l'avenir cette illustration.

La comtesse fronça le sourcil; si incertaine que fût la lueur qui vint en ce moment lui éclairer le but où son mari voulait arriver, elle se tint cependant en garde contre ses questions et se contenta de répondre.

— Je sais que c'est le désir de toutes les familles nobles, et vous n'aviez pas besoin de me questionner à ce sujet.

Le comte s'inclina encore comme pour la remercier de cette nouvelle condescendance et reprit d'une voix qu'il affecta de rendre aussi respectueuse que possible :

— Vous ne vous étonnerez donc pas, madame, si je vois avec regret s'éteindre en moi le nom d'une famille qui, si elle n'a pas l'antiquité de celle des Morden, se recommande cependant par quelques hommes marquants.

Soit que la comtesse vît toute la portée de cette confidence et voulût sur-le-champ en prévenir les suites, soit que de bonne foi elle ne crût pas possible que monsieur de Belnunce eût des projets sérieux à cet égard, elle répondit avec la plus grande froideur :

— Voilà un chagrin qu'il fallait me confier il y a quelques années, monsieur; à cette époque nous vivions sous un régime qui reconnaissait le divorce, et il nous eût été facile...

— Ah ! madame, s'écria le comte avec l'expression d'un véritable chagrin, me croyez-vous capable de vous avoir fait une pareille injure?

184 LES DRAMES INCONMJS

Je ne veux point faire d'hypocrisie avec vous, je ne veux point vous dire que j'ai été amené à regretter le malheur qui nous sépare par un de ces repentirs qui ne viennent que du cœur ; non, madame, non, telle n'a pas été la marche de mes idées; mes regrets sont peutêtre partis d'une cause sèche et égoïste, mais vous ne pouvez vous imaginer à quel sincère désespoir ils m'ont conduit.

— Je vous avoue, monsieur, reprit la comtesse, que tout ce que vous me dites me surprend d'autant plus que je ne comprends pas dans quel hut possible vous pouvez me le dire.

— Vous voilà absolument, madame, comme j'ai été moi-même, reprit le comte avec mie sorte d'effusion.

La première fois que ces idées me sont venues, je les ai repoussées en me demandant à quoi elles pouvaient me conduire, mais elles me sont revenues malgré moi; alors je les ai acceptées comme un rêve, comme un roman; je me suis laissé aller avec un charme douloureux à leur triste entraînement, et il s'est trouvé que mon cœur souffrait encore plus que ma vanité du malheur de notre séparation.

— Monsieur de Belnunce, dit sévèrement la comtesse, je connais votre habileté à faire des romans; mais vous devez connaître aussi mon antipathie à écouter ceux de votre composition...

Elle s'arrêta et reprit %:

— Pour les avoir trop écoutés peut-être.

Monsieur de Belnunce paraissait décidé à ne se blesser de rien de ce que pouvait lui dire sa femme, car il reprit aussitôt :

— Et c'est là sans doute mon plus grand crime, madame, d'avoir fait que vous ne pouvez plus croire à la vérité, parce que vous avez trop cru à ce que le monde appelle des mensonges, mais qui, après tout, n'est que la ruse des gens qui aiment bien.

La comtesse fit un mouvement hautain où perçait un sentiment de dégoût.

Le comte se hâta de reprendre :

— Mais n'engageons pas une discussion sur une chose jugée sans retour entre nous ; toutefois, madame, ne vous fiez pas trop à votre perspicacité pour repousser ce que j'ai à vous dire, parce que vous croyez avoir deviné le but de ma visite.

— Je vous prie de croire, monsieur, reprit la comtesse avec dédain, que je ne m'en préoccupe pas.

— Je ne crois pas que vous puissiez même en avoir l'idée, dit le comte, et quoiqu'il vous intéresse beaucoup plus que vous ne pouvez le penser, je vous demanderai la permission de vous dire très-froidement, très-simplement comment cette pensée m'est venue.

Mon projet est réalisable : d'un mot vous pouvez en faire la consolation de ma vie et peut-être de la vôtre ;

d'un mot aussi vous pouvez le laisser dans la cate'gorie des rêves et des romans où vous dites que je suis si habile; la seule faveur que je vous demande, c'est de l'entendre.

— Parlez donc, monsieur, dit la comtesse avec impatience ; quel est donc ce projet que ma volonté peut réaliser ou mettre au néant?

Le comte parut hésiter ; il eut deux ou trois mouvements involontaires, comme ceux d'un homme qui se décide à dire tout à coup la vérité, mais à chaque fois il s'arrêta ; et après quelques moments d'une lutte et d'une incertitude qu'il eut l'habileté de bien faire voir à la comtesse, il reprit tout à coup :

— Non, pas ainsi, vous vous épouvanteriez à ma première parole; et tenez, ajouta-t-il avec un attendrissement véritable, je veux vous sauver d'un premier mouvement où vous me refuseriez et d'un refus sur lequel votre orgueil ne pourrait pas revenir.

Et d'ailleurs, si j'ai été un fou, vous me le direz, et j'accepterai votre jugement avec d'autant plus de résignation que vous aurez entendu tout ce que je pouvais dire pour vous faire comprendre comment cet espoir m'est venu.

La comtesse était tout à fait tranquille; rassurée sur la crainte qu'elle avait éprouvée à l'apparition de son mari, elle ne semblait plus "éprouver que l'ennui de l'entendre, et elle se résigna assez bénévolement à cet

ennui, mais sans se donner la peine de le lui dissimuler.

— Parlez donc, monsieur, dit-elle, parlez donc.

Et avec un dédain qui frisait l'impertinence, elle se plaça dans son fauteuil, dans la posture d'une personne qui est forcée d'écouter la lecture d'un drame ennuyeux faite par son auteur.

Monsieur de Belnunce n'y prit point garde, ou, s'il le vit, il accepta ce dédain.

Son parti était pris sans doute à cet égard, et tant de résignation de sa part eût dû annoncer à la comtesse quelle persévérance il comptait mettre à la réussite de ses projets.

— Oui, madame, reprit le comte sans regarder sa femme, et comme s'il se parlait plutôt à lui-même qu'il ne lui adressât la parole; oui, madame, un mot, un hasard, une de ces questions qui passent sans cesse dans la conversation a été le point de départ de toute cette histoire.

11 y a une ou deux semaines, chez le roi, quelqu'un, je ne sais qui, un émigré rentré avec Sa Majesté, s'est informé de ma position et m'a demandé, je ne sais comment, si j'avais des enfants, une fille, un fils; je lui répondis que non.

Il me présenta alors sa fille et son fils, qu'il allait conduire chez Madame : c'est un beau jeune homme, une belle jeune fille ; et cet homme, je ne sais plus son nom,

me semblait si fier et si heureux de l'admiration que Réprouvai à la vue de ces deux beaux jeunes gens, que je ne sais pourquoi, pour la première fois de ma vie, je me sentis saisi d'un pénible sentiment devant le bonheur d'un autre : c'était comme de la malveillance contre des gens à qui je ne pouvais en vouloir, c'était, que vous dirai-je? de l'envie, de la jalousie.

Le comte s'arrêta, comme s'il avait voulu calmer l'agitation qu'il éprouvait à ce souvenir.

Puis il reprit, sans paraître étonné du silence glacé de sa femme :

— Le tumulte de la réception effaça bientôt cette impression fâcheuse ; mais, comme ces maladies dont la première atteinte vous fait frissonner, mais qui s'endorment presque aussitôt pour ne se réveiller que plus tard par de légers symptômes, cette impression, qui n'avait été que d'un moment,, me reprit au cœur lorsque j'en étais déjà bien loin.

Pour la première fois de ma vie, le soir, en rentrant chez moi, je me trouvai iselé; je sentis le vide de ma maison, et je ne sais par quel ressouvenir étrange je revis près de moi ces deux beaux jeunes gens du matin.

Je les fis assister à ma rentrée. ; je les assis à mon foyer désert; je fis plus, j'y fis asseoir leur mère que j'aimais et dont j'étais digne, et par je ne sais quelle faiblesse que vous devez trouver bien ridicule, je me

mis à pleurer tout seul en pensant que c'était une scène, un rêve impossible, et rendu impossible par ma faute.

La comtesse se taisait, mais à la place du sourire sardonique avec lequel elle écoutait d'abord son mari, une froide gravité se peignait sur son visage.

Le comte, qui jusque-là avait parlé pour ainsi dire devant lui, se tourna vers la comtesse et lui dit :

— Voilà le premier chapitre de mon roman, madame ; il n'est ni bien intéressant, ni trop invraisemblable, n'est-ce pas ?

Elle ne répondit point et il continua :

— Je ne vous le cache pas, madame, je fus honteux de ma faiblesse; je fus honteux de mon repentir.

Si le vice vaut quel ',ue chose, c'est par sa persistance, et je me méprisai d'avoir éprouvé le regret du mai que je m'étais fait et que je vous ai fait aussi ; mais, comme je vous le disais, la blessure était faite, et ayant pour ainsi dire calmé la souffrance qu'elle me faisait au cœur, je la ressentis par un autre endroit de moi-même, je la ressentis par la vanité.

La pensée d'être père et d'avoir des enfants dont l'amour me consolât m'avait paru si niaise que je l'avais repoussée ; alors je me sentis venir la pensée d'avoir un héritier de mon nom, et celle-là me persécuta avec plus d'obstination, celle-là, peut-être parce qu'erle^ ne

s'adressait qu'à un sentiment d'orgueil, celle-là, je ne puis l'éloigner un moment.

Le comte s'arrêta encore, et se tournant vivement vers la comtesse, il ajouta avec un mouvement d'humeur chagrine :

— Faut-il vous le dire, madame? dans le tourment de cette pense'e incessamment acharnée à me poursuivre, je regrettai d'avoir laissé passer le temps du divorce.

Un divorce, en nous séparant, m'eût permis d'espérer que mon nom ne mourrait pas. Il n'y fallait plus penser ; et alors la colère me prenait, je songeais à mes droits, à l'autorité d'un mari, à je ne sais quelles extravagances que je voyais alors comme possibles, et dix fois j'ai été sur le point de venir ici vous imposer brutalement ma volonté et mes désirs.

La comtesse, les sourcils froncés, le regard animé d'une secrète terreur, ne put cependant s'empêcher de murmurer d'un ton plein de dédain :

— Oh ! monsieur ! monsieur !

— Que voulez-vous, dit le comte en se levant subitement, c'est le second chapitre de mon roman, et vous devez reconnaître que si je ne m'y montre pas juste, j'y suis du moins sincère.

Sans doute que tout cela est odieux, tout cela est méprisable ; mais enfin je n'ai point cédé à ces empor-

tements, et si vous les connaissez, c'est que je viens de vous les dire.

Mais pourquoi n'y ai-je point cédé, madame ? probablement c'est parce que j'ai prévu l'inutilité d'une tentative, et je suis encore trop sincère pour ne point vous laisser tout l'honneur de ma résignation.

J'ai donc enfermé en moi tous ces dé^rs impossibles, et j'ai été assez maître de moi jusqu'à ce jour pour que vous ne vous en soyez point aperçue.

— Il est à regretter que votre vertu n'ait pas été de plus longue durée, dit sèchement la comtesse.

— Vous avez peut-être raison , madame, reprit tristement monsieur de Belnunce, mais vous ne savez pas tout.

Si j'ai été assez maître de moi-même pour ne pas vous ennuyer et fatiguer de récriminations odieuses et de propositions insultantes, je ne l'ai pas été assez pour m'empêcher de considérer enfin d'un regard sérieux la cause du malheur auquel je me trouvais réduit.

Oh ! s'écria le comte en se rejetant sur le siège qu'il venait de quitter et en serrant les poings avec violence, oh ! ce n'est pas volontairement que l'homme s'impose ces terribles examens de conscience où l'on se juge d'autant plus sévèrement qu'on ne peut pas se mentir à soimême ; on vit ainsi dix ans, quinze ans, vingt ans, dans une position funeste, avec le malheur autour de soi, et avec le pouvoir d'en détourner la vre et d'en distraire

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son cœur et son esprit ; mais un jour vient, une circonstance fatale arrive qui vous force d'y porter vos regards, et alors un pouvoir invincible vous attache à ce spectacle, vous en met sous les yeux tous les détails, toutes les causes, toutes les fautes ; alors, madame, on se demande avec terreur si, dans ces vingt ans employés à s'étourdir, à oublier, il ne s'est pas trouvé une heure où il y avait place pour le repentir ; on doute alors de l'utilité de ce repentir; bien plus, on doute de l'inflexibilité de celle à qui on aurait pu l'adresser.

— Vous vous trompez, monsieur, dit vivement la comtesse.

— Vous vous trompez vous-même, reprit vivement le comte ; cette heure viendra bientôt pour vous, si elle n'est pas encore venue, et vous vous demanderez alors si cette sévérité implacable dont vous vous êtes armée contre moi vous sera comptée devant Dieu comme une vertu, vous vous demanderez si tant de persévérance dans le châtiment ne ressemble pas plutôt à une vengeance qu'à une résignation.

Vous douterez de" votre vertu, madame, comme moi j'ai douté de mon crime, et vous penserez peut-être que mieux eût valu ne pas être implacable, comme j'ai pensé que mieux eût valu pour moi ne pas me croire indigne de pardon.

La comtesse était bien loin d'être jattendrie par ce lui disait son mari, mais elle était émue.

La gravité de ses paroles, le sombre emportement avec lequel parlait monsieur de Belnunce la forçaient déjà à une attention sérieuse et inquiète.

Cependant elle répondit avec une dignité sévère :

— Ce qui a été pour vous un hasard a été pour moi l'occupation de ma vie, cet examen de conscience que vous avez fait dans un jour d'ennui et de désappointement, je l'ai fait tous les jours, et tous les jours, monsieur, je me suis de plus en plus affermie dans cette inflexibilité qui, selon vous, doit céder au premier doute qui s'élèvera dans mon cœur.

— Peut être avez-vous raison, madame, reprit le comte, mais moi, j'ai eu tort.

Si le repentir devait résulter pour moi de ce retour sur mon passé, je dois regretter de ne pas l'avoir fait plus tôt, alors môme que vous n'eussiez pas dû accueillir le repentir qu'il aurait fait naître; car il faut vous le dire, et c'est là une chose inexplicable encore pour moi, madame, ce n'est pas tant le mal que je vous ai fait que je regrette, c'est le bonheur que j'ai perdu.

A ce moment le comte, les yeux fixés au ciel, semblait en contemplation devant une image qui le tenait immobile sous le charme de sa présence.

— Oh! tenez, madame, dit-il, c'a été pour moi un désespoir profond que de me rappeler ce que vous étiez alors.

Mon Dieu, que de beauté partout, et sur votre visage

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et dans votre cœur ! que de grâces et dans votre personne et dans votre esprit ! quelle naïveté et quel saint enthousiasme! quel courage dans votre amour! Yous étiez belle, vous étiez charmante. Que vous méritiez d'être aimée et respectueusement aimée, et que j'ai été bien plus à plaindre que coupable de ne pas avoir compris tout ce qu'il y avait de grandeur, de noblesse et de dévouement jusque dans l'aveu de ce malheur dont on s'est armé pour vous livrer à moi, dont je me suis armé pour échapper à l'empire de votre supériorité !

La comtesse, vivement troublée, tenait ses yeux baissés pour cacher à son mari l'émotion qui l'agitait au souvenir d'un temps où elle avait cru au bonheur. Le comte, sans s'arrêter à cette émotion, continua vivement :

— Car il faut vous le dire, madame, et c'est là un aveu que je puis vous faire, maintenant que j'ai bien pesé tout ce qui m'a poussé dans cette fatale voie.

Oui, je dois vous le dire, ce qui m'a le plus égaré, c'est la vanité.

Comprenez-vous cette folie? je vous aimais, mais, je ne sais, je me sentais tellement au-dessous de vous pour la grandeur des sentiments et des idées, que je m'en voulais de mon amour; ne pouvant vous égaler dans le bien, j'ai voulu vous dépasser dans le mal.

Tout cela est inexplicable, tout cela manque de raison ; mais la vérité, c'est qu'il est venu une heure où

j'ai voulu vous punir de mon infériorité en vous disant : Vous êtes belle, vous êtes riche, vous êtes noble, vous êtes noble et supérieure ; eh bien, moi je n'ai voulu de vous que votre fortune, je l'ai et je dédaigne tout le reste.

J'ai pris cela pour de la grandeur et de la puissance.

C'est une horrible perversité, direz-vous ? Non, madame, non, ce n'est pas de la perversité, non ; c'est ce fatal esprit de raillerie et de moquerie que nous a légué le dernier siècle : ne croire à rien, n'estimer rien, voilà comment nous avons été élevés par l'esprit des philosophes! Jouer tous les graves sentiments, feindre toutes les nobles pensées, pour tromper la crédulité, voilà à quoi nous avons été habitués par l'esprit de cette cour aveugle et frivole qui a conduit la noblesse à sa perte; voilà ce que j'étais quand je vous ai trouvée pour votre malheur et le mien; car moi, madame, je me méprise assez pour me rendre au moins cette justice; non, je n'avais pas le cœur méchant, ni les inclinations perverses ; je vous aimais, je vous aimais trop, puisque j'ai eu peur de mon amour, puisque, emporté par ce délire de corruption, je vous ai sacrifiée précisément parce que je vous aimais, précisément pour avoir raison de cette passion et de ce culte que je vous avais voués.

J'ai fait comme le misérable qui brise l'image du Dieu auquel il dit de ne pas croire, et qui la brise

cependant parce qu'elle l'épouvante, oubliant que cette terreur et son crime lui-même sont une preuve de sa foi.

Oui, madame, c'est une chose folle et inouïe, c'est parce que je vous aimais au delà de l'amour qu'une femme me semble mériter, que j'ai été indigne et infâme envers vous !

Ce n'est pas en vain qu'une femme comme madame de Belnunce vit avec sa pensée, et non avec son cœur, pendant de longues années; quoi qu'elle en ait, la passion de l'amour l'occupe, et ne pouvant plus ou ne voulant plus l'éprouver, elle y rêve ; après en avoir considéré les aspects généraux, elle en cherche les mystérieux détours; après en avoir admiré les grands effets, elle en étudie les subtilités.

Madame de Belnunce était Allemande et enthousiaste, c'était plus qu'il n'en fallait pour avoir souvent égaré son esprit dans ces vagues rêveries.

Ainsi, le langage de son mari, qui eût paru ridicule ou odieux à une femme qui fût demeurée dans la vie ordinaire, la fit presque réfléchir, comme s'il eût dévoilé une vérité difficile à saisir, mais cependant possible.

D'ailleurs, monsieur de Belnunce n'avait pas rappelé un de ses torts sans le couvrir d'un mot d'admiration pour sa femme; il s'était avoué indigne, mais il l'avait appelée noble et belle; il s'était traité d'infâme, mais il

s'était incliné devant sa supériorité; il avait fait plus, il avait cherché une excuse à ses fautes dans des vertus dont l'éclat l'importunait : c'était s'avilir, mais c'était flatter.

Or, s'il est vrai qu'une femme pardonne moins aisément le mal qu'on dit d'elle que le mal qu'on lui fait, il est certain qu'elle doit pardonner un peu du mal qu'on lui a fait, en faveur du bien qu'on dit d'elle.

Sans doute, madame de Belnunce n'en était pas à se laisser toucher par les subtils raisonnements de son mari, ni par ses retours désespérés vers le passé ; mais elle l'écoutait, et c'était beaucoup; elle lui répondit, c'était déjà presque trop.

— Que votre chagrin d'un jour, lui dit-elle, vienne de la solitude où vous vous êtes trouvé, en comparant votre existence à celle d'un père fier de sa famille, qu'il vienne de vos remords ou de je ne sais quel désir ambitieux pour votre nom, il m'est permis de vous demander pourquoi vous êtes venu me le confier?

Le comte parut embarrassé.

— C'est une question que vous avez le droit de me faire, reprit-il après un moment de silence; et c'est pourtant une question bien étrange dans la bouche d'une femme qui parle à son mari.

— C'est notre position qui est étrange, monsieur, et comme c'est vous qui l'avez faite, vous devez trouver ma question naturelle.

— Oui, reprit le comte, vous avez raison... c'est moi qui vous ai donné le droit de me dire :

« Vous souffrez, pourquoi venez-vous me parler de vos douleurs ? »

Oui, je vous ai donné le droit d'être sans pitié; j'ai fait plus, je me suis enlevé le droit de me plaindre... car à qui me plaindrais-je?...

Monsieur de Belnunce laissa échapper un geste de triste impatience, et reprit :

— Oh ! tenez , c'est du malheur ! du vrai malheur !

Il se leva et reprit bientôt :

— Un malheur plus affreux que le vôtre , précisément parce qu'il ne vient que de moi. Je vous ai fait beaucoup de mal, mais vous êtes innocente : l'innocence est une consolation; vous êtes moins malheureuse que moi.

— En vérité, monsieur, reprit la comtesse, c'est une dérision... ou une folie... et permettez-moi de vous le demander encore une fois : quel motif... quelle raison vous a amené ici ?

Monsieur de Belnunce s'arrêta devant sa femme, il la regarda longtemps. De profonds soupirs soulevaient sa poitrine.

Dix fois il parut tout prêt à laisser échapper la pensée qui l'oppressait ; enfin, après une sorte de lutte qui

se manifestait par les diverses expressions qui se succédaient sur son visage, il se détourna vivement et reprit avec un accent désespéré :

— Non, madame, non... il vaut mieux que je ne vous le dise pas... A quoi bon parler? peut-être pour vous offenser encore, et certainement pour me voir repousser avec mépris... non... non... madame, il vaut mieux que je me taise.

Que voulez-vous, quand on est seul avec soi-même, on s'écoute, on se croit, car on se sent vrai... et alors on rêve la possibilité d'un pardon, parce qu'on sent en soi la sincérité du repentir... alors on s'égare, on se croit fort, et parce qu'on a le cœur plein de sacrifices, de dévouement, on invente, on arrange des choses qu'on croit bonnes et nobles... on vient poussé par l'espérance, poussé par le remords... et lorsqu'on est arrivé, on n'ose pas même dire ce qu'on a rêvé... ce qu'on voudrait faire... On se trouble devant un juge froid et sévère, et peut-être juste...

Non, madame, non, j'ai eu tort de venir, je n'ai rien à vous dire. #

Il fit un pas pour s'éloigner.

La comtesse était mal à l'aise, émue, embarrassée, impatiente de son émotion.

Le comte s'arrêta et reprit avec une tristesse profonde :

— Et cependant, tenez... c'est une folie... une bien grande folie... une présomption impardonnable...

Mais, voulez-vous me croire, voulez-vous croire que je souffre, que je souffre horriblement?... vous expliquer comment... ce serait beaucoup trop vous dire...

Mais soyez sûre d'une chose, Gertrude, c'est que je suis bien malheureux... oh ! oui, bien malheureux!...

Eh bien ! pour tout ce malheur, pour tout ce repentir... pour ce silence même que je garde par respect pour vous... je vous en prie, donnez-moi votre main.

— Ma main ! dit la comtesse, que son nom de Gertrude avait fait tressaillir comme un souvenir endormi et soudainement éveillé.

— Oui, reprit le comte avec prière, votre main, oh ! je vous en prie.

La comtesse détourna la tête et répondit d'une voix plus émue qu'elle n'eût voulu :

— Non, non, monsieur.

Le comte passa sa main sur ses yeux, comme pour cacher une larme, et salua la comtesse.

Tant de soumission embarrassa madame de Belnunce.

Elle se trouva trop sévère, non point pour avoir refusé de tendre la main à son mari, elle était encore bien loin de croire qu'elle pût en venir là, mais pour ne pas avoir accompagné son refus d'un mot de regret, d'un mot qui, en rappelant ce qu'elle avait souffert, l'excusât elle-même de se trouver si implacable.

Cependant monsieur de Belnunce se retirait, mais il se retirait lentement.

Sa démarche avait quelque chose d'incertain et de pénible.

Tout à coup, arrivé près de la porte, il s'arrêta, parut faire un effort désespéré, et, après avoir chancelé, tomba sur un siège, le visage pâle et le corps agité d'un tremblement nerveux.

— Qu'avez-vous donc, monsieur? dit la comtesse en courant rapidement à lui.

— Rien... rien... répondit-il avec effort et en essayant de sourire.

La comtesse s'arrêta près de lui, les yeux baissés et sans lui parler.

Que lui aurait-elle dit ?

Le prier de se retirer, c'eût été presque une brutalité... le plaindre, l'interroger, c'eût été presque une faveur; elle ne voulait ni l'une ni l'autre.

— Pardon, madame... reprit-il; je suis honteux de l'ennui que je vous cause... Depuis quelque temps j'éprouve des serrements de cœur qui me font presque évanouir.

La comtesse le regarda.

— Vous ne saviez pas cela et j'aurais voulu vous le cacher.

Madame de Belnunce ne répondit pas.

— Du reste, ajouta le comte en respirant péniblement, ce n'est point grave... un verre d'eau suffit souvent à calmer ces mouvements nerveux... Si j'étais chez moi...

Il fit un effort pour se lever et retomba sur son siège.

— Ah ! monsieur! dit la comtesse, avec un accent de reproche.

Elle prit sur un guéridon le verre et la carafe qui lui servaient d'habitude ; elle emplit le verre et le présenta à son mari.

Il s'en empara avidement et le porta à sa bouche.

Mais avant qu'il y eût touché, il s'arrêta brusquement, éloigna le verre lentement, et se laissa aller à le regarder.

Son œil semblait y découvrir quelque chose de caché, et sa poitrine se soulevait à longs soupirs.

La comtesse le regardait avec étonnement.

Tout à coup monsieur de Belnunce se leva brusquement et posa le verre sur un meuble.

— Non, madame, non ! lui dit-il avec une sorte de désespoir.

— Pourquoi donc ? reprit la comtesse, à qui la surprise arracha cette question.

— Ce verre a touché vos lèvres, lui dit monsieur de Belnunce.

La comtesse baissa les yeux et rougit.

— Quand on est jeune, reprit le comte avec amertume, quand on s'aime de cet amour qui nous fait un bonheur de cueillir la fleur que celle qu'on aime a regardée, de porter sur son cœur le brin d'herbe que sa main a froissé ; quand on aime d'un pareil amour, madame, c'est plus qu'un aveu, plus qu'un serment, c'est une faveur suprême que de poser ses lèvres sur le cristal qu'ont touché des lèvres adorées... car les superstitions de l'amour disent qu'en y boit la pensée de celle qui vous le permet.

Eh bien, madame, j'ai été arrêté par ce souvenir... il m'a semblé que ce serait presque vous manquer de respect que de toucher ainsi ce verre auquel vous avez touché... C'est encore une folie, c'est pis, c'est une niaiserie sans doute, mais je vous le jure, si vous me disiez qu'il vous déplaît que je vous regarde... je ne lèverais plus les yeux sur vous.

Si monsieur de Belnunce avait eu affaire aune femme railleuse, il eût été bien aisément bafoué; c'est une arme si cruelle que la raillerie, qu'elle s'attaque à la vertu ou qu'elle s'attaque à l'amour, elle a le plus terrible des pouvoirs, celui de faire douter de ce qui est respectable comme de ce qui est sincère.

Combien la victoire eût-elle été plus facile contre des sentiments qui étaient assez près de la plus noble délicatesse pour toucher au ridicule !

Aussi la raillerie est-elle la meilleure défense Mes

femmes, quand elles veulent se défendre; leur trait le plus cruel, quand elles veulent attaquer.

Malheureusement pour elle, madame de Belnunce mettait de la gravité dans tous ses sentiments.

Elle se sentit plus embarrassée des paroles de son mari, qu'une jeune fille de quinze ans ne l'eût été si son amant lui avait tenu le même langage.

Le respect de monsieur de Belnunce, sans la désarmer de sa résolution , lui ôtait le droit de faire cesser impérieusement ce singulier entretien.

Elle cherchait cependant un moyen d'en finir, et, prenant le premier qui se présenta, elle lui dit :

— Je suis contente que votre indisposition soit calmée.

Le comte ne dit mot.

Elle continua, quoique avec hésitation :

— Ainsi vous pourrez... obtenir... trouver chez vous,., des soins...

— Chez moi? dit monsieur de Belnunce; je comprends... vous me chassez...

Le grand art des discussions n'est pas de faire dire à ses adversaires autre chose que ce qu'ils ont dit ou qu'ils ont voulu dire : ce procédé grossier est tout au plus bon pour les avocats de la chambre des députés; ce grand art, c'est de dire la pensée de ses adversaires avec des mots dont ils ne peuvent accepter la portée.

Ainsi, monsieur de Belnunce avait parfaitement achevé

la pensée de sa femme, en supposant qu'elle désirait le voir partir; mais en employant le mot, vous me chassez, il lui attribuait une grossièreté contre laquelle elle s'empressa de protester.

— Vous chasser, monsieur! lui dit-elle; me suis-je jamais servi de pareils mots ?

Quand il n'y a plus entre époux aucune communauté de sentiments, toujours est-il qu'il faut au moins garder la convenance des termes.

L'explication était renouée, monsieur de Belnunce en profita :

— Je ne crois pas y avoir manqué, reprit-il.

— Je ne vous accuse pas... seulement je crois inutile de prolonger un entretien...

— Qui vous ennuie...

— Qui m'étonne...

— Et qui vous étonnerait bien plus encore si vous en saviez le motif.

— C'est ce que je veux ignorer, monsieur.

— De quoi donc avez-vous peur, madame ?

La comtesse fit un geste d'impatience ; elle sentait qu'elle se laissait prendre et envelopper sans se défendre comme elle l'eût voulu.

Elle avait déjà laissé dire à son mari plus de choses qu'elle n'eût voulu en entendre.

Elle pressentait qu'il lui en dirait encore qui l'embarrasseraient, et cependant elle ne savait comment lui imposer silence, tant son langage était respectueux, et tant il semblait qu'en même temps ses paroles fussent interlocutoires.

— Sans doute, monsieur, reprit-elle enfin, sans doute je n'ai "peur de rien ; mais vous-même qui avez tant souffert pour être revenu par hasard sur votre passé, croyez-vous que je ne souffre pas, moi, de m'y voir ramenée... par vous.

Monsieur, veuillez en finir, ajouta-t-elle en s'animant, je vous en supplie. Ne savez-vôus pas qu'il y a entre nous mi abîme infranchissable ?

— Mon crime, n'est-ce pas ?

— Ou peut-être mon malheur, que vous pouvez appeler un crime, si vous le voulez.

— Un malheur, madame ! s'écria le comte, un horrible malheur ! car il vous a laissée sans affections autour de vous ; sans même l'affection qu'il devait vous donner... celle de la malheureuse enfant...

— Monsieur ! s'écria la comtesse avec épouvante, en ' voyant enfin en face le danger qu'elle avait redouté.

— Ah! madame, reprit le comte en l'interrompant vivement, pensez-vous donc que je sois sans pitié, sans remords ? croyez-vous que je n'ai pas mille fois sou-

haité que cette innocente créature, j etée à la misère, ait trouvé près de vous l'asile et l'amour dont elle avait besoin et qu'elle vous eût rendus?

Croyez-vous qu'à l'heure où nous sommes arrivés, je ne donnerais pas toute cette fortune, tout ce pouvoir que j'ai tant ambitionné, pour que votre fille fut la mienne.

— Monsieur... assez!... s'écria la comtesse en se réfugiant sur un canapé où elle cacha sa tête dans ses mains.

— Oui, madame, la mienne, continua le comte avec véhémence, oui, votre fille que je voudrais être la mienne, en lui donnant mon nom, pour vous donner le droit de l'avoir près de vous, de l'aimer tout haut, d'en êtrefière... heureuse...

— Ah ! monsieur, s'écria la comtesse en se levant et en parcourant sa chambre dans un désordre inexprimable, ne me parlez pas ainsi... assez... assez...

— Gertrude ! Gertrude ! disait le comte en l'implorant, écoutez-moi ... écoutez-moi .. .

— Mais, s'écria madame de Belnunce en s'arrêtant tout à coup et en joignant les mains avec violence, mais que vous ai- je donc fait pour me torturer ainsi ?

— Vous torturer ! reprit le comte; oh ! je suis fou!... je suis fou!., j'avais espéré que si le cœur de la

femme m'était fermé, celui de la mère m'écouterai t.

— Jamais !... dit la comtesse d'une voix brève et brisée.

— Oh! reprit le comte, je suis donc bien coupable, puisque j'ai tué en vous tous les sentiments doux et sacrés... puisque j'y ai tué la pitié, puisque j'y ai tué l'amour maternel ?

La comtesse retomba sur son siège, ne pouvant ni parler, ni pleurer, et se tordant les mains dans un affreux désespoir.

— Car, reprit le comte, vous ne pouvez plus me pardonner, vous qui n'aimez pas votre enfant !

— Ah ! s'écria la comtesse, se levant droite et superbe, les mains tendues vers le ciel.

Ah! monsieur! répéta-t-elle avec une sombre amertume ; et, soit que l'expression manquât à l'élan de son âme, soit qu'elle la comprimât par une force inouïe, elle retomba sur son siège, sans avoir laissé échapper d'autre mot que ces deux éloquentes exclamations.

— Vous l'aimez! reprit le comte. Eh bien, Gertrude, le voulez- vous?... cette enfant est la vôtre, cette enfant est née huit mois après notre mariage; le roman de sa naissance est facile à faire , Ne m'avez- vous pas assez aimé pour avoir été égarée par votre amour?

Eh bien! votre orgueil, celui de votre père, n'a pas voulu que la naissance de cette enfant vînt prouver

votre faute... vous l'avez cachée... et lorsque vous étiez prête à tout dire, on vous l'a enlevée... Alors, la croyant perdue, vous avez continué votre silence.

Mais aujourd'hui, elle est retrouvée...

— Vous le savez ? s'écria la comtesse avec effroi.

— Oui, je le sais, et c'est pour cela que je vous dis : Voulez-vous que cette charmante enfant soit hautement votre fille, la mienne, sans honte, sans remords ?

Voulez-vous l'avoir là, près de vous, sans cesse, pour vous aimer, vous plaindre, vous consoler?

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la comtesse, les mains levées au ciel, les yeux inondés de larmes, la poitrine brisée de sanglots... ô mon Dieu! mon Dieu! pourquoi vient-il me dire tout cela?

— Pour avoir mon pardon, lui dit monsieur de Belnunce à voix basse, et en se jetant à genoux devant elle ; pour que vous me preniez en pitié à votre tour... car je souffre plus que vous ne pouvez le penser... J'ai tout essayé : ambitions, plaisirs, intrigues ; rien n'a étouffé en moi le remords de ma lâcheté... le remords de votre malheur... Gertrude... Gertrude !...

Et en lui parlant ainsi, il lui prenait les mains, il l'attirait à lui , et la comtesse, se débattant avec douleur , répondait à peine et d'une voix suffoquée :

iv 14

— Non, monsieur... jamais... jamais!...

— Vous ne pouvez pas me refuser...

— Je refuse.

— Eh bien ! s'écria le comte avec un mouvement d'exaltation désespérée, je vous amènerai votre fille , et elle vous priera pour elle et pour moi !

— Vous savez où elle est? fit la comtesse avec une nouvelle terreur.

— Oui, je le sais... et je lui dirai : Voilà votre mère qui ne veut pas que je vous donne un nom, un rang et une fortune ; voilà votre mère qui ne veut pas que je vous ramène dans ses bras !

— Oh ! grâce... grâce ! s'écria la comtesse; ne lui dites pas cela !

Puis elle reprit en fondant en larmes :

— Elle ne me connaît pas et elle ne peut m'aimer, voulez-vous qu'elle me connaisse pour me maudire?

Les pleurs coulèrent plus abondamment, l'heure de la faiblesse était venue après de si violents efforts.

— Eh bien, Gertrude, reprit le comte, ne voulez-vous pas être bénie par votre fille ? ne voulez-vous pas être bénie par moi?... répondez-moi...

— Pas maintenant... pas maintenant, dit la comtesse... non, plus tard... non... je ne sais si je rêve... je ne sais si je suis folle... plus tard.

— Plus tard, Gertrude, reprit le comte, tous vos souvenirs vous seront revenus, plus tard tous vos ressentiments se seront réveillés, plus tard vous ne penserez plus qu'à l'injure que je vous ai faite...

— Vous vous trompez, reprit douloureusement la comtesse... vous m'avez demandé le bonheur de ma fille... croyez-vous qu'une mère oublie cela?

Le comte lui prit la main et la baisa.

Madame de Belnunce tressaillit; puis elle reprit:

— Maintenant, soyez bon... ayez pitié de moi., laissez-moi... laissez-moi seule, je vous prie.

— Attendrais -je que vous me rappeliez ? dit le comte, sans abandonner la main de la comtesse.

— Cela ne serait pas généreux, répondit-elle... je n'en aurais peut-être pas le courage. *

Monsieur de Belnunce se retira.

Avait-il rêvé une victoire plus éclatante, et se tenaitil pour battu parce qu'il n'avait point poussé son triomphe jusqu'où il l'eût voulu; ou bien craignait-il que la réflexion ne vînt lui arracher tout ce qu'il avait si péniblement obtenu ?

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine eut-il dépassé le seuil de la chambre de sa femme, que son visage devint sombre et soucieux.

11 rentra chez lui et tira une sonnette dont le bouton était caché dans un ornement de la boiserie.

Un magnifique valet de chambre se présenta aussitôt.

— Molinos, lui dit-il, tout en se laissant déshabiller, demain, toute la journée, un planton chez le suisse, pour recevoir et m'apporter toutes les lettres qui arriveront à l'hôtel... toutes.

— Il suffit, monsieur le comte.

— Si madame la comtesse sort, savoir exactement où elle est allée, qui elle a vu et à qui elle a parlé.

— Oui, monsieur le comte.

— Et là-bas?...

— Rien de nouveau : le jeune homme toujours fort amoureux, et le père ne voulant point entendre parler de mariage.

— Bien. Je dîne chez monsieur de Sainte-Mars, avec la petite Fanny. Je serai rentré à dix "heures.

— Ah! la petite Guillotin, fit le valet de chambre.

— Vous connaissez cette Fanny ?

— Oui, monsieur le comte, je l'ai vue à Toulouse, il y a un an, avec le fils de monsieur de Sainte-Mars.

— Je sais cette histoire... et ce bon général la croit novice à vouloir l'épouser. C'est drôle... Sainte-Mars a pourtant vécu... mais la guerre l'a rouillé.

— Mademoiselle Fanny sera seule?

— Non.

OLIVIER DUHAMEL 2i3

— Et monsieur rentre à dix heures?

— Oui^

— Ah! fit le ■ ilet de chambre en souriant.

— Oui, ré; i le maître, à dix heures, Puis il murmura entre ses dents :

— Trois cent mille francs de rente. Et il le congédia,

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