‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 13 sur 20 · LE DESSOUS DES CARTES · texte numérisé non relu

LE DESSOUS DES CARTES

Trois mois après, monsieur de Belnunce et sa femme étaient seuls dans une assez petite chambre, garnie de meubles gothiques et de chétive apparence.

Quelques malles ouvertes autour d'eux et dont on n'avait pas retiré les vêtements qu'elles renfermaient, disaient suffisamment qu'ils n'étaient que passagèrement dans cette modeste habitation; monsieur de Belnunce, qui venait de rentrer, s'était jeté sur une chaise, d'un air fort soucieux.

— Eh bien, Jules, lui dit sa femme, quel parti prenons-nous ?

— Qu'en pensez-vous vous-même? reprit le comte; ne vaudrait-il pas mieux aller sur-le-champ à Vienne, que de rester ici, où les événements peuvent nous gagner de vitesse?

— Non, reprit madame de Belnunce ; puisque nous avons suivi la fortune de Louis XVIII, il faut au moins en courir toutes les chances.

Vienne nous restera toujours ouverte, dans le cas où une victoire livrerait à Napoléon le chemin de la Belgique.

Mais avant que cela arrive, il faudra battre Tannée autrichienne d'abord, l'armée prussienne ensuite.

— Et à supposer qu'il y réussisse, ajouta le comte, l'Autriche, la Russie et toute la confédération germanique lui opposeront de nouvelles armées.

— Ainsi donc, une fois encore, reput madame de Belnunce, une fois encore l'empereur François est entré dans la coalition européenne qui va détrôner son fils et son petit-fils?

Monsieur de Belnunce se contenta de répondre par un signe de tête affirmatif, et retomba dans ses réflexions.

— Mais qu'avez-vous donc, mon ami? dit madame de Belnunce avec un ton de familiarité qui disait assez quel avait dû être le dénoûment de cette réconciliation dont nous avons raconté les premières scènes dans les pages précédentes.

Monsieur de Belnunce s'agita un moment avec impatience, non point comme un homme qu'une pareille question importune, mais qu'elle embarrasse, quoiqu'il ait envie d'y répondre.

— Parlez-moi donc, Jules, reprit encore une fois la comtesse.

— Vous savez que votre frère arrive, dit tout à coup le comte.

— Je n'en avais pas de nouvelles certaines, mais je pensais bien qu'il suivrait le mouvement de l'armée, quand bien même il n'y aurait pas un commandement.

— Oui, reprit monsieur de Belnunce, il sera à Gand dans quelques jours.

— Pourquoi donc son arrivée paraît-elle vous contrarier à ce point?

— Vous connaissez votre frère, il peut avoir fondé sur notre séparation des espérances que notre rapprochement peut détruire.

Il serait peut-être prudent de paraître vis-à-vis de lui dans des termes moins intimes.

— Je ne vous comprends pas, reprit la comtesse.

— Il est fort heureux, ajouta monsieur de Belnunce, dont les pensées semblaient obéir plutôt à une impulsion intérieure qu'aux paroles que lui disait sa femme, il est fort heureux que la rapidité des événements qui se sont passés depuis le 1er mars nous ait empêchés de mettre à exécution sur-le-champ nos projets en faveur de votre fille.

— Pourquoi cela ? dit la comtesse avec une surprise inquiète.

— Oh ! reprit le comte, comme s'il avait craint de trop laisser deviner sa pensée, c'est que cette reconnaissance pourrait blesser les intérêts de monsieur de Morden, et que, ne pouvant emmener Charistie avec nous, elle fût restée à Paris en butte à des persécutions contre lesquelles monsieur Bonsenne l'eût peut-être mal protégée.

— Encore une fois, je ne vous comprends pas, reprit la comtesse.

— Pensez-vous, dit monsieur de Belnunce après un moment de réflexion, que votre frère n'ait pas compté dans ses espérances de fortune le retour de la portion de biens que vous avez reçue de votre père ; et pensezvous qu'en me voyant créer des droits à une enfant donl il sait la véritable naissance, il n'opposera pas à cette reconnaissance toutes les intrigues, toutes les protestations d'un homme qui croit ses intérêts lésés?

La comtesse garda un moment le silence, tant elle parut surprise des craintes que lui témoignait son mari.

— Nous sommes-nous donc mal compris, Jules? lui dit-elle; ne devriez- vous pas, au contraire, profiter de cette circonstance pour dire vos intentions à monsieur de Morden, et ne m'aviez- vous pas même dit que vous étiez certain que, du moment que je lui assurerais ma fortune personnelle par des actes rendus irrévocables, il ne s'opposerait point à cette reconnaissance ; que, bien au contraire, il se prêterait avec empressement à toute les démarches nécessaires pour la faire réussir ?

Monsieur de Belnunce prit un air contrit et tendre ; il s'approcha de sa femme, et, l'attirant doucement à lui, il lui dit :

— Mais maintenant, Gertrude, n'est-il pas possible que notre fille ne soit pas notre seule héritière ?

La comtesse rougit, un vif embarras se peignit dans tous ses traits.

Elle parut he'siter...

Mais s'étant remise un peu, elle répondit d'une voix triste :

— Dieu accordera-t-il ce bonheur à notre réconciliation? Je n'ose l'espérer, Jules, le chagrin m'a rendue vieille de bonne heure.

— Mais enfin, reprit le comte, si préoccupé sans doute de ses pensées qu'il ne prit point garde à l'étrange émotion de sa femme, cet espoir ne nous est pas tout à fait interdit ; laissez-le-moi, je vous en prie, et tant que je le garderai, permettez-moi de protéger notre avenir, et peut-être un autre, contre des prétentions spoliatrices.

— Mon Dieu! dit madame de Belnunce, vous me faites peur, Jules ! Mais à quand voulez-vous donc remettre cette reconnaissance qui doit me rendre ma fille?

— Les événements me guideront. Savons-nous nousmêmes ce que nous sommes dans ce moment? car si Napoléon triomphe, ne faudra-t-il pas nous retirer en

Autriche , et là, ne savez- vous pas quels obstacles votre frère peut nous opposer, grâce au crédit dont il jouit à la cour impériale?

Si, au contraire, Louis XVIII remonte sur son trône, vous comprenez que l'exil volontaire que nous venons de nous imposer nous sera compté de façon à nous rendre facile tout ce que nous voudrons obtenir.

Dans tous les cas, n'est-ce pas peu prudent d'éveiller l'attention du prince* de Morden sur nos projets, et ne vaudrait-il pas mieux rester, comme vous l'avez été jusqu'à ce jour vis-à-vis de lui, dans les termes d'une froide convenance?

— Je suis parfaitement de votre avis à ce sujet, et je m'étonne de toutes les précautions que vous prenez pour me donner ce conseil.

Elle s'arrêta, et reprit presque aussitôt :

— Je vous connais, Jules , il s'agit d'autre chose; ce n'est pas là seulement ce que vous aviez à me demander.

— Eh bien ! c'est vrai, repartit le comte : je désire que vous ne voyiez point votre frère.

— Comment cela se peut-il? répondit la comtesse; oubliez-vous le sacrifice que je lui ai demandé l'année dernière; oubliez-vous que j'ai exigé aussi de lui, non pas qu'il abandonnât la cause de son bienfaiteur, mais qu'il donnât un démenti formel aux opinions qu'il avait soutenues jusque-là?

— Eh bien ! reprit le comte , après un moment

de silence, il faut quitter Gand, il faut rentrer en France.

— Nous séparer î s'écria la comtesse avec effroi , oh ! non, je vous en supplie, Jules ! je vous en supplie.

— Oubliez-vous, reprit le comte, que vous serez près de voire fille; et puis, ajouta-t-il brusquement, il ne faut pas que voyiez monsieur de Morden, il ne le faut pas.

— Mais il n'est pas encore sans doute près d'arriver, reprit la comtesse, surprise de cette insistance.

— Il sera ici dans quelques jours, peut-être demain, peut-être ce soir.

La comtesse remarqua le trouble extraordinaire de son mari, et lui dit subitement :

— Il y est, vous l'avez vu, et comme toujours, implacable et brutal, il vous aura reproché nos malheurs passés. Eh bien, il fallait lui dire que je vous avais pardonné, Jules.

— Gertrude, reprit le comte avec vivacité, si vous craignez de partir seule, je vous accompagnerai, mais il faut absolument vous éloigner de cette ville; je ne veux pas, je ne peux pas vous laisser, du moins maintenant, exposée aux extravagantes menaces de votre frère. Partons, je vous en supplie, partons.

— Mais il s'est passé quelque chose d'extraordinaire, s'écria la comtesse ; il y a entre vous et mon frère une

querelle dont vous ne voulez pas que je connaisse les suites.

Le comte tressaillit.

C'était une singuliers position que celle de madame de Belnunee, après ce qu'elle avait souffert vingt ans avant cette époque, et reconnaissant que l'homme qu'elle aimait avec passion était un misérable qui s'était joué de sa crédulité; bien plus qu'un misérable, un lâche dont elle avait cent fois rougi de porter le nom. »

Après l'avoir accablé de son mépris, après être restée séparée de lui pendant tout ce temps qui avait été la jeunesse de sa vie, une heure était venue où, enveloppée par les séductions de ce-t homme, émue par ses protestations de repentir, attaquée jusqu'au fond de l'âme par l'amour de sa fille, enivrée des promesses d'avenir qu'il avait su lui faire ; une heure était venue, disons-nous, où elle avait tout oublié, et son mépris passé, et sa haine jurée, et ses refus constants ; elle avait cru encore une fois cet homme ; mais elle ne pouvait pas faire que , dans son passé, elle n'eût été le témoin de sa lâcheté.

Pour se livrer à lui, elle avait jeté un voile sur tout le mal qu'elle en avait reçu, sans pouvoir effacer de sa mémoire le souvenir des vices qui en avaient été la cause; et voilà que tout à coup, au milieu de l'ivresse de cette réconciliation, dont elle ne voulait goûter que le bonheur, voilà que tout à coup un orage s'élève, voilà que toutes ses craintes la reprennent !

La pensée d'une trahison de monsieur de Belnunce ne lui était pas venue; mais elle avait songé à une querelle possible entre son mari et son frère , et elle donnait ce prétexte à sa fuite, trop certaine que monsieur de Belnunce n'était pas homme à braver la colère de monsieur de Morden.

— Eh bien, oui, dit le comte, j'ai vu votre frère* mais, je vous le jure, il n'y a pas de querelle entre nous, jusqu'à présent du moins, et s'il s'en élevait, ce n'est pas là ce qui m'engagerait à vous prier d'éviter sa présence.

La comtesse ne voulut pas approfondir jusqu'où pourrait aller le courage de son mari en pareille circonstance, et, craignant pour elle-même d'être témoin de sa faiblesse, elle lui dit :

— Eh bien , partons ! je veux croire que vous avez raison d'exiger ce voyage; partons, je suis prête à vous accompagner.

C'est une étrange chose que le besoin qu'on éprouve de se tromper ! La comtesse quittait Gand parce qu'elle avait la conviction que son mari avait peur de monsieur de Morden, et qu'il subirait tous les outrages qu'il plairait à celui-ci de lui infliger, et il est possible qu'à dix lieues de cette ville elle se fût dit qu'elle avait prudemment agi en empêchant monsieur de Belnunce de se rencontrer avec un homme dont il n'eût pas voulu supporter la moindre observation.

A peine eut-elle déclaré qu'elle consentait à partir, que monsieur de Belnunce sonna vivement.

Le valet de chambre qui le servait ordinairement à Paris oarut aussitôt, et le comte dit :

— Molinos, nous partons à l'instant même; la voiture et des chevaux;

— Où va monsieur le^comte ? dit le valet de chambre.

— Je ne sais, repartit le comte, en ouvrant un meuble pour y prendre son portefeuille et commencer ainsi ses préparatifs de départ. En Hollande, sans doute.

— En Hollande? fit la comtesse.

— Ne fût-ce que pour y terminer les affaires que nous y avons avec la maison N...

— En Hollande soit , dit la comtesse avec une soumission remarquable.

On eût dit qu'elle avait peur, en demandant une explication, de toucher à ce bonheur tardif dans lequel elle s'était laissé entraîner.

Le valet de chambre se retira.

Madame de Belnunce était triste.

Ce ne pouvait être de quitter Gand, puisque son mari l'accompagnait.

Elle était triste d'un de ces vagues pressentiments qui vous avertissent de l'approche d'un malheur.

Cependant elle s'occupait des préparatifs du départ, lorsque tout à coup un bruit de voix se fit entendre sur le palier du modeste appartement qu'ils occupaient.

A ce bruit, monsieur de Belnunce pâlit et dressa

l'oreille, comme le lièvre qui entend la voix redoutable du chien de chasse.

Il fit signe à sa femme de ne point remuer, et luimême était immobile.

Cependant, on put bientôt distinguer les paroles qui s'échangeaient avec une certaine vivacité :

— Je te dis, drôle, que je veux voir madame de Belnunce.

— Je vous dis que vous ne pouvez pas entrer... madame est absente .

— En voilà assez... Va dire à ta maîtresse, qui est ici, je le sais, que le prince de Morden veut lui parler.

— J'ai l'ordre précis de ne laisser entrer personne.

— Eh bien! répliqua rudement le prince, je t'en relève.

— Vous n'entrerez pas ! s'écria Molinos avec un accent de rage; j'ai mes ordres et je ne vous connais pas.

Il y eut un moment de silence.

Un homme d'un caractère paisible eût pris monsieur Molinos par les épaules et l'eût jeté de côté, tant le drôle était insolent; mais monsieur Hercule de Morden, célèbre par ses violences, avait été si rudement admonesté à ce sujet par le ministre dont il dépendait, fju'il se contint plus qu'un autre n'eût pu le faire.

Cependant le sang lui montait à la tète : un Morden

arrêté par un laquais français lui semblait une chose monstrueuse.

Il fit un dernier effort pour ne pas céder à la colère qui bouillonnait en lui et s'assit sur une malle, suffoqué qu'il était par la colère.

— J'attendrai monsieur de Belnunce, dit-il d'une voix étouffée.

Molinos crut a la terreur qu'il avait inspirée à ce noble colosse, et au lieu de laisser sa patience s'épuiser dans une longue attente, il lui dit d'une voix plus impertinente :

— Allons, monsieur le prince, débarrassez-moi mes malles.

Monsieur de Morden était à bout : il prit le malencontreux par la peau du ventre, le jeta dans un coin et entra comme un furieux dans la chambre où se tenaient monsieur et madame de Belnunce.

Celle-ci s'élança au-devant de lui.

Elle sauvait ainsi à son mari le premier choc d'une colère devant laquelle il tremblait de tout son corps, et elle opposait à la fureur de son frère un adversaire dont la faiblesse devait l'arrêter.

Elle fit plus, elle appela sur elle cette colère dont elle ne comprenait point le motif.

— Que signifie cette violence, monsieur? dit-elle.

— M'avez-vous assez fait insulter par vos laquais ! fit le prince.

— Cet homme a reçu de moi l'ordre de ne laisser entrer personne, il a fait son devoir... et il a fallu qu'il se trouvai en présence du prince de Morden pour ne pouvoir faire respecter la chambre d'une femme.

— Madame, assez!., s'écria le prince, que sa colère enivrait.

— Monsieur, lui dit la comtesse en le regardant en face, avez-vous envie de me traiter comme vous avez fait de cet homme ?

Le prince ne répondit point, il se recula jusqu'à la porte, et reprit avec un accent de rage :

— Monsieur de Belnunce, on ne peut donc point vous parler?

Monsieur de Belnunce eut honte sans doute de luimême, et répondit :

— Je suis prêt à vous suivre.

Et il s'avança pour sortir.

— Oh ! non, fit le prince ; en présence de madame.

— Venez donc, monsieur, fit monsieur de Belnunce, et ne rendez point votre sœur témoin d'une querelle.

Monsieur de Morden était parvenu à se calmer un peu.

— Il n'y a pas de querelle possible entre nous, monsieur, lui dit-il avec le plus profond mépris, mais il y a une explication possible, et celle explication, c'est à ma sœur surtout que je la veux demander; vous me

IV li>

l'aviez promise pour demain... c'est donc pour cela que vous partiez ce soir...

— Probablement, dit la comtesse, qui redoutait un malheur et qui faisait de vains efforts pour l'écarter, probablement que monsieur de Belnunce a jugé à propos de ne pas m'exposer à vous entendre, et je l'en remercie.

— Ah ! fit le prince, en observant sa sœur d'un œil curieux, ce qu'on m'a dit est donc vrai? Vous avez pardonné, Gertrude, et après vingt ans de mariage, vous vous êtes résignée aux douceurs de la lune de miel.

— A qui parlez-vous donc, monsieur? dit madame de Belnunce avec hauteur.

— A vous, ma sœur, reprit le prince d'un ton de pitié railleuse, et, si vous le voulez, je vous dirai la date et l'histoire de votre douce réconciliation.

— En voilà assez, monsieur, fit monsieur de Belnunce, sur un sujet qui ne vous regarde pas.

— Comment ! qui ne me regarde pas ? fit monsieur de Morden. Cette réconciliation me regarde si bien, que je l'ai provoquée en croyant la prévenir.

— Monsieur, en finirez-vous? s'écria le comte.

— Ce jour, ma sœur, reprit monsieur de Morden, n'est-ce pas vers les premiers jours de février de cette année... le 3... le 4... ou le 5 peut-être, que monsieur de Belnunce a imploré son pardon ?

— Qu'importe cette date ! fit la comtesse avec une

impatience douloureuse qui venait de l'eftroi qu'elle avait des révélations de son frère.

— Comment ! reprit-il, que m'importe cette date!... Mais si c'était l'une de celles que je viens de vous dire, elle correspondrait parfaitement avec l'arrivée à Paris d'une lettre que je vous ai écrite à vous, ma sœur, et à laquelle vous n'avez pas répondu.

— Vous m'avez écrit à moi? dit la comtesse, emportée par un premier mouvement de surprise.

Mais elle reprit aussitôt avec vivacité, en faisant un dernier effort pour repousser la découverte fâcheuse qu'elle pressentait :

— Eh bien! vous m'avez écrit, je ne vous ai point répondu. Est-ce là tout ce que vous avez à me dire?

— Ma sœur...

— Si c'est cela, continua-t-elle en femme décidée à ne rien entendre, je vous fais mille excuses de mon impolitesse.

— Ah ! c'est ainsi ! fit le prince avec un ton plein de sarcasme, je n'ai plus rien à dire; seulement, je suis ravi d'apprendre que les plus fiers ressentiments, que les plus sublimes résignations, que les impérieux dédains d'une âme blessée dans ses intimes profondeurs, se taisent lorsqu'il s'agit d'une fortune à s'assurer.

La comtesse ne voulait pas savoir son malheur, mais il lui arrivait malgré tous ses eiforts... elle voulut encore le repousser, mais elle ne put s'empêcher de dire :

— Eh ! monsieur, si c'est ma fortune que vous craignez de perdre, je vous l'assurerai, ne fût-ce que pour me délivrer de vos odieuses persécutions.

Elle n'eut pas plutôt dit cette parole que le prince, emporté par un de ces mouvements avides qui ne mesurent plus l'élan qu'ils prennent, s'écria :

— Renoncez-vous donc aussi à la fortune de madame de Hatzfeld?

— De ma tante ! fit la comtesse avec une surprise nouvelle.

— C'est son testament que je vous avais envoyé dans cette lettre.

— Son testament? reprit madame de Belnunce en regardant son mari.

— Eh bien, oui, ma chère Gertrude, dit celui-ci, son testament, que j'ai dû vous cacher, car si vous l'aviez connu, vous auriez peut-être pensé que l'intérêt seul...

La comtesse tremblait de toute son âme, sans encore savoir de quel coup elle allait être frappée.

— Son testament, reprit le prince, en interrompant monsieur de Belnunce, que monsieur de Belnunce vous a caché parce que vous auriez été trop sûre que l'intérêt seul, et le plus vil intérêt, le rappelait près de vous.

— Mais que disait donc ce testament? s'écria enfin la comtesse, lasse de cette torture qui lui venait goutte à goutte.

— Mais, reprit le prince, il disait que toute la fortune

de madame de Hatzfeld serait votre partage, si, du jour de la date de ce testament, dans dix ans, vous donniez le jour à un enfant.

La comtesse vit tout à coup la basse avarice qui avait dicté la conduite de monsieur de Belnunce; en ce moment tout ce repentir auquel elle avait cédé lui apparut sous son véritable aspect : ce qu'elle avait cru était un mensonge d'usurier, cet amour qu'il avait rallumé dans son cœur était une spéculation ; sa foi à elle-même était une niaiserie; elle avait encore cette fois été la dupe d'un calcul abject.

Pour l'appât d'une fortune, on lui avait arraché ses ressentiments si justes, on avait joué avec sa faiblesse; on avait remué dans son cœur déjà vieilli des passions que la jeunesse seule fait gracieuses, ces rêves, ces espérances, ces ardeurs, ces doux abandons, ces caresses, cet amour entier qu'on avait obtenu d'elle, tout cela avait été habilement excité dans l'espoir de quelques écus...

La comtesse se couvrit le visage de ses deux mains : jamais plus de honte, de désespoir, n'entra d:un seul coup dans le cœur d'une femme.

Elle se sentit avilie vis-à-vis d'elle-même; elle se vit ridicule dans les bras de ce mari qui l'avait dédaignée vingt ans et qui devait avoir ri en lui-même, peut-être avec quelque abject confident, des tendresses surannées de son épouse.

C'était affreux... c'était à en mourir de honte !

Un sourd gémissement, une teiTible contraction de tout son corps, dirent seuls la douleur aiguë qui perça comme un fer rouge le cœur de la comtesse.

Page 1