‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · SCÈNE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE DE FAMILLE

Guillotin m'attendait, n'osant ramener le malheureux Bonsenne dans sa maison, dans l'état où il était, sans que quelqu'un se chargeât de prévenir sa famille.

C'était moi qui, naturellement, devais me charger de cette fonction... Mais je désirais aussi ne pas quitter monsieur de Sainte-Mars sans m'être tout à fait entendu avec lui.

— L'occasion est favorable, lui dis-je. J'ai ce matin un rendez-vous avec monsieur de Pavie, et comme c'est à lui qu'ont été tenus les propos dont je crois avoir à me plaindre, s'il vous convient de m'accompagner...

— Vous ignorez donc, me dit-il, que monsieur de Pavie est en fuite depuis hier, que madame de Sainte- Mars est arrêtée et que les plus graves soupçons planent sur eux?

— Et pourquoi cela? repris-je, étonné d'un si soudain événement.

— Oh ! reprit monsieur de Sainte-Mars avec un ricanement railleur, ce n'est point une affaire dans laquelle vous puissiez être mêlé; il s'agit, à ce qu'il paraît, d'une conspiration politique.

— Ah! fit Olivier, et vous n'y êtes pour rien, vous, monsieur ?

— Moi ! fit monsieur de Sainte-Mars, je ne conspire pas.

— Je le crois... mais vous pouvez inventer des conspirations... c'est un bon métier.

Je craignis que cette insulte ne tournât contre Olivier le ressentiment de monsieur de Sainte-Mars, que je tenais à corriger de ma propre main.

— Laissons donc là monsieur de Pavie, lui dis-je, et dites-moi où je vous trouverai.

— Chez moi, dans deux heures, fit monsieur de Sainte- Mars. Je vous en donne ma parole.

La menace accompagnait ces derniers mots.

— En ce cas, voulez-vous me permettre de vous attendre chez vous? me dit Olivier. Reconduisez monsieur Bonsenne chez lui, vous devez comprendre que je ne peux vous accompagner.

— Mais comment avez-vous su, dis-je à Olivier, que j'étais chez le commissaire de police?

— Je vous le dirai... J'ai des choses bien plus importantes à vous révéler... et peut-être monsieur de Sainte- Mars me saura-t-il gré de vous accompagner chez lui , toutefois après que nous aurons causé ensemble.

— Je vous attendrai donc tous les deux, fit monsieur de Sainte-Mars.

— Le misérable ! me dit Olivier ; il médite encore

quelque infamie ; mais ne craignez rien, Michel, et ne me faites point trop attendre.

Nous arrivâmes, en parlant ainsi, jusqu'à la maison de monsieur Bonsenne. Je montai dans la maison pendant que Guillotin conduisait monsieur Bonsenne plus lentement. Madame Bonsenne m'ouvrit.

— Et mon mari?... me dit-elle.

— Il a malheureusement appris une nouvelle funeste... et ce choc imprévu l'a jeté dans un état de désespoir qui ne doit pas vous épouvanter.

— Mais quelle nouvelle ?

— Triste, bien triste... mais qui, pour lui comme pour vous, devrait l'être beaucoup moins dans les circonstances fâcheuses où se trouvait votre fils.

— Victor!... s'écria cette mère épouvantée.

— Voyons, lui dis-je, calmez-vous.

Madame Bonsenne me quitta brusquement sans que j'eusse besoin d'en dire davantage, et, courant vers le salon :

— Alison ! . . . xria-t-elle, Charistie ! . . .

Alison et madame Deslaurières entrèrent aussitôt. Madame Bonsenne courut à Charistie :

— C'est pour ça que tu pleurais, lui dit-elle, c'est pour ça que tu n'as pas voulu me parler et que tu as été chercher Alison.

Madame Deslaurières voulut se jeter dans les bras de

madame Bonsenne, mais celle-ci la repoussa d'un geste convulsif.

— Non, non, dit-elle... Toi! et toi aussi, Alison, et son père aussi, vous l'avez tous tué. •

A ce moment monsieur Bonsenne entra; il avait empreinte sur son visage une expression de joie hébétée qui était plus, effrayante à voir que les plus cruelles étreintes du désespoir.

— Eh bien , dit-il à sa femme du ton et du rire d'un niais de comédie; eh bien, ma chère amie, tu sais la nouvelle : notre fils est mort...

Je ne puis rendre l'horreur qu'inspirait cette folie... Elle faisait peur et pitié, mais plus pour ceux qui se trouvaient en sa présence que pour celui qui l'éprouvait. Elle était pour ainsi dire si dure, si brutale, qu'on ne pensait pas à la douleur qui avait dû la produire, pour ne songer qu'à celle qu'elle causait.

Les trois malheureuses femmes reculèrent en apercevant monsieur Bonsenne.

Sa femme, oubliant presque sa douleur de mère, courut à lui, voulut lui parler... 11 laissa échapper un éclat de rire de niais, et reprit :

— Eh bien, après? il est mort...

Il aperçut Charistie, et lui dit du même ton :

— Pauvre garçon... Eh... eh... il aurait mieux fait de t'épouser...

Puis il dit à Alison :

— Il ne faut pas que ça empêche la maison de marcher, n'est-ce pas, Alison ? Allons, vous autres, retournez à vos broderies; je rentre dans mon cabinet.

Tout cela était dit du même ton stupide et calme ; nous le regardions tous dans une anxiété cruelle ; il m'aperçut et me dit :

— A propos, j'écris à ton père, à toi; je lui annonce que nos comptes sont réglés ensemble.

Dans le temps, vois-tu, mon garçon, il a prêté dix mille francs à mon fils, et avec ça il m'a fait un mauvais garnement et un faussaire ; je te les ai rendus, que ça te profite comme à Victor...

Je ne puis dire quelle terreur ces paroles me firent éprouver. Ce que je cherche vainement à rendre, c'est cet état de folie qui, à vrai dire, n'existait point dans les paroles prononcées, mais dans l'expression avec laquelle elles étaient prononcées.

Ainsi, à supposer qu'il eût parlé à sa femme d'un ton sombre et désespéré, à supposer qu'il m'eût rappelé avec amertume la complaisance de mon père pour Victor, le résultat qu'il lui eût supposé sur la destinée de son fils, et qu'il m'eût jeté comme une malédiction le souhait de voir le même bienfait produire les mêmes résultats, il n'eût dit que ce que mille autres, emportés par leur douleur, eussent dit à sa place; mais cet hébétement joyeux avait quelque chose de féroce et de bestial qui révoltait, quelque raison qu'on se dît pour l'expliquer.

Je ne sais si je cherche dans ce moment à m'exeuser moi-même de n'avoir pas respecté cette déraison ; mais je ne pus accepter pour mon père la responsabilité de la perte de Victor, que monsieur Bonsenne semblait vouloir lui jeter par ses dernières paroles, et je lui répondis :

— Le malheur de Victor, monsieur, n'a pas été d'avoir eu un ami indulgent, mais d'avoir un père implacable.

Je n'avais pas achevé ces mots, que monsieur Bonsenne, fixant sur moi un regard étincelant, s'écria :

— Encore!... encore!...

Il se recula comme un homme qui se donne du champ pour sauter sur son ennemi, et se mit à crier :

— Encore... toujours la même chose!... mais cette fois je te connais... tu n'es plus un fantôme insaisissable. Ah ! c'est toi, Michel, qui venais aussi tourmenter mon sommeil, tiens...

Il s'empara d'une chaise et vint sur moi... Alison se jeta au-devant de lui.

— Mon père... mon père! lui-dit-elle, ne voyez-vous pas que c'est toujours la même illusion?...

— Non, non, s'écria-t-il en se débattant... je veux me débarrasser de cet ennemi acharné ; il s'est enfin montré à moi sous sa véritable figure.

Pendant qu'Alison maintenait son père à grand'peine,

madame Bonsenne me poussa dans le salon où madame Deslaurières me suivit.

— Il est fou, tout à fait fou, lui dis-je.

— Hélas ! me dit-elle, voilà déjà bien longtemps, à ce qu'il paraît, que le remords de sa dureté envers son fils a altéré sa raison.

Ce n'est point une folie comme toutes celles que vous avez pu rencontrer. Elle a ses retours périodiques et journaliers, et vos paroles l'ont frappé du même reproche que sa conscience lui jette sans cesse dans des rêves horribles.

Je n'eus pas, comme on doit le penser, le loisir de demander à madame Deslaurières des explications à ce sujet... elle-même m'en écarta en m' interrogeant sur ce qui avait pu amener mon arrestation.

Je le lui dis... je lui racontai cependant ce qui m'était arrivé, en lui apprenant combien j'avais craint pour les papiers qu'elle m'avait confiés, ainsi que pour d'autres concernant une certaine Justine.

— Oh ! s'écria-t-elle, je crois savoir ce dont il s'agit; remettez-les-moi, et ils seront en sûreté entre mes mains.

Je ne savais quelle pourrait être l'issue de mon entretien avec Olivier; j'avais le droit de croire que monsieur de Sainte-Mars était homme à poursuivre ces papiers entre mes mains de toutes les façons possibles; je n'hésitai donc point à les remettre à madame Deslau-

rières, après lui avoir fait jurer de ne pas en dire un seul mot, et je pensai à rejoindre Olivier.

Monsieur Bonsenne s'était calmé depuis ma disparition, et comme je ne pouvais sortir sans passer devant lui, Alison cherchait à l'emmener dans son cabinet.

— Non, lui disait-il, ce n'est pas, comme toujours, un rêve, une illusion... c'était bien lui... oui, c'était lui, Michel; je parie qu'il est là.

D'après ce que j'appris de madame Deslaurières, cette folie de monsieur Bonsenne avait quelque chose d'étrange que je soumets à la perspicacité de messieurs les savants.

Par une puissance d'esprit inconcevable, ou par une puissance d'habitude non moins inouïe, monsieur Bonsenne était arrivé à un singulier résultat sur sa personne : c'était de n'admettre certaines idées qu'à des heures données ; c'était, pour ainsi dire, de régler leurs moments d'audience. Ainsi, tant d'heures de la journée étaient consacrées à ses affaires, il fermait la porte à tous autres souvenirs, comme il l'eût fermée à des importuns.

Mais ce n'était point tant pour oublier ce qui pouvait lui être désagréable qu'il éloignait ainsi les préoccupations, c'était pour qu'elles n'apportassent aucun trouble dans l'attention qu'il devait aux affaires dont il s'occupait.

L'heure de ses affaires passée, le tour de ses autres occupations venait, et, joie ou chagrin, chacune avait

son tour. Ainsi, lorsque s'accomplit le mariage de Charistie et que monsieur Bonsenne se montra si sévère envers Victor, il ne prit pas la résolution d'être inflexible envers son fils sans combattre avec lui-même.

Mais par ce calcul ou cette faculté de son esprit, il réservait cette discussion pour l'heure la plus avancée de la soirée, alors qu'il restait seul. De cette façon il arriva que chaque soir il donnait un temps déterminé à la discussion de la conduite qu'il devait tenir à l'égard de Victor.

Lorsqu'il lui arrivait, soit par écrit, soit de vive voix, une nouvelle relative à son fils, il renvoyait à y penser à l'heure accoutumée ; et, soit matériellement, soit moralement, il mettait, pour ainsi dire, la nouvelle dans sa poche, pour l'en tirer au moment voulu.

Il était résulté de cette façon d'agir ce qui arrive aux gens qui se livrent à la contemplation à des heures déterminées : ils entendent, ils voient des choses inconnues. De même monsieur Bonsenne, après s'être astreint à ne s'occuper de Victor qu'à une heure déterminée, s'en occupa malgré lui à cette même heure.

Tous les souvenirs du passé, tous les événements du moment, relatifs à la vie de ce fils exilé, se donnaient rendez-vous à ce moment fixe. Son image occupait cette heure tout entière, sans que la volonté qui l'y avait appelée pût la repousser.

Enfin le moment vint où Victor, perdu de dettes et de vices, et poussé par une main dont je devais retrouver partout la trace fatale, fit de faux billets.

La terrible nouvelle de ce crime fut la première atteinte qui frappa monsieur Bonsenne de ces terribles apparitions qui lui reprochèrent sa dureté et son abandon. A partir de ce jour, tous les soirs, à la même heure, des figures hideuses, à ce qu'il disait quelquefois, des fantômes plaintifs, lui venaient, les unes, rire aux oreilles en raillant sa prétendue sagesse et sa prétendue vertu, les autres, lui reprochant gravement l'inflexibilité barbare de sa conduite.

Monsieur Bonsenne, arrivé à cette espèce de folie assez régulière, voulut s'en débarrasser, mais cela lui fut impossible : à l'heure accoutumée, fût-il au spectacle, fût-il dans le monde, ces figures apparaissaient. L'une d'elles, selon son expression, lui frappait sur l'épaule et venait l'avertir qu'il était temps de la suivre à cet étrange sabbat.

Et monsieur Bonsenne, homme d'un esprit supérieur et d'une rare énergie , n'en trouvait plus que pour se retirer en toute hâte et se livrer en secret à ses hallucinations qui le venaient tourmenter. Il résista longtemps; mais, voyant que tout était inutile, il se laissa aller à cette folie extraordinaire, et il en était arrivé à ce point d'écrire toutes les bizarres scènes dont il était témoin.

Je n'aurais point expliqué cette cruelle maladie avec un détail si particulier, si elle ne m'avait paru sortir de la catégorie des folies connues, et si, d'un autre côté, je n'avais vu, durant bien longtemps, cette périodique hallucination de monsieur Bonsenne, dont la rai.1 on

était restée ferme sur tout autre sujet et à toute autre heure.

Il était arrivé cependant que, frappé à l'improviste par la nouvelle de la mort de son fils, l'état horrible et quotidien où il tombait quelquefois durant ces funestes hallucinations s'était manifesté hors de l'heure habituelle ; il était même assez simple que lui ayant fait véritablement le reproche que lui adressaient les voix fantastiques qu'il croyait entendre, il fût entré dans la même fureur où ces voix le mettaient.

Mais ces deux atteintes passées, monsieur Bonsenne rentra plus tard, pour parler à la lettre, dans ses habitudes de raison et de folie, chacune ayant ses heures.

J'ai donné toutes ces explications à ceux qui liront ce récit, parce que, pour son intelligence, ilétait nécessaire que je racontasse, telle qu'elle s'était passée, la scène du commissaire de police, et que, d'un autre côté, si je n'avais pas expliqué un peu le secret de cette étrange scène, on eût pu douter de la vérité de cette complète folie de monsieur Bonsenne en le retrouvant dès le lendemain tel qu'il a dû paraître jusqu'à ce moment; c'est-à-dire un homme entier, absolu, et pour lequel il me sembe qu'il faudrait changer la comparaison de dur comme du fer en celle de dur comme de la glace. Non-seulement, quand on voulait toucher à ses résolutions, on les sentait inflexibles, mais froides.

Je reprends mon récit.

J'avais remis à madame Deslaurières sa correspondance et les papiers relatifs à Justine.

— Où nous reverrons-nous? lui avais-je dit.

— Ici... j'y viens tous les jours maintenant.

— Soit, lui dis-je.

— Dans tous les cas, si j'avais à vous parler, me ditelle, je vous écrirais un mot.

J'avais hâte de m'en aller, et j'attendais qu'Alison eût déterminé monsieur Bonsenne à quitter la salle à manger...

Enfin il se leva, et je l'entendis qui s'écriait :

— Il est là, te dis-je... il est là... Eh bien oui, reprit-il, je souhaite que l'argent que je lui ai restitué lui profite comme celui de son père a profité à mon fils.

Alison lui parla en l'emmenant, et monsieur Bonsenne ajouta :

— Tu dis que c'est là un rêve bien cruel... va... va, il est déjà à moitié accompli... il aime Gharistie, et Charistie le perdra... ou il la tuera.

— Mon père!... s'écria Alison en cherchant à l'interrompre.

— Il l'aime, dit-il en s'arrêtant... Tiens, je vois qu'il l'aime. 11 ne le croit pas, il ne le veut pas., il fait semblant de la mépriser... mais il l'aime... et elle...

— Mon père... venez... venez, dit Alison.

— Elle l'aime aussi, je le vois, et ce sera sa punition; oui, elle l'aime, et elle en mourra... Ah!... elle en mourra, reprit-il avec un accent de triomphe.

Et il s'éloigna en riant aux éclats.

Nous étions restés immobiles, madame Deslaurières et moi...

Je la regardai au moment où elle me regarda. . .

Elle baissa les yeux et fut si troublée qu'elle fut obligée de s'appuyer sur mon bras pour ne pas tomber.

Je n'étais pas moins troublé qu'elle. Je lui pris la main, je la pressai.

— Non!... non!... me dit-elle en s'éloignant de moi.

Puis tout aussitôt , et avec un mouvement désespéré, elle leva les mains au ciel et s'écria :

— Mon Dieu ! ne faites pas que cela puisse être ! Elle tomba sur un divan, où elle éclata en larmes. A ce moment, Alison, qui venait d'enfermer son

père dans son cabinet, parut à la porte du salon. Elle me regarda, et, après m'avoir fait signe que la porte était libre, elle alla vers Charistie, et lui dit tout bas :

— Pauvre femme !

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