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PRESSENTIMENT

Je sortis le cœur et la tète bouleversés de ce que je venais de voir et d'entendre.

50 LES DRAMES ÎISCONNUS

Enfin , j'arrivai chez moi , où je trouvai Olivier occupé à écrire des lettres que Guillotin attendait dans la première pièce.

— Pardon , me dit-il , de faire ma correspondance chez vous...

Il cacheta deux ou trois lettres et les remit à Guillotin , à qui il donna des instructions à voix basse, en lui disant ensuite :

— Hàtez-vous, je serai encore ici quand vous reviendrez.

Je remarquai que Duhamel était fort préoccupé. Il regarda un moment autour de lui , et poussa un profond soupir.

— Ah î me dit-il , vous êtes juste à la hauteur du monde où est le bonheur.

— Où il n'est pas, lui dis-je, car je ne suis pas heureux.

Duhamel — je continue à l'appeler ainsi, car je ne savais pas encore son véritable nom, — Duhamel, dis-je, me regarda avec étonnement.

— Vous avez peut-être raison, me dit-il. En ce cas, ajouta-t-il, le bonheur n'est nulle part, car il n'est ni plus en haut ni plus en bas , je le sais par expérience.

— C'est que je crois, lui dis-je, que le bonheur n'appartient pas aux classes, mais aux individus.

— C'est vrai , reprit-il , et il est désolant d'être forcé

d'en venir à cette vulgaire vérité, que le manouvrier qui sait borner ses désirs à la hauteur des quarante sous qu'il gagne par jour, est plus heureux que l'empereur à qui la puissance et l'immensité de son empire ne suffisent pas.

Hélas ! oui , reprit-il , c'est l'éducation morale , et non pas le bien-être matériel , qui est le principe réel et solide de toute félicité. Je n'ai pas voulu le croire, j'ai été bien fou.

Il se laissa aller à un moment de réflexion, et je ne sais par quel sentiment de respect instinctif je n'osai le troubler dans sa méditation. Depuis quelques heures, ce jeune homme, dont la dignité m'avait à la vérité paru toujours remarquable, avait pris à mes yeux une singulière autorité.

A dix ans de distance, il ne me servirait guère de vouloir faire de l'indépendance et de la fierté en disant que la manière dont il avait parlé chez le commissaire de police, et l'humble obéissance qu'il y avait trouvée, n'étaient pas pour quelque chose dans la retenue qu'il m'inspirait; mais je dois dire aussi qu'il y avait dans sa personne 3 dans sa physionomie, dans l'accent triste et solennel de sa voix, une puissance qui imposait.

Je ne savais pas encore l'histoire d'Olivier, et ce qu'il avait décidé de lui-même, que j'éprouvais devant lui cette appréhension grave qui vous prend en face d'un grand malheur et d'une destinée à jamais arrêtée. C'était quelque chose comme le respect que vous in-

spire un homme qui entreprend un voyage dangereux vers des terres inconnues.

Tout à coup Olivier sortit de sa méditation et s'écria brusquement :

— Tout cela ce sont des rêves, et l'homme le plus ferme , celui qui sait réduire aux moindres exigences les besoins matériels de sa vie, échappe à sa propre règle par d'autres côtés. 11 voudra trouver dans l'amour, dans l'amitié, dans la gloire, des satisfactions que ni la gloire, ni l'amour, ni l'amitié ne lui donneront. Puissant contre la pauvreté matérielle, il ne le sera point contre la pauvreté morale des cœurs auxquels il s'adressera.

Après avoir beaucoup donné, on ne lui donnera rien, et, malgré son stoïcisme de fortune, il ne sera pas moins malheureux que les autres, et le sera d'une autre façon.

Voyez-vous, continua Olivier avec une exaltation âmère, il faut revenir à ces vertus vulgaires que le monde proclame depuis des siècles. Tant que brûle dans le cœur le volcan de la jeunesse, on soulève péniblement l'épaisse écorce du monde moral, pour lui donner d'autres aspects; mais tout cela n'amène qu'à quelques tentations insensées qui dévorent et détruisent tous les sentiments qui nous approchent, comme le volcan qui se fait enfin une issue détruit quelques misérables villages assis sur ses flancs.

Mais rien ne change au fond : l'humanité garde ses

opinions éternelles, comme la terre ses aspects immenses, et le plus sage est celui qui s'y soumet avec résignation.

J'écoutais Olivier, et je ne me sentais nul désir de l'interrompre ; car, à vrai dire, il réfléchissait tout haut plutôt qu'il ne m'adressait la parole. Il retomba un moment dans sa méditation, mais bientôt sa pensée se fit jour par une nouvelle explosion.

— A moins , s'écria-t-il soudainement, que le véritable bonheur humain soit précisément dans cet insatiable désir, toujours brûlant, qui nous mène de lendemain en lendemain, d'espérance en espérance , jusqu'à la tombe où nous emportons encore cet insatiable besoin d'être plus que nous n'avons été.

Ainsi, après avoir rêvé pendant la vie la gloire, la puissance et l'amour, nous rêvons après la mort l'impartialité et le ciel.

Olivier suspendit encore un moment ses réflexions, puis il reprit avec une amère expression de désespoir :

— Mon Dieu ! sera-ce encore une déception ?

Il se passa la main sur le front, s'agita vivement et murmura d'une voix sourde :

— Je le saurai bientôt.

Cette dernière parole m'expliqua cette gravité profonde et, si je puis m'exprimer ainsi, cette froideur désespérée avec laquelle Olivier parlait ainsi devant moi.

— Quoi ! m'écriai-je vivement en venant au-devant de lui, vous pensez à la mort, vous?...

— Il faut bien, me répondit-il en souriant, que je ponse à elle, puisqu'elle a pensé à moi.

— Mais vous êtes insensé ! mais...

Olivier me montra son cœur et me répondit :

— Elle a frappé là.

— C'est une folie, repris-je vivement.

Il m'interrompit en reprenant :

— J'en suis sûr.

Ne vous trompez point aux apparences d'une vie que je porterai le front haut et debout , si je le peux , tant qu'elle ne m'aura pas tout à fait quitté. Ce n'est pas seulement l'esprit, c'est le corps qui est perdu. Je ne suis pas mort, mais je suis tué.

Cette réponse me fît peur.

Olivier s'en aperçut, et me répondit pour ainsi dire avant que je lui eusse parlé :

— Ne craignez point un suicide, Michel, je n'en ai pas besoin; j'ai besoin d'un ami à qui je puisse confier les dernières volontés d'un mourant; voulez-vous être cet ami?

Il y avait tant de conviction et tant de courage dans la manière de parler d'Olivier, que je ne crus pas devoir discuter avec lui sur ce qu'il pensait de lui-même; et, sans partager le triste pressentiment qu'il m'exprimait avec tant de calme, je lui tendis la main et je lui dis :

— Oui, je serai votre ami comme vous le voudrez et comme le ciel en décidera.

— C'est-à-dire, si je meurs ou si je vis, reprit Olivier.

Comme vous l'avez dit, Dieu en de'cidera.

Mais il est de la sagesse humaine de prendre ses précautions dans l'incertitude de cet avenir que Dieu tient, et je vous prie de m'écouter.

Olivier commença.

Qu'on me permette de ne point raconter cette histoire en laissant parler Olivier lui-même. Je veux la dire plus complètement que je ne l'ai apprise dans cette courte et triste confidence ; je veux la dire telle que mille autres bouches me Font révélée lorsque plus tard j'eus recueilli, sur le compte d'Olivier Duhamel, des confidences moins discrètes et moins modestes de ceux qu'il avait connus et qu'il avait aimés.

Histoire d'Olivier Duhamel.

Comme on a dû le pressentir dans le chapitre précédent, Olivier Duhamel n'était point le nom de celui qui le portait. Le camarade dont j'avais partagé les études

n'était pas, comme moi, un modeste étudiant en droit, vivant à la place sociale que sa naissance et sa fortune lui avait assignée.

Olivier était le fils d'un homme dont la célébrité est européenne et dont la fortune était colossale. Son véritable nom était celui de Charles de Barbasan ; il était né dans l'Inde en 1798, pendant que son père était le favori de Naïdir, le père de Tipoo-Saïb.

Sa mère appartenait à la famille impériale et était morte, heureusement pour elle, avant que la trahison de son mari eût livré l'empire de l'intrépide et généreux sultan au pouvoir des Anglais et eût amené ce dernier désastre où Tipoo-Saïb se fit tuer héroïquement sur les ruines de sa capitale.

Barbasan était rentré en Europe en 1807, mais il ne pouvait penser revenir en France sous le règne de Napoléon, qui l'eût indubitablement puni de son infâme conduite et qui n'eût peut-être pas hésité à confisquer des trésors qu'il pouvait (en forçant un peu le mot) considérer comme des provenances anglaises.

En conséquence, le comte de Barbasan avait été s'établir en Suisse, et il y avait emmené son fils avec lui.

Il avait choisi la ville de Fribourg pour lieu de sa résidence, et avait compté sur son immense fortune, ainsi que sur l'emploi qu'il voulait en faire, pour y acquérir une position élevée.

Ainsi, propriétaire d'une des demeures les plus splen-

dides de la ville , il avait essayé de commencer la conquête des esprits par des fêtes qui n'eussent fait qu'étonner l'esprit simple des habitants de la Suisse, s'ils avaient daigné les accepter.

Assurément nous sommes un peuple fort civilisé, et il n'est pas douteux qu'en fait d'art et de belles manières nous ne soyons fort au-dessus d'une nation qui cultive comme des vertus la rusticité et l'ignorance des nouvelles modes.

Assurément encore, nous avons un amour fort éclairé des belles choses et des plaisirs élégants, aussi est-il probable que si, à l'époque de son retour en Europe, monsieur de Barbasan fût venu s'établir en France, bourré qu'il était de millions, de diamants, de cachemires et de perles, il eût peut-être réussi à se faire accueillir par les moyens qui parurent une insulte aux Fribourgeois.

Ainsi, il ne se fût pas sans doute trouvé beaucoup de nos belles dames qui lui eussent jeté au visage, comme ça lui arriva, le bouquet de bal dans lequel il avait délicatement caché un gros brillant. La fureur naissante des cachemires, dont le nom ferait chanceler la vertu de la plus honnête femme de l'Empire, lui eût fait pardonner le prix auquel il les avait achetés, et celui auquel il les oubliait sur les épaules de la dame qui l'essayait.

Qui sait même si un certain parti politique ne lui eût pas fait un mérite d'être venu en aide aux Anglais.

ë8 LES DRAMES INCONNUS

La haine qu'on portait à Napoléon s'accommodait à cette époque des alliances les plus impies, et peut-être eût-on glorifié sans pudeur l'agent servile de ses ennemis. Mais quoi qu'il en puisse être de ces suppositions, ce fut pécisément par le faste de ses tentations que monsieur de Barbasan perdit sa cause ; le gros bon sens des Suisses comprit qu'on voulait les acheter; et quoiqu'ils vendent leur sang à qui le paye, ils ne font pas si bon marché de leur estime.

On ne sut pas dès l'abord toute la vérité sur le compte de Barbasan, mais lorsqu'elle se fit jour, le petit nombre de personnes qui avaient fait accueil au nouveau venu l'abandonnèrent peu à peu. Et comme ceux-là avaient à faire oublier la faute de l'avoir accueilli, ils furent les plus violents dans les accusations qu'ils portaient contre lui.

Monsieur de Barbasan ne fut bientôt plus désigné que sous le nom de traître, et après un an et demi de séjour en Suisse , il vivait plus seul et plus exilé que ne vivait, au treizième ou au quatorzième siècle, le malheureux frappé d'une condamnation d'interdit.

Monsieur de Barbasan ne se tint point pour battu, et n'ayant pas trouvé dans les fêtes dont il étonnait la ville le succès qu'il en avait attendu , il s'était tourné d'un autre côté.

Cette fois il calcula mieux. *

Il ne faut point craindre de le dire, celui que l'honneur instinctif d'un peuple avait repoussé trouva dans

les sophismes d'une secte religieuse non -seulement une excuse, mais encore une sorte de glorification.

Depuis longtemps les jésuites avaient à Fribourg une maison secrète où l'on conservait soigneusement l'illustre tradition de la société. Monsieur de Barbasan alla-t-il au-devant d'eux, ou bien ces habiles séducteurs l'amenèrent-ils dans leur sein sans qu'il s'en doutât ? Toujours est-il qu'au bout de deux ou trois ans, monsieur de Barbasan était à la fois l'esclave et l'un des chefs les plus puissants de cette vaste corporation.

Le comte les comprenait parfaitement; il sentait bien que la charité chrétienne des jésuites était juste réglée par la charité effective qu'il avait pour eux. Au dire des plus révérends, le pardon de Dieu est infini , mais ils ne l'ouvraient à leur nouvel adepte que lorsqu'il frappait à leur porte avec un marteau d'or.

Aussi le comte, en faisant pour eux d'immenses sacrifices, gardait-il sa liberté et menaçait-il souvent de leur échapper. La position de monsieur de Barbasan était donc une lutte incessante.

Cependant, s'il n'avait point grandi en considération, le comte avait grandi en influence. Car tout proscrit qu'il était du monde, le monde comptait avec lui. Sans que rien de public attestât le pouvoir de monsieur de Barbasan, on savait qu'il était pour beaucoup dans toutes les élections publiques. Souvent il recevait le mot d'ordre des jésuites qui menaient la ville par ses principaux habitants, mais le plus souvent il le donnait lui-

même ; il était tout-puissant par des affiliés dont il faisait la fortune.

D'un autre côté, il forçait l'opinion, non point à revenir à lui par rapport à son passé, du moins à se taire. Des fondations pieuses, des établissements considérables de charité, des cessions de terrains d'un prix élevé, étaient incessamment offerts par lui à la cité.

Quelques hommes des plus sévères hésitaient à accepter. Mais lorsque les clameurs de la misère, par exemple, réclamaient un hôpital, et qu'un homme venait, offrant de le construire et de l'établir à ses frais, il était bien difficile de refuser.

La dignité qui repousse le bienfait dont elle méprise la source est une vertu que tout le monde applaudit , parce qu'elle a la sanction du sacrifice personnel; mais celle qui n'eût fait au contraire que continuer la misère du peuple eût peut-être paru trop facile pour qu'on l'approuvât.

On acceptait donc les donations de monsieur de Barbasan, et son nom, exilé des réunions de la famille, s'écrivait solennellement au coin des rues et au fronton des édifices. C'était, à tout prendre, une position bizarre, et qui avait fait de monsieur de Barbasan un homme tout particulier.

Comme on le voit, la libéralité, qui eût été volontiers chez lui une qualité facile , était devenue pour lui un calcul.

En donnant, monsieur de Barbasan demandait le prix

de ses bienfaits ; et, en effet, il recevait très-exactement ce qui peut s'écrire et se préciser, mais il n'obtenait rien de ce qui n'a pas de corps pour ainsi dire, et ce qui était son ambition.

Il avait une rue qu'il appelait rue Barbasan. Mais dans cette même rue qu'il avait fait bâtir et dont il avait fait don à la ville, il voyait les habitants détourner la tête à sa rencontre et éviter autant que possible de le saluer.

Alors il lui prenait des rages furieuses, il entrait dans de véritables accès de mépris pour l'humanité. 11 déclamait contre cette ville qui était, disait-il, à genoux devant son or, et qui, ingrate autant que lâche, repoussait la main du bienfaiteur dès que le bienfait n'y était plus.

Mais il avait beau faire , il avait beau vouloir porter accusation contre les ingrats, il n'estimait au fond de lui-même que ce qu'on lui refusait.

Il comprenait qu'on peut tout acheter, excepté cette estime sincère qui reste la suprême récompense de la vertu; alors il se- désolait, et il eût volontiers effacé de sa propre main son nom de tous les monuments où il eut été écrit, pour voir se lever et se découvrir, à son approche, les habitants de la ville comme ils le faisaient pour un pauvre habitant de l'un de ses faubourgs, nommé Glosberg, vieux soldat échappé au massacre du 10 août, laissé pour mort, avec quinze coups de pique dans le corps, entre deux portes des Tuileries, et

qui, miraculeusement sauvé, était retourné dans son pays.

Par un hasard singulier, monsieur de Barbasan , qui servait dans les gardes-françaises en qualité de lieutenant, avant son départ pour les Indes, connaissait personnellement ce Glosberg, qui l'avait retiré du grand canal qui fait face au château, un jour qu'il s'y noyait pour avoir été pris d'un étourdissement et être tombé d'un batelet qu'il s'amusait à conduire.

On eût dit que la Providence avait placé ce Glosberg à côté de monsieur de Barbasan comme un enseignement permanent.

Chaque fois que monsieur de Barbasan le rencontrait, il parlait à Glosberg et celui-ci l' écoutait. Mais il y avait dans ces rencontres quelque chose qui disait toute l'histoire de ces deux hommes.

Barbasan voyait ce Glosberg, soit dans une rue de la ville, soit dans un des chemins qui avoisinaient la splendide maison et la pauvre ferme que le riche et le pauvre possédaient à une lieue de la ville; Barbasan, dis-je, rencontrait-il Glosberg, il allait à lui, l'abordait, lui demandait familièrement des nouvelles de sa santé, de ses affaires, de sa fille. Glosberg, droit comme un piquet, la tête découverte et les yeux baissés, répondait brièvement et froidement à un homme qu'il avait longtemps appris à respecter comme son supérieur.

Mais jamais la réponse n'allait au delà de la demande, jamais le vieux soldat ne disait un mot qui autorisât,

pour ainsi dire, son interlocuteur à continuer. Monsieur de Barbasan parlait seul quand il ne questionnait pas.

S'il arrivait que Glosberg laissât échapper une plainte sur les apparences de la récolte, monsieur de Barbasan hâtait d'offrir sa bourse, son crédit; mais, dans ce cas, Glosberg répondait froidement :

— Il y en a de plus malheureux que moi.

Et cette froide réponse était accompagnée d'un imperceptible mouvement de retraite qui en disait encore plus que ses paroles.

Monsieur de Barbasan sortait presque toujours désolé et malheureux de ces rencontres, et cependant, poussé par une force invincible, il les recherchait sans cesse. Le riche nabab était en face de ce pauvre paysan comme un amoureux qui se persuade qu'à force de soumissions et de prières il vaincra la femme qui ne l'aime pas ; chaque fois qu'il la voit il l'implore et la flatte, chaque fois repoussé il la quitte avec une nouvelle douleur, et revient cependant chaque fois qu'il en peut saisir l'occasion.

Un mot amical, une ombre de pitié, même de la part de Glosberg, eussent été une conquête inappi kiable pour le comte, comme ils l'eussent été pour l'amoureux. Mais Glosberg était implacable; c'était un bouclier d'acier poli sur lequel glissaient toutes les atteintes du comte.

Comme nous l'avons dit, monsieur de Barbasan avait

des accès de colère où il s'indignait de voir ses bienfaits acceptés; et c'était dans ces moments qu'il menaçait de quitter le pays, qu'il reprochait aux jésuites de ne le servir en rien, et qu'il obtenait d'eux des concessions qui, d'un autre côté, lui donnaient une énorme influence.

Ceux-ci, pour ne pas perdre le fruit énorme qu'ils tiraient de ses libéralités, obéissaient à ses caprices; ils s'employaient à faire réussir ou échouer des questions du plus haut intérêt, et il arrivait que cet homme repoussé par le mépris public, à qui l'on eût refusé le titre de citoyen s'il l'eût demandé publiquement, gouvernait souvent dans les conseils suprêmes et dictait les décisions des hommes qui ne l'eussent point salué.

C'était donc une existence tout à fait bizarre et exceptionnelle que celle de monsieur de Barbasan, existence qu'un sentiment respectable rendait encore plus malheureuse qu'on ne pouvait supposer.

Le comte avait un fils, et l'avenir de ce lils se renfermait pour lui dans une alternative cruelle.

« Ou bien la mésestime des hommes sera un héritage que je lui léguerai, se disait-il, et j'aurai à souffrir de son malheur et du mien : de son malheur dont il est innocent, et du mien dont je suis coupable.

» Ou bien on ne voudra pas le faire souffrir du crime de son père, et il recueillera la récompense d'une vie pure, et il faudra que le père vive méprisé à côté du fils honoré. »

C'était un autre supplice.

Mais ce qui était encore plus affreux à prévoir que cette position vis-à-vis des autres, c'était celle d'Olivier vis-à-vis de lui. Méprisé ! n'imputerait-il pas ce malheur à son père, et alors même qu'Olivier s'enfermerait dans un silence respectueux, n'entendrait il pas le cri de cette âme souffrante parler dans ce silence même, et lui dire :

« Innocent, je souffre de vos fautes.»

Si le contraire arrivait, ce ne pouvait être qu'à la condition qu'Olivier mériterait dix fois l'estime qu'on aurait pour lui; et le comte comprenait que le iiisqui ferait de si nobles efforts pour laver sur lui-même la honte du nom qu'il portait, souffrirait peut-être encore plus du mépris qu'on garderait à son père.

C'était là une terrible crainte pour monsieur de F irbasan, crainte que le caractère loyal et décidé d'Olivier ne faisait que rendre plus poignante. Alors il prenait de véritables désespoirs à cet homme, si riche et si envié; et il y avait des moments où il demandait à Dieu que son fils, emporté par ses passions, ne lui demandât que de l'or, et ne jugeât point la main qui le lui •prodiguait. Il faisait entrer dans ses espérances les vices futurs de son fils.

Mais bientôt il se faisait horreur à lui-même d'avoir eu ces pensées, et il acceptait comme une punition méritée le jugement sévère qu'un jour à venir son ûls por terait sur lui.

Il arriva, de ces contradictions perpétuelles, que les premières années de l'enfance d'Olivier furent détournées du droit chemin de la raison, à l'âge où le jugement des enfants demande , pour ne pas s'égarer, à être dirigé par une règle conforme et invariable.

Ainsi, lorsque monsieur de Barbasan était dans ses jours de tristesse repentante, lorsqu'il voulait racheter sa vie passée par la considération à venir de son fils, celui-ci vivait sous le régime sévère d'une éducation qui ne transigeait avec aucune faute, qui prêchait toutes les continences aussi bien que tous les devoirs.

Mais un jour venait où monsieur de Barbasan, emporté par une de ces colères qui naissaient en lui de ce qu'il appelait l'ingratitude publique, se disait avec rage, que probablement il ne gagnerait à se montrer si sévère envers son fils que sa haine et son mépris, et alors, oubliant toutes les résolutions prises, toutes les leçons données, il flattait les caprices d'Olivier; il l'aidait dans la paresse qu'il pouvait montrer, l'encourageait dans tous les désirs déraisonnables qui passaient par cette jeune tête. Ainsi Olivier n'avait pas onze ans que déjà deux ou trois fois il avait été soumis à la régularité d'une éducation presque disciplinaire, et que deux ou trois fois il en était sorti pour se voir donner des chevaux, des voitures, des laquais, avec le droit d'en disposer, et de l'or pour le jeter à qui le voulait.

A part la corruption constante et volontaire, il n'y a

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pas d'éducation plus pernicieuse pour l'enfance que celle qui varie sans cesse dans sa règle et dans son but.

L'esprit de l'enfance a une énorme puissance de déduction- logique , puissance instinctive qui agit bien avant qu'elle ait appris les formules scolastiques du raisonnement et même son nom ; et il n'est rien de plus dangereux pour le développement de cet esprit que cette incertitude où le plongent des faits contradictoires, des opinions opposées, des règles diverses de conduite.

La conséquence naturelle d'une telle éducation, c'est de créer ces esprits incertains entre le bien et le mal, ne croyant à la sincérité d'aucune impulsion, à la vérité incontestable d'aucun principe ; esprits sans but qui iront avec le bien si la route leur est facile, mais qui ne seront retenus par aucuns liens puissants s'ils rencontrent des obstacles trop rigoureux.

C'est sous de pareilles influences que se passèrent, pour Olivier, les premières années de l'enfance qui commencent a apprendre la vie, et déjà c'était un être volontaire, capricieux, dissipé ; quelquefois soumis, laborieux et inerte, lorsque, à propos d'une échappée de monsieur de Barbasan, qui faillit le soustraire à l'influence des jésuites, les bons pères parvinrent à mettre à exécution un projet sur lequel ils l'avaient jusque-là trouvé fort rebelle.

Il est nécessaire de dire quelques mots des motifs de

la révolte du comte, et de ce qui en résulta pour l'avenir d'Olivier.

Une partie des bâtiments du collège de ces messieurs, et entre autres la chapelle, était dans un état déplorable.

Messieurs de la compagnie de Jésus savent un art où les meilleurs tireurs de toute la Suisse seraient fort embarrassés, c'est d'atteindre un but en visant ailleurs.

Ils se gardèrent bien de demander des secours à monsieur de Barbasan; ils adressèrent une supplique au conseil de la ville, qu'ils savaient ne pas vouloir leur accorder ce qu'ils demandaient. Ils obtinrent donc le refus qu'ils désiraient.

Ils se gardèrent encore d'aller porter leurs doléances à monsieur de Barbasan sur l'échec qu'ils avaient éprouvé, mais l'un d'eux alla lui parler d'un prêt que leur proposaient ses banquiers pour faire bâtir à leurs frais les bâtiments dont ils avaient besoin. L'affaire était vraie : la Suisse s'entend merveilleusement en spéculations, et les banquiers qui voulaient la faire n'étaient pas une invention.

Mais précisément parce qu'ils n'étaient pas une invention, Vanai re était fort lourde pour la communauté. On s'adressait donc purement et simplement aux lumières de monsieur de Barbasan; mais l'habile homme chargé de le consulter le quitta sur cette péroraison :

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— Oui, je sais toute l'économie qu'il nous faudra, tous les efforts que nous aurons à faire pour arriver à notre libération, mais c'est ici une question plus haute que celle de notre intérêt premier. Nous voulons montrer à la cité qu'elle a manqué de grandeur, de libéralité, d'intelligence...

C'est une leçon qu'il lui faut donner et qu'elle mérite; et en voyant quels sacrifices nous nous imposons pour améliorer un établissement où les enfants des plus riches et des plus pauvres familles reçoivent leur instruction, elle aura honte de ce qu'elle aura fait.

Assurément c'était là une sotte raison, à la prendre pour ce qu'elle valait en elle-même; mais c'était une admirable raison pour le fruit qu'elle devait rapporter.

Le négociateur laissa monsieur de Barbasan sur cette résolution de la compagnie, et la semence si habilement jetée germa, précisément comme l'attendaient les jésuites, dans un esprit dont ils connaissaient toutes les dispositions. Cette idée de donner une leçon à la ville, de lui montrer une congrégation pauvre en apparence, et prête à s'exposer à de rigoureuses privations en faveur des enfants de la cité ; cette idée fermentait dans la tête de monsieur de Barbasan ; il se dit que si une pareille libéralité devait faire tant d'honneur à une congrégation, elle en ferait encore plus à l'homme qui seul se chargerait de l'accomplissement de ce grand bienfait.

Une fois dans la voie de ce raisonnement, et la soif ardente qu'avait monsieur de Barbasan de conquérir les faveurs publiques cédant à l'adroite insinuation des jésuites, le parti du comte fut bientôt pris.

Une semaine après la confidence qui lui avait été faite, il annonçait à ses amis les jésuites qu'il se chargeait des frais des constructions qu'ils avaient à faire.

Le bienfait fut accepté avec d'immenses acclamations de reconnaissance.

La chapelle fut édifiée, et comme on ne pouvait changer l'invocation... on y adjoignit une vaste salle qu'on nomma la salle Saint-Charles, pour rappeler qu'on la devait à monsieur Charles de Barbasan. Une pierre gravée en conserva le souvenir. Mais cette pierre, et nous rapportons ce petit détail parce que ceux qui savent de qui nous devons parler le connaissent, et qu'il est d'ailleurs un trait admirable de la morale des jésuites; cette pierre, dis-je, fut ajustée au sommet de la salle, au fleuron qui formait les quatre arêtes d'une ogive.

Mais ce n'était pas assez qu'elle fût illisible à une pareille hauteur, on ne fit pour ainsi dire que coller une dalle de quelques lignes par-dessus une autre pierre, portant une inscription pareille à l'œil, mais où le nom de monsieur de Barbasan étail oublié, puis, comme cela devait arriver, la pierre se détacha ou fut détachée, et il ne fut plus question des bienfaits de monsieur de Barbasan.

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Quant au nom de la salle Saint-Charles, qui n'apprenait rien à personne, il était gravé en lettres d'or audessus de Importe de la salle.

Cependant la pierre en question et l'inscription existaient encore lorsque arriva le fait suivant :

Ladite salle Saint-Charles, entreprise et achevée en moins d'une année aux frais de monsieur de Barbasan, fut inaugurée par la distribution des prix.

Le comte devait s'attendre et il s'attendait en effet que dans le discours qui précède cette touchante cérémonie, son nom trouverait place et qu'un éloge public le viendrait payer des sommes considérables qu'il avait dépensées. Mais voyez le malheur du comte! le discours du chef du collège, qui lui avait montré le passage où il était question de lui, ne fut pas prononcé...

Ce chef pieux s'était évanoui au moment de prendre la parole.

Il y avait bien d'autres discours, mais personne n'avait voulu toucher à un sujet que le supérieur s'était réservé.

Monsieur de Barbasan, furieux, mais doutant de la mauvaise foi des jésuites, avait glissé à l'oreille de l'un d'eux qu'il était facile de le charger, dans quelques phrases improvisées, de remettre à monsieur de Barbasan quelques-uns des prix les plus importants à distribuer.

Mais il se trouva que cette mission appartenait à des

magistrats qui la considéraient à si grand honneur, qu'ils ne pardonneraient point à la congrégation d'en être dépouillés par qui que ce fût.

Enfin, de manège en manège, d'atermoiement en atermoiement, on arriva à la fin de la cérémonie sans qu'il fût plus question du bienfaiteur que de l'empereur delà Chine.

Ceci outra monsieur de Barbasan, et il eut avec le supérieur, revenu de son évanouissement, une explication des plus violentes, où. celui-ci, après avoir offert à monsieur de Barbasan les réparations les plus dérisoires, poussé à bout dans ses hypocrisies par la colère de monsieur de Barbasan, osa lui dire en face « qu'après tout, ce n'était qu'une faible restitution d'une richesse mal acquise. » Le coup fut terrible, mais il fallut l'accepter.

Les prêtres partagent avec les femmes le tout-puissant privilège d'être calomniateurs ou insolents, sans qu'on puisse leur infliger la correction de leur insolence.

Comme les femmes, ils ont l'air de faire de leur prétendue faiblesse une force qui ose tout, parce qu'elle est sûre de l'impunité.

Et pour peu qu'on les contredise, ils ont, comme elles, des cris de victimes qui abusent les sots et font pleurer les vieilles servantes et les jeunes adeptes qu'ils élèvent à ce métier.

11 fallut donc que monsieur de Barbasan, le pieux

bienfaiteur de l'année précédente, le généreux protecteur des défenseurs de la religion, s'entendit dire en face qu'il n'était qu'un faquin qui devait être très-heureux qu'on voulût bien accepter ses bienfaits.

Les jésuites avaient bien mieux fait que les magistrats, qui du moins acceptaient tout haut et remerciaient tout haut.

Cependant ce trait dépassa de beaucoup toute la patience et la résignation du comte. Il se retira dans sa maison de campagne, où les jésuites le laissèrent fort tranquille.

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