‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Avant de raconter par quels moyens et par quel nouvel intérêt ils le recherchèrent avec leur habileté ordinaire, et par quel lien ils cherchèrent à se l'attacher irrévocablement, il faut que je dise ce qui advint de la retraite du comte dans sa maison des champs.

Je crois avoir dit qu'il avait pour voisin le vieux Glosberg, et qu'il cherchait le plus souvent qu'il pouvait à le rencontrer. En effet, il eût payé cher un signe amical de la part du vieux soldat, vénéré pour la fidélité avec laquelle il s'était l'ait tuer sur le seuil de la porte de Louis XVI.

En disant que Glosberg s'était fait tuer, quoiqu'il fût encore vivant, je me sers du mot propre, car quinze blessures héroïquement reçues et affrontées jusqu'à la dernière prouvaient qu'il y avait mis toute sa bonne volonté, et que ce n'était pas sa faute s'il avait été plus fort que la mort, à laquelle il avait ouvert ses quinze portes toutes larges et profondes. Donc, un signe d'amitié de ce brave eût été pour le comte comme une sorte d'absolution de sa faute.

Il l'avait longtemps cherené, mais il ne l'avait pas obtenu; et quand monsieur de Barbasan se retira à la campagne, on s'attendit à le voir chercher à se rapprocher de Glosberg. Mais il n'en fut pas ainsi; le comte, éclairé par le dernier trait des jésuites, avait résolu de ne plus poursuivre une lutte où il était toujours vaincu après avoir toujours fait les frais de la guerre.

Il se dit que puisqu'il n'avait pu obtenir par ses bienfaits cette considération qu'il désirait si ardemment, elle viendrait peut-être le chercher quand il paraîtrait la dédaigner. Il se détourna de tous ceux dont il avait cherché l'estime; et au lieu de rechercher Glosberg, comme il le faisait jadis, il l'évita avec soin toutes les fois qu'il le rencontrait, ce qui arrivait assez souvent, la chaumière du paysan étant à peine à deux cents pas du château du comte.

Monsieur de Barbasan s'était donc renfermé dans son château.

Homme fort instruit et d'une instruction bien digé-

rée, il s'attacha à l'instruction de son fiis, et se fit, ainsi qu'à Olivier, une distribution de son temps qui ne laissait pas une seule heure du jour inoccupée.

C'était d'une part les études classiques, d'une autre, les exercices du corps, l'accomplissement des devoirs religieux, les longues promenades, les entretiens en langues étrangères, que monsieur de Barbasan parlait à merveille ; à des jours donnés, les courses à cheval, la chasse, le maniement des armes; tout cela si bien réglé, que dans cette vie solitaire il y avait heure pour tout, excepté pour l'inaction ou l'amusement.

Olivier gagna à cette vie, qui dura plus d'un an, une aptitude rare au travail, une teinture générale de beaucoup de connaissances mal enseignées dans les collèges, et, physiquement, une vigueur et une agilité que l'apparence frêle de sa complexion ne semblait pas promettre.

Occupé seulement de son fils, ravi de ses progrès, fier de son intelligence, de son- courage, de sa beauté, monsieur de Barbasan avait trouvé tout ce qu'il pouvait désormais espérer de bonheur; c'est-à-dire que ne touchant plus au monde, il n'était plus blessé par lui.

Mais, par une fatalité qui devait tôt ou tard l'atteindre, ce fut dans la retraite que lui fut porté le coup terrible qu'il redoutait le plus.

Un jour qu'il était enfermé avec son fils dans la bibliothèque où Olivier travaillait, on vint dire à mon-

sieur de Barbasan que Glosberg désirait lui parler. Cette visite surprit le comte.

C'était plus qu'il n'en avait jamais obtenu du vieux soldat, qu'il avait cent fois invité à venir dans son château et qui s'en était toujours dispensé.

Curieux de savoir ce qui pouvait amener Glosberg, le comte donna Tordre de l'introduire.

— Assieds-toi, mon brave, lui dit-il amicalement en lui montrant une chaise.

Glosberg resta debout, son large chapeau à la main, le corps raide comme au temps où il portait l'uniforme, et les yeux baissés.

— C'est inutile, répondit-il froidement.

Ce n'était point là le refus d'un inférieur qui craint de manquer de déférence envers son supérieur, mais celui d'un homme qui, forcé d'entrer dans une maison dont il lui a répugné de franchir le seuil, repousse tout ce qui pourrait faire croire qu'il accepte la moindre marque d'hospitalité. Monsieur de Barbasan était trop bien sur ses gardes à ce sujet pour ne pas le comprendre ainsi.

11 regretta le ton bienveillant dont il avait parlé au soldat, et lui répliqua avec une brusquerie comme il ne lui en avait jamais montré :

— Comme il vous plaira.

A cette parole durement prononcée, Olivier regarda son père avec étonnement.

Il l'avait autrefois entendu parler à ce soldat avec la plus grande douceur, presque avec de la déférence, et il ne se rendait point compte de cette brusquerie qu'il ne croyait pas méritée. La mauvaise humeur du comte ne toucha pas plus le vieux soldat que ne l'avait fait ses avances, et il resta immobile.

Cependant le comte ne l'interrogeait pas ; enfermé dans son dépit, il attendait pour refuser, quoi que ce fût qu'on vint lui demander. De son côté, le vieux Glosberg, si fort sur la réponse, était horriblement embarrassé d'exposer l'affaire qui l'appelait.

Enfin le comte, impatienté d'attendre, lui dit :

— Eh bien, monsieur Glosberg , que me voulezvous? vous êtes probablement venu pour quelque chose.

— Sans doute, monsieur le comte, fit le soldat d'un ton grave, ce n'est pas pour rien que je me suis décidé à entrer dans votre maison .

— Et comme je suppose que les pieds vous brûlent d'en sortir, je vous conseille de vous dépêcher de parler. •

— C'est long à vous expliquer, monsieur le comte, quoiqu'il y ait cependant un moyen d'arranger l'affaire.

— Commençons par là.

— Eh bien, monsieur le comte, voulez-vous me vendre le lavoir qui est à l'extrémité de votre parc et qui touche presque à ma maison ?

Le comte regarda Glosberg et lui dit :

— Non.

Glosberg resta immobile pendant quelques secondes, puis il fit un demi-tour pour se retirer. Mais aussitôt il s'arrêta et reprit :

— Je vous en donne le double de ce qu'il vaut.

— Je suis assez riche comme ça, fit le comte. Je ne vends pas mes propriétés pour plus qu'elles ne valent.

Glosberg poussa un gros soupir et dit en saluant :

— C'est bon, nous quitterons le pays.

— A cause de ce lavoir ? lui dit le comte.

— Oui.

— Écoute, Glosberg, dit le comte en le rappelant : un jour tu as dit devant moi que l'humidité envahissait ton habitation, que les terrains dépendants de mon parc déversaient les eaux chez toi, et que ta fille Thérèse souffrait souvent de cette humidité.

Sans vous en rien dire, maître Glosberg, j'ai fait faire des tranchées dans mon parc, j'ai réuni dans un seul canal toutes les sources dispersées à droite et à gauche qui te donnaient cette humidité, et je les ai amenées dans ce lavoir que j'ai mis à ta porte pour que tu puisses t'en servir.

J'ai été plus loin, je te l'ai offert... tu l'as refusé. Alors j'en ai donné la jouissance à tous les habitants du pays.

T'ai-je blessé en quoi que ce soit?

Glosberg baissa la tête et parut hésiter longtemps avant de répondre.

Enfin il repartit, mais du ton d'un homme qui parle à regret :

— Vous avez fait une bonne chose, monsieur le comte, et la maison est saine à présent, et Thérèse n'est plus malade comme elle l'était... C'est bon, et vous l'avez fait... Et je vous en aurais remercié,., si je l'avais pu...

Le comte cherchait à deviner les sentiments de Glosberg, et enfin, celui-ci poussé à bout, ajouta, mais en baissant la voix et en jetant autour de lui un regard alarmé comme pour voir si personne ne l'entendait :

— Et tenez, monsieur le comte, je vous en remercie.

Le vieux soldat avait presque honte de sa reconnaissance.

Le comte contint à grand'peine une sourde exclamation de colère, tandis qu'Olivier observait l'entretien, ne comprenant rien ni à la manière dont pariait Glosberg, ni à l'agitation qu'éprouvait son père.

— Ah ! fit le comte, tu m'en remercies.

— Oui, reprit le soldat d'une façon étrange ; car il est possible que le lavoir fasse plus de mal à Thérèse, à l'heure qu'il est, qu'il ne lui a fait de bien.

— Comment? reprit le comte d'un ton interrogateur.

— Ce ne sera plus un bien d'avoir sauvé la santé de l'enfant, si ça doit porter atteinte à son cœur.

— Un lavoir ! fit le comte.

— Oui, ditGlosberg.

— Comment cela se fait-il ?

Glosberg hésita encore, et repartit enfin :

— Je vous avais dit que ce serait bien long, et je le vois, c'est trop long... nous quitterons le pays.

La curiosité et l'impatience du comte étaient excitées au plus haut degré; enfin il lui dit :

— Eh bien, si je te vendais ce lavoir?

— Je le ferais détruire ou fermer.

— Pourquoi donc ?

— C'est que probablement vous ne savez pas tout. Il y a à côté du lavoir une maisonnette.

— Oui, dit le comte, une buanderie que j'ai voulu le donner aussi.

— Eh bien, elle est occupée cette buanderie.

— Depuis quand ?

— Dame ! vous l'avez fait ouvrir en disant : « Qu'on y laisse en paix ceux qui viendront y chercher un asile. »

— Est-ce un crime ?

— Monsieur le comte, c'est peut-être une bo.me action de faire un hôpital pour les braves gens qui ne peu-

vent plus travailler... mais il n'en est pas de même d'ouvrir un asile aux premiers vagabonds venus, qui, au lieu de travailler pour s'en procurer un, se gobergent dans leur fainéantise lorsqu'ils sont sûrs d'un abri.

— Ah ! ah !... dit monsieur de Barbasan, le voisinage qui est là vous déplaît, maître Glosberg?

— Monsieur le comte, dit le Suisse avec un accent grave et ferme, vous avez un fils, dont vous voulez faire un savant... et vous le tenez en compagnie de ses livres... mais si vous aviez une fille et que vous fussiez pauvre, vous voudriez d'abord en faire une honnête femme... parce que l'honneur c'est le seul patrimoine du pauvre.

Le comte était à la torture.

— Eh bien, imaginez-vous qu'il y a huit jours, est venu se loger là, à cette buanderie, un tas de chanteurs ambulants, de filles qui font des tours de... le bon Dieu permet que ça vive et que ça ait un nom... mais je ne le sais pas.

— Après fit le comte ?

— Après... ils sont là, tantôt les uns, tantôt les autres, qui parlent, qui chantent... c'est affreux... ils ont des habits singuliers... une enfant de dix ans, vous comprenez... c'est envieux... ça regarde... Je suis à la terre et au labour, moi... Thérèse est à la maison, elle voit... elle entend... vous comprenez, monsieur le comte?

— Après? dit monsieur de Barbasan.

— Je ne peux pas l'accuser, elle ne sait ce qu'elle

fait... mais ne voilà-t-il pas qua l'autre soir en rentrant, j'entends Thérèse qui répétait une certaine chanson d'une fille qu'on appelle Marie...

Est-il possible, mon Dieu ! qu'on donne le nom de la sainte Vierge à une pareille créature ! ...

Enfin... et ça c'est horrible... cette nuit j'entendais du bruit dans la chambre de Thérèse... Je me lève doucement et je la vois qui essayait leurs danses.

Glosberg serra les poings, et, levant les yeux au ciel, il reprit :

— Ah! tonnerre!...

Tout à coup il s'arrêta et ajouta avec tristesse :

— Mais si je l'avais battue il fallait lui dire qu'elle faisait mal. L'enfant m'aurait demandé pourquoi... et qu'est-ce que je lui aurais dit? Ah ! bon Dieu, les enfants apprennent assez vite qu'il y a du mal.

Je ne lui ai rien dit, mais je suis venu ce matin... vous demander ei vous voulez me vendre le lavoir et la masure. Alors j'aurai le droit...

— De chasser ces malheureux ? dit le comte.

— Oui.

— Ce n'est guère charitable.

Le Suisse sortit de son immobilité et dit d'un air stupéfait :

— De la charité pour le vice !... de la charité pour la débauche ! est-ce qu'on nourrit les vipères? est-ce qu'on jette du pain aux chiens enragés ? De la charité

pour ces créatures-là... c'est salir l'aumône qu'on fait aux malheureux.

Le comte regarda le vieux soldat d'un air irrité, celui-ci rentra dans la tenue respectueuse qu'il affectait vis-à-vis du comte.

— Après tout, lui dit-il, vous êtes le maître... Ils peuvent rester.., nous quitterons le pays.

— Comme il vous plaira, fit le comte en se levant. Peut-être ceux-ci me seront reconnaissants de l'abri que je leur prête, ajouta-t-il avec une amertume que Glosberg comprit à merveille.

Il avait fait un pas pour sortir, et il s'arrêta.

— Ce qui est bien est bien, dit-il, et si... Le mot ne put pas sortir de la gorge.

— Et si je les chassais, si je te donnais ce lavoir, me remercierais-tu?

— J'aimerais mieux l'acheter, fit Glosberg en baissant la tête.

Jamais on n'avait plus cruellement montré à un homme l'horreur qu'inspire l'idée de lui devoir quelque chose.

Monsieur de Barbasan chancela, il pâlit et faillit tomber à la renverse. Il voulut en vain se maîtriser; mais l'émotion était si poignante, que des larmes de rage et de désespoir furent près de le suffoquer, et il s'élança hors de son cabinet en laissant Glosberg presque aussi étonné qu'épouvanté de l'effet qu'il avait pro-

duit; et Olivier, en ouvrant de grands yeux, ne comprenait rien ni à la colère, ni à la douleur de son père, ni à la manière dont Glosberg repoussait le don que le comte voulait lui faire.

— Pourquoi ne voulez-vous pas que mon père vous donne ce lavoir?

Glosberg regarda cet enfant au visage candide, une profonde tristesse se peignit sur son visage, mais, au lieu de lui répondre, il s'éloigna à son tour en disant tout bas :

— Pauvre petit !

Quand le comte rentra dans son cabinet, il était encore plus sombre et plus défait que quand il l'avait quitté.

— Voyons votre travail, dit-il brusquement à son fils.

Malheureusement pour Olivier, il s'était occupé de toute autre chose que de son travail ; il n'avait fait que rêver à la scène qui venait d'avoir lieu entre son père et Glosberg.

Le comte était de fort mauvaise humeur, la remontrance qu'il fit à son fils fut violente et injuste... L'enfant se révolta ; monsieur de Barbasan, égaré par la colère, lui infligea de sa main une correction cruelle et eut l'imprudence de laisser échapper ces paroles: .

— Ah ! ce vieil imbécile vous a fait sans doute la leçon... il vous a dit que vous pouviez impunément mépriser votre père...

Et, sur cette parole, il s'irrita de plus en plus, sans pouvoir arracher d'Olivier une réponse à des questions qui étonnaient l'enfant, mais qu'il ne comprenait pas. Parmi toutes les exclamations de monsieur de Barbasan, il dit à plusieurs fois :

— Eh bien, que ces mendiants demeurent, et ils me débarrasseront de ce misérable...

Puis il ajouta, en pensant à l'affront qui venait de lui être fait :

— Oh! je lui ferai payer cher son insolence... Je le ruinerai... je...

Et emporté par cette ivresse de-la colère qui frappe sur tout ce qui se présente, il s'arrêtait pour dire à son fils qui demeurait immobile et épouvanté devant ce délire furieux :

— Pourquoi me regardez-vous ? pourquoi m' écoutez-vous?...

Et comme l'enfant ne savait que répondre, monsieur de Barbasan le repoussa durement, le chassa de son cabinet en lui disant :

— Sortez... sortez... Va, je te déteste aussi comme tous les autres !

L'enfant alla s'enfermer dans sa chambre, le cœur gros de colère, la tête bouleversée, accusant son père... le trouvant injuste, cruel... fou...

L'esprit de l'enfance est en général résolu, obstiné : résolu, parce qu'il est irréfléchi ; obstiné, parce que,

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