PRESSENTIMENT
Les nuits ainsi passées sont longues et cruelles, et quoiqu'il fût déjà bien tard, monsieur de Barbasan ne dormait pas encore, lorsqu'un domestique introduisit mystérieusement auprès de lui une bohémienne qui avait insisté pour le voir immédiatement- Soit curiosité, soit plutôt pour chercher une distraction à ses pensées, monsieur de Barbasan fit ce qu'elle voulait, et la suivit à un rendez-vous nocturne qui lui était demandé par une bohémienne mourante. Ce qu'il arriva de ce rendez-vous se rapporte trop directement à une autre partie de ce-tte histoire pour qu'il soit nécessaire de la raconter ici.
Nous dirons seulement que le jour commençait à peine à poindre quand monsieur de Barbasan rentra. Tout dormait dans le château, de façon qu'il fut le premier à entendre s'agiter la cloche de la grille.
Les croisées de la chambre de monsieur de Barbasan se trouvaient en face de l'avenue qui menait de cette grille au péristyle de la maison. Sans autre motif que de regarder pour ainsi dire hors de lui-même, il s'approcha de sa fenêtre pour voir qui venait à cette heure;
et son étonnement fut grand de voir Glosberg ramenant Olivier par la main.
Sans chercher à pénétrer la cause de cette étrange aventure, monsieur deBarbasan descendit en toute hâte, et il arriva à la porte de l'antichambre au moment où Glosberg disait à un domestique :
— Monsieur Olivier s'est attardé hier dans la campagne. Il s'est égaré dans la nuit; il s'est heureusement retrouvé près de ma maison.... et je vous le ramène.
— Bon, bon, dit le domestique ; monsieur Olivier
n'est pas un jeune homme capable de s'égarer, si ce
n'est de bonne volonté. D'ailleurs, il expliquera cela à
monsieur le comte comme il l'entendra.
— Non, non, dit Glosberg. Pourquoi le faire gronder... il est très-repentant de ce qu'il a fait, n'est-ce pas?
— Oh! oui, dit Olivier en pleurant.
— Emmenez-le se coucher, fit Glosberg; car il n'a pas voulu dormir à la maison.
— Allez... dit le domestique; ah ! vous mériteriez bien qu'on vous fit gronder !
L'enfant sortit pour retourner à sa chambre.
— Je l'ai assez grondé, dit Glosberg au domestique.
— Cependant, reprit celui-ci, si monsieur le comte apprend cela... il me chassera pour le lui avoir caché.
— C'est possible... fit Glosberg, et pourtant vous lui feruz bien du chagrin si vous le lui dites.
90 LES DRAMES IISCOiNNUS
— Dame ! fit le domestique.
— Tenez,., reprit Glosberg, moi... voilà comme je suis... mais je ne pardonnerais pas à l'homme qui viendrait m'apprendre que ma fille a voulu quitter ma maison parce qu'elle s'y trouve trop malheureuse... Et puis, qui sait... l'enfant en souffrira peut-être... Le père en souffrira, c'est sûr...
N'en parlez pas, c'est mieux pour tous... et puis, jusqu'à ce que je quitte le pays, ce qui ne sera pas long, j'aime autant que monsieur le comte ne sache pas qu'il me doit ce service-là.
Glosberg s'éloigna, et le comte remonta chez lui.
Jl serait difficile de dire tout ce que cet homme emporta de malheur de l'entretien qu'il venait d'entendre. Son fils voulait fuir... et il devait son retour à l'homme qui l'avait si cruellement offensé la veille.
Cependant, cette douleur ne se tourna point en colère ; il fut désespéré, mais au lieu de se venger, il ne voulut pas être en reste avec Glosberg, et dès que le jour fut assez avancé, il se rendit chez lui.
Le comte était entré chez son fils, qu'il avait trouvé endormi, la tête appuyée sur le cahier où il avait essayé vainement de faire le devoir de chaque jour.
Cet aspect fit une vive impression au comte. L'enfant ne s'était pas couché; il n'avait pas voulu dormir, il avait tenté de faire le travail oublié la veille, mais le sommeil avait été plus fort.
— Il a donc bien peur de moi, se dit le comte, qu'il a fait cela ?
Des larmes amères coulaient sur les joues de monsieur de Barbasan. Mais il ne voulut pas l'éveiller; que lui aurait-il dit? Il sortit, après avoir recommandé à ses gens de dire à Olivier qu'il le dispensait de travail.
— C'est une faute, pensa-t-il; que peut- il conclure de cette indulgence? que parce qu'il a mal fait, il est dispensé de son labeur. Ah ! je ne puis que faire des fautes... car puis-je savoir ce que lui a dit ce Glosberg !
Tourmenté de cette idée, le comte se rendit à la maison du vieux soldat. Elle était exactement fermée, et les bohémiens, assemblés devant la maison, buvaient et chantaient au milieu des transports de la licence ia plus furieuse.
Le comte leur imposa silence, et les força à rentrer dans la maison attenante au lavoir, en leur ordonnant de quitter dès le soir même l'asile qu'il avait bien voulu leur prêter. A cette occasion même, il arriva un événement dont je parlerai plus tard, mais qui ne ferait qu'interrompre la marche de ce récit.
D'ailleurs, je préfère le raconter comme je l'appris moi-même : on en comprendra toute l'importance.
Après avoir donné ses ordres aux bohémiens, le comte alla frapper à la maison de Glosberg... Le silence avait remplacé le tumulte de la fête de ces misérables, et le comte put entendre un pas prudent s'approcher de la porte de la maison.
Il frappa de nouveau.
Tout à coup la porte s'ouvrit avec violence et Glosberg se montra armé d'un fléau qu'il leva sur le comte avec une menace terrible ; mais il s'arrêta à l'aspect du comte et baissa son arme.
— Pardon, lui dit-il, monsieur le comte, en demeurant sur le seuil de sa porte; mais ces gens n'ont fait que hurler pendant toute la nuit; ils ont osé tout ce qu'on peut oser quand on se sent soutenu par un homme riche ; ils n'ont pas dépassé la limite de votre terre, et je n'ai rien dit; mais il y en a un qui a osé venir jusque sous les fenêtres de ma maison; là, ajouta-t-il, sur mon terrain, à moi... J'étais le maître là... je l'ai saisi... et sans les cris de Thérèse, il n'aurait plus dansé ni chanté, je vous en réponds... mais Thérèse a eu peur et je l'ai lâché.
Seulement, je les ai avertis que s'ils approchaient de ma maison... je les corrigerais de façon qu'ils ne fussent pas tentés de recommencer. Tout à l'heure il s'est fait un grand silence... J'ai cru qu'ils méditaient quelqu'un de leurs tours d'enfer... et lorsque j'ai entendu frapper à la porte, je me suis dit :
« Les voilà qui veulent nïinsulter... «Alors... c'est pour ça. . . vous comprenez. . . Là-bas, ils sont chez vous . . . je n'ai rien à dire... mais ici...
L'expression de la physionomie de Glosberg acli vs la phrase.
Le comte comprit parfaitement que Glosberg eût tué quiconque eût violé le saint asile que la propriété doit à son maître.
— Dans quelques heures, dit le comte, ils ne seront plus vos voisins.
Glosberg regarda monsieur de Barbasan, et s'inclina sans se déranger du milieu de sa porte.
— Je suis reconnaissant, moi, dit le comte, et je sais ce que vous avez fait pour mon fils.
— On vous l'a dit? fit Glosberg, comme mécontent de ce qu'on avait trahi son secret.
— Je l'ai vu, et je suis venu pour vous en remercier.
En parlant ainsi, il fit un mouvement pour entrer dans la maison.
Glosberg recula d'un pas, mais avec la mine sombre d'un homme qui n'ose pas interdire sa maison à celui qui s'y présente, mais qui souffre de le voir en franchir le seuil.
Le comte s'aperçut de cette répugnance ; mais il était venu avec un dessein bien arrêté d'avoir un entretien avec Glosberg, et il lui dit :
— Je suis venu parce que je veux que vous me disiez pourquoi mon fils a voulu quitter ma maison. C'est, ajouta-t-il, un père qui parle à un père... Hier, j'ai eu tort lorsque vous m'avez parlé du danger qu'avait pour votre fille le voisinage de ces misérables.
Oui, Glosberg, il faut laisser au cœur des enfants
toute leur pureté; il ne faut pas, ajouta-t-il d'une voix plus émue, qu'ils sachent qu'il y a du mal dans ce monde.
— Ah ! reprit Glosberg, dont l'instinct délicat comprimait les paroles douloureuses et à demi obscures du comte, mais dont la rude simplicité ne trouvait pas d'expression voilée pour lui dire sa propre pensée ; ah! reprit-il, vous ne croyez pas que j'aie été capable de lui dire quelque chose contre vous ?
Monsieur de Barbasan fut près de quitter la partie, mais il s'était imposé le courage de cet entretien ; il y avait prévu des coups douloureux, des allures cruelles ; il se remit et répondit :
— Le respect que vous avez pour l'innocence de votre fille m'est un sûr garant de la manière dont vous avez parlé à mon fils ; mais c'est ce qu'il vous a dit, ce qu'il a cru comprendre, ce dont il s'est plaint?
— Il a dit que vous étiez très-méchant, fit une petite voix douce partie du fond de la vaste pièce à la porte de laquelle monsieur de Barbasan était arrêté.
— Silence, Thérèse, dit le vieux soldat en se tournant vers sa fille, qui montrait sa ravissante tète d'enfant gâtée à la porte opposée.
Le comte, sans s'en douter, profita du mouvement de Glosberg pour entrer tout à fait dans la maison.
— Laisse-la parler, dit-il à Glosberg, qui faisait un air fâché à sa fille; elle me dira au moins la vé.rité.
Le vieux soldat contemplait alors sa fille; mais toute sa mauvaise humeur, toute la rigueur de ses principes fléchissaient devant cette jeune figure, si jolie, si spirituelle, si coquette.
Tl était difficile de prévoir ce que la nature avait mis dans le cœur de Thérèse.
Enfant mobile et rapide, emportée toujours par la pensée du moment, pensée toujours changeante, elle allait de çà et de là dans son humeur capricieuse, échappant sans cesse à la main qui voulait la saisir; inattentive en apparence, il lui était arrivé cent fois, lorsque son père lui faisait de graves remontrances, qu'elle s'écriait tout à coup sur un oiseau qui passait ; qu'elle s'échappait pour aller chercher un joujou avec lequel elle revenait s'asseoir devant Glosberg pour écouter le reste de sa leçon ; d'autres fois, elle l'interrompait par une question qui était à mille lieues de ce dont on lui parlait .
Cependant, quelques jours après, cette enfant, si inattentive en apparence, avait tout entendu, tout retenu, plus que son père ne l'eût désiré souvent.
Cependant, quelquefois, elle dépassait la patience du vieux soldat, en jouant indifféremment, ou en riant s'il la grondait. Alors Glosberg se fâchait ; et alors aussi Thérèse commençait ses coquetteries.
C'étaient de petits airs contrits, puis de petits regards languissants jetés en dessous, de gros sanglots et de grands soupirs ; et si elle parvenait à rencontrer les
yeux de Glosberg, une petite moue triste et suppliante ; et, s'il faisait mine de se détourner, des exclamations sur le chagrin qu'on lui faisait; ou bien, s'il acceptait la mine suppliante qu'on lui adressait, elle courait à lui avec des rires et des cris joyeux, et, malgré les résistances désespérées du vieux soldat, grimpait à ses jambes, s'attachait à ses bras; et, leste et adroite comme une jeune chatte, gravissait pour ainsi dire le colosse ; et une fois qu'elle avait attaché ses bras autour de son cou, elle l'embrassait, elle le caressait si bien, que Glosberg avait toutes les peines du monde à ne pas lui demander pardon de l'avoir contrariée.
C'est une grave question de romancier (les moralistes ne s'occupent pas de si peu de chose), de savoir si c'est la nature ou l'éducation qui donne aux femmes cette prodigieuse habileté avec laquelle elles nous mènent par nos vices ou par nos faiblesses.
Si un exemple était une raison, Thérèse semblerait prouver que la nature fait seule les frais de cette admirable habileté, comme elle fait tous les frais de la ruse et de la cruauté de toutes les espèces félines.
Dans l'occasion dont nous parlons, Glosberg avait bien envie de se fâcher de la curiosité indiscrète de Thérèse et de son intervention si décidée; mais en même temps, il ne pouvait se résoudre à renvoyer de sa présence ce visage si gracieux, si futé, qui portait avec lui tant de joie insouciante...
Puis, il avait remarqué la surprise ravie avec laquelle monsieur de Barbasan regardait Thérèse.
Il pardonnait au comte d'être entré dans sa maison pour mieux voir sa Thérèse adorée, et il était fier de l'admiration du comte.
Tl eût volontiers embrassé Thérèse pour la remercier d'être si jolie et si parée en ce moment ; car la petite coquette, sévèrement renvoyée par son père dans la chambre la plus reculée de la maison, en était sortie avec sa plus belle toilette, et tout armée pour la séduction qu'elle voulait exercer sur son père.
11 ne manque pas d'hommes tout prêts à se laisser tromper aux fausses tendresses , aux larmes feintes d'une coquette libertine, qui riront de la faiblesse du vieux Glosberg.
Mais quant à moi, je ne sais rien de plus respectable que cette faiblesse paternelle, rien de si bon que cet empire que la force se laisse imposer, rien de si aimable et j'ose dire de si gracieux que cette défaite d'une vieille barbe grise, dominée et vaincue par une frêle tête blonde.
Plus habile que Glosberg à deviner les cœurs auxquels il avait affaire, monsieur de Barbasan sentit du premier coup que ce terrible Glosberg, lion inabordable pour lui, avait un maître qui le menait en laisse, et que ce vieux soldat, qui n'avait pas reculé devant les clameurs de tout un peuple furieux, obéissait à la voix enfantine qui venait de parler.
Aussitôt, profitant de l'auxiliaire que le hasard lui amenait :
— Venez, mon enfant, venez, lui dit-il, et dites-moi tout ce que tous a dit mon fils.
Thérèse s'approcha et considéra le comte de ce regard examinateur avec lequel les enfants mesurent, pour ainsi dire, ceux qu'ils ne connaissent pas.
Malgré la jeune audace de cet esprit si habitué à tout obtenir, le comte imposa à l'enfant
Son regard sombre et empreint de malheur, cette hauteur de manières que ne pouvait déguiser la bonhomie qu'il affectait, intimidèrent d'abord Thérèse.
Elle^se tut, baissa les yeux et consulta son père du regard.
Celui-ci allait la renvoyer, quand monsieur de Barbasan prit une chaise et, attirant à lui la jeune fille, il lui dit : a
— Je s ous donnerai une belle robe si vous voulez me dire la vérité.
Glosberg fronça le sourcil et dit durement :
— H n'y a pas besoin de promettre de belles robes à cette enfant pour qu'elle ne mente pas : la vérité doit se dire rien que parce que c'est la vérité et que c'est un devoir.
— Eh bien, papa, dit l'enfant, tu me dis toujours
que le bon Dieu récompense les enfants qui font leur devoir; si c'est comme ça, je dirai la vérité, et j'aurai une belle robe pour récompense.
Ce n'était pas une des moindres peines de Glosberg d'avoir à se défendre contre les raisonnements subtils de cette jeune tête.
Son franc bon sens était embarrassé par les arguties inouïes de cet esprit à peine né à la vie; et cette fois encore il serait resté coi , si monsieur de Barbasan n'était venu à son aide en disant :
— Votre papa a raison : la première récompense du bien, c'est de l'avoir fait, et c'est un devoir de dire la vérité, alors même qu'elle pourrait vous faire gronder.
— Oui, dit Glosberg, monsieur le comte a raison : la première récompense du bien, c'est de l'avoir fait.
— C'est pour cela que vous allez me dire, fit monsieur de Barbasan, ce qui s'est passé pour mon fils.
— Eh bien, monsieur, dit l'enfant, c'est papa qui l'a amené.
— Comment ! fit le comte en regardant le vieux soldat.
— Eh bien, oui... hier, jerùdais autour de la maison pour voir si quelqu'un de ces misérables qui nous chassent d'ici...
— Ils seront partis ce soir, dit le comte.
Glosberg soupira d'un air mécontent.
Il était désolé de quitter sa maison , mais peut-être eût-il préféré la quitter que de devoir au comte de pouvoir y rester.
Cependant il continua :
J'étais donc là à voir. s'ils ne tentaient pas de s'approcher de trop près, lorsque, à la lueur d'un feu de paille qu'ils avaient allumé, j'aperçus un enfant dont l'habillement contrastait tout à fait avec les guenilles dorées de cette horde de brigands, je regardai mieux ; c'était votre fils. Il était au milieu de la route et semblait hésiter.
Enfin il s'approcha d'un groupe d'hommes et leur ^arla.
On l'entoura, on le questionna, à ce que je crus voir, et à la mine qu'ils prenaient, j'ai vu le moment où ils allaient peut-être le tuer pour le voler; car ils échangeaient entre eux d'affreux regards; mais j'entendis une voix dire tout à coup:
— Prenez garde, le vieux sanglier est là.
— Oui, leur dis -je en m'approchant, je suis là, et...
— Et à votre tour prenez garde, me dit un nain difforme qui les commande.
Nous sommes ici chez nous, puisque le comte de Barbasan nous a permis d'y rester, et si vous osez passer
le seuil de cette maison, nous vous recevrons comme vous avez reçu notre camarade.
En disant ça, ils voulurent emmener votre fils dans la maison.
— Je n'ai pas besoin d'aller jusqu'à vous pour vous empêcher de toucher à cet enfant, leur dis-je ; et je me mis à l'appeler en lui disant :
— Monsieur Olivier de Barbasan, que faites-vous là?
A ce nom, ils s'arrêtèrent tous, et le nain dit à l'enfant :
— Est-ce que vous êtes le fils du comte ?
— Oui, leur répondit-il, et je suis venu vous prier de me cacher et de m'emmener avec vous quand vous vous en irez.
Le comte poussa un profond soupir.
— Oui, oui... reprit la petite Thérèse; il voulait s'en aller, il l'a dit assez souvent quand papa l'a ramené
— Ah ! il l'a répété encore ! fit le comte.
Glosberg ne répondit pas, mais il continua son récit en disant :
— Quand les mécréants d'en face surent que c'était votre fils, ils voulurent le renvoyer... puis, comme il persistait à vouloir rester avec eux, l'un d'eux parla de vous le ramener; alors il s'échappa et se mit à fuir. Il
avait la tête perdue et exaspérée, j'eus peur d'un malheur, je le rattrapai. Il courait si vite, que je n'eusse pu l'atteindre s'il avait pris un bon chemin; enfin je l'attrapai et, malgré sa résistance, je l'amenai ici, car il n'était pas en état de rentrer au château.
— Comment cela ! dit le comte.
Glosberg hésita, mais la jeune Thérèse reprit d'un ton trop naïf pour qu'il n'y eût pas au fond beaucoup de malice :
— Il faut bien dire la vérité...
— Oui, oui, mon enfant, reprit le comte, parlez.
— Eh bien, il disait comme ça qu'il préférerait mourir que de retourner au château... il disait que jamais il n'avait un moment pour jouer, et qu'il aimerait mieux être à la place des enfants des palefreniers... oui, oui, reprit Thérèse, c'est comme ça qu'il les a appelés, et il a ajouté :
« Mon père les gronde quand ils battent leurs enfants. . . et aujourd'hui, pour rien, il m'a battu! »
Le comte rougit et baissa les yeux.
L'enfant le vit, et se tournant vers son père, ajouta :
— N'est-ce pas qu'il l'a dit comme ça?.. Ah! je ne mens pas.
— Je vous crois, reprit le comte ; cela ne m'étonne pas : Olivier est un enfant rétif.
Un regard de Glosberg fit tressaillir le comte ; il comprit qu'il allait calomnier son enfant pour se disculper; il s'arrêta et, laissant cette partie du sujet, il dit à Thérèse :
— Et comment s'est-il décidé à rester ?
— Ah ! fit l'enfant avec un accent de confiance qui cette fois n'était pas joué, c'est que papa lui a parlé... ah! oui... il lui a parlé de la honte d'être un petit vagabond... de l'obéissance qu'il vous devait... et puis surtout du chagrin qu'il vous ferait.,. Vrai, je me suis mise à pleurer quand il lui a dit comme ça :
« Mais si vous partez, votre père en mourra. »
Une larme vint aux yeux du comte, et il dit d'une voix étouffée :
— C'est vrai, Glosberg, j'en mourrais... vous m'avez bien jugé.
— C'est votre enfant, comme Thérèse est le mien, dit Glosberg... ça, voyez- vous, ça dépasse tout dans le cœur.
Le comte arrêta Glosberg et dit à Thérèse :
— Et après, qu'a-t-il fait... qu'a-t-il dit ?
— Ah dame! il a été tout singulier... mon père a voulu le faire un peu reposer et manger, il n'a pas voulu...
— Pourquoi donc ?
— Ah ! dit Thérèse, je ne sais pas... je n'ai pas bien compris... mais...
Glosberg faisait des signes à sa fille pour lui imposer silence.
— Qu'est-ce donc? reprit vivement le comte.
— Dame! il a fini par dire : « Vous n'avez pas voulu du lavoir pour votre fille, et mon père me gronderait d'avoir mangé de votre pain . »
— Il a dit cela, s'écria le comte qui se sentit charmé par cette fierté de son fils ; mais presque aussitôt il eut peur de la réponse qui avait pu lui être faite, et il reprit en s'adressant à Glosberg :
— Et que lui avez-vous dit, vous?
— Je lui ai dit qu'il faisait bien, reprit Glosberg.
— Vous lui avez dit cela ? reprit monsieur de Barbasan.
— Qu'est-ce que ça fait, dit Glosberg, que cet enfant me trouve un brutal de ne pas avoir voulu de vos bienfaits, pourvu qu'il n'accuse pas son père ? Vous êtes son père, ajouta-t-il sans calculer la portée de ses paroles, vous êtes son père... pour lui vous devez être blanc comme neige... qu'est-ce que ça fait ce qu'il pense de moi?..
Le comte baissa la tête... ce qu'il souffrait était horrible.
Thérèse lui demanda deux ou trois fois s'il était malade, mais il n'eut pas la force de lui répondre ; il se leva, jeta un regard désespéré autour de lui et se sentit plus misérable et plus pauvre, lui, possesseur de trésors immenses, que le pauvre propriétaire de cette misérable cabane.
— Merci, Glosberg, murmura sourdement le comte, merci.
Il quitta la cabane et rentra chez lui avec un chagrin de plus.
Cet incident lui rendit insupportable la solitude où il s'était enfermé ; accoutumé à une vie agitée, soit par l'action de la guerre, soit par celle de l'intrigue et de la lutte, il se sentit pris d'un profond ennui. Il ne surveilla plus son fils avec la même rigueur, et Olivier profita de la liberté qui lui était laissée pour aller souvent chez Glosberg.
Ce fut à l'insu des deux pères que se forma entre les enfants une liaison d'une discrétion et d'un dévouement inouïs pour leur âge.
Ce fut cette année de retraite qui fit peur aux jésuites et qui leur fit craindre de voir monsieur de Barbasan échapper complètement à leur empire.
On était à la fin de 1812, et les désastres de la campagne de Russie avaient fait se lever sur son séant cette ambition vigilante qui s'efface, s'agenouille, se met à plat ventre pour laisser passer le vainqueur; mais qui, couchée dans la poussière ou dans la fange, reste toujours au guet des événements, et, selon la chance qu'ils lui présentent, s'y glisse en rampant pour y jeter son grain de sable5 ou se lève audacieusement pour les servir à force ouverte.
Ce n'est pas seulement dans l'admirable constitution de leur société que les jésuites puisent leur immense force, c'est plus encore peut-être dans cet esprit opiniâtre et persistant qu'elle sait imposer à tous ceux qui la composent.
Nulle autre secte, nulle autre société n'a possédé cet esprit à un degré aussi éminent.
La révolution française a écrasé presque toutes les congrégations religieuses, excepté celle des jésuites ; exilés de partout, chassés de partout, méprisés et haïs partout, ils ont vécu et ils vivent partout.
Les autres essayent de se reconstruire, mais elles n'empruntent guère qu'un nom à leur passé : l'esprit, la tradition, les mœurs, les habitudes sont perdus.
Il n'en est pas de même pour les jésuites : ce qu'ils étaient, ils le sont encore; patents ou cachés, l'association a vécu en vertu des mêmes lois, du même ordre, du même but que par le passé.
S'il était permis de comparer • les grandes choses aux petites, je crois qu'on ne trouverait guère de meilleur modèle de la façon de procéder des jésuites, que la patiente et persistante action d'une vaste fourmilière.
Du centre commun où elle réside, elle envoie ses longues files d'individus dans toutes les directions, tous pillant, dévorant, ramassant et rapportant au centre commun.
Que si on les attaque à l'extrémité de l'un de ces rameaux marchants qu'elles lancent au loin, elles reculent un moment et reviennent dès que l'exterminateur est passé...
Que si Ton veut interrompre cette marche et couper en deux ces longues files, elles s'arrêtent, de chaque côté de l'obstacle qu'on leur oppose, de la ravine qu'on a creusée ; elles s'arrêtent, elles hésitent, elles attendent, elles avancent d'un pas, reculent, cherchent un détour secret, reviennent et finissent par passer au même endroit, détruisant l'obstacle, comblant la ravine et reprenant enfin leur marche incessante.
Insectes faibles parmi les plus faibles, ils fatiguent la patience et la force du poids qui les écrase ; ils échappent à la main persévérante qui pénètre jusque dans leur centre, cachés par des retraites souterraines et inaperçues que le travail le plus assidu ne peut détruire, à moins d'ébranler quelquefois ou le pied du chêne séculaire dont les racines les protègent, ou les
fondations des murailles qu'elles minent pour s'y faire des abris.
Or la société occulte des jésuites, qui devait plus tard se montrer si puissante dans cette même ville de Fribourg, avait senti chanceler l'empire de Napoléon, et si faible qu'elle fût encore à cette époque, elle se mit à l'œuvre pour aider le levier puissant avec lequel l'Angleterre atteignait le colosse.
La société de Jésus a toujours su appliquer à la politique cette vérité de mécanique : c'est qu'une demiligne de plus de hauteur, jetée sous le levier qui soulève un bloc énorme de pierre, suffit pour le faire sortir de son équilibre et pour déterminer sa chute.
Dans celte circonstance, elle pensa à jeter son grain de sable caché sous l'effort universel des ennemis de Napoléon , et, ne pouvant armer des bataillons ou des vaisseaux, elle attaqua au pied celui que l'Europe entière attaquait à la poitrine et au visage.
Elle essaya de miner la terre sur laquelle s'appuyait le géant, de façon qu'elle s'écroulât sous lui quand il ferait effort pour s'y appuyer.
Il suffit à l'homme qui lutte et qui se croit debout sur un roc, qu'une partie de ce roc s'échappe en poussière sous ses pieds, pour qu'il n'ait plus la même confiance et, pour parler mathématiquement, le même aplomb.
11 n'ose plus s'appuyer sur les couches inférieures, alors même qu'elles seraient restées solides; et, attaqué
sur un terrain auquel il ne se confie plus, il est plus aisément abattu,
Ce fut donc à partir de 1812 que commença cette mine sourde et lente contre l'empereur, qui fit plus tard manquer sous ses pieds toutes les parties un peu hautes de la population.
Ce fut d'abord dans le Midi que le jésuitisme , aidé de là vivacité versatile des esprits, commença à semelle mauvais vouloir, l'esprit de résistance passive, la désaffection contre le souverain, le doute sur ses droits à gouverner la France, le doute sur l'excellence des résultats de la révolution.
Les maux, les tyrannies de l'ancien régime, déjà presque oubliés, furent excusés, palliés et surtout présentés comme impossibles à ramener ; tandis que les sacrifices , les souffrances imposés par le régime impérial présent furent grossis, présentés comme ne pouvant que s'aggraver.
Il est inutile de pousser plus loin ces considérations générales , il suffit à ce simple récif de les avoir indiquées.
Voici maintenant comment elles se rattachent à cette histoire :
Pour arriver à agir efficacement, il fallait à la société des ressources extraordinaires, et monsieur de Barbasan eût été une perte importante , vu l'immensité de sa fortune.
Ses bons amis les jésuites l'avaient laissé dans sa retraite, comptant que l'ennui ou quelque caprice le ramèneraient à eux dans quelques mois ; mais la résistance du comte avait été plus longue qu'on ne s'y était attendu.
Toutefois, ils n'avaient point perdu le comte de vue, et une surveillance active était établie dans sa maison à leur profit.
On en avait expressément chargé un homme qui tenait une place assez élevée dans la maison du comte.
Cet homme était l'intendant de monsieur deBarbasan; il avait été avocat, substitut près le tribunal de Castres, et s'était fait chasser de ses fonctions pour prévarications.
Réfugié à Fribourg, il avait été accueilli, malgré ses mauvais antécédents, par le principal du collège, pour lequel tout mécontent était bien venu , d'autant mieux venu qu'il avait mérité la rigueur dont il avait été l'objet; les gens de Jésus sachant très-bien que ce sont surtout les fripons qui ne pardonnent pas qu'on les appelle par leur nom.
Soit que la société ignorât le véritable nom et les antécédents de cet homme, soit que, les sachant, elle crût à propos de les cacher, elle parvint à le faire placer chez monsieur de Barbasan , sous le nom de Bernard.
OLIVIER DUHAMEL Hl
Intelligent, actif, flatteur, habile à trouver des raisons spécieuses pour approuver toutes les ambitions de son maître, si bizarres et si contradictoires qu'elles pussent être, cet homme avait obtenu , sinon sa confiance , du moins ses secrets, ce qui est bien différent.
11 est certain que monsieur de Barbasan avait pour Bernard une singulière antipathie , et certes il ne lui eût jamais dit, de propos résolu, les causes de ses tristesses, de ses colères, de ses ejnportements ; mais Bernard était toujours là.
Alors, quand venait un mot de colère, il s'écriait :
— Monsieur le comte est trop bon !
Monsieur de Barbasan, seul, sans amis, le cœur tout plein de rages qu'y faisait naître son impuissance à se réhabiliter, se laissait trop souvent aller à cet appel... alors il parlait... il parlait, et ses plaintes, accueillies avec un attendrissement et un respect admirablement joués, apprenaient à Bernard tout ce que le comte n'eût certes pas voulu avoir dit deux heures après.
C'était par cet homme que les jésuites étaient instruits de tout ce qui se passait dans l'intérieur de la maison du comte; ce fut par lui qu'ils apprirent l'incident de la fuite d'Olivier, ainsi qu'un autre dont nous avons dit que nous parlerions plus tard, et relatif à un entretien qui avait eu lieu entre le comte de Barbasan et un certain Zabuloni, chef de la troupe de bohémiens qui avait si fort alarmé la tendresse do Glosbersr.
Quand le moment fut venu, ce fut par ce Bernard qu'ils tentèrent de ramener le comte.
Voici comment ils s'y prirent :
Olivier était présent, et le souvenir de cette scène lui était d'autant mieux resté, qu'elle fut pour lui un commencement de lumière sur la position déplorable de son père.
Un matin du printemps de 1813, Bernard entra chez le comte de Barbasan, le visage contrit, l'air mystérieux, et d'énormes liasses dï papiers sous le bras.
— Qu'y a-t-il, lui dit le comte, et pourquoi toutes ces paperasses ?
— Pardon, monsieur le comte , mais, à mon grand désespoir, je me trouve forcé de vous quitter.
Le comte avait toujours l'esprit en arrêt sur un point, c'est que l'on s'armât de sa déconsidération pour lui manquer de respect.
— Me quitter, dit-il en attachant un regard soupçonneux sur Bernard, et pourquoi, monsieur; mon service vous déplaît -il, vous fait-il rougir ?
Bernard ne parut pas faire la moindre attention à cette parole échappée à la première surprise, et reprit d'un air sincèrement désolé :
— Monsieur le comte, vous m'avez comblé de trop de marques de bonté , votre générosité a été si inépuisable, que je vous dirai les raisons toutes personnelles
qui m'obligent à sortir de votre maison, à quitter ce pays.
Ces raisons, je ne vous les dirais pas, si je ne savais que je les confie à un homme d'honneur, car elles ne m'appartiennent pas.
— De quoi s'agit-il donc? reprit le comte, rassuré sur les motifs du départ de Bernard.
— Monsieur le comte, reprit celui-ci d'un ton mystérieux et décidé, l'heure est venue pour les victimes de la tyrannie de Napoléon de se venger et de renverser l'usurpateur.
Le comte ouvrit de grands yeux; de pareils projets et de telles paroles venant par monsieur Bernard, son intendant, lui parurent extravagants; mais ces paroles s'adressaient à un ressentiment ancien et profond qui se réveilla soudainement.
Bernard vit la surprise de son maître et reprit :
— Ah ! monsieur le comte, je ne suis pas ce que je parais être; d'ailleurs, ce n'est pas seul, vous devez bien le penser, que je me jetterais dans une entreprise qui s'adresse à une pareille puissance.
— Vraiment? fit le comte; mais l'exemple deMallet vient de vous prouver le peu de chances d'une conspiration.
— L'exemple de Mallet me prouve seulement qu'avec un peu plus de bonheur et d'audace on pouvait réussir.
D'ailleurs, ajouta-t-il, ce n'est pas une conspiration pareille qu'il s'agit d'organiser.
Je pars, monsieur le comte, je pars pour le midi de la France.
J'y ai de nombreuses relations, des |amis; j'y arriverai avec des lettres de recommandation qui m'ouvriront toutes les portes.
— Mais quel est votre plan ? que prétendez-vous faire ?
— Nous prétendons profiter du mécontentement qu'a fait naître le désastre de la dernière campagne, non point pour renverser Bonaparte, mais pour lui créer des obstacles qui le fassent tomber.
La conscription, cet impôt du sang qui chaque jour s'élargit, commence à devenir assez odieuse pour que l'on puisse espérer quelques résistances partielles.
Les contributions de guerre ne s'entassent plus par centaines de millions dans les caves des Tuileries... cette fois il faudra nourrir la guerre.
La France en sera bientôt à ses derniers hommes et à ses derniers écus.
Imaginez les conscrits refusant de partir, les contributions attardées à dessein; les magistrats, et il y en a beaucoup qui nous appartiennent, ne pressant point l'exécution de la loi et arguant de leur impuissance pour en retarder l'exécution , encourageant la révolte par leur lenteur à la poursuivre.
Imaginez que le confessionnal soit un lieu d'où la mère de famille sorte résolue à ne pas envoyer ses derniers fils à la boucherie impe'riale , les jeunes filles catéchisées dans le même sens pour leurs amants; imaginez qu'on ménage des retraites aux révoltés et qu'on trouve des juges qui, les yeux ouverts, refusent de les voir.
Imaginez qu'on fasse entendre qu'un gouvernement nouveau , sans le nommer, a des récompenses toutes prêtes pour ceux qui aideront à cette œuvre de libération.
Ce gouvernement possible, on se gardera de le nommer, car il effrayerait peut-être quelques hommes trop compromis, et l'on ne veut s'aliéner aucune haine de celles qui méditent la chute de l'usurpateur...
Le comte écoutait en silence, étonné de voir de si grands secrets aux mains d'un pareil homme ; mais il eut beau le questionner, celui-ci semblait à bout de tout ce qu'on lui avait soufflé.
Enfin, pressé par le comte de lui nommer les hommes les plus importants qui le mettaient en mouvement, Bernard semblait prêt à céder, lorsqu'on vint annoncer qu'une personne étrangère, arrivée en chaise de poste, désirait parler immédiatement à monsieur Bernard.
Celui-ci se troubla et s'écria comme involontairement :
— Ah ! c'est lui !
— Qui, lui?...
— Ah ! mon Dieu , reprit-il , on dirait qu'une puissance supérieure les avertit de tout ce qui se passe, même dans le plus intime entretien.
— Mais quel est cet homme ? demanda monsieur de Barbasan avec impatience..
— Je ne puis dire son nom.
A ce moment parut Je même recteur du collège qui , sous prétexte de consulter le comte sur l'emprunt à faire pour la construction des bâtiments du collège, avait si adroitement fait naitre chez lui la pensée de s'en charger.
11 salua gracieusement le comte et ne jeta qu'un regard rapide et foudroyant sur Bernard, qui voulut se retirer.
Mais le comte, jaloux de cette puissance qui venait commander jusque dans sa propre maison, lui ordonna de rester.
— C'est à mon intendant que vous avez affaire, dit-il au recteur, le voici.
Le recteur les regarda tous deux avec un air sévère.
— Bonnisens , dit-il à celui qui jusque-là s'était nommé Bernard , vous avez rendu vos comptes à votre maître...
— Pas encore, monseigneur...
— Alors vous avez parlé...
Bonnis&ens balbutia... baissa la tête et parut accablé.
— Monsieur le comte avait été si bon pour moi... je ne pouvais le quitter sans lui dire la raison... j'ai été emporté par ma reconnaissance... d'ailleurs, ajoutat— il, je suis un complice obéissant, mais trop peu instruit. . .
— Retirez- vous., reprit le jésuite ... je déciderai bientôt de vous.
— Que signifie cette manière de parler chez moi?...
— Écoutez, reprit vivement le recteur, cet homme a dû trop vous en dire pour que vous ne sachiez pas tout, pour que vous n'en sachiez pas plus qu'il n'en sait lui-même. On lui a dit ce qu'il doit et peut comprendre , rien de plus... mais à un homme de votre portée et de votre intelligence, on peut s'ouvrir.
— Je ne vous demande plus votre secret, dit le comte.
— Mais, moi , dit le recteur, je veux vous le dire... Ce que vous jugeriez une tentative folle et dont vous pourriez parier légèrement si vous n'en connaissiez que ce que cet homme en sait, vous le tairez, j'en suis sûr, quand vous en aurez vu l'importance et l'immensité.
— Mais, dit le comte d'un ton de dédain, monsieur Bernard ou monsieur Bonnissens, comme vous l'ap-
pelez, ne m'a guère parlé que de quelques misérables menées pour désaffectionner les populations du Midi.
— Il sait ce qu'il sait, on peut l'employer, voilà tout, repartit le recteur.
— Tl m'a parlé aussi de l'espoir d'un nouveau régime.
— Oui, dit le recteur avec une sorte d'indifférence, et celui-là prendra à cœur d'élever les hommes qui le serviront, et il fera gloire de réhabiliter ceux que Napoléon a voulu flétrir.
L'allusion était trop directe pour que monsieur de Barbasan ne la comprît pas; mais, comme il était en défiance , et en défiance profonde avec les jé~ suites, il se contenta de répondre en haussant les épaules :
— Rêves d'ambitieux, balivernes d'intrigants... Quel gouvernement aurait ce pouvoir?...
— Celui des Bourbons.
— Les Bourbons, race usée inconnue à la France...
— Lisez, dit le recteur.
Et il montra à monsieur de Barbasan cette déclaration du 1er février 1813, datée d'Hastwelle, et par laquelle Louis XVIII appelait les Français au renversement de cet homme qui avait été l'instrument de la colère divine, l'usurpateur du trône de saint Louis, le
dévastateur de l'Europe, que lord Liverpool avait fait publier dans l'emportement de sa haine contre Napoléon, que Castelreagh plus prudent désavoua plus tard en plein parlement.
— Les Bourbons rêvent, dit le comte de Barbasan. Ce n'est point avec des manifestes et des laquais qui vont prêcher des paysans qu'on renverse un empire comme celui de l'empereur.
— Vous avez raison, c'est avec des armées et des empereurs qu'on arrive à ce but. Mais si puissants qu'ils soient, ils ne dédaignent pas les moyens qui peuvent jeter le désordre, la désorganisation dans cet immense empire qu'ils veulent attaquer de nouveau.
— C'est une folie, vous dis-je... Ils peuvent vouloir faire la guerre à Napoléon, mais ils ne pensent pas à Louis XVIII.
— Pourquoi donc, reprit le recteur, est-ce sur sa désignation que l'empereur Alexandre a chargé monsieur de Svinine, conseiller d'ambassade, d'offrir à Moreau le commandement suprême de ses armées ?
— A Moreau ! s'écria le comte de Barbasan.
— Oui, à ce prétendu traître exilé... méconnu...
Le comte resta comme accablé de l'immense espérance que pouvait lui offrir une pareille nouvelle.
Puis, après un moment de silence pendant lequel il essaya de reprendre son sang-froid :
— Mais ce n'est que l'empereur de Russie; et si le roi de Prusse refuse...
— Le roi de Prusse n'est pas le maître; et pendant qu'il fait des protestations d'amitié à Napoléon, son cabinet, organe caché de la grande association allemande, correspond avec la Russie.
La Tugend-Bund (l'Union de la Vertu) est plus puissante que le roi.
C'est elle qui a ordonné la défection du général York, et il a obéi. Napoléon a eu l'imprudence de lui refuser d'affranchir l'Allemagne et de lui donner des constitutions représentatives : l'Allemagne se venge...
— Mais l'empereur d'Autriche restera fidèle à son gendre... il n'oubliera pas que sa fille est impératrice des Français.
— Sans doute il lui convient d'être le beau-père de l'empereur des Français , mais il se fatigue d'être son vassal.
A l'heure où je vous parle, monsieur de Stadion, ce passionné successeur de la haine de monsieur de Kaunitz, force presque son maître à recevoir, à Vienne, sir Horace Walpole, au nom de l'Angleterre, le comte de Stakelberg au nom de la Russie. Bernadotte est à nous... et le 3 mars il a signé un traité avec l'Angleterre contre l'ennemi commun.
Pendant que le recteur parlait ainsi, monsieur de Barbasan avait étalé sur la table une carte de l'Europe. Son œil s'était animé à considérer ce pays sans cesse manié et remanié depuis vingt ans. Tout en écoutant l'histoire de cette coalition si sourdement et si patiemment organisée contre Napoléon par le génie et la haine infatigable de l'Angleterre, il faisait pour ainsi dire en lui-même le plan de la campagne, avec lequel ces armées combinées devaient l'écraser.
Puis, après avoir calculé les chances, adoptant la possibilité d'un succès, il reprit :
— Et vous pensez que tant d'efforts seront tentés et accomplis pour replacer sur le trône une famille oubliée, méprisée, dont pas un seul homme n'a laissé un grand souvenir, dont aucun n'a attiré l'attention?
— Écoutez, comte, reprit le recteur d'une voix grave et avec un regard illuminé d'une sombre joie. Ils marcheront tous, têtes couronnées, généraux, soldats, peuples, ils marcheront à leur but, mais ils atteindront le nôtre.
C'est l'abaissement de la France qu'ils veulent, c'est l'abaissement de Napoléon; mais une fois qu'ils l'auront ébranlé, une fois qu'ils auront mis le pied sur le territoire français, laissez faire à d'autres d'inspirer au peuple français la haine du despote qui lui a valu ces désastres après tant de sacrifices. Qu'ils marchent à leur victoire, nous arriverons à la nôtre; qu'ils vainquent Napoléon, nous saurons, nous, le détrôner.
Napoléon n'est déjà plus puissant que par son armée ; le Corps législatif est à qui voudra le laisser parler, le Sénat à qui lui assurera une existence sérieuse. Les empereurs et les rois sont les soldats de notre sainte mission ; vous les verrez, tout se prépare, tout se traite à la fois...
Que les souverains coalisés écrasent l'armée, Napoléon cherchera vainement où s'appuyer; tout lui manquera, tout est prêt à lui manquer.
Le comte écoutait et s'animait de plus en plus, à l'idée de prendre sa part souterraine dans cette immense conspiration de tout un monde contre un seul homme; enfin il se décida à participer à ces entreprises.
Pour lui, c'était la chance d'une réhabilitation éclatante. Le choix de Moreau le décida, son exemple l'excusait ; enfin il offrit ses trésors, sa personne aux jésuites, qui se firent longtemps prier pour l'accepter; soit qu'ils se défiassent de la durée de cet enthousiasme si habilement provoqué, soit qu'ils craignissent encore plus et qu'ils ne supposassent que monsieur de Barbasan était capable de chercher à obtenir la grâce impérial par une nouvelle trahison, ils voulurent un gage, et ce gage fut Olivier.
11 ne s'agissait que de leur confier l'éducation de cet enfant, ils n'en voulaient pas davantage.
Le comte, emporté par l'espoir qu'ils surent faire briller à ses yeux, accepta une condition qu'il avait
toujours refusée jusque-là, et Olivier devint le disciple