‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 10 sur 25 · ENCORE UNE CONQUÊTE · texte numérisé non relu

ENCORE UNE CONQUÊTE

Dans la position où je me trouvais, la première question que je me posai fut pour savoir s'il ne serait pas éminemment prudent à moi de quitter cette maison et ce pays de gagner le grand bourg de Ketskemet, d'y déclarer mon, Trai nom, et de me mettre sous la protection de l'autorité allemande.

Mais vous avez dû remarquer que, depuis un assez long temps, je vivais tout à fait en dehors de l'état social. Je n'avais aucune idée du régime sous lequel je me trouvais. Ce dont j'avais été témoin dans mon propre pays ne me rassurait nullement sur l'ordre qui pouvait régner dans les autres parties de l'Europe; et après de mûres réflexions, je pensai que ma meilleure protection contre la haine de monsieur de Morden était dans la conviction qu'il avait de ma mort.

11 ne fallait donc point aller àKetskemet dire qui j'étais.

Cependant, je penchais toujours pour quitter la maison fort mal habitée où je me trouvais, et surtout les enviions du château, lorsqu'on calculant les moyens de fuite que je pouvais avoir, je me mis à la recherche de la bourse que m'avait donnée Téhéta. Je retournai mes poches, je retournai la paille de mon lit, je retournai la moitié de la maison, point de bourse.

Cependant Morgos commençait à se remuer dans sa tor-

peur, et Nagy-Tcha regardait autour d'elle d'un œil qui semblait étonné de voir de si laides choses après avoir assisté à un spectacle éblouissant.

Dans la colère où j'étais du vol qui m'avait été fait et dont je n'hésitais pas à accuser Morgos, je voulus lui demander mon argent. Je ne savais pas le mot hongrois qui signifiait bourse.

Ceci me fit faire une toute petite chose que j'aurais dû faire tout de suite et pour un tout autre motif; ce fut de consulter le vocabulaire qui m'avait été remis par le docteur. Je l'ouvris et un petit papier s'en échappa.

Ce papier ne contenait que ces mots, écrits en très-bon français :

« Vous qui m'avez perdue, serez-vous assez lâche pour laisser une nouvelle existence à la merci d'un infâme complot?»

Ce billet me fit rougir de la pensée que j'avais eue de fuir. Je me décidai à rester et je pus alors comprendre mieux quelques mots que Magnus m'avait jetés avant son départ.

Ne m'avait-il pas dit d'espionner ce qui se dirait dans la maison ? c'était donc pour en faire part à quelqu'un. Ne m'avait-il pas encore dit de venir errer dans la nuit aux environs du château? c'était donc que je devais y rencontrer quelqu'un. On comptait donc sur moi.

A vrai dire, monsieur, il arrive un jour où, lorsque l'homme est complètement désintéressé de toutes les affec-

tions du monde, il s'attache à la première chose qu'il rencontre, sans avoir précisément grand goût pour elle.

Je vous dis ceci parce que, malgré la vie fort peu ordinaire que jai menée, ou peut-être à cause de cela, je n'ai jamais été prodigieusement amoureux des aventures romanesques; mais j'y étais jusqu'aux oreilles, je n'avais pas d'ailleurs où poser le pied.

Je me décidai à rester d'abord; ensuite à apprendre le hongrois le plus vite possible et en cachette de mes hôtes; et entin à aller errer sentimentalement, comme Blondel, au pied de la tour, sans violon cependant et sans romance à chanter.

Ainsi que me l'avait dit Magnus, à l'ivresse extatique de Morgos et de sa femme succéda une espèce de somnolence stupide qui dura toute la journée et qui véritablement ne s'effaça que quelques jours après.

Cependant j'étais tourmenté d'une pénible appréhension. J'avais laissé Téhéta dans le laboratoire de monsieur son père, et je ne l'en avais pas vue sortir. Y était-elle demeurée, voilà ce qui m'intriguait; et si elle y était, n'était-ce point pour attendre le réveil de Morgos, lui raconter ce que j'étais, et le prier de se défaire de moi?

Vous comprenez qu'après ce que j'avais vu dans ce laboratoire d'alchimiste, tout ce qui concernait le diner et le déjeuner dut m'ètre horriblement suspect.

Une autre crainte me vint aussi, c'est que Téhéta, désespérée de voir son amour dédaigné, n'eût pris un parti encore plus terrible, celui de mettre par la mort un terme à ses douleurs, et, sur mon âme, monsieur, cela me fit un véritable chagrin, quoique à vrai dire ce fût ce qui pouvait

arriver de plus heureux à moi, à Magnus et à Gertrude.

Je fus le soir même rassuré sur toutes mes craintes.

Dès qv.e la nuit fut venue^j'allai rôder autour du château : je ne rencontrai personne, mais j'entendis quelque chose: et qu'est-ce que j'entendis? le bruit d'un instrument qui eût volontiers ressemblé à une guitare, sauf le chaudronnement.

Ce n'était pas non plus une harpe, le son en avait moins d'éclat et de majesté, mais il avait aussi quelque chose de plus doux et de plus prolongé. Mais je ne m'inquiétai pas beaucoup de reconnaître l'instrument dont on jouait ; car, après quelques préludes, j'entendis une voix de femme.

A mon sens, il n'y avait dans le château que deux femmes qui pussent chanter ainsi, Gertrude et Téhéta.Je reconnus la voix de la Bohémienne.

Dans le silence de la nuit et de cette immense solitude, cette voix, d'un timbre particulier, fuyait dans l'air comme la voix d'une fée qui appelle au loin ses compagnes errantes.

Ne vous imaginez pas, monsieur, que je fasse de l'exagération; il y avait dans cette voix quelque chose de pénétrant comme dans les sons de cristal d'un harmonica.

Que vous dirai-je? j'avais certes dans l'esprit de bien autres préoccupations que celles d'écouter de la musique, et cependant je me laissai prendre peu à peu au charme de ces accents étranges.

Je m'assis sur un pli de terrain, et je me laissai aller à écouter cette voix vibrante et sonore ; la chanson mélancolique et sauvage qu'elle jetait à l'espace agissait sur mon oreille comme les alcools sur les nerfs du palais.

Ils me semblaient rudes, et me donnaient cependant comme la soif de les entendre. Je tombai dans une sorte d'ivresse.

La nuit se passa presque tout entière pour moi dans une suite de ravissements inconnus. Ce ne fut que lorsque les chants cessèrent que je compris pour ainsi dire le pouvoir des incantations de Téhéta sur le serpent.

Le jour vint, je retournai chez Morgos. L'espèce d'imbécillité passagère dont il avait été frappé se dissipait peu à peu. Il me reconnut et me dit (vous savez que nous avions notre latin) :

— Je ne sais pas quels ont été tes rêves, mais les miens ont été heureux.

J'ai vu Téhéta, brillante de bonheur, couronné d'étoiles, |; fuyant dans le ciel pour y tendre la main à un roi qui posait ses pieds sur un monde et dont la tête portait une couronne de soleils. As-tu vu aussi Téhéta?

A cette question, je me souvins à propos que j'étais le comte de Vilate, que je venais de Mako, que je ne connaissais point Téhéta.

— Je ne sais ce que tu veux me dire, lui répondis-je... Je ne connais point Téhéta, et je n'ai vu que mon pays où j'étais retourné libre et riche.

Un éclair de raillerie cruelle brilla dans l'œil de Morgos, et il me dit :

— Tu n'as pas été au ciel... tu n'as donc pas mangé le mets des enfants de Dieu ?

La question et surtout la mine de Morgos-Koëse m'embarrassaient beaucoup ; mais il retomba dans sa stupide somnolence.

Cependant je m'assurai par d'autres observations que j'eus lieu de faire pendant les jours suivants, que, sans avoir exactement la conscience de ce qui se passait autour d'eux, Morgos et Nagy-Tcha n'étaient pas complètement sépare's de la sensation extérieure ; qu'ils la mêlaient à leurs rêves, mais en la revêtant de ces formes merveilleuses au milieu desquelles ils vivaient.

Nagy-Tcha, soit qu'elle eût moins abusé de cette substance extraordinaire et que sa nature fût plus forte pour rentrer dans l'état normal de la vie, reprit plus vite que Morgos son activité.

Le premier usage qu'elle en fit fut de me supplier de cacher à son époux et maître qu'elle avait été admise par le docteur au partage de ce régal divin.

Du reste, je devinai, sinon à son latin, du moins à sa pantomime, que le châtiment dont il serait capable de la punir ne serait rien moins que de lui passer une corde au cou et de l'accrocher au plafond.

Je me demandai si, pour avoir la crainte d'un supplice si spécial, Nagy-Tcha n'avait pas été témoin d'une pareille opération exécutée par Morgos. Je lui fis part de mes craintes du mieux que je pus, et je compris à sa réponse que ce ne serait pas la première fois que Mwrgos se livrerait à une semblable vengeance, et que déjà elle avait failli en être victime pour avoir voulu pénétrer dans le laboratoire du sorcier.

Cette découverte m'alarma singulièrement au sujet de ma visite dans le laboratoire, et je fus pris d'une terreur encore bien plus grande lorsque, après une longue retraite faite par mon hôte dans ledit laboratoire, il en sortit pour

faire toutes sortes de salamalecs, m'assurant que sa science venait de lui apprendre que j'étais prédestiné à devenir le roi de son trésor, le maître et le dieu de la reine qui était née de lui.

Je ne compris pas la moitié des choses qu'il me dit; mais j'eus plus de peur de ses protestations que je n'en avais éprouvé de ses menaces.

Les peuples civilisés sont en général des niais en fait de faux serments et de démonstrations menteuses, si on les compare aux peuples barbares, et j'affirme qu'il n'est aucun misérable appartenant à nos sociétés les plus corrompues qui puisse , dans ce genre, égaler un de ces êtres mixtes qui, comme Morgos, ont gardé les instincts féroces de leur race en y joignant les mauvaises idées d'une instruction ignorante.

Je me promis de me tenir sur mes gardes ; et comme les révélations de Nagy-Tcha me donnaient lieu de croire que Morgos-Koëse était homme à profiter du sommeil du juste pour l'envoyer dans un monde éthéré, je changeai l'ordre de ma vie. Je dormais un peu le jour, et je passais mes nuits à errer autour du château.

Mais il semblait que cette masse de pierres, d'où je croyais qu'allaient sortir pour moi de si merveilleuses aventures, se fût refermée comme une tombe. Rien n'en venait, ni de la part de Gertrude, ni de la part de Téhéta.

Seulement, toutes les nuits, la voix plaintive de celle-ci jetait au vent ses chansons harmonieuses, et tel était le pouvoir de cette voix et de cette harmonie, que j'allais l'écouter chaque nuit avec une nouvelle ardeur. L'habitude de l'entendre, et vous savez que l'habitude, monsieur, est

le plus puissant de tous les éléments destructeurs, rien n'y résiste ; l'habitude de l'entendre n'en avait pas diminué le charme.

Je restais des heures entières suspendu à cette voix qui passait dans l'espace, et mon âme et ma pensée fuyaient avec elle jusqu'aux lointains horizons où elle allait se perdre.

Plus d'un mois se passa dans cette bizarre position, sans que rien vint m'avertir qu'on s'occupât de mon existence.

Morgos continuait à me montrer une profonde vénération; quant à moi, j'avais découvert un moyen de lui faire ma cour, moyen sur lequel je comptais beaucoup plus que sur tous les honnêtes sentiments qui eussent pu me défendre.

Je savais jouer aux échecs, et je faisais la partie de Morgos. C'était là de quoi me sauver pendant longtemps.

Mais j'eus lieu de reconnaître encore dans cette circonstance combien les sentiments de ces races sauvages sont différents des nôtres. Je voulus, pour le flatter, lui laisser gagner une partie ou deux.

Cette attention, qui m'eût valu la bienveillance d'un souverain (vous savez que Chamillard ne devint ministre que parce qu'il se laissait gagner au billard par Louis XIV); cette attention, dis-je, ne me valut qu'un commencement de dédain de la part de Morgos. Il en était encore à ce sentiment commun à toutes les races flétries par la servitude, de n'avoir d'estime que pour la supériorité, qu'elle se manifeste par la force du corps ou par celle de l'esprit.

Et de même que j'avais été un sot et un lâche aux yeux de mes Indiens, tant que j'avais supporté débonnairement

les caprices de ma belle Nyd-Jaïra, de même je tombai de mon trône le jour où Morgos crut que je ne pouvais plus entrer en lutte avec lui.

Heureusement pour moi, j'avais ménagé mes ressources contre un si faible adversaire ; je les regagnai, et par des coups si imprévus, si hardis, qu'à la quatrième partie il baissa la tête; et comme si j'avais lu dans son àme le sentiment injurieux qu'il avait eu pour moi, il me demanda très-humblement pardon, en me disant :

— Tu es le maître, et l'esprit divin t'inspire toujours. Cependant le temps se passait et je ne voyais point à

quoi ma vie pouvait être bonne, soit à moi, soit à d'autres, s'il me fallait rester toujours dans cette, position, exposé à être découvert, et fort embarrassé, par-dessus le marché, d'une autre petite circonstance que j'hésite à vous dire depuis plus d'un gros quart d'heure, parce qu'en vérité j'ai l'air d'un faquin qui fait l'Alcindor.

Malgré ses protestations de modestie timide, je remarquai le sourire satisfait dont monsieur de Favrcuse accompagna cette phrase, et je souris moi même.

— Vous riez déjà, monsieur, me dit-il, mais enfin, je ne puis pas empêcher la vérité d'être la vérité. Oui, c'est vrai, il s'agit encore d'une femme.

Je vous l'ai dit, j'avais été assez maladroit pour ne pas comprendre l'amour de Téhéla, mais il n'y avait pas moyen de faire l'aveugle sur celui de Nagy-Teha. Elle me dévorait des yeux, elle me suivait comme mon ombre.

Je la surpris plus d'une fois portant à ses lèvres les objets que j'avais touchés. Elle pleurait en secret et me souriait langoureusement. C'était effroyable, non point que

Nagy-Tcha n'en valût la peine, monsieur, c'était une blonde jaune, fort hàlée, avec de petits yeux gris, un nez épaté et une bouche assez vaste.

Mais il y avait de la vie sous cette peau tannée, de la passion dans ces petits yeux, et des dents à s'y mirer dans cette grande bouche; et puis, le proverbe est vrai pour tout le monde, et il explique assez volontiers l'amour que j'inspirais à Nagy-Tcha, et l'appétit que je sentais pour elle : « Dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois. »

Or j'étais , sans me vanter, le roi de tous les hommes qui l'entouraient, et elle était encore bien plus la reine de toutes les femmes du pays ; si l'on peut appeler cela des femmes, quelque chose de violet, coiffé d'une crinière rousse et habillé de torchons de couleur.

Mais je l'avoue, monsieur, je ne me sentais pas d'humeur à braver la colère de maître Morgos, d'une part, s'il découvrait jamais que j'en voulusse à sa moitié; d'un autre côté, je n'étais pas revenu de mes soupçons relatifs à l'intelligence intime qui existait entre Magnus et Nagy- Tcha, et j'éprouvais quelque remords à trahir un homme qui m'avait témoigné l'envie de me sauver.

— Et ce remords, ne l'éprouviez-vous pas envers votre hôte? dis-je d'un ton curieux à monsieur de Favreuse.

— Envers Morgos ? me répondit-il en haussant les épaules, allons donc ! Si ce n'eut été la peur que j'avais de lui, je me serais fait une joie de le tromper.

Eh bien, monsieur, fit le comte en clignant les yeux et en se dandinant, pourquoi froncez vous le sourcil? Est-ce parce que je vous dis que j'avais peur du mari, et que ce fut la peur qui me retint? C'est cela? Eh ! mon jeune ami, mettez-

vous bien dans la tête qu'il existe bien peu de galantins qui persistassent dans leur poursuite, s'ils étaient bien convaincus que le mari les tuera s'il découvre la vérité.

— Cependant il me semble, monsieur, que beaucoup de gens courent cette chance, et que vous-même...

— La chance d'un duel, c'est-à-dire la chance qu'on accepte tous les jours pour un regard de travers ou pour un coup de coude à la promenade ? Pardieu ! vous faites un grand honneur aux femmes, que de braver pour elles une rencontre que vous acceptez d'un ivrogne qui vous parle mal !

J'étais, moi, en face de la chance d'être tout doucettement étranglé pendant mon sommeil. Je crois me connaître en courage, monsieur; j'ai rencontré dans le monde des hommes bien braves et de bien déterminés, et nous appartenions à une jeunesse qui faisait assez peu de cas de la vie; mais je ne sache pas beaucoup de ces braves qui eussent couru la chance dont j'étais menacé.

D'ailleurs, que voulez-vous, monsieur, il y a des terreurs dont on ne se guérit pas ; et de même que j'avais eu la plus effroyable peur de la guillotine, de même j'éprouvais une horrible crainte des procédés de maître Morgos.

NAGY-TCHA

J'étais donc fort embarrassé des constantes agaceries de Nagy-Tcha, d'autant mieux que, grâce à mon vocabulaire que j'étudiais à toutes forces, je commençais à la com-

prendre assez bien, et que je l'entendais murmurer au ciel de tendres déclarations à mon sujet.

Cependant, suivant la recommandation de Magnus, je tenais mes progrès très-cachés, afin de pouvoir espionner les entretiens de Morgos et de sa femme.

Ils parlaient peu et de choses fort indifférentes en général.

La seule qui me parût de quelque importance, ce fut une question que Nagy répéta quatre fois à son époux à huit jours d'intervalle chacune. Cette question fut celle-ci :

— Ne vas-tu pas au château aujourd'hui? c'est le jour où tu as coutume d'y aller.

A laquelle question Morgos répondit chaque fois d'un ton bourru :

— Je n'irai pas.

Une seconde question fut adressée, mais une seule fois, à Morgos ; ce fut celle-ci :

— Le savant docteur n'est-il plus au château, et ne devons-nous plus le voir?

La réponse prévint sans doute le retour de cette question, car Morgos s'écria avec violence :

— Magnus est un traître !... et...

Il s'arrêta, son regard dit le reste ; c'est-à-dire qu'il punirait une nouvelle question à ce sujet.

Tout cela ne me prouvait qu'une chose, c'est qu'il avait dû arriver quelque chose d'extraordinaire, et j'en étais à me demander si je ne ferais pas mieux de me décider à quitter le pays, lorsque je fus enfin ramené à ma première détermination par un nouvel événement.

Une nuit que j'étais au pied de la muraille où chantait Téhéta, il me sembla pour la première fois entendre marcher à quelque distance de moi. A mon tour j'avais appris à distinguer les moindres bruits dans le silence de cette solitude, et je reconnus des pas légers.

Ne criez pas au miracle, monsieur, je vous en supplie. J'entendais toujours très-distinctement la voix de Téhéta qui chantait, et presque aussitôt je la voyais elle-même passer dans l'ombre; c'étaient ses vêtements, sa tournure, sa coiffure.

Je vivais dans une espèce de pays féerique, j'étais tout entouré de sorciers et de châteaux merveilleux, de sorties secrètes à souvenirs sanglants ; je ne fus pas maitre d'une nouvelle crainte. Cette femme s'avança vers moi, elle était voilée; elle me fit signe d'approcher et me montra une lettre.

J'étais si convaincu que c'était Téhéta que j'avais devant moi, que je l'appelai par son nom. A l'instant le chant de la tour cessa, et la femme s'échappa en laissant par terre une lettre qu'elle m'avait montrée.

Je m'en emparai, mais il me fallait attendre le jour pour pouvoir la lire.

Je voulus savoir si je ne découvrirais pas autre chose. J'attendis, le chant ne recommença point. Il y avait là de quoi m'intriguer.

J'avais, comme vous devez bien le penser, le plus violent désir de lire la lettre qui m'avait été remise ; mais il me fallait rentrer, il me fallait de la lumière, et je savais par ^expérience que les cloisons en planches de la maison

de mon hûte n'étaient pas si bien jointes que l'œil curieux de Nagy-Tcha ne pût y glisser un regard.

Pour ne point être surpris, je gagnai une espèce de caverne creusée sur le bord du chemin qui descendait du château au village. Je m'y assis et j'attendis le jour.

Jamais nuit ne me sembla si longue et ne fut pour moi pleine de si terribles apparitions. Non point que je me fusse endormi ; mais dans la lutte que je soutenais contre la fatigue et le sommeil, il me sembla entendre des cris étranges, des sons bizarres qui déchiraient l'air. Puis je vis comme l'ombre d'un homme armé d'un poignard, qui parut à l'entrée de la caverne; je me levai soudainement, je ne vis plus rien; je sortis, le chemin était désert.

Je rentrai, et cette fois, bien éveillé, j'entendis de longs gémissements passer dans l'espace, auxquels d'autres gémissements parurent répondre.

Je vivais de terreur dans ce maudit pays, et par ma foi, au risque de tout ce qui pouvait m'arriver, je me décidai à le quitter, à moins que le billet que j'avais entre les mains ne vînt m'apporter l'espoir d'un changement prochain dans ma situation.

Enfin cette nuit éternelle commença à s'éclaircir. J'ouvris le billet, et j'allais essayer de le lire, lorsque je fus trèssurpris de voir quelqu'un planté tout droit devant moi, et qui me poussa vivement au fond de mon antre. Ce n'était rien moins que Nagy-Tcha, qui, en entrant vivement, me fit découvrir un passage que je ne connaissais pas, et qui se cacha avec moi dans un enfoncement tout à fait obscur.

Je voulais la questionner à ma manière, mais elle m'im-

posa tout à fait silence, et bientôt je reconnus qu'elle pouvait avoir quelque raison d'agir ainsi.

En effet, un moment après je vis Morgos entrer dans la caverne. Il parut surpris de la trouver vide, et il m'appela, mais d'une voix qui laissait craindre de se laisser entendre au dehors.

Je ne répondis point, et Morgos, sans pousser plus loin ses recherches, se retira et continua à gravir le chemin. Nagy-Tcha attendit longtemps avant de me permettre de sortir de ma cachette. Elle était à l'entrée, l'oreille au guet.

Tout à coup un grand bruit s'éleva. Je reconnus le bruit des chaînes qui descendaient le pont-levis du château. Nagy-Tcha me vint chercher, et m'entraînant rapidement par la main, elle me fit descendre vers le village avec une rapidité effrayante, après m'avoir fait comprendre ceci :

« Morgos allait au château, et Morgos avait de sinistres projets contre moi. »

Elle m'avait fait rester dans la caverne tant qu'il eût pu m'apercevoir du haut de la route qu'il suivait ; mais elle m'avait entraîné lorsqu'elle avait entendu le bruit du pontlevis qui lui annonçait l'entrée de son maître dans les murs, et par conséquent l'impossibilité où il était de nous voir.

J'avais grande envie de parler mon hongrois à cette excellente Nagy-Tcha, qui me sauvait de Morgos comme Téhéta m'avait sauvé du prince de Morden ; mais il se présenta à mon esprit une objection que je pouvais parfaitement traduire par signe, quelle que fût son importance, et je m'empressai de la communiquera Nagy-Tcha.

— Pourquoi, lui dis-je, me ramener dans la maison de ton époux, s'il a véritablement de sinistres projets contre moi?

Ce fut alors qu'elle m'apprit une chose qui changea complètement l'aspect de ma situation : c'est que pour rien au monde, quelque injure que je lui eusse faite, jamais, au grand jamais, Morgos ne porterait la main sur moi dans sa propre maison.

Ce brigand, qui m'eût égorgé pour six liards au détour d'un chemin, n'eût jamais voulu salir, soit par un meurtre, soit par une violence, l'asile qu'il m'avait ouvert.

Voyez, monsieur, comme on se trompe quand on est ignorant ! Je qui liais toutes les nuits la maison de Morgos, de peur d'une fâcheuse entreprise de sa part, et je m'exposais à me faire assassiner dans un coin; tandis que chez lui je pouvais dormir aussi tranquillement que si j'eusse été couché dans mon propre palais, lorsque j'avais un pays à moi et des gardes qui veillaient à ma porte.

Cette assurance me fut agréable ; mais la joie que j'éprouvai de cette découverte fut bientôt troublée. Nagy- Tcha, comme prix de service qu'elle venait de me rendre, voulut absolument savoir quelle était la lettre que j'essayais de lire au moment où elle m'avait trouvé dans la caverne. Je lui lis signe que je l'ignorais moi-même , et c'était la vérité.

Je vis qu'elle doutait de ce que je lui disais, et Nagy- Tcha, oubliant sa douceur ordinaire, me répéta avec tant de violence le nom de Téhéta, que je compris qu'il y avait entre elle et la fille de son mari une haine semblable à celle qui existait entre Téhéla et Gertrude.

Placé ainsi entre ces trois femmes, je n'hésitai pas un moment sur le choix que j'avais à faire, bien persuadé que je trouverais dans Nagy-Tcha une complice dévouée et docile. Je lui assurai que je lui ferais part de ce que renfei»mait la lettre aussitôt que je l'aurais lue. Elle me fit signe de la commencer, et s'assit devant moi pour observer sur mon visage les émotions que cette lecture m'inspirerait.

Je reconnus dès les premières lignes l'écriture du billet qui avait été glissé dans le vocabulaire, la lettre était donc de la comtesse de Belnunce.

Gerlrude m'avertissait que Magnus allait être rappelé, et que, par conséquent, elle se trouverait complètement abandonnée à des projets qui s'étaient déjà manifestés par d'odieuses tentatives de la part de Téhéta. Elle me disait enfin que si je voulais me trouver à l'endroit même où j'avais été rencontré par la femme qu'elle m'avait envoyée, elle s'y rendrait de son côté.

C'était assurément une chose fort grave de mettre Nagy-Tcha dans un pareil secret. Mais il y a toujours un moyen d'intéresser une femme à la destinée d'une autre, c'est de présenter celle-ci comme la victime d'une femme que déteste celle dont on veut s'assurer l'appui.

Le cas était pressant. La surveillance jalouse de Nagy- Tcha pouvait empêcher mon rendez-vous avec la comtesse ou le rendre dangereux pour tous deux.

Je compris qu'à force de vouloir garder mon secret envers tout le monde, je n'aboutirais à rien, et, nia foi! je lâchai mon hongrois, et je dis à Nagy-Tcha, qui fut stupéfaite de ma science, que Téhéta et Morgos en voulaient aux jours de la comtesse de Belnunce ; et qu'elle m'écrivait

Il «3

pour implorer mon appui ; je lui dis aussi le rendez-vous qu'elle m'indiquait, et je lui demandai de le protéger.

Nagy-Tcha accepta d'abord avec reconnaissance ; mais tout aussitôt vinrent toutes les réflexions que ma confidence devait faire naître : Comment se faisait-il que Morgos et sa fille pussent être des ennemis redoutables pour la comtesse de Belnunce? A cela je répondis que le prince de Morden était bien capable de sacrifier sa fille à Téhéta. Alors Nagy-Tcha me demanda encore comment il se faisait que la comtesse étant mariée, elle n'eût pas recours à son mari.

Les raisons assez mauvaises que je trouvai pour répondre à ces observations eurent pour résultat d'exciter de nouveau les soupçons de Nagy-Tcha. Elle prétendit que c'était Téhéta qui m'avait écrit, Téhéta qui m'avait donné rendezvous, Téhéta qui me parlait tous les soirs dans les chansons que j'allais écouter au pied de la tour.

Enfin la douce Nagy-Tcha se monta si bien la tête que, convaincue de la vérité de ce qu'elle s'imaginait, elle s'écria avec joie :

— Et maintenant je me vengerai de ses insolences , maintenant je pourrai apprendre au prince de Morden qu'elle le trompe !

Quoique vous soyez bien jeune, vous savez probablement, monsieur, que lorsqu'une femme, quelle qu'elle soit, s'est fourré quelque chose en tête, il n'y a ni raison ni serment qui puissent la faire démordre de son idée, et qu'à moins d'une preuve palpable et irrécusable; elle obéit à l'inspiration de ses lubies comme elle le ferait à une certitude.

AVENTURES D UN JEUNE CADET DE FAMILLE i 95

Or la colère de Nagy-Tcha pouvait m'être funeste, et par contre-coup être funeste à la comtesse de Belnunce.

Je mis tout mon enjeu sur une seule carte; et pour m'assurer de la complicité de Nagy-Tcha et prévenir ses indiscrétions, je lui proposai de l'emmener au rendez-vous que me donnait la comtesse. Ceci était l'argument sans réplique qui devait la persuader, la preuve évidente que je ne la trompais pas.

Toute la colère de Nagy-Tcha s'apaisa, et il fut convenu que nous quitterions ensemble la maison de Morgos quand la nuit serait venue, et dès que celui-ci serait endormi.

Mais pour qu'il s'endormît, il fallait que Morgos rentrât dans sa maison, et le soir arriva sans que nous l'eussions vu reparaître.

Cependant cela ne changea rien à ma détermination d'aller au rendez-vous qui m'avait été indiqué, et, malgré mes observations, cela n'empêcha pas Nagy-Tcha de persister dans la résolution où elle était de m'y suivre.

Nous partîmes donc à la nuit close; nous montâmes la colline, et nous arrivâmes à l'endroit indiqué.

Tout ce que je pus obtenir de Nagy-Tcha, c'est qu'elle se cacherait au moment de l'arrivée de la comtesse, que je pensais devoir trouver; en effet, Nagy-Tcha ne voulait que s'assurer que ce n'était point Téhéta qui m'avait donné ce rendez-vous. Il était indubitable que si nous avions à nous entretenir avec Gertrude, ce serait en français, et que par conséquent Nagy-Tcha ne pourrait surprendre la partie de notre secret que je ne lui avais pas encore livrée.

Après une demi-heure d'attente, des pas légers se firent

entendre à quelque distance, et Nagy-Tcha se relira derrière un épais buisson, comme elle me l'avait promis. Je l'avais prévenue que la femme qui allait venir s'était vêtue comme ïéhéta avait coutume de l'être.

Je comptais prévenir par là un premier mouvement de surprise auquel Nagy-Tcha n'aurait pas résisté, et qui probablement se fût manifesté de manière à épouvanter Gertrude .

Jugez de la surprise que je dus éprouver, lorsque je reconnus Téhéta elle-même.

Elle m'adressa immédiatement la parole en hongrois et me dit :

— Elle ne viendra pas au rendez-vous.

Ne fais pas semblant de ne pas comprendre; tu as appris notre langue dans le livre qu'elle t'a envoyé, et je sais tout ce qu'elle t'a dit dans la lettre qu'elle t'a fait remettre hier.

— Eh bien ! répondisje alors, tu sais qu'elle m'a dit que toi et ton père vous en voulez à sa vie.

— Non, reprit Téhéta, ni à la vie qui est, ni à celle qui doit être. La comtesse n'a pas de servante plus dévouée que moi, de serviteur plus dévoué que mon père. Nous ne sommes point les complices des projets du prince de Morden, nous voulons au contraire aider sa fille à s'y soustraire.

— Est-ce possible? lui dis-je.

— Tout est possible aux cœurs résignés, reprit Téhéla; mais pour que nous puissions réussir, il faut que tu nous aides, il faut que tu parviennes à détruire la défiance de la comtesse contre nous.

AVLMURKS d'-UW JEUNE CADET DE FAMILLE 197

— Mais pour cela, dis-je, il faut que je la voie.

— Tu la verras.

— Quand la verrai-je?

— Demain, à pareille heure, tu trouveras ici une femme vêtue comme je le suismainlenant, et qui l'introduira près d'elle.

Seulement, souviens-toi d'une chose, c'est que ce soir tu esvenu pour rien au rendez-vous qui t'a été donné ; c'est que tu y reviendras demain sans savoir que tu dois y rencontrer quelqu'un, et que le hasard seul...

— Je ne te comprends pas, lui dis-je.

— Eh bien, reprit Téhéta avec un accent plein d'amertume, pèse bien ce que je vais te dire : La femme qui devait venir ce soir a trouvé toutes les portes fermées, parce que je l'ai voulu ainsi; elle les trouvera ouvertes demain, parce que je le voudrai.

Mais je ne veux pas, entends-tu bien, comte de Favreuse, je ne veux pas qu'elle sache que l'obstacle est venu de moi ; je ne veux pas qu'elle sache que c'est par ma seule volonté qu'elle peut sortir du château et qu'elle peut t'y introduire.

— Et si je n'accepte pas ces conditions?

— Si tu n'acceptes pas, tu ne franchiras pas le seuil du château, tu ne verras jamais celle que tu aimes.

— Eh bien, soit, lui dis-je.

— Oh! reprit Téhéta, ne t'imagine pas que tu pourras mentir impunément à la promesse que j'exige de toi , ne t'imagine pas que tu pourras lui dire ce que je te défends

de lui dire, sans que toi et elle vous soyez punis immédiatement.

— Et comment, lui dis-je, veux- tu que je croie à tes bonnes intentions pour elle, puisque tu n'oses pas avouer ta participation à ce qui va se passer?

— Magnus t'en a assez dit durant la nuit où je l'ai surpris avec toi chez mon père, pour t'apprendre quels ressentiments et quels soupçons la comtesse doit avoir contre moi.

— Et en retour de cette haine et de ces soupçons, tu prétends la servir?

Téhéta leva les mains en croix vers le ciel et repartit :

— Par le ciel qui nous entend, par le Dieu auquel je crois et qui punit les faux serments, voici ce que je te jure : La vie de la comtesse sera respectée, la vie de l'enfant qui naîtra sera respectée. Vois la comtesse, c'est là tout ce qu'elle désire, et tout ce qu'elle désire sera accompli.

Téhéta se tut; j'hésitai à lui répondre. Elle reprit après un moment de silence :

— Et maintenant , veux-tu te trouver ici demain à pareille heure?

— J'y serai, lui dis-je.

— Je ne te demande pas de serment pour m'assurer de ton silence; mais, je te le répète, et tu peux m'en croire, ta mort et sa perte seront le prix d'une parole imprudente.

Après cette menace, Téhéta s'éloigna.

Je me tournai vers Nagy-Tcha ; elle était assise par terre et sa tête était cachée dans ses mains. Lorsqu'il se fut passé un assez long espace de temps pour

que Téhéta fût éloignée, elle se leva soudainement et me dit :

— Viens !

— Nous redescendîmes la colline; Nagy-Tcha était violemment agitée.

— Tu vois, lui dis-je, que je ne t'ai point trompée ; ce n'est point Téhéta qui devait venir, ce n'est point elle que j'aime.

Nagy secoua la tête et me dit tristement :

— Mais tu en aimes une autre ?

— Moi!

— Oui ! oui ! reprit Nagy-Tcha, Téhéta l'a dit; mais cellelà tu peux l'aimer, celle-là est noble et bonne, et elle souffre... Aime-la, je te le pardonne; mais défie-toi de Téhéta, elle te ment...

— Crois-tu donc, lui dis-je, qu'elle manque au serment qu'elle m'a fait ?

Nagy se mit à rire.

— Oh! reprit-elle, tu ne connais pas les bohèmes, ils te feront tous les serments que tu voudras, et ils ne manqueront pas à un seul; mais il n'en arrivera pas moins qu'ils te feront tout le mal qu'ils veulent te faire.

— Tu hais Téhéta et tu l'accuses.

— Je hais Téhéta, c'est vrai, et je l'accuse parce que je la connais. Je n'ai rien compris au serment qu'elle t'a fait; elle t'a dit qu'elle respecterait les jours de la comtesse et ceux de l'enfant qui n'est pas né; elle te l'a juré, elle le fera; mais c'est qu'alors elle espère tirer de leur existence

une vengeance plus cruelle que celle que lui donnerait leur mort.

Quoique je n'eusse pu observer à fond le caractère de Téhéta, cependant ses allures, sa froideur étudiée, celte volonté impérieuse qu'elle m'avait montrée étaient des indices certains d'une nature capable des plus extrêmes résolutions.

Les paroles de Nagy-Tcba me firent réfléchir, et je redoutai que ce rendez-vous ne fût un piège où Ton voulait m'attirer. Mais j'étais trop avancé pour pouvoir reculer ; c'eût été une lâcheté envers Gertrude.

Je me promis cependant de prendre quelques précautions et de me tenir sur mes gardes, soit vis-à-vis de Téhéta, si je devais la revoir, soit durant mon entretien avec la comtesse, si je devais véritablemeut arriver jusqu'à elle.

Ma prudence ne pouvait toutefois me sauver du danger d'être de nouveau retenu dans le château, et cette fois d'y être retenu de façon à ne plus en sortir. Mais comme je viens de vous le dire, il y a des occasions où l'on n'hésite pas, même quand la mort est dans les chances de cent contre un. Je dis donc à Nagy-Tcha que j'étais décidé à entrer dans le château quoi qu'il pût arriver, et je la priai de me dire ce que je pouvais avoir à redouter de Téhéta et quel était son pouvoir.

— C'est le pouvoir des sorciers, me répondit Nagy, elle peut tout ce qu'elle veut.

Je cherchai à poser la question d'une façon plus positive en demandant à Nagy si le prince de Morden avait confié son pouvoir à Téhéta ou à son père, si tout le monde au

château lui obéissait; mais je ne pus obtenir aucun renseignement à ce sujet.

Nagy ne se rendait pas compte du pouvoir de Te'héta comme d'une autorité transmise par un homme tout-puissant. Pour elle, le pouvoir de Téhéta venait du diable et de la sorcellerie, et la pauvre fomme ne faisait que me répéter :

— Prends garde à ses paroles magiques; elle a ensorcelé le prince, elle te charmera de même. Prends garde aussi à tout ce qu'elle t'offrira, ce sont autant de philtres qui rendent les hommes fous ou qui les tuent.

Ce que je connaissais de la science chimique de maître Morgos justifiait assez l'imputation de Nagy; mais à ce nouveau danger je n'avais absolument rien à opposer, car si je devais rester dans le château, il fallait boire et manger de confiance ou m'y laisser mourir de faim; et j'avais fait de ce genre de supplice une expérience trop cruelle pour avoir envie de recommencer.

Mais mon parti était bien pris, et je déclarai à Nagy- Tcha que rien ne m'arrêterait.

Ce fut alors que cette pauvre créature, à laquelle je n'avais pas montré jusque-là le moindre intérêt, qui comprenait, dans l'instinct de son amour, que j'avais pour elle la plus complète indifférence; ce fut alors que cette femme, à qui rien au monde n'avait pu apprendre ni la générosité ni la délicatesse, me dit après un assez long silence :

■s- Eh bien, puisque rien ne peut l'arrêter dans ton projet de sauver la comtesse des menaces de la fille de

Morgos, puisque je ne puis pas te suivre pour te protéger et te défendre contre elle, car elle te hait...

— Moi? et pourquoi me haïrait-elle?

— Parce que tu en aimes une autre, une autre à laquelle elle prétend s'égaler, l'insolente !

— Tu te trompes, lui dis-je.

— Oh ! non, reprit Nagy-Tcha, elle te hait parce qu'elle t'aime et que tu en aimes une autre, comme je te haïrais si tu aimais Téhéta...

Ce sentiment me parut si bizarre, que je voulus en avoir l'explication.

— Et tu me pardonnes cependant, lui dis-je, l'amour que tu me supposes pour la comtesse.

— Oh ! me dit-elle, ce n'est pas la même chose, je sais bien que je ne puis pas être la rivale d'une comtesse, tu en rirais si j'avais cette prétention; mais je vaux Téhéta la bohémienne, l'esclave. Oh! non, tu ne l'aimes pas! n'estce pas, tu ne l'aimes pas?

Ainsi, reprit monsieur de Favreuse, Nagy-Tcha avait contre Téhéta la haine que Téhéta avait contre la comtesse. Nagy se comparait à la bile de Morgos,1 et, se trouvant son égale, elle aspirait à obtenir tout ce que pourrait obtenir Téhéta. Au delà, c'était un monde où elle n'osait pas regarder.

De son côté, Téhéta, l'indépendante fille des bohèmes, comparait sa valeur personnelle à celle de Gertrude, et se sentant dans l'âme tout ce qui fait les puissants, elle voulait aussi posséder tout ce qui était du domaine de sa rivale.

Seulement l'ambition de Nagy-Tcha s'arrêtait à égaler Téhéta, tandis que je ne sais pas s'il y avait pour Téhéta quelque; chose d'assez souverain pour qu'elle n'osât pas y aspirer.

— Tu es bonne, dis-je à Nagy-Tcha, et, crois-moi, c'est là une puissance qui vaut mieux que celle des sorciers.

— Non , me dit-elle tristement, la bonté ne sert qu'à souffrir; mais j'ai quelque chose qui me sauve de ma douleur, c'est l'espoir que je serai bientôt morte.

— Pourquoi as-tu cette triste pensée?

— Oh! pourquoi !... que t'importe?... Il y a eu un temps où Morgos m'aimait ; car j'ai été plus belle que je ne suis. Un jour qu'il avait été jaloux, qu'il m'avait menacée, et que je l'avais apaisé par mes caresses, il me dit :

« Tu le vois, Nagy, je suis jaloux et injuste. Il peut arriver que, dans un de mes jours de colère, j'appelle sur toi la main de l'esprit du mal, et lorsque je lui aurai donné l'ordre de te punir, je ne pourrai l'en empêcher. Puis, quand je te verrai te débattre mourante sous les serres aiguës qui te déchireront les entrailles, je voudrai te sauver et il ne sera. plus temps.

» Eh bien , je veux te protéger d'avance contre mes propres colères. Fais bien attention à ce que je vais te dire : Si jamais il arrivait que j'eusse prononcé sur toi la malédiction mortelle, tu sentiras venir les approches de l'esprit de l'enfer par un bourdonnement dans les oreilles, des vertiges et de cruelles angoisses dans tout le corps, avec un invincible sommeil. Alors, ajouta-t-il, prends une goutte de la liqueur contenue dans ce flacon de cristal, et toutes ces douleurs se dissiperont. »

— Il t'a dit cela? lui dis-je en souriant.

— Oui, me répondit Xagy ; car tu as beau rire, il commande aux esprits, je le sais.

Je ne voulus pas détromper Nagy et lui donner l'explication positive de cette puissance surnaturelle ; Morgos connaissait sans doute l'antidote des poisons qu'il préparait, et il avait armé Nagy contre ses propres tentatives, en lui montrant comme l'effet d'un pouvoir surhumain ce qui n'était qu'un simple empoisonnement.

— Et il t'a donné ce flacon de cristal? lui dis-je.

— Oui, me répondit Nagy-Tcha en le tirant de son sein, prends-le, et si tu éprouves quelques-unes de ces douleurs dont m'a parlé Morgos, prends cette liqueur, elle te sauvera.

— Oh ! non, lui dis-je, non, je ne veux pas. Et qui te défendrait, toi, des entreprises de Morgos?

— Oh! me dit-elle, je n'ai pas besoin d'être défendue.

— Pourquoi, Xagy-Tcha?

— Va! va! Dieu m'a livrée à*un esprit plus implacable que celui que Morgos peut appeler sur moi. Celui-là, je le sens, me tuera sans que rien puisse m'en sauver.

— Mais pourquoi veux-tu mourir?

— Je ne veux pas mourir, me dit-elle... mais je ne veux plus vivre.

J'ai retenu cette réponse, monsieur; elle est, à mon sens, la plus naïve expression de ce désespoir qui vient du vide de la vie et qui n'a pas la violence qui pousse à la mort.

— Aie du courage, Nagy-Tcha, lui dis-je, et garde ce don que t'a fait ton époux.

— Oh ! fit-elle avec un mouvement d'une douleur profonde, tu ne veux rien de moi?

Elle regarda autour d'elle.

— Je suis si pauvre, me dit-elle. Cependant, écoute, quelquefois Morgos me fait des présents, et comme je n'avais personne auprès de moi à qui je voulusse paraître belle, j'ai gardé tout ce qu'il m'a donné.

Elle ouvrit un petit coffret, y prit une bourse et me la tendit.

— Pauvre créature, monsieur, pauvre et bonne créature ! s'écria le comte ; elle venait de me donner sa vie, car sa vie était dans ce flacon de cristal; et comme je la refusais, elle ajoutait quelques gros sous péniblement amassés.

Tenez, monsieur, cela me fait encore pleurer après vingtcinq ans passés... Ah! pauvre femme !...

Le comte s'essuya les yeux, car véritablement une larme y était venue, et il ajouta :

— Je la remerciai à genoux, et je voulus refuser le flacon, si précieux pour elle.

— Prends-le, me dit-elle, je le briserai si tu me le laisses, car tu l'auras méprisé. Prends-le, je t'en prie... je veux que tu te souviennes de moi.

J'eus peur de refuser plus longtemps, et je gardai le flacon. Elle en fut si heureuse que je n'osai pas le lui rendre.

— Mais, lui dis-je, si je dois périr dans l'entreprise que , e vais tenter, ne veux-tu pas avoir de moi un souvenir-?

Tiens, voici une chaîne que j'ai longtemps portée, la veuxtu?

— Non, me dit-elle, va... va... je n'ai pas besoin aérien pour me souvenir !

Mais seulement n'oublie pas, toi, ce que je vais te dire : Si tu te trouves dans un danger de mort tel que tu n'aies plus aucune ressource pour te sauver, jette à l'air mon nom avec ces paroles : «Nagy ! Nagy ! à moi la fille des montagnards! » et peut-être, moi pauvre femme esclave, je te sauverai. Et maintenant, ajouta-t-elle, va te reposer et laisse-moi seule.

Je voulus encore la remercier.

— N'oublie rien de ce que je t'ai dit, et sois sûr d'une chose, c'est que si tu pousses jamais le cri que je viens de t'enseigner, et que je n'y réponde pas sur la tefre, c'est que je serai au ciel à prier pour toi.

Après tes paroles, Nagy se retira.

Page 1