‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 9 sur 25 · MONSIEUR DE MORDEN ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE MORDEN ET SA FAMILLE

Monsieur de Morden avait eu, comme je vous l'ai dit, mon cher monsieur, une jeunesse très-extravagante.

Il y aurait des volumes à faire avec toutes les folies et toutes les atrocités qu'on lui prêtait.

Mais comme tout cela est fort inutile au but que je me suis proposé en vous faisant cette confidence, je m'en tiendrai à ce qui me regarde personnellement et à ce qui concerne les individus avec lesquels je fus en contact.

Monsieur de Morden, l'un des plus puissants magnats de la Hongrie, avait épousé l'héritière du prince de Mauldaw, le plus riche seigneur de la Gallicie ; c'est de celte femme qu'il avait eu l'énorme fils dont je vous ai parlé, et plus tard la charmante créature qui s'appelait Gertrude.

Comme il ne pouvait y manquer, d'après les extravagances de sa jeunesse, monsieur de Morden se fatigua bientôt de sa femme; mais au lieu de la laisser libre le jour où il ne s'en souciait plus, au lieu de lui permettre de se consoler de ce qu'il n'avait plus rien d'aimable à lui dire, ce méchant Tartare à veste brodée enferma sa femme dans ce château de Morden où il me donna plus tard l'hospitalité d'une façon si peu courtoise. Il est probable que la princesse se fût résignée à cette existence à peu près solitaire, si le prince n'avait trouvé moyen d'y glisser une torture de tous les jours.

Une frasque un peu trop forte, et qui n'avait été à rien

moins qu'à donner des coups de canne à un archiduc impérial que mondit prince avait trouvé chez une chanteuse de ses amies ; cette frasque, dis-je, le fit exiler de la cour de Vienne, et l'empereur Joseph ne trouva rien de mieux, pour le punir sévèrement, que de l'envoyer auprès de sa femme.

Mais la justice des souverains est ainsi faite, qu'elle frappe presque toujours à côté de celui qu'elle veut atteindre, pour écraser un innocent.

Indépendamment de sa femme , monsieur de Morden trouva dans ce château perdu au milieu de la lande de Ketskemet, une petite fille qu'il avait envoyée là comme on envoie une brebis à l'étable, ou une lice au chenil.

Cette petite fille n'était autre que Téhéta, et, comme je l'avais parfaitement deviné, Téhéta n'était autre que l'un des deux ou trois enfants qui avaient échappé à la chasse humaine que monsieur de Morden avait faite dans une de ses terres Elle pouvait alors avoir dix-huit ans, et, d'après ce que je vous ai dit de sa beauté à l'époque où je la connus, et lorsqu'elle avait déjà trente-cinq ans, ce devait être la plus charmante créature du monde.

Lorsque la princesse vit revenir son mari, elle espéra que la solitude le ramènerait tout entier à elle. Il paraît qu'elle le lui ramena un peu, car ce fut un an après son arrivée que naquit la charmante Gertrude.

Ce fut une occupation bien douce pour la princesse, mais ce n'était pas assez pour distraire les longs ennuis de cette espèce de vautour qu'on appelait monsieur de Morden.

Il se tourna vers Téliéta, et au bout de quelques mois, il y avait dans ce château une femme qui portait le nom du maître, et à laquelle les deux cents valets attachés au ser-

vice de la maison daignaient à peine donner de quoi manger, tandis qu'une esclave de race proscrite et païenne trônait sous un dais de velours brodé de pierreries et plumasse de panaches d'autruche.

Ceci dura de longues années.

La princesse eut beau faire valoir ses droits d'épouse, ses droits encore plus sacrés de mère, monsieur de Morden ne tint aucun compte ni de ses prières, ni de ses larmes, ni du dépérissement progressif de sa santé; et lorsque, au bout de dix ans d'un pareil supplice, la princesse, épuisée de résignation et de courage, mourut avec le désespoir de laisser sa fille aux mains d'un pareil homme, Son Excellence hongroise daigna dire aux nobles, qu'il convia aux magnifiques funérailles de sa femme, que l'air du pays était trop froid pour sa poitrine.

Le docteur savait parfaitement toutes ces choses-là ; car ce docteur n'était que le fils d'un paysan du comtat de Marmarosch que le prince avait fait élever à l'université de Bude, afin d'avoir un médecin à lui comme on a un cheval de selle pour son usage particulier.

Magnus avait été le témoin de la mort de la princesse ; elle lui avait raconté ses malheurs; elle lui avait confié la mission de protéger sa fille autant qu'il le pourrait.

C'est cette mission reçue avec respect et dévouement qui avait fait rester Magnus au service de monsieur de Morden. Cependant, après la mort de la princesse, les affaires changèrent assez complètement de face dans la vie de monsieur de Morden, et arrachèrent Gertrude à l'ignoble puissance que le père avait permis à sa maîtresse d'exercer sur elle.

La Révolution française venait d'éclater ; le sceptre impérial, après avoir passé de Joseph II à Léopold, venait de tomber dans les mains de François, qui, comme vous le savez, après s'être fait nommer François II comme empereur d'Allemagne, fut réduit par Bonaparte à se faire sacrer sous le nom de François Ier comme simple empereur d'Autriche.

Vous avez sans doute entendu parler de la fameuse conférence et du fameux traité de Pilnitz.

François, qui n'était alors qu'archiduc, s'y était allié avec le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, en présence de Monsieur, comte d'Artois, et avait juré l'extermination des principes révolutionnaires.

François avait été élevé par le prince de Kaunitz, qui, vous le savez aussi sans doute, avait pour grand principe qu'un prince ne doit jamais faire aucune espèce de concession à ses sujets. Ce fut en vertu de ces principes politiques que, devenu empereur, il voulut tenir lapromesse faite à Pilnitz, tandis que, d'un autre côté, il cherchait tous les moyens possibles d'occuper l'impatiente indépendance de la noblesse hongroise, qui, fatiguée du joug allemand, tressaillit d'aise aux récits des hauts faits delà populace parisienne.

Quoique le prince de Morden fût le dernier des gredins, il lui suffisait d'être en disgrâce près de la cour de Vienne pour être considéré comme un martyr par les mécontents de son pays.

Le peuple est partout le même, monsieur; je ne sache pas qu'il pardonne nulle part la bonne fortune à la vertu la plus pure et à l'honneur le plus désintéressé: tandis qu'il

n'est pas de crime qu'il n'absolve lorsqu'il croit y voir une persécution politique.

En résumé, de la haine de l'empereur contre la Révolution française et de la crainte qu'il avait de ses grands vassaux de Hongrie, il 'résulta que le prince de Morden fut gracié et rappelé à la cour, et que le commandement d'une division de la garde impériale autrichienne lui fut confié.

Gertrude pouvait alors avoir une douzaine d'années ; sa mère était morte depuis un an, et, malheureusement pour elle, elle avait appris dans le malheur de sa mère ce que valait monsieur son père. Elle le méprisait et elle en avait peur; mais cette peur tenait de lame la plus noble et la plus délicate.

Ce n'était point pour elle qu'elle avait peur, c'était pour l'honneur de son père; et si Gertrude ne lui résistait pas, ce n'était point pour échapper aux violences auxquelles il eût pu se porter contre elle, mais bien plutôt pour sauver à son père la honte de s'être livré à ces violences. 11 n'y eut que le jour où l'on voulut la rendre complice d'un crime qu'elle se servit, pour résister, de cet admirable courage qu'elle n'avait jusque-là employé que pour souffrir.

Mais n'anticipons point sur les événements.

Le prince de Morden emmena sa fille-à Vienne; on lui en avait intimé l'ordre; il y retrouva son fils, pensionnaire de l'école noble, et il fut charmé, à ce qu'il paraît, de la brutale obéissance dont son rejeton était doué. C'était bien là le grossier et brutal instrument qu'il fallait à un aussi mauvais esprit que monsieur de Morden.

Le prince se lança dans les guerres d'Italie, et laissa sa fille aux soins d'une de ses tantes, la princesse de Hatzfeld-

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Flembourg, et il attacha à son service la personne du docteur Magnus.

Cependant, en quittant Te'he'ta, le prince avait voulu lui donner une consolation ; car malgré tout l'amour qu'il avait eu et qu'il gardait encore pour elle, il n'avait jamais entendu perdre ses droits de propriétaire, et souvent la cravache du maître avait déchiré la peau de l'esclave sous la robe de brocart dont il la parait.

Lorsqu'il partit, Téhéta voulut le suivre : c'était une faveur qu'il ne pouvait ni ne toulait lui accorder; et comme Téhéta était pour lui un jouet qui n'avait besoin d'être tenu avec soin qu'autant qu'il pouvait s'en servir, il la dépouilla complètement de son autorité quasi princière , la força de s'enfermer dans l'appartement que j'avais habité avec elle, et, tout en ordonnant aux serviteurs du château d'obéir aux moindres caprices de Téhéta dans la limite de ses épaisses murailles, il leur fut recommandé de tirer sur elle comme sur un loup si elle tentait de s'échapper, et, si elle y réussissait, de l'enchainer au besoin comme un chien vagabond dans le cas où on la rattraperait.

Ce fut à cette époque que le prince se ménagea les moyens de rentrer incognito dans son château, comme il le fit dans la fameuse nuit dont je vous ai entretenu.

Cela se pratiquait au moyen d'une porte percée du côté qui domine le village, et dont le prince seul avait la clef. Cette clef, Téhéta l'avait volée dans cette même fameuse nuit dont je viens de vous parler; c'est cette clef qui lui permit de me faire sortir du château par cette même porte secrète, c'est cette clef qui nous fut plus tard d'un si grand secours.

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Il me semble, reprit tout à coup monsieur de Eaweuse, \ que je vous ai dit tout à l'heure que le prince de Morden, en quittant Téhéta, avait voulu lui laisser une consolation, et je ne vous ai parlé que de l'ingratitude du vieux satyre. Cependant il y eut consolation.

Vous voyez la position où j'étais, vous connaissez tous les personnages de cette histoire, et je vous donnerais en mille à deviner cette consolation...

Cette consolation, mon cher monsieur, ne fut autre chose que la présence de Morgos-Koëse, mon hôte, qui continuait à passer par tous les degrés de la béatitude, pendant que le docteur m'apprenait toutes les infamies queje vous répète.

Qu'était-ce donc que mon hôte, pour qu'il put satisfaire aux désirs ardents d'une fille bohème, à qui le prince avait tout prodigué durant plus de dix ans d'amour et d'extravagances? Morgos-Koëse était tout simplement le père de Téhéta, un véritable zingari qui n'avait que les vices de cette canaille errante, et qui, bâtonné parle chef de sa tribu, avait dénoncé la retraite des siens au prince de Morden, pour quelques rixdales. Cette petite vengeance avait amené le massacre dont je vous ai parlé, mais auquel ledit Morgos avait eu cependant le soin de faire échapper sa lille, âgée de trois ans, en la confiant d'avance au bourreau de tous les siens.

11 y a, monsieur, dans les actions de certains hommes des contradictions que le vulgaire prend pour des bizarreries, et qui, à les regarder de très-près, sont presque toujours le résultat de calculs très-habiles. Or il parut trèsplaisant au prince de Morden de faire un savant du méchant Bohème qui s'était vendu à lui.

AVENTURE5 d' U N JEUNE CADET DE FAMILLE 127

Comme je vous l'ai dit, il l'envoya à Presbourg. Le jeune homme y travailla selon son noble naturel. Et il allait être pendu après quatre ou cinq ans d'études faites dans l'esprit que je vous ai dit tout à l'heure , pour avoir forcé la caisse de l'archipope de la ville, lorsque monsieur de Morden intervint (vous devez remarquer que tout procède par archi dans ce pays-là, c'est l'archipope, l'archigymnase, et Morgos pouvait à juste titre s'appeler l'archivoleurducomtat).

Le prince, qui le protégeait, se chargea de son châtiment. Et comme Morgos avait véritablement acquis quelque savoir en mathématiques durant le temps de sa présence a l'université, monsieur de Morden l'envoya dans ses mines des monts Karpathes, et tâcha de retirer dudit Morgos les frais d'éducation qu'il lui avait fait donner.

Plus tard, lorsqu'il fut obligé de retourner à Vienne, le prince, pour apaiser un peu les exigences de Téhéta, imagina de lui rendre la tendresse de monsieur son père, et fit venir Morgos près d'elle.

Vous avouerez qu'on ne tire pas un meilleur parti d'une peau de Bohême que ne fit monsieur de Morden.

Morgos lui avait d'abord procuré pour quelques écus le plaisir de chasser des êtres humains à cor et à cri, à chiens et à trappes; il lui avait ensuite servi à se faire une réputation de bienfaisance lorsqu'il l'avait envoyé à Presbourg. Plus tard, lorsqu'on plaignait le prince d'avoir placé si mal ses bienfaits, il fit de son protégé un ouvrier mineur, qui lui rendit, comme je vous l'ai dit, d'excellents services, et enfin, au moment de se séparer d'une maîtresse adorée, il daigna extraire du fond de ses mines le Morgos-Koëse, e

le jeta dans les bras de la belle éplorée , en lui faisant valoir cette restitution comme un immense bienfait.

J'ai vu, monsieur, beaucoup d'usuriers gagner sur les éeus qu'ils prêtent, mais je n'en ai encore jamais vu tirer tant de produits d'un homme.

Toutefois la réunion de Morgos et de sa fille avait ses entraves. Morgos pouvait entrer dans le château une fois par semaine ; mais Téhéta ne devait jamais en sortir.

Eh bien, le croiriez-vous ? cette Téhéta à qui la nature avait donné dans l'esclavage les instincts les plus élevés, ce Morgos qui avait reçu du ciel les plus ignobles passions, ces deux êtres si différents s'aimaient de l'amour filial et de l'amour paternel le plus exalté.

L'absence, la séparation, la différence d'habitudes et de sentiments, rien n'y avait fait; le sang bohème, ce sang qui a eu tant de peine à se mêler durant le cours des siècles au sang des autres races, le sang bohème coulait dans toute sa pureté dans les veines du père et de la fille, et il y avait entre eux ce lien fatal et incompréhensible qui attache si puissamment les uns aux autres tous les individus de cette race. Le prince, sans avoir compris cela, les réunit et leur demanda leur reconnaissance: ils le lui jurèrent, et il y compta.

Voilà comment monsieur de Morden abandonna son château, que nous allons quitter aussi un moment pour voir ce qu'il advint à Vienne de la belle Gertrude. Ce petit voyage nous ramènera beaucoup plus vite que vous ne le pensez au château lui-même et à la position où je m'y étais trouvé.

Il se passa quelques années pendant lesquelles monsieur

de Morden se fit battre par les arme'es républicaines, à l'époque même où triomphaient tous ses collègues autrichiens.

Pendant que monsieur le prince ne croissait nullement en réputation, sa fille Gertrude grandissait en beauté et devenait le charme et l'étoile des salons de Vienne. Dans ces salons, elle rencontra un jeune émigré de la plus belle figure et de la plus touchante douleur.

Ce jeune émigré, c'était monsieur de Belnunce en personne : beau comme un ange, triste comme un roman, gueux comme un baladin, hâbleur comme un Provençal, il avait attiré sur lui l'intérêt de tout ce qui a un cœur sensible.

A l'avantage très-réel d'avoir vu guillotiner son père, sa mère et son oncle l'évêque, et son beau-frère l'intendant de la province, et un tas de cousins, ej. une personne qu'il ne nommait pas; à cet avantage, dis-je, il joignait celui de pleurer à volonté lorsqu'il parlait de ses malheurs, et, admirable raffinement de ce talent, après avoir laissé échapper ses larmes, il savait les dévorer dans un douloureux silence.

Je l'ai beaucoup connu, ce monsieur, reprit le comte de Favreuse, et, sur mon honneur, c'était bien le plus méchant drôle, le vantard le plus effronté, le comédien le plus impudent que j'aie jamais rencontré; indépendamment de cela, c'était un poltron, quoiqu'il se fût battu quelquefois.

Yous êtes jeune, monsuur, et vous apprendrez comment il se fait qu'il v a des gens assez peureux pour se

battre une fois, afin d'avoir le droit de ne plus se battre du tout. Ce sont ces gens-là qui ont inventé ce mot impertinent : J'ai fait mes preuves ; comme si le courage n'était pas une vertu qui doit être toujours présente, comme toutes les vertus possibles, et qui peut avoir été et n'être plus?

Est-ce que vous trouveriez qu'un homme est charitable parce qu'un jour il aura donné un louis à un mendiant, et que, cela fait, il répondra à tous les autres : J'ai fait mes preuves?

Je reviens beaucoup sur ce sujet, n'est-ce pas? dit monsieur de Favreuse avec un sourire sardonique; c'est que j'ai eu beaucoup à souffrir de ce monsieur, et que je n'ai jamais pu rien en tirer, pas même une goutte de sang.

Ce souvenir devait être bien fâcheux pour monsieur de Favreuse; car, contre l'habitude qu'il avait de boire son vin gorgée à gorgée et à de longs intervalles, il avala d'un seul trait le verre plein qui était devant lui, et le replaça rivement sur la table, en levant les yeux au ciel et en s'écriant :

— Enfin, c'est ainsi !

Puis il reprit de la façon suivante :

Comme je vous l'ai dit, ce monsieur avait juste tout le semblant des qualités que les rêveuses allemandes font semblant d'aimer.

Quand je dis qu'elles font semblant, je parle des femmes faites, à qui l'expérience a appris la viduité de tous ces bellâtres sentimentaux. La jeunesse est de bonne foi : elle croit à ces sornettes, et si plus tard elle reconnaît sa dupe-

rie, ce n'est qu'en secret qu'elle abandonne sa première religion et qu'elle se dédommage avec de véritables hommes des langueurs de ces piteux Céladons.

Je vais sans doute vous étonner beaucoup, monsieur ; mais ce que je puis vous affirmer, c'est que l'Allemagne est le pays où il y a le plus de grandes dames qui ont à la fois des amours platoniques et des laquais pour amants.

Mais sans faire entrer pour rien dans la conduite de la belle Gertrude cette comédie sentimentale si fort à la mode dans la blonde Allemagne, il est facile de comprendre que la façon dont elle avait vécu dût lui donner de secrètes sympathies pour tout ce qui paraissait avoir souffert beaucoup.

Gertrude avait vu mourir sa mère de chagrin, sous le poids de l'incojiduite de son père; Gertrude avait vu fouler aux pieds le respect qu'un mari doit à sa femme, et bien plus encore, le respect qu'un père doit à sa fille.

Jugez avec quelle considération d'abord elle dut regarder un homme pour qui le culte de pareils devoirs était si sacré, qu'il pleurait sans cesse de n'avoir plus à les remplir !

Jugez avec quel intérêt elle dut l'écouter ensuite, lorsqu'il lui parla de sa mère à lui, et qu'il la peignit avec les vertus qu'avait eues la mère de Gertrude, et puis jugez lorsqu'il lui raconta toutes les nuits qu'il a\ait passées autour de la prison de sa mère, tantôt déguisé en soldat, tantôt en matelot ; lorsqu'il lui dit comment il avait séduit certain geôlier, escaladé de certaines hautes murailles, comment une corde s'était brisée, comment il était re-

tombé d'une hauteur de vingt pieds sur le pavé, et comment il était resté évanoui !

Sacredié ! dit monsieur de Favreuse en s'interrompant tout à coup, quel ignoble faquin que ce monsieur de Belnunce !

C'est qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela ; c'est qu'après avoir désolé Marseille et Aix, la moitié de la Provence, par toutes sortes d'escapades plus indignes les unes que les autres ; séduisant des filles par-ci, en achetant d'autres par-là, et les déshonorant toutes par ses vanteries, il s'était mis à plat ventre dans je ne sais plus quel terrier, le jour où sa famille avait été arrêtée ; puis il avait gagné l'Allemagne en criant : Vive la république /jusqu'au moment où il avait pu enjamber le Rhin, du côté de Strasbourg ; et, arrivé là, il s'était mis à crier : Vive le roi ! lequel était déjà assassiné.

Et depuis ce temps, de ville en ville, de principauté en principauté, larmoyant toujours, chantonnant de petits airs, car le drôle avait une voix parfaite, il était arrivé jusqu'à Vienne, où il était des plus à la mode au moment où mademoiselle de Morden commençait à paraître dans le monde.

C'est là qu'elle le rencontra, c'est là qu'il lui débita tous les contes bleus dont je n'ai fait que vous esquisser l'argument ; c'est là enfin qu'ils se prirent l'un pour l'autre, ou plutôt qu'elle se prit pour lui de la passion la plus folle, la plus romanesque. 11 fallait que cet homme fût bien infâme, monsieur, pour avoir rencontré Gertrude, pour avoir pu l'apprécier, pour en avoir été aimé, et pour ne pas être ramené à toutes les vertus par un bonheur si inouï !

Après ce que je vous ai raconté de ma rencontre avec mademoiselle de Morden, le langage que je tiens vous étonne sans doute ; mais ma position n'avait rien de pareil à celle de monsieur de Belnunce.

Je ne connaissais nullement la femme avec qui j'étais enfermé dans une voiture, je jouais un jeu où il y allait de ma tête, et, ma foi, il eût pu en arriver à la sainte Vierge autant qu'à Gertrude, si je l'avais trouvée en pareille position. Mais, de par tous les diables, il y a une différence énorme entre celle qu'on peut supposer légèrement aventureuse, sinon aventurière, et celle dont on connaît le nom, le rang, la famille, et dont on a pu apprécier la vertu. Il y aune énorme différence entre la surprise d'une heure et la séduction longuement calculée; et puis...

Mais h quoi bon toutes ces excuses, reprit monsieur de Favreuse ; vous jugerez mieux les deux hommes qui ont si cruellement pesé sur la destinée de cette parfaite créature, lorsque je vous aurai raconté notre histoire à tous les deux.

Monsieur Jules de Belnunce s'empara donc de l'esprit de Gertrude, ou plutôt de sa pitié ; car vous ne savez pas, monsieur, combien il entre de pitié dans l'amour d'une femme, et surtout des Allemandes. C'est bien souvent l'idée d'une souffrance à consoler .qui les rend si faibles, et le premier droit de monsieur de Belnunce à être aimé fut son prétendu malheur.

Alors, avec cet enthousiasme mystique dont la mode commençait à corrompre beaucoup de jeunes tètes, mademoiselle Gertrude se donna en elle-même la mission de protéger, de secourir, de consoler celui qui avait tant souf-

fert ; elle aima donc avec cette exaltation des adeptes pour leur religion, des martyrs pour leur foi.

Quand on n'aime un homme que pour lui-même, l'amour reste, en général, raisonnable, clairvoyant, et il se maintient dans des limites convenables, parce qu'il peut mesurer la grandeur de son idole. Mais quand l'amour s'adresse à un rêve, à une idéalité ; quand, au lieu de rester une affection et un dévouement terrestres, il s'égare jusqu'à chercher sa source dans le ciel, jusqu'à se croire une inspiration de Dieu et presque un apostolat, alors il pousse les esprits les plus élevés, les cœurs les plus nobles à des actions coupables selon le monde, mais qui pour eux ne sont que des devoirs accomplis.

Je vous étonne fort , monsieur, en vous racontant de pareilles choses d'une femme de cour ; mais le mysticisme amoureux, l'idéalisme passionné qui produisit, quelque temps plus tard, madame de Krudner ; toute cette vague mythologie d'idées abstraites, cette métaphysique galante à laquelle, plus tard, l'empereur Alexandre rendit hommage ; tout cela fermentait déjà dans les jeunes têtes allemandes, tout cela vint en aide aux mélancolies bien jouées de monsieur de Belnunce.

Vous devez comprendre que la partie n'était point égale entre une jeune fille pleine de bonne foi et d'exaltation, qui mettait toute son àme au service de son amour, et un méchant roué qui calculait exactement toutes ses paroles, tous ces gestes pour en tirer bon profit.

Quelque temps après la rencontre de mademoiselle de Morden et de monsieur de Belnunce, Gertrude était horriblement compromise.

AVENTURES D'i'N JEUNE CADET DE FAMILLE 135

Aussi, lorsque, malgré la folie de ses idées, la retenue naturelle à un esprit chaste et à une éducation distinguée, empêchaient Gertrude de. témoigner publiquement à monsieur de Belnunce la passion qu'elle avait pour lui, notre homme annonçait des projets de suicide, se roulait dans des convulsions tragiques et poussait mademoiselle de Morden à quelques démarches encore plus fâcheuses que celles qu'elle avait prétendu ne pas faire d'abord.

Ne prenez pas, je vous prie, mes paroles pourautre chose que ce qu'elles sont.

Ne cherchez point dans les mots dont je me sers une signification qu'ils n'ont pas; lorsque je vous dis que madej moiselle de Morden était tout à fait compromise au bout de quelques mois, tenez-vous pour dit qu'elle avait seulement affiché un amour après lequel il n'était permis à personne d'espérer de pouvoir jamais occuper la plus petite place dans un cœur qui avait été si complètement envahi.

Le bruit de cette passion romanesque, vainement combattue par la tante de mademoiselle de Morden, madame de Hatsfeld, arriva jusqu'aux oreilles du prince.

Malgré tous ses vices, cet homme avait gardé quelque considération pour son rang, il avait une grande idée de lui-même et de son nom.

A la première nouvelle qu'il reçu* de cet amour, au lieu d'écrire une lettre menaçante et inutile à sa fille, le prince sollicita un congé, prit des chevaux de poste et arriva à Vienne, accompagné de son fils.

Monsieur de Morden avait parfaitement arrangé les

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choses. Sans attendre d'explication, sans donner à sa fille la chance de se justifier et de l'attendrir, il avait, en arrivant, expédié son jeune géant chez monsieur de Belnunce, avec ordre de le souffleter immédiatement, pour le forcer à se faire tuer ensuite.

De son côté, il s'était rendu chez sa tille pour l'emballer le lendemain matin dans sa propre voiture et l'emmener en Lombardie, où le gouvernement d'une partie du pays lui avait été confié.

Malheureusement pour les projets de monsieur de Morden, il n'en garda pas le secret aussi complètement qu'il l'aurait dû : à peine fut-il en présence de Gertrude, qu'il lui raconta dans quelles intentions il était venu. Si de pareilles intentions avaient été signifiées à une fille même coupable par un père irréprochable, il n'est pas douteux qu'elles eussent éclairé un cœur si bien placé que celui de Gertrude.

Mais par malheur pour elle, et ce malheur ne doit pas lui être imputé à crime, par malheur pour elle, outre la peur qu'elle avait de son père, elle avait aussi de lui une juste défiance et un mépris mérité. La vertu a peu de pouvoir prêchée par le vice, et le père qui a fait mourir sa femme de chagrin en l'exposant à l'insutte d'une honteuse rivalité, ce père, quoi qu'il dise, persuade mal le cœur de la fille qui a vu mourir ainsi sa mère ; c'est son châtiment de trouver des enfants «'ebelles, et ce serait justice, si ces enfants n'étaient pas les premiers punis de leur désobéissance.

Comme l'avait voulu monsieur de Morden, son fils Christophe (le jeune géant s'appelait Christophe) avait rencontré

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monsieur de Belnunce, souffleté monsieur de Belnunce, et l'on devait s'égorger le lendemain.

C'était chose fort simple et fort naturelle.

Mais l'esprit cruel de monsieur de Morden ne put pas se refuser la petite satisfaction de raconter à sa fille ce qui était arrivé, et de la torturer du doux espoir qu'il avait conçu. Alors, monsieur, la tête de Gertrude, qui n'était pas déjà trop bien réglée, se détraqua tout à fait.

Le soir venu, elle s'échappa de l'hôtel de sa tante, se rendit chez monsieur de Belnunce, afin de persuader à ce lâche coquin que le comble du courage était de garder les soufflets et de ne point se battre.

Quand notre Provençal, déjà maigri de peur, s'entendit chanter cette gamme, il voulut tout massacrer, et le père, et le frère, et lui-même après eux.

Alors voyez-vous, monsieur, cette noble fille pleurant aux genoux de cet homme, se roulant à ses pieds, lai demandant la grâce et la vie de son père et celle de toute sa famille ; puis, pour calmer ce furibond qui grelottait dans ses culottes, lui promettant de l'aimer toujours, de n'être jamais à un autre qu'à lui, et, s'il le fallait, de l'accompagner dans sa fuite, dans son exil.

Monsieur de Belnunce n'était pas homme à laisser échapper une proposilion pareille. En effet, il devait se battre à six heures du matin avec le grand Porte-Christ ; Gertrude devait partir une heure après avec son père ; et à cinq heures du matin, Gertrude et le comte quittaient Vienne, chacun de son côté, pour se rejoindre à la frontière de Fiance.

Vous ne vous douteriez probablement pas, monsieur,

que ce fut monsieur de Belnunce qui exigea cette séparation dans la fuite ; le drôle ne voulut point enlever, il voulut être poursuivi. Il laissa une lettre dans laquelle il déclarait qu'il ne voulait point porter une main homicide sur le frère de celle qu'il aimait ; et il abusa assez de la folie d'une pauvre tille exaltée pour lui faire écrire qu'ayant appris son départ, elle partait aussi pour se réunir à lui.

Voilà de ces hommes, monsieur, pour lesquels un coup d'épée ou une balle sont choses trop honorables ; pour corriger de pareils hommes, il faudrait avoir le droit de les faire mourir sous la cravache ; et encore, pour l'exécution, faudrait-il que la cravache fût tenue par une main moins noble que celle du bourreau qui marque les voleurs.

Voilà donc nos deux amants partis, monsieur de Belnunce devant, mademoiselle de Morden ensuite, le père et le frère en dernier.

La course fut rapide ; le docteur, celui qui me racontait tout cela, s'était généreusement mis en courrier en tête de la voiture de monsieur de Morden. Il voulait être le premier à atteindre Gertrude pour se placer entre elle et la colère de son père, d'une part, et de l'autre pour prévenir, s'il était possible, sa réunion avec monsieur de Belnunce.

Il arriva à Turin juste au moment où tous les deux allaient continuer leur roule ensemble. Gertrude n'hésitait point à attendre son père, au risque de mourir de sa main ; mais monsieur de Belnunce ne se souciait nullement de cette rencontre.

Le docteur n'avait guère qu'une heure d'avance sur le père et le frère ; la discussion menaçait de se prolonger entre le docteur et Gertrude, et monsieur le comte de Bel-

nunce trouva charmant de s'échapper tout seul, après avoir écrit à Gertrude une lettre où il lui disait :

« Je vous ai rencontrée pure, et je vous ai rendue pure à votre famille. »

Faites hien attention à ces mots-là, monsieur, et, dans tout ce que vous aurez à dire un jour, pesez bien la valeur de chacune de vos paroles; car, quoi qu'on en dise, ce sont les mots, bien plus que les choses, qui perdent en général les hommes.

La lâcheté de monsieur de Belnunce lui donna un courage inouï, ce fut celui de rentier en France, au milieu de tous les dangers qui pouvaient l'y menacer.

Monsieur de Morden arriva une demi-heure après son départ.

Le courage de sa fille, sa sublime résignation, l'exaltation de son amour, étonnèrent-ils l'âme de tigre de ce vieux ïartare, ou plutôt l'amour paternel, ce sentiment qui domine souvent tous les autres, parla-t-il en lui? N'y eut-il pas aussi quelque remords de tuer la fille, après avoir fait mourir la mère de désespoir ?

Toujours est-il qu'il remit à se venger d'elle jusqu'à ce qu'il eût pu se venger de monsieur de Belnunce. C'était un homme de forte trempe que monsieur de Morden ! Accompagné de ses enfants et du docteur, il continua à poursuivre monsieur de Belnunce.

Arrivé sur la frontière de France, il ne craignit pas d'avouer au commissaire de la Convention qu'il y rencontra, il ne craignit pas, dis-je, d'avouer le motif de son voyage, et il se trouva qu'il s'adressait à un homme qui comprit

un pareil sentiment et qui lui donna un passe-port en règle sous le nom du baron de Liedenish.

Le prince avait perdu la trace de monsieur de Belnunce; mais le raisonnement le plus simple devait lui dire que notre émigré avait dû chercher un asile là où il avait laissé des amis. Le prince se rendit donc en Provence, puis en Dauphiné, et ce fut après deux ou trois mois de recherches qu'il apprit que le séducteur de sa fille était caché à Marseille.

Mais depuis que monsieur deMorden était sous l'empire de la présence de cette enfant, si belle, si noble, et j'ose presque dire si respectable dans sa folle exaltation, il avait senti mollir sa résolution de vengeance, et il avait si bien compris qu'il tuerait sa fille du même coup dont il ferait tuer celui qu'elle aimait, qu'il avait laissé entrevoir que, si cet homme valait la moitié de ce qu'elle disait, il consentirait à couvrir par un mariage le scandale qui avait déshonoré sa famille

Ce fut au moment où cette résolution parut à peu près arrêtée dans son esprit, que le docteur découvrit monsieur de Belnuuce. Grâce à ses soins, le lieu de la réunion fut pris dans cette terre dévastée dont je vous ai déjà parlé.

N'oubliez pas, monsieur, à quelle époque se passaient les événements dont je vous parle. On ne voyageait pas alors à son heure et à sa guise, surtout quand on était un émigré rentré.

Le docteur avait laissé monsieur de Belnunce à Manosque, et celui-ci devait se trouver soit à Toulon, soit à Marseille, douze ou quinze jours après que le docteur lui eut fait part des intentions pacifiques du prince. Mais, pour que leur réunion put s'accomplir, il fallait que quelqu'un

allât chercher monsieur de Belnunce, afin de le faire voyager sûrement en qualité de domestique.

Or, comme il y avait deux endroits où l'on devait se retrouver, il fallut charger deux personnes du soin d'accompagner et par convoquent de protéger le proscrit.

Le docteur alla jusqu'à Toulon, et la Jossette, dont la famille avait appartenu au service des comtes de Belnunce, se chargea de Marseille.

Il est inutile que je vous raconte, monsieur, comment le docteur avait rencontré cette femme et son mari à la foire de Beaucaire, comment il avait appris leur dévouement à la famille dont il cherchait le dernier descendant, comment il supposa qu'ils devaient avoir des nouvelles de celui qu'il cherchait.

Malise (vous vous rappelez que c'est le nom du mari de de la Jossette), Malise, à qui monsieur de Belnunce avait fait, selon sa noble habitude, le récit de ses amours allemands; Malise avait aisément compris que ce n'était point dans un but hostile que ce docteur allemand cherchait à découvrir la demeure de son ancien maître. Ce fut donc lui qui organisa la réunion et qui arrêta les points de rencontre.

Mais, comme il était fort suspect de royalisme, il jugea plus prudent de ne point se charger de conduire lui-même notre émigré, et il confia ce soin à sa femme, qui ne coni naissait point personnellement monsieur de Belnunce.

Si le hasard n'était pas entré si souvent dans les destinées des grands hommes et des grands peuples, si beaucoup d'événements dans l'histoire, et qui en ont changé la face, n'avaient pas dépendu de petites circonstances fortuites ,

celle qui amena le quiproquo auquel je me trouvai mêlé paraîtrait une méchante invention de faiseur de romans; mais je ne suis pas tenu d'avoir plus de vraisemblance que la vérité, et vous savez, monsieur, que, comme l'a dit Boileau :

Le vrai peut quelquefois n'être point vraisemblable.

Eh bien, monsieur, le signe de reconnaissance donné par Malise à sa femme pour s'assurer de l'identité de monsieur de Belnunce était précisément une bague portant un diamant noir.

C'est une chose assez rare pour qu'il fût probable de n'en pas rencontrer deux, montés en bague, portés au petit doigt par deux gentilshommes de bonne tournure, tous deux proscrits, et tous deux cherchant à échapper à la hache mécanique de monsieur Guillotin.

Je vous ai raconté l'erreur de la Jossette et la mienne, et quoique à vrai dire je pusse me dispenser de vous donner les raisons qui rendirent mon entreprise si facile, car cela ne fait rien au fond des événements, je veux cependant vous les dévoiler.

J'espère, monsieur, que vous m' écoutez sans préoccupations moqueuses. Sachez bien, une fois pour toutes, qu'on ne juge sagement des actions des autres qu'en se plaçant sur le terrain où ils ont été, qu'en regardant leur détermination avec les pensées qu'ils avaient eux-mêmes.

Pendant que le prince de Morden se débattait contre le désespoir de sa fille , contre les exhortations du docteur, il lui échappa deux ou trois fois de dire, pour motiver le refus qu'il opposait à ce mariage :

— Mais, d'après l'aveu de cet homme lui-même, cette enfant est pure, et je n'ai point véritablement de faute à cacher.

Je ne puis vous dire comment cette idée germa dans la tête de Gertrude; mais il en résulta pour elle qu'elle eût été plutôt pardonnée si elle avait été complètement coupable, et vous devez comprendre ce qu'une pareille idée dans une tête innocente put ajouter de chances de succès à l'insolence de mes entreprises.

Enfin, monsieur, fit monsieur de Favreuse après un gros soupir, voilà les faits, et toutes les réflexions que nous pourrions faire à ce sujet n'en changeraient pas la nature et la portée.

Une chose qu'il faut que je vous explique maintenant, et qui me fut expliquée alors, c'est pourquoi, après le coup de pistolet qui me fut si lestement administré par le prince de Morden, on ne m'acheva point, pourquoi on prit de moi le soin que vous savez, et pourquoi on m'enleva pour me mettre d'abord en cage comme un oiseau de prix, et m'enterrer ensuite comme un chien galeux.

Je vais vous dire d'abord ce qui se passa, après quoi je vous ferai entrer dans les profondes combinaisons du prince de Morden à mon sujet.

RUSES DE TÉHÉTA

Quelques heures après mon arrivée avec Gertrude dans la cabane où j'avais trouvé le prince de Morden, alors baron

144 LES DBAMES INCONNUS

de Liedenish, le docteur survint, muni de monsieur de Belnunce.

Celui-ci venait, la gueule enfarinée, pour un mariage.

Jugez de son extrême surprise lorsqu'il apprit que Gertrude se refusait à cet hymen.

Le père se garda bien de dire au futur la véritable raison du refus de Gertrude, il lui fit passer cela pour le désespoir furieux qu'elle éprouvait d'avoir été abandonnée à Turin, et laissée toute seule, exposée à la colère de son père.

On se garda bien de laisser le Belnunce aborder Gertrude, laquelle n'eût pas manqué de lui dire tout franc la cause péremptoire de son refus, auquel cas le drôle eût fait le fier, ou, ce qui eût été plus lâche, eût fait le généreux.

Voiià où en étaient les choses, lorsque le sublime raisonnement que voici passa par la tête de cette altesse tartare :

« J'ai, se dit-il, une fille compromise, compromise par qui? par monsieur de Belnunce. Le premier moyen de réparer cette atteinte portée à mon honneur, c'est de lui faire épouser monsieur de Belnunce; mais je suppose (c'est toujours le prince de Morden qui parle), je suppose que dans l'excès de son amour et de sa délicatesse elle ne veuille pas épouser monsieur de Belnunce : voilà donc mademoiselle de Morden perdue à tout jamais de réputation.

» Si ce malheur arrivait, je ne pourrais plus la marier, si ce n'est à celui-là même qui a rendu le premier mariage impossible. »

Hein, monsieur, que pensez-vous de ce raisonnement?

Monsieur de Morden s'inljimade l'individu coupable.

Gertrude, interrogée, lui apprit que j'étais libre; ma commission d'officier et quelques papiers que j'avais sur moi lui apprirent que j'avais un rang et un nom qui valaient mieux que tous les Belnunce ensemble, et il méjugea de taille à réparer aux yeux de toute la noblesse allemande la tacbe imprimée à l'honneur de sa fille, au cas où, par l'entêtement de celle-ci, le Belnunce lui manquerait. Ceci ayant été longuement raisonné par le docteur et le jeune Christophe, qui ajoutait toujours, en forme de parenthèse : « Et je tuerai celui qu'elle n'épousera pas; » ceci, dis-je, ayant été longuement raisonné et enfin arrêté, le prince fit un convoi de trois voitures.

Dans l'une il partit avec sa fille, dans l'autre il enferma le premier futur, c'est-à-dire le Belnunce, avec le jeune géant, qui en répondait corps pour corps ; chose d'autant plus facile que le Belnunce, ignorant complètement l'aventure de Gertrude, ne demandait pas mieux que d'épouser. Et enfin il me fit partir dans la troisième, comme mari de rechange, sous la surveillance du docteur.

A cette expression de monsieur de Favreuse, je ne pus m'empêcher de rire, et comme au fond il parlait de tout cela fort sérieusement, malgré la parole légère qu'il y mettait, je m'excusai de ce rire inconsidéré.

— Vous avez raison de rire, fit monsieur de Favreuse; il y a assurément un côté plaisant dans cette provision de maris faite par ce vieux gredin de prince de Morden, et malgré la gravité de ma position, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire au nez du docteur au moment où il m'expliqua comment j'avais été sauvé et pourquoi j'avais été sauvé, i 10

Cependant, Morgos-Koëse et Nagy-Tcha dormaient toujours ou plutôt rêvaient toujours.

La nuit avançait, et je priai le docteur de continuer.

Il m'apprit ce dont vous devez vous douter, c'est que d'une façon ou d'une autre, et pendant qu'il la ramenait au château de Morden, le prince avait obtenu de sa fille, non point qu'elle serait la femme de Belnunce, mais qu'elle l'épouserait. Je pense que vous me comprenez.

Un quart d'heure après la célébration du mariage que j'avais vue à travers les fenêtres de ma prison , monsieur de Belnunce repartait pour la Lombardie avec un grade dans l'armée autrichienne. Ceci avait été annoncé publiquement, comme une expiation des folies de monsieur de Belnunce, et aucun des nobles témoins que le prince avait conviés à ce mariage n'avait perdu de vue les mariés. On devait, disait-on, les réunir au bout d'un an de séparation.

Un an était tout un monde dans les arrangements de monsieur de Morden, et il comptait bien, dans ce laps de temps, faire tuer monsieur son gendre par quelque balle républicaine, ce qui menaçait de devenir très-probable, attendu que monsieur de Bonaparte venait de paraître sur l'horizon et malmenait très-vivement là discipline et la gloire autrichiennes.

Or à peine ce mariage fut-il conclu qu'il fut décidé qu'on me laisserait crever dans un trou, comme un en cas devenu inutile.

Arrivé secrètement au château, on m'avait livré aux soins de Téhéta, qui ignorait absolument qui j'étais et à quel usage on me destinait.

Je vous ai dit comment elle m'avait sauvé et comment je m'étais échappé du château.

Du reste, et pour ne laisser en arrière aucun des incidents de cette triste histoire, je dois vous dire que ce qui avait ramené monsieur de Morden à son château, c'était une lettre de Gertrude écrite à monsieur de Belnunce , lettre arrêtée par Téhéta, qui avait ordre de supprimer toute espèce de correspondance, et qu'elle avait expédiée au prince sans en pouvoir comprendre le français; car elle eût appris alors que Gertrude, toujours éprise de Belnunce, lui annonçait les craintes qu'elle éprouvait sur sa position...

Vous comprenez, n'est-ce pas, qu'après la pénitence publiquement infligée aux deux époux, la survenance d'un enfant pourrait faire causer, surtout le Belnunce, qui ne demandait rien tant qu'à avoir une arme contre cette famille de Morden qu'il détestait de toute la peur qu'il en avait.

Vous vous rappeler maintenant comment j'avais appris le complot tramé contre Gertrude, et nous voici revenus au moment où, après le souper de Morgos-Koëse, j'écoutais le récit du docteur Magnus.

Toutes les fois qu'un homme raconte une chose à laquelle il a pris part, il a le soin de s'y faire un beau rôle.

Celui que le docteur Magnus s'était attribué était tout plein d'honneur, de sentiments humains, de proteclion pour l'infortunée Gertrude. Pour la première fois de ma vie, j'eus l'occasion de reconnaître plus tard qu'il n'y avait pas beaucoup à rabattre de ces prétentions, si ce n'est un tout petit sentiment, et ce tout petit sentiment suffisait seul, dans la position où se trouvait le docteur, à renverser

tous les autres, quelque bons qu'ils fussent : c'était une effroyable crainte de monsieur de Morden.

La pensée de cet homme pesait sur l'esprit honnête de Magnus comme le vol circulaire d'un émouchet pèse sur le malheureux passereau qui se sent tout prêt à être dévoré. Avec les plus excellentes résolutions, avec le désespoir dans l'àme, avec le remords d'un cœur vertueux, Magnus eût aidé le prince à accomplir le crime qu'il voulait commettre.

Ce que je vous dis là, monsieur, ne fut pas le résultat du premier entretien que j'eus avec le docteur; mais je crois devoir vous apprendre sur-le-champ ce qu'il était, pour n'avoir pas à vous expliquer à tout propos ses hésitations et ses retraites épouvantées, toutes les fois qu'il s'agit pour lui de lutter formellement contre la volonté de monsieur de Morden.

Nous allons passer maintenant, si vous voulez bien le permettre, à la continuation du récit des événements postérieurs à tout ce que vous savez déjà. Mais, pour bien nous recorder, permettez-moi de récapituler ; et si tous ces personnages divers ne sont pas exactement classés dans votre tête, veuillez me faire vos observations à ce sujet.

— Je n'en ai oublié aucun, lui dis -je, monsieur le comte.

— Voyons, reprit monsieur de Favreuse, de quoi se composait le personnel du château, je vous prie ?

— De mademoiselle de Morden, comtesse de Belnunce, dans un état fort équivoque; de Téhéta la bohémienne, fille de Morgos-Koëse...

— Qui?... reprit monsieur de Favreuse, avec un accent d'interrogation.

— Qui, répondis-je, avait échappé au massacre des bohémiens.

— Et encore ?... reprit monsieur de Favreuse.

— Qui avait été et était restée la favorite de monsieur de Morden.

— Et qui, point essentiel, fit monsieur de Favreuse, avait volé à son maître la fameuse clef des portes secrètes qui lui permettait de sortir du château, et grâce à laquelle elle avait pu m'en faire échapper. C'est bien établi, continuons. Il y avait encore?...

— Il y avait, dis-je à mon tour, le docteur Magnus.

— Et, dit monsieur de Favreuse en appuyant sur ses paroles, le second des deux singes qui m'avaient soigné à l'époque où l'on me guérissait en cas de besoin. Ajoutez à cela bon nombre de laquais et de servantes, et nous aurons la liste des personnages importants du château.

Passons maintenant chez mon hôte.

De quoi se composait, s'il vous plaît, sa maison?

— De lui-même, de sa servante et épouse Nagy-Tcha, et de vous, en habit de paysan hongrois.

— Voilà qui est très-bien, fit monsieur de Favreuse; quant aux autres personnages, veuillez me les rappeler aussi.

— Il y a, ce me semble, monsieur de Morden, le jeune géant Christophe, selon vos expressions, et monsieur de Belnunce, le mari , guerroyant de compagnie en Italie contre les armées du général Bonaparte.

150 LES DRAMES INC0.NNU5

— N'oublions pas non plus que j'étais chez Sorgos- Koëse sous le nom de monsieur de Vilate, lequel, comme je vous l'ai dit, avait été mangé dans l'Inde, moitié par un crocodile, moitié par un tigre. Et maintenant que ceci est parfaitement convenu entre nous, nous allons reprendre, s'il vous plaît, notre récit, par quelques considérations relatives aux divers intérêts et aux diverses passions qui se trouvaient en présence.

Comme vous devez facilement le croire, les malheurs de Gertrude, n'avaient en rien diminué l'horreur et le mépris que lui inspirait Téhéta.

Une femme de l'espèce de celle-ci n'est pas instruite des sentiments qu'elle inspire sans les rendre en tout ou en partie à celle qui les ressent pour elle. Téhéta détestait donc mademoiselle de Morden, ou plutôt la comtesse de Belnunce, de tout ce qu'elle pouvait avoir de vigueur en l'àme, et elle désirait aussi pouvoir la mépriser un peu.

En conséquence, il ne fallait pas qu'il s'élevât, aux yeux de Téhéta, une ombre sur l'innocence de madame de Belnunce pour que l'esclave ne fût toute prête à en faire un colosse. Vous retrouverez ce sentiment à point le jour où il put prendre ses coudées franches.

Si maintenant nous passons à Morgos-Koëse, je dois vous dire que cet homme, qui avait vendu sa tribu tout entière pour quelques rixdales, supportait impatiemment l'idée d'avoir livré sa fille au prince de Morden ; il exécrait le père autant que Téhéta détestait Gertrude, et lorsque monsieur de Morden avait réuni Morgos à Téhéta, au lieu de donner à celle-ci, comme il se l'était imaginé, une consolation, il n'avait fait qu'appliquer aux flancs de cette femme ardente

un soufflet qui avait attisé les mauvaises passions longtemps assoupies en elle.

Gertrude était restée l'esprit enthousiaste et extatique que je vous ai dit, résignée à tous les malheurs, excepté à celui du crime.

Quant à moi, sans vouloir discuter le sentiment qui me faisait agir, sans prétendre attribuer à plus de vertus que je n'en ai jamais eu un repentir qui eût été ridicule s'il n'eût été qu'un repentir, sans vouloir non plus ravaler à un simple sentiment de curiosité romanesque ou à un désir de nouvelles folies la résolution que je pris, je dois vous dire que cet entretien me décida formellement à demeurer dans les environs du château, et à faire tous mes efforts pour sauver Gertrude des projets infâmes de son père, secondés parles misérables terreurs de Magnus.

Mais j'oublie, en vous disant cela, que beaucoup d'autias raisons que celles qui ressortent du récit que je viens de vous faire avaient dicté ma détermination.

Ces raisons tenaient à des événements beaucoup plus récents, et qui avaient suivi ma sortie du château de Morden.

Ces événements, les voici :

Malgré le profond silence qu'avait gardé monsieur de Morden sur les motifs de mon transport à son château, Téhéta avait aisément compris que ces motifs devaient se rattacher à Gertrude. En effet, ma condamnation ayant coïncidé exactement avec le jour du mariage de mademoiselle de Morden, il devait paraître assez probable à tout esprit qui se donnait la peine de raisonner, que c'éta

nouvelle position de Gertrude qui avait nécessité cette exécution.

Suivons le raisonnement que fit Téhéta, et demandonsnous pour quelle cause on peut faire disparaître un homme le jour du mariage d'une jeune fille, et nous en conclurons comme elle que ce n'est que parce que l'existence de cet homme peut la compromettre vis-à-vis du mari qu'on vient de lui donner.

Quoique l'histoire de la fugue de mademoiselle de Mordent n'eût point pénétré dans la solitude de Ketskemet, la façon dont s'était accompli ce mariage, l'étrange condition qui l'avait suivi, avaient fort étonné Téhéta, qui l'avait apprise comme tout le monde.

D'une autre part, vous vous rappelez le moment où elle me surprit considérant Gertrude que j'avais reconnue de l'autre côté d'une vaste cour. Téhéta avait lu dans mes yeux que ce n'était pas la première fois que je voyais cette femme. Il en était résulté pour elle, sinon la conviction, du moins un violent soupçon qu'il y avait un secret entre moi et Gertrude. C'était là un fait à utiliser pour sa vengeance.

Cependant, avec ce soupçon et avec lç désir qu'elle avait dans le cœur de se venger des mépris et de la haine de Gertrude, il semhle étonnant que Téhéta m'eût rendu la liberté.

Vous vous trompez, si vous raisonnez ainsi.

Téhéta ne pouvait avouer mon existence au château sans révéler quelle part elle avait prise à mon salut; tandis que si l'on me retrouvait vivant hors de l'enceinte de ces murs, Téhéta pouvait affirmer qu'elle ignorait par quels moyens

AVENTURES DU.N JLl.NE CADE'i DE FAMILLE 153

j"avais été sauvé. Cependant, comme j'ai des raisons de croire qu'il y eut aussi une autre cause à la détermination qu'elle prit à mon égard, je préfère vous dire tout simplement ce qui se passa le malin du jour même où je quittai le château.

L'histoire d'un billet me concernant vous fera mieux comprendre que toutes mes paroles la singularité des relations des petits envers les grands, dans ce pays si mal connu.

Quelques heures après mon départ, un laquais se présenta dans l'appartement occupé par Gertrude, et demanda la permission de paraître devant la comtesse de Belnunce pour un message important de la part de Téhéta.

Selon la coutume, l'un des domestiques affectés au service de la comtesse demanda à se charger du billet afin de le remettre à une chambrière inférieure, qui le remettrait à une supérieure, laquelle finirait par le porter à la comtesse en personne.

Cette hiérarchie se rencontrait, il n'y a pas encore cinquante ans, dans les grandes maisons un peu bien tenues de la.noblesse française; mais ce qui était fort particulier à ce pays, c'est qu'indépendamment des ordres de Téhéta, un des motifs de l'insistance du laquais pour remettre lui-même à madame de Belnunce la lettre dont il était chargé, était le désir de pénétrer une fois dans sa vie dans les appartements dont il avait entendu, depuis son enfance, faire de merveilleux récits.

Ce laquais vivait depuis trente ans dans le château de Morden: et comme son service l'attachait ailleurs, jamais

lo4 LES DRAMES INCONNUS

ni lui ni ceux qui étaient dans sa position n'étaient entrés dans ces appartements.

Quoique l'absence du comte de Morden eût pu permettre à ceux des domestiques qui avaient le soin de les entretenir de donner le régal de celte visite à leurs camarades, tel était l'effroi que le prince inspirait à tous ceux qui lui appartenaient, qu'il ne s'était pas trouvé un valet assez hardi pour outre -passer les ordres de son maître dans une chose qui doit vous sembler de si peu d'importance.

Du reste, mon cher monsieur, je n'ai tellement insisté sur cette petite circonstance que pour vous donner une idée de l'autorité que les magnats exercent en général sur leurs serviteurs, et de la terreur particulière que monsieur de .Morden inspirait aux siens.

Le laquais dont je vous ai parlé, se sentant fort des ordres de Téhéta, persista dans sa prétention de ne remettre son billet qu'à la comtesse en personne, et cette nouvelle extraordinaire monta de chambrière en chambrière jusqu'à Gertrude. Dans la disposition où était la jeune comtesse vis-àvis de Téhéta, il ne devait pas paraître probable qu'elle consentit à recevoir une missive venant d'une main si méprisée et si coupable, et cependant, après un premier mouvement de refus, Gertrude donna l'ordre d'introduire le laquais porteur de la lettre.

A cette détermination si contraire aux sentiments de Gertrude il y avait un motif sans doute, et ce motif était une curiosité éveillée depuis assez longtemps pour être arrivée à ce degré de force auquel nulle femme ne résiste.

Voici la cause de cette curiosité.

Le conte du singe tartare à qui j'avais donné un soufflet

AVENTVUES D UN JEUNE CADET DE FAMILLE i'Ô'Ô

au moment où il avait voulu me mettre en bière, lequel singe avait prétendu que le diable en personne avait enlevé un prisonnier caché dans le château, ce conte avait percé le triple rempart d'étiquette où était enfermée la jeune comtesse. Elle avait appris, et la chose avait fait assez de bruit pour cela, l'incendie qui avait donné naissance à cette histoire.

Dans la solitude où vivait Gertrude, un pareil événement est une proie dont l'esprit s'empare pour y exercer son activité. La comtesse avait d'abord voulu traiter ce récit de chimère; mais elle apprit bientôt que l'esclave qui avait fait ce récit avait immédiatement disparu du château, et cela la fit rêver.

Donc, en vertu de la logique dont je vous ai déjà fourni quelques exemples, on ne fait disparaître un homme qu'autant qu'il est inquiétant; et comme il n'y a guère que la vérité qui soit inquiétante, il était facile de conclure de l'éloignement de cet esclave qu'il avait dit la vérité.

— En prétendant que le diable vous avait enlevé? disje à monsieur de Favreuse.

Le vieux comte me regarda de travers, et, après un moment de silence, il reprit du ton le plus sardonique :

— Il est vrai qu'il y a longtemps que je parle, et que la langue doit vous démanger... cependant... enfin...

La grimace qui accompagna ce cependant et cet enfin signifiait très-clairement :

«Cependant, vous auriez pu dire autre chose qu une bêtise.» Le comte ne me donna pas le temps de repousser la leçon, et il reprit aussitôt :

Non, monsieur, toutes ces circonstances réunies n'amenèrent pas Gertrude à croire que le diable eût emporté un prisonnier, mais à croire qu'un prisonnier avait existé dans le château, et qu'on l'avait supprimé d'une façon quelconque.

Ajoutez à cela qu'ayant interrogé 1q docteur à ce sujet, ' le jour même de son arrivée, celui-ci s'était troublé et avait répondu en balbutiant qu'il ignorait les secrets du comte de Morden, et que si le château était dépositaire de quelques-uns de ses secrets, il n'y avait que Téhéta qui pût en être instruite.

Ce furent donc toutes ces considérations qui déterminèrent Gertrude à recevoir le billet de Téhéta.

Bien que la comtesse fût une femme fort simple, elle vivait en vertu des mœurs dans lesquelles elle avait été élevée. Elle se plaça sur une estrade, et là, assise sur une espèce de fauteuil souverain, entourée de ses femmes, qui représentaient sa cour, ayant à ses côtés le docteur qui figurait un premier ministre, elle reçut l'ambassadeur de Téhéta.

Le laquais s'avança dans la chambre, se mit à genoux et dit dans son langage :

— Voici un billet que ta servante Téhéta m'a chargé de te remettre.

Le billet fut pris par une chambrière, qui le remit à une autre, qui le remit au docteur, qui le remit enfin à la comtesse.

Gertrude l'ouvrit aussitôt et lut ce qui suit :

« Téhéta, fille de Morgos-Koëse, fille libre, à la comtesse de Belnunce, femme noble.

» Il est arrivé dans ce château une chose dont il est nécessaire que vous soyez informe'e. Un bijou d'un prix inestimable a été trouvé au pied de ces murs.

» Comme votre père n'a laissé à la fille libre de Morgos- Koëse que l'honneur, qui consiste à ne point s'emparer du bien d'autrui, et que ce bijou doit appartenir aux trésors de la famille de Morden, je vous le fais remettre pour qu'un jour celle entre les mains de qui il est tombé ne puisse être accusée de l'avoir volé. »

Gertrude fut très-désappointée de ne point trouver dans ce billet ce qu'elle espérait.

Elle le rejeta avec humeur, en disant à l'esclave :

— Tu diras à celle qui t'envoie de garder ce bijou jusqu'à ce qu'elle puisse le rendre à son véritable maître.

Le valet tira le prétendu bijou inestimable d'un petit sac de velours où Téhéta l'avait enfermé, et le déposant sur le parquet, il répondit en s'inclinant jusqu'à terre :

— Celle qui m'envoie m'a ordonné de laisser ce bijou ici, si tu refusais de le prendre.

Ce bijou, comme vous devez bien le supposer, n'était autre que la fameuse bague de diamant noir que j'avais rapportée de l'Inde, et qui m'avait fait prendre pour monsieur de Belnunce. Téhéta l'avait retrouvée dans le fossé, au pied de la fenêtre d'où je lavais laissé tomber.

A peine Gertrude et le docteur eurent-ils aperçu le bijou, que tous deux en même temps laissèrent échapper un violent mouvement de surprise : tous deux l'avaient reconnu.

Mais pour le docteur, cette découverte signifiait toute autre chose que pour Gertrude.

En effet, le diamant retrouvé dans les fossés du château de Morden apprenait à Gertrude que j'y étais ou que j'y avais été, tandis que le docteur se demandait dans quel but Téhéta pouvait envoyer à Gertrude, comme lui étant inconnu, un bijou qu'elle avait dû prendre à mon doigt pendant ma maladie ou après ma mort; à moins que je ne fusse pas mort et que Téhéta n'entendit par ce moyen donner à Gertrude avis de mon existence.

La recherche fort infructueuse qu'avait faite Magnus dans les cendres de mon cachot lui avait donné lieu de croire que je n'avais point du tout été consumé par un incendie.

Mais, dans cette supposition, une difficulté non moins grave se présentait : dans quel but Téhéta faisait-elle cet envoi ?

Gertrude, en apercevant l'anneau, s'était tournée vers le docteur et l'avait vu pâle et interdit.

— Va dire à celle qui t'envoie, reprit Gertrude, qu'elle recevra bientôt ma réponse.

Le valet se retira.

LE REGARD DU SERPIi.M

— Pardonnez-moi, reprit monsieur de Favreuse, d'interrompre si souvent mon récit par une foule de remarques qui semblent parfaitement inutiles; mais, ceci est une

question de vanité, personne ne se soucie de passer pour un imbécile, et lorsque vous m'entendez, à trois phrases l'une de l'autre, employer pour désigner le même individu, tantôt le mot valet, tantôt le mot laquais, tantôt celui d'esclave, vous devez être étonné de ce que je ne sache pas mieux ce que j'ai vu.

Eh bien , mon cher monsieur, cela tient à ce que l'état de l'espèce à laquelle appartient cet homme est si incertain, qu'il n'a pas dans notre langue de nom qui le représente réellement.

Ainsi le paysan hongrois, moyennant certaines redevances prévues et réglées par la loi, est assez semblable à celui des autres pays, légalement parlant; mais il a gardé cependant un tel sentiment de son infériorité, qu'il serait à la merci du puissant, si l'administration allemande, qui cherche à détruire l'influence de la noblesse hongroise, n'excitait chez le paysan un sentiment qu'elle réprimerait, par exemple, dans l'archiduché d'Autriche.

Quoi qu'il en soit de la lutte incessante que l'Autriche excite entre le paysan et la noblesse pour dénationaliser la Hongrie, le serviteur attaché à la domesticité est à mille lieues du paysan, comme position sociale.

C'est, comme j'ai cherché à vous le faire comprendre, une existence mixte, où, à proprement dire, l'homme s'appartient de droit, mais où de fait il est à la merci de son maître. Le droit de vie et de mort n'est certainement pas écrit dans les droits du seigneur, mais un magnat qui tuerait son laquais s'en tirerait probablement pour quelques écus.

Du reste, remarquez, mon cher monsieur, que je vous

parle d'il y a plus de vingt ans, et qu'à cette époque l'esprit révolutionnaire qui a pénétré avec nos armées dans tous les coins de l'Europe, jusqu'à la racine des peuples, n'agitait encore que leur sommet. L'esprit philosophique du dix-huitième siècle n'eût pas fait de bien grands prosélytes, croyez-moi, s'il n'avait eu pour le propager des missionnaires avec le sabre au côté et ,1e havre-sac sur le dos.

Mais nous voilà bien loin de mon récit, n'est-ce pas?

J'y reviens, monsieur, j'y reviens; et pour vous montrer que les digressions ne me font pas perdre le fil de mes idées, je reprends juste au point où je vous ai laissé au moment où Gertrude et le docteur reconnurent mon anneau.

Le mouvement de surprise fut si manifeste, qu'il frappa tous ceux qui en furent témoins.

Gertrude les congédia et demeura seule avec le docteur, qui ramassa la bague et le billet.

— Cet homme est donc venu ici ? lui dit Gertrude en le regardant fixement.

Magnus ne put résister ni au regard de Gertrude ni à la terreur que lui inspirait cet envoi, et il,répondit :

— Il est venu ici.

— Il y est encore ?

— Il doit y être mort, murmura Magnus.

— Mort! fit Gertrude... Et comment?

— Je ne sais... je ne...

— Vous le médecin de mon père, vous ne savez pas comment a pu mourir un homme blessé?

— Ce n'est pas à moi qu'il a été confié en dernier lieu.

AVENTURES d'un JEUNE CADET DE FAMILLE 161

— Mais à qui donc ?

— À Téhéta.

— Ah! fit Gertrude... cela veut dire qu'il a été assassiné.

Magnus se tut.

Gertrude, qui marchait à grands pas dans son appartement, s'arrêta tout à coup et se prit à dire :

— Oh ! je comprends maintenant : ce prisonnier disparu, ce conte répété par le rousniaque Forgyt, cet incendie...

En ce moment Magnus fit une des choses les plus audacieuses du mojade (il avait été si courageux, qu'il en mourait de peur en me le racontant), Magnus osa dire :

— Peut-être n'est-il pas mort.

C'était là un mot d'une grande importance; car à peine fut-il dit, qu'il fallut l'expliquer, et par conséquent rapporter toutes les raisons qui faisaient supposer à Magnus que je n'étais pas mort.

a La première de ces raisons, c'était, pour le docteur, de n'avoir rien trouvé des débris de ma personne parmi les cendres de l'incendie. »

A ce compte, Téhéta m'aurait donc sauvé à l'insu et contre la volonté du piince; mais, si j'étais vivant, pourquoi envoyait-elle cet anneau à Gertrude? elle savait donc qu'il pouvait l'intéresser?

Voilà quelle fut la première réflexion de Gertrude après avoir écouté le récit du docteur.

— Cette fille m'écrit, cette fille ose me parler, me railler!...

ii 11

Elle ramassa le billet, et vit qu'elle ne l'avait pas lu jusqu'au bout :

« Si, au contraire, ce bijou appartient à quelqu'un que vous connaissiez, qu'il vous plaise de me le dire; et, si c'est là votre volonté, il sera remis à celui à qui il appartient. »

— Oui, oui, fit Gertrude, il vit, et cette misérable sait mon secret et celui de cet homme. Mon père le lui a confié.

— Non, dit Magnus, votre père n'a point poussé sa fai- . blesse pour cette esclave jusque-là... non.

— Mais alors, dit Gertrude, c'est peut-être lui qui l'a fait. A cela Magnus n'avait rien à répondre. Il savait mon

ignorance profonde de la langue du pays, mais j'avais pu l'apprendre.

Tous deux restèrent confondus.

Il fallait cependant faire une réponse au message de Téhéta. Cette réponse fut ajournée jusqu'au lendemain.

Magnus avait pensé avec quelque raison, mais cependant à rencontre de la vérité, que Téhéta avait fait part de ses projets contre Gertrude à Morgos son père, et il s'était réservé d'aller lui faire une visite pour tâcher de découvrir quelque chose à ce sujet.

Ce fut à cette première visite que Nagy-Tcha. curieuse comme une chatte, avait conduit le docteur à côté de moi, et que la femme de Morgos-Koesc m'avait éveillé en me laissant tomber une goutte de suif brûlante sur le nez.

Magnus, du reste, s'était assuré que Morgos-Koëse n'était

point dans les secrets de sa fille, et qu'il croyait parfaitement au conte que je lui avais fait.

Comme je vous l'ai dit, il retourna le soir même au château, après m'avoir recommandé de l'attendre trois jours.

Ces trois jours avaient été pris par lui comme délai nécessaire, non pas pour m'apporter des nouvelles, mais parce que les jours où il pouvait sortir du château étaient fixés d'avance par le prince.

Lorsque Magnus avait appris mon existence à la comtesse, celle-ci avait été si alarmée, qu'elle voulait absolument qu'il revînt près de moi pour savoir quels étaient mes projets à son égard.

Mais force leur fut à tous deux d'attendre le délai fatal.

Cependant Téhéta, dévorée d'impatience, avait fait demander une réponse à la comtesse; et Gertrude, se retirant dans sa position de dignité, lui avait fait dire qu'elle n'en avait point à lui faire.

Nous en étions là du récit du docteur, lorsqu'un coup léger frappé à la porte de la maison vint l'interrompre tout à coup.

Magnus devint pâle et froid comme un marbre, et me regarda d'un air alarmé.

— Qui peut frapper à cette heure? me dit-il à voix basse. Ce ne peut être un habitant du village; pas un, quand son père et ses enfants seraient en danger de mourir, n'oserait approcher de la maison du fils de Satan à une pareille heure de la nuit.

Un nouveau coup plus fort fut frappé et redoubla les alarmes du docteur.

164 LES DRAMES WCONNUS

Quant à Morgos-Koése et à Nagy-Tcha, ils continuaient à être à mille lieues dans les paradis orientaux que leur avaient ouverts leurs fameuses pilules.

— Il faut ouvrir, dis-je tout bas au docteur.

— Je ne sais à qui j'ouvrirais.

— Demandez-le.

— C'est que je ne me soucie d'apprendre à personne que je suis ici.

— N'y ètes-vous pas de droit, lui dis-je, et n'avez-vous pas un jour de sortie?

— Un jour, oui, mais pas une nuit. J'ai enfreint la consigne.

— Eh bien, tout le château doit le savoir...

— C'est ce qui vous trompe : l'enfant de l'heiduque qui garde une des poternes est malade. Je lui ai dit que je pourrais guérir son enfant, mais que pour cela il me fallait venir à la campagne pour chercher des simples qui n'avaient de vertu qu'autant qu'elles étaient cueillies pendant la nuit.

Il m'a laissé sortir, mais à condition que je serais rentré avant le point du jour.

Si je ne lui avais promis le secret sur mon absence, il eût laissé mourir son enfant.

— Vn père !... lui dis-je; c'est impossible !

— Un père, fit le docteur, oui, un père qui donnerait volontiers sa vie pour celle de son fils, et qui n'ose pas braver la colère du prince. Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? mais c'est ainsi.

— J'avoue, dis-je à monsieur de Favreuse^ que je suis

comme vous, et que je ne comprends point que l'homme qui peut braver la mort pour un sujet quelconque redoute à ce point une colère qui, après tout, ne peut lui donner une pire destinée. Il faut un grand abrutissement pour en arriver là.

— Vous vous trompez, reprit monsieur de Favreuse, et je pourrais vous citer mille exemples du contraire, N'avezvous pas vu l'un des plus illustres généraux de Bonaparte se jeter par la fenêtre et se tuer pour échapper à la terreur que lui inspiraient les reproches que son maître avait à lui faire ? et cependant il était bien sûr de n'être pas fusillé. Combien déjeunes filles ont préféré la mort à la honte d'avouer une faute qu'on leur eût pardonnée !

Mais nous philosopherions dix ans là-dessus que nous n'aboutirions à rien.

D'ailleurs, le fait était tel que le disait le docteur : quoi qu'il en soit, aller ouvrir à la personne qui frappait, c'était pour Magnus découvrir à quelqu'un sa sortie du chàleau, se perdre, perdre le serviteur qui l'avait aidé, et peut-être perdre Gertrude.

Nous restions immobiles, lorsque nous entendîmes une voix qui glissait entre les fentes du volet qui fermait la fenêtre de la chambre basse où nous étions, dire :

— Ouvrez-moi donc, mon père... c'est moi... c'est Téhéta.

Malgré le profond hébétement où Morgos était plongé, cette voix et ce nom arrivèrent jusqu'à cette partie de l'esprit de l'homme qui vit dans le cœur, et le père se souleva au nom de sa fille. Mais l'effort fut impuissant et ne

le mena qu'à tomber du siège où il était sur la terre, où il s'étendit en balbutiant quelques mots sans suite.

— C'est Téhéta, dit le docteur, elle, hors du château !

— Puisqu'elle a pu m'en faire sortir, elle peut aussi le quitter, lui dis-je. 11 faut lui ouvrir.

Magnus me fit signe de me retirer dans la chambre particulière où l'on me faisait coucher, et, après en avoir fermé la porte, il alla ouvrir à Téhéta.

Je vous avertis encore que, bien que je n'aie pas été témoin intelligent de cette rencontre, puisque j'ignorais complètement la langue que parlaient les deux interlocuteurs, je crois pouvoir vous la raconter telle qu'elle se passa. "

Lorsque Téhéta aperçut Magnus, elle recula d'abord, puis elle pénétra lentement dans la chambre.

— Oh! dit-elle au docteur, qu'avais-tu donc à faire de secret dans cette maison, que tu les aies plongés tous les deux dans ce sommeil où la vie se double?

Magnus fit à Téhéta le conte de la maladie de l'enfant, tandis que celle-ci l'écoutait en le dévorant du regard.

— Tu mens, lui dit-elle en l'interrompant tout à coup, tu es venu voir ici le prisonnier.

— Quel prisonnier?

— Celui auquel appartenait l'anneau que j'ai envoyé à la fille du prince.

— N'est-il point mort? dit Magnus.

— Vous avez eu beau parler bas et vous entretenir dans une langue que je ne connais pas, j'ai entendu sa voix.

— Tu te trompes, Téhéta.

— 0 Magnus, reprit Téhéta avec une sorte de désespoir mélancolique, celle qui vit dans la solitude où je suis enfermée apprend à entendre ce qui échappe aux oreilles des autres hommes. Ce qui est pour toi le silence absolu de la nuit, est pour moi plein de murmures, de bruits et de langages que je pourrais t'expliquer.

Magnus, j'ai passé tant d'heures de mes jours, tant de jours de mes années, tant d'années de ma vie à attendre un bruit, un son qui n'est pas venu, à attendre un cri qui m'avertît qu'une tribu des miens passait à portée de moi, que j'ai appris le mystère de tous les murmures de notre solitude.

Si tu venais avec moi au sommet de la tour que j'habite, je te dirais l'heure où le renard quitte son terrier et va, d'un pied léger comme le vol d'un oiseau, chercher sa proie. Je te dirais celui qui dort paisiblement dans les cabanes de ce village, et celui qui a un sommeil pénible et rempli de rêves funestes.

J'entends l'enfant qui pleure et la mère qui prie, et quand le vent vient des habitations du grand Ketskemet et passe, pour toi, dans la bruyère comme un sifflement monotone, je te dirais tout ce qu'il renferme de bruits étranges et pleins de récits.

Dans le vent qui passe, j'entends les jeunes filles qui chantent, les beaux cavaliers qui courent au galop, j'entends la cloche qui sonne la mort, et la vie et le mariage, j'entends le tumulte de la danse et le choc des éperons, et la foule qui court aux marchés, et les soldats qui passent d'un pas régulier, et les cymbales et les trompettes; et

lorsque c'est la nuit, j'entends des voix qui se parlent d'amour.

0 Magnus, n'espère pas me tromper, je l'ai entendu parler.

Magnus fut très surpris de voir Téhéta si douce et si ré-. signée; il crut à un rêve.

Mais Téhéta -était pâle, ses yeux, rouges des larmes versées, s'emplissaient de nouvelles larmes ; il lui dit alors :

— Mais puisque tu l'avais sauvé, pourquoi l'as-tu laissé s'échapper ?

— Fais-le venir, dit-elle, et je te l'apprendrai. Magnus m'appela.

J'entrai.

Téhéta baissa les yeux.

J'allai vers elle ; mais elle me repoussa froidement comme elle avait fait depuis la nuit que le prince avait passée près d'elle. Elle nous fit signe de la suivre et quitta la chambre où étaient Nagy-Teha et Morgos.

Elle s'arrêta un moment près de son père; son visage, qui un moment avait été d'une tristesse douce et profonde, s'anima subitement d'une colère cruelle.'

Un des bras de Morgos , étendu à terre, gênait l'endroit où nous devions passer ; Téhéta le repoussa du pied, et murmura en levant les mains au ciel :

— Maudis sois -tu, toi qui as été engendré par l'esprit du mal, et que Dieu me sauve de ton héritage !

Elle ouvrit une porte cachée derrière- un vaste rideau, et Magnus me dit, en m'invitant à le suivre :

— Pourquoi donc nous fait-elle entrer dans le laboratoire

de son père ? Il faut qu'elle soit bien sûre de l'état où il se trouve pour commettre une pareille imprudence ; car Morgos me l'a dit bien des fois : « Si quelqu'un pénétrait dans mon sanctuaire, fût-ce ma fille, c'est comme s'il avait passé le seuil du caveau funèbre où il doit dormir du sommeil éternel. »

Magnus entra cependant assez résolument dans le terrible laboratoire, malgré ce qu'il pouvait avoir à craindre de Morgos.

Je le suivis.

Une lampe tombant du plafond éclairait cet étrange réduit; des reptiles et des oiseaux empaillés pendaient de tous côtés. On y voyait des alambics, des cornues, des creusets. Dans un coin, des amas d'herbes sèches; dans des pots de faïence du Japon, quelques plantes qui semblaient soigneusement cultivées; çà et là, des livres entr'ouverts ; sur un rayon, une sphère armillaire, des sphères constellées, des vases de cristal renfermant des liqueurs de couleurs diverses.

Tout cela n'était que curieux à regarder; mais ce qui nous sembla plus effrayant, ce fut de voir, sur la table qui occupait le milieu de l'antre du sorcier, ce fut de voir, disje, se soulever lentement quelque chose dont il me fut d'abord impossible de reconnaître la forme, dans la quasi obscurité qui régnait autour de nous.

Je m'approchai, et j'avoue que j'ai rarement éprouvé un effroi plus grand que celui que je ressentis en me trouvant face à face avec un énorme serpent qui attacha sur moi ses yeux flambants et tout chargés de ce charme aimanté qui attire dans la gueule béante de ces reptiles la proie qu'ils

ne peuvent aller chercher, Si j'avais été seul, je n'en doute point, cette horrible bête eût eu le temps de me saisir, de m'entourer de ses replis , et de faire de moi un nouveau Laocoon, sans que j'eusse pensé un moment à me défendre ou à fuir.

Ce fut la main de Téhéta qui me tira violemment en arrière. L'énorme serpent se tourna lentement vers elle; mais irrité de se voir arracher sa victime, il fit entendre un sifflement déchirant; je m'appuyai sur le docteur, qui lui-même était demeuré immobile à quelque distance de la table.

Nous étions dans une horrible attente, lorsque nous vîmes tout à coup Téhéta porter rapidement la main sur la tête du serpent. Alors elle se mit à le caresser, comme un chien grondeur que son maître veut apaiser. En même temps qu'elle passait légèrement ses doigts sur le cou, qui semblait se gonfler d'aise, elle se mit à chanter doucement en se penchant vers le monstre.

Nous respirions à peine, car le serpent se balançait au mouvement de cette chanson, la gueule béante, tournant de tous côtés ses yeux flamboyants, et comme furieux de se sentir dominé par un charme plus puissant que le sien.

Cependant cette résistance du féroce reptile céda peu à peu, la gueule se ferma, la tête s'abaissa lentement jusque sur la table, puis, après quelques regards sanglants jetés vers nous, les yeux se fermèrent, et le hideux serpent rentra dans sa torpeur et son immobilité. Téhéta n'avait point cessé de chanter pendant tout ce temps, et Magnus, me serrant la main, me dit bas :

— Oui, oui, il faut le reconnaître, cette race a des secrets qui de'passent toute notre science.

— Bah! dis-je de même , c'est là une chose que j'ai vu faire par les plus grossiers jongleurs de l'Inde. Si c'est là toute la sorcellerie de Morgos et de sa fille, nous n'avons pas grand'chose à en redouter.

Je n'avais pas fini de parler, que Téhéta se retourna vivement vers nous et dit à Magnus :

— Quoique vous parliez une langue que je ne comprends pas, je vois bien que vous faites tous les deux mépris de ma science. Prenez garde, vous êtes ici dans un lieu où je puis vous en faire sentir tout le pouvoir.

— Eh bien , explique-toi donc, lui dit Magnus; pourquoi es-tu venue ici ?

— Pour que toi, qui entends la langue qu'il parle, tu puisses lui transmettre mes paroles.

— Que veux-tu que je lui dise ?

Téhéta, au lieu de répondre directement, prit une clef cachée sous les replis de l'énorme reptile, ouvrit un coffre tout bardé de fer, et nous fit signe d'approcher.

Dans ce coffre étaient pêle-mêle des monnaies d'or de tous pays, des perles, des pierres précieuses, des diamants. Elle me les montra du doigt et dit à Magnus, qui me le répéta :

— Voilà qui ferait la fortune d'un prince ! veux-tu cette fortune ? et pour prix de cette fortune, veux -tu m'emmener avec toi dans ta fuite et me prendre avec toi comme épouse ?

La proposition était grave et faite de manière à ce qu'il

me fût difficile d'y répondre d'une façon évasive et qui me permît de gagner du temps.

Heureusement pour moi que Magnus, en me la traduisant en français, eut le soin de la faire pre'céder des paroles suivantes :

— Prenez garde à ce que je vais vous dire, car de l'air dont vous recevrez la proposition que je suis chargé de vous faire peut dépendre votre vie ou votre mort.

J'écoutai Magnus, bien décidé à avoir l'air de ne pas comprendre.

Quant il eut fini de parler, je lui dis véritablement que je ne comprenais pas, et que je le priais de me répéter ce qu'il m'avait dit. Il transmit ma réponse à Téhéta, qui recommença sa proposition, que le docteur me répéta de nouveau.

Cela m'avait donné le temps de réfléchir, et je vis, aux regards soupçonneux que Téhéta attachait sur nous, qu'elle n'était pas la dupe de nos prétendues hésitations. Je vis en même temps qu'un refus formel ferait éclater l'orage qui grondait en elle; et, ne sachant que dire, je répondis par une question.:

— Mais, dis-je à Magnus, Téhéta ne sait-elle point qu'on ne peut épouser que celui qu'on aime? et puis-je croire qu'elle préfère l'amour d'un misérable proscrit comme moi à celui d'un seigneur aussi puissant que le prince de Morden ?

A cette question Téhéta pâlit, mais ce ne fut point de colère. Des larmes vinrent mouiller ses veux, et elle répondit d'une voix entrecoupée :

— Si le proscrit m'aimait, je préférerais son amour à celui de l'empereur lui-même ; mais je vois bien qu'il ne m'aime pas.

— Qui peut te le faire croire? lui dit Magnus.

— Oh ! reprit-elle d'une voix triste, tant qu'il a été misérable et malade, il m'a aimée. Il m'a aimée encore tant qu'il est resté enfermé seul avec moi, ne sachant de mon existence rien, sinon que je lui avais sauvé la vie; mais la nuit où pour le sauver encore je me suis soumise Une dernière fois aux caprices impurs de mon bourreau, j'ai bien vu qu'il ne m'aimait pas.

Le prince dormait, tu dormais aussi, Magnus; nous étions seuls à veiller, il m'a surprise sur la même couche que celui qui avait voulu le tuer, que celui qui m'a jetée dans toutes les dégradations de l'esclavage ; j'avais un couteau à la main, et il ne l'a pas tué, il ne m'a pas tuée ! Je m'étais trompée, il ne m'aimait pas, il m'a demandé à le sauver, il n'a pensé qu'à lui.

Elle s'arrêta, et examinant avec une rage concentrée le visage de Magnus, elle ajouta ;

— 11 n'a pensé qu'à lui... ou peut-être à une autre. Avant de me transmettre les paroles de Téhéta, Magnus

lui dit :

— Pourquoi donc, s'il ne t'aime pas, es-tu venue le chercher ici ?

— Demande -lui s'il m'aime, répliqua violemment Téhéta.

Magnus voulut faire encore quelques observations, mais elle l'interrompit avec une nouvelle violence, en lui disant de nouveau :

— Demande-lui s'il m'aime.

Magnus, obéissant à l'injonction ardente de Téhéta, me fit la question, en me conseillant, pour notre sûreté à tons, de lui répondre affirmativement, ce que je fis, non pas de vive voix, mais en prenant les mains de Téhéta et en les couvrant de baisers et les pressant sur mon cœur.

Elle ne se trompa point à ces démonstrations et murmura :

— C'est la reconnaissance du captif qui parle. Puis, après un moment de silence, elle reprit :

— Demande-lui s'il veut partir avec moi et m'emmencr dans son pays.

Magnus me donna encore le conseil d'accepter ; mais quelque danger qu'il pût y avoir pour moi et pour nous tous, je refusai formellement.

Ce refus fut suivi d'un assez long moment de silence, dans lequel il se passa toute une histoire, pendant lequel il y eut dans l'esprit de Téhéta toute une longue délibération.

Elle ne prononça point une parole, mais son regard rapide passant de Magnus à moi, fut comhae une longue et éloquente malédiction, où je vis qu'elle nous promit à l'un et à l'autre tous les malheurs, toutes les vengeances.

Quand elle eut fini ce soliloque menaçant, elle nous fit signe de sortir. Nous hésitâmes à obéir.

Jamais je n'ai vu, monsieur, rien de magnifique comme le sourire dont cette femme accompagna le geste et le regard avec lesquels elle nous montra la porte. Le héros qui commande à ses soldats révoltés, Neptune prononçant

I le Quos ego... de Virgile, n'ont point plus de confiance en leur force, plus de mépris en ceux auxquels ils manifestent leur volonté.

Je restai immobile à la regarder, et peut-être en ce moment trouvai -je qu'elle avait le droit de demander à être aimée.

Magnus voulut parler ; Téhéta fit entendre un léger sifflement. L'énorme serpent, comme éveillé en sursaut, dressa sa tête et y répondit par un sifflement horrible.

Magnus disparut comme si le souffle du monstre l'eut emporté. Je restai, indigné d'obéir à une pareille menace.

Le serpent attacha sur moi ses regards acharnés, et soit que le charme qu'on leur attribue soit réel, soit que mon imagination, frappée de l'idée qu'ils le possédaient, leur prêtât cette puissance inouïe, il me sembla que j'étais saisi d'un vertige puissant et invincible qui m'attirait vers la gueule béante du monstre.

Ce charme existe, il doit exister. L'abîme n'a-t-il pas le sien, et vous êtes-vous jamais trouvé sur le sommet de quelque roc plongeant à pic au-dessus de quelques gouffres sans fin, sans éprouver je ne sais quel vague désir de vous lancer dans cette immensité béante sous vos pieds,;comme si des esprits surnaturels vous appelaient, ou plutôt comme si c'était là une image de cet abîme incommensurable auquel l'homme aspire sans cesse : l'éternel et l'inconnu?

Mais dans cette occasion il n'y avait pas d'inconnu, et je me sentais pencher avec une horreur très-comprise, mais impuissante à m'arracher à cette invincible attraction, lorsque Téhéta jeta vivement sa main sur la tête du serpent qui, déjà trop éveillé et trop irrité sans doute, se re-

tourna vers elle avec un horrible sifflement. Alors les yeux du monstre et ceux de Téliéla se rencontrèrent. Il y eut comme une lutte entre la puissance du démon et celle de la femme.

A peine délivré de l'horrible terreur dont j'étais saisi, je restai immobile à contempler ce nouveau combat; je ne puis dire ce qu'il dura de temps, mais l'affreuse bête fut encore une fois-vaincue. Une fois encore la gueule se ferma, l'oeil s'éteignit, la tête se courba, et le monstre se replia dans son immobilité.

Téhéta, pâle comme un linceul, tournant alors vers moi ses yeux qui brillaient comme des charbons ardents incrustés dans le marbre d'une statue, me répéta l'ordre muet de sortir.

Je quittai l'antre du Bohémien et la porte se ferma sur moi.

Je retrouvai Magnus qui se réconfortait à grands coups de vin.

— Tenez, me dit-il en tirant de sa poche un livre, voici un vocabulaire français et hongrois. Il est bon que vous puissiez apprendre ce qui se dit autour de vous. Cachezle avec soin aux yeux de Morgos et surtout à Nagy-Tcha. C'est la curiosité incarnée.

Venez rôder dans la nuit aux environs du château. Je tâcherai de venir vous voir le plus tôt possible.

— Mais, lui dis-je, que dirai-je à Téhéta si elle veut que je parte ?

Un bruit assez violent se fit entendre dans le laboratoire, et Magnus s'esquiva sans que j'eusse le temps de lui faire une nouvelle question.

AVENTURES d'un JEUNE CADET DE FAMILLE i7?

La nuit allait finir, et je me retirai dans ma chambre.

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