‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 11 sur 25 · UNE TRAHISON · texte numérisé non relu

UNE TRAHISON

J'étais profondément ému, et d'une émotion que je ne connaissais pas.

J'appelai à mon aide tous les lieux communs des idées de notre monde ; je me dis qu'elle était femme, et par conséquent changeante, et que, dans quelque temps , elle oublierait ses résolutions et rentrerait dans sa vie acco tumée.

Ah ! monsieur, l'une des plus sottes choses de la vie, c'est de mesurer tout le monde à la même aune ; c'est d'apporter dans un pays les idées d'un autre, c'est d'avoir cru qu'une pauvre femme renfermée dans la solitude où vivait Nagy-Tcha se consolerait comme une belle dame qui promène sa douleur au bal et à l'Opéra.

Le comte de Favreuse poussa un profond soupir. Durant tout le long récit que m'avait fait cet homme de tous ses souvenirs, aucun ne l'avait touché si profondément que celui de cette femme de rien, perdue dans un bourg obscur. Je voulus lui en faire l'observation.

— Vous ne comprenez pas cela, me dit-il ; ah ! c'est que ce fut là le seul cœur véritablement grand que j'aie rencontré.

N'ouvrez pas des yeux si étonnés parce que j'emploie ce mot pour parler de la pauvre femme d'un charlatan. Oui, monsieur, le cœur est grand lorsqu'il donne tout ce qu'il a, et qu'il ne se garde que la douleur.

Et remarquez qu'il n'y avait là ni l'exaltation produite par les exemples que vous enseigne l'histoire , ni par les vertus factices qu'elle vous prête ; il n'y avait pas là ce mobile puissant qui a fait jouer tant de sublimes comédies, qui a fait mourir le front haut tant de cœurs épouvantés, qui a fait persévérer dans une résolution funeste tant de gens qui regrettaient de s'être engagés à des sacrifices qu'ils trouvaient pesants; il n'y avait pas pour elle l'attention publique, la renommée, le bruit que doit exciter un pareil dévouement, les commentaires, l'admiration qui le doivent suivre; bruits, commentaires, admiration qu'on espère en mourant et pour lesquels on meurt.

Non, la pauvre créature devait mourir ignorée, sans que personne la comprit, sans que personne l'admirât, sans que personne pensât même à la plaindre. Toute sa force, tout son courage, toute son abnégation étaient en ellemême.

Tenez, tenez, c'était un grand cœur.

Monsieur de Favreuse secoua vivement la tète et reprit :

Le soir de cet entretien, me voilà donc parti pour mon nouveau rendez-vous.

La nuit était noire comme celle de Figaro, et quoique je connusse parfaitement les chemins par où je passais, pour les avoir parcourus vingt fois à pareille heure, je marchais difficilement. 11 entrait probablement beaucoup d'appréhension dans la peine que j'avais à trouver mon chemin, et je ne puis pas dire que ce ne fût pas l'envie que j'avais de m'en retourner qui me fit tromper deux ou trois fois.

Mais l'aiguillon qui manquait à Nagy-Tcha, et dont elle n'avait pas besoin, me poussa jusqu'au bout. J'avais dit à Téhéta que je viendrais; Gértrude m'avait appelé à son aide; elle pouvait apprendre que j'avais pu entrer dans le château, et si je ne l'eusse point fait, il se fût trouvé deux femmes au monde qui auraient pu dire que j'étais un lâche coquin.

Nenni-da, monsieur ! un homme bien né ne permet pas de pareils propos sur son compte, eussent-ils dû n'arriver qu'aux murs de ce château. Je gagnai donc le lieu du rendez-vous, et, malgré toutes mes hésitations, j'y arrivai le premier.

Je vis bientôt apparaître la ressemblance de Téhéta. Elle me fit signe de la suivre, et je la suivis.

INous tournâmes le château, et nous arrivâmes à une entrée qui n'avait rien de secret, car c'était celle par laquelle j'étais arrivé en chaise la première fois; mais si l'entrée n'était pas secrète, elle nous fut ouverte secrètement. La porte tourna sourdement sur ses gonds, et je vis un homme se cacher au moment où je passais avec ma conductrice. ♦

Je reconnus l'un des horribles singes humains qui avaient voulu m'enterrer; c'était celui qui n'avait rien soufflé sur l'histoire du prisonnier emporté par le diable.

La rencontre ne me parut pas de bon augure.

Cependant je suivis ma conductrice d'un pas assez résolu, quoique le cœur me battit à aller se cogner contre les voûtes que je traversais.

J'avais emporté de ce château l'idée qu'on ne pouvait aller d'une chambre à une autre qu'en passant par des dédales de corridors plus ou moins obscurs, sombres et souterrains , et j'attendais de la longueur de la marche un utile secours pour me remettre un peu ; mais après avoir monté-un petit bout d'escalier tournant et fait une douzaine de pas dans un couloir honnête, ma conductrice ouvrit une porte, traversa un cabinet, souleva une portière et me fit entrer dans" une chambre éclairée d'une façon royale.

Une femme était assise sur une chaise longue, au coin

d'une vaste cheminée ou flambait un énorme feu. C'était

la comtesse de Belnunce ; elle fit un signe à la femme qui

m'avait introduit, et qui se retira immédiatement.

Jamais, non, jamais je n'aurais pensé que j'éprouverais

un tel embarras, une confusion si profonde, une telle honte en présence d'une f. mine, et d'une femme sur laquelle j'avais ces droits que les hommes regardent comme touipuissants. La comtesse me regarda fixement , j'eus envie de me jeter à ses pieds. Elle avait un si grand air de femme de cour, que j'eus peur d'être ridicule.

Gertrude me regardait toujours , et je me troublais de plus en plus sous son regard ; je sentais bien qu'il y avait quelque chose à dire et à faire, mais je ne le trouvais pas, j'étais stupide.

La comtesse fut plus forte que moi, ou plutôt, comme c'était elle qui m'avait fait venir, elle savait ce qu'elle avait à me dire ; aussi commença-t-elle.

— Vous êtes venu, me dit-elle, monsieur le comte; je vous en remercie.

Cette parole me dénoua la langue. •

— Je vous ai dit, madame, lui répondis-je, que mon existence, mon nom étaient à vous ; je viens vous le prouver.

— Votre nom, me répondit-elle avec un sourire amer et dédaigneux; j'en porte un qui vaut le vôtre... Votre existence, je la compromets peut-être; mais peut-être aussi la sauverai-je.

— Quoi que vous en décidiez, lui dis-je, j'accepte votre arrêt.

— Je n'ai qu'un service à vous demander, et ce service, le voici.

Vous allez quitter ce château dans quelques minutes. La femme qui vous a amené ici vous mettra sur la route de

Ketskemet. En marchant avec rapidité, vous pouvez y être au point du jour.

Une fois dans cette ville, vous y trouverez à prix d'or les moyens de voyager. Je vous donnerai tout l'or nécessaire.

Vous partirez immédiatement, et vous irez à Vienne. A votre arrivée vous vous ferez conduire chez la princesse de Hatzfeld, et vous lui remettrez cette lettre.

— Je le ferai, madame.

— Je vous remercie.

La comtesse ferma la lettre après y avoir ajouté quelques mots, me la présenta, prit sur la cheminée une énorme hourse pleine d'or et me la tendit.

— Vous avouerez, monsieur, fit monsieur de Favreuse, -qu'on n'est p.is plus humilié que je ne le fus. Je pris la lettre et la bourse, et je cherchai quelque chose à dire.

Enfin je trouvai ceci :

— Si par hasard, madame, lui dis-je, la princesse m'interrogeait sur le motif de mon voyage, sur ce que je suis, sur votre position...

— La princesse ne vous interrogera pas.

— Et, repris-je, que ferai-je de la réponse?

— Elle ne vous en fera pas.

— Mais que dois-je faire moi-même après avoir accompli votre mission?

— Ce qu'il vous plaira, monsieur, vous serez libre et quille envers moi.

— Et je ne vous reverrai jamais, m'écriii-je, et je n'obtiendrai jamais de pardon...

La comtesse se leva, et avec le geste auguste d'une impératrice, elle me montra la porte par où j'étais entré et appela à haute voix :

— Laniska !

Je m'attendais à voir paraître ma conductrice, et probablement la comtesse y comptait aussi, car, après un mcfmcnt de silence, elle répéta son appel ; mais cette fois encore personne n'y répondit.

La comtesse devint pâle et me regarda avec un singulier effroi.

— Savez-vous où est Laniska? me dit-elle.

— Je l'ignore, madame.

La comtesse prit un flambeau, courut vers l'antichambre que j'avais traversée, et appela encore.

Je la suivis, l'antichambre était vide.

Elle alla vers la porte qui ouvrait sur le couloir où j'avais passé, la porte était fermée.

La comtesse se retourna alors vers moi et me dit, comme si elle me soupçonnait d'être complice de cette disparition :

— Qu'est devenue cette femme, monsieur?

— Mais je l'ignore absolument, madame.

Mon étonnement était égal au sien, mais ma terreur était beaucoup plus grande.

— Suis-je donc trahie! fît la comtesse.

Elle rentra rapidement dans la chambre, passa dans toutes les pièces d'un appartement assez complet, en appelant Laniska.

Rien ne répondit. Alors elle saisit un petit marteau d'ar-

gent, et courut vers une table sur laquelle était placé un timbre.

Mais elle s'arrêta au moment où elle allait frapper.

— Pour qu'on vienne! dit-elle, pour qu'on vous trouve ici!... pour...

Elle retomba sur sa chaise longue, et y resta un moment immobile, anéantie.

Quant à moi, j'avais reconnu la main de Téhéta dans cette trahison. Mais en me rappelant les menaces qu'elle m'avait faites, je n'osai parler de mes soupçons.

Tout à coup la duchesse se leva en disant :

— Non, c'est impossible, non, Laniska ne m'a point trahie, elle va revenir; attendez, attendez.

— J'attendrai, madame. Mais quelle est cette femme à laquelle vous vous êtes confiée?

— Cette femme, c'est ma sœur, la fille de ma nourrice... c'est... Non, ce n'est pas possible, Laniska ne m'a point trahie et vendue.

Je n'osai montrer à la comtesse mes craintes à ce sujet; Gertrude me regarda alors en face et me dit :

— Mais vous, monsieur, vous, n'avez- vous rien dit à personne de votre venue ici ?

Je ne pus m'empêcher de rougir à cette question. Assurément je n'étais pas coupable, mais je n'osais dire que Téhéta connaissait ce rendez-vous; je n'osais pas dire davantage qu'il avait fallu me confier à Nagy-Tcha, et je baissai la tête, plus confus, plus honteux que je ne l'avais été à mon entrée.

La comtesse crut deviner une indiscrétion dans mon em-

214 LES DRAMES 1NC0NSDS

barras. Elle se leva, et m'arrachant des mains la bourse et la lettre que je tenais encore, elle s'écria :

— 0 lâcheté! lâcheté !... un gentilhomme!

— Je suis venu ici, madame, lui dis je alors, pour mourir si ma mort est nécessaire à votre salut.

— Ah ! belles phrases! mensonges! s'écria-t-elle.

— Puissent ceux qui vous persécutent, lui dis-je, cruellement blessé de ce mépris, m'exterminer là, sur-le-champ, devant vous, et vous montrer que je ne vous mens pas?

Soit qu'elle me crût, soit que l'horreur de sa situation la poussât à embrasser avec ardeur l'ombre d'un espoir que je n'avais pas, elle reprit :

— Oh ! vous avez raison, ce serait trop de crimes contre une femme que vous avez perdue... Non... c'est impossible... et Laniska va revenir, n'est-ce pas?

— Et si elle ne devait pas revenir ? lui dis-je, pour tâcher de pousser son esprit vers un autre moyen de salut.

— Si elle ne devait pas revenir, mais alors... alors... alors...

L'idée qui se présenta à elle fut si horrible, qu'elle la repoussa en s'écriant de nouveau :

— Non, c'est impossible... elle reviendra... Laniska... Laniska, ma sœur !

— Vous le voyez, vous l'appelez en vain. N'y a-t-il donc pas un autre moyen que le secours de cette fdle pour que je puisse sortir de ce château ?

— Mais je suis prisonnière; mais si vous saviez tout ce qu'il m'a fallu de ruses, de patience, de soins pour vous faire parvenir ce billet...

AVENTUREE L>' Il .N JEUMJ CADET DE FAMILLE 215

— Mais Magnus.

— Magnus, me dit-elle en me regardant avec étonnement, ce traître qui m'a abandonnée !

— Lui ? m'écrhi-je, c'est impossible ! Mais depuis le jour où il est venu me parler en votre nom chez Morgos...

— Depuis ce jour, il n'est pas rentré au château.

— Vous en êtes sûre?

— Du moins, depuis ce jour où je l'attendais avec impatience, je ne l'ai plus revu.

— Vous ne l'avez plus revu?.. Ne l'accusez pas alors de trahison ; il a été, il a dû être la victime de son dévouement.

— Oui, oui, me dit-elle, comme inspirée par ce que je venais de lui dire, il aura pris votre place dans le cachot qui est refermé.

— Le croyez- vous?

La comtesse se leva et se mit à marcher dans son appartement d'un pas égaré.

— Nous sommes perdus, me dit-elle, nous sommes perdus ! Laniska ne viendra pas. Non ! c'est fini. Le complot a changé de face ; ils ne veulent plus du crime qu'ils avaient médité... ils...

Elle me regarda tout à coup et me dit :

— Connaissez-vous Téhéta ?

Ce nom sonna à mon oreille comme un glas de mort... Je fis signe à la comtesse de se taire.

— Ah ! me dit-elle, vous la connaissez, car vous avez eu peur à son nom ; vous la connaissez !

Le regard de la comtesse pénétrait dans mon être jusqu'au plus profond de mes pensées.

— Elle sait que vous êtes ici?

— Je vous jure... m' écriai -je.

— Elle le sait... 0 misère!... elle le sait...

Je me rappelai la recommandation que m'avait faite Téhéta de la présenter à la comtesse comme une servante dévouée et soumise, et je dis avec tout le ménagement possible :

— Il est possible qu'elle le sache, madame; mais il se peut aussi que vous vous trompiez sur les intentions et les sentiments deTéhéta.

J-a comtesse me regarda encore comme on regarde un fou.

— Les sentiments et les intentions de Téhéta ! Mais pour me parler ainsi, savez-vous qu'elle a tué ma mère, et que...

Elle s'arrêta encore, et me dit avec le dernier degré du mépris :

— Vous êtes le complice de cette femme !

— Madame ! m'écriai-je.

— Son complice et son eselave, reprit-elle ; elle sait que vous êtes ici, elle vous a dit de vous taire, et vous vous taisez ; elle vous a permis de venir, et vous êtes venu.

Je vous dis qu'elle a tué ma mère, monsieur ; cette fille .1 tout tué autour de moi, le cœur de mon père, le cœur de ma pauvre Laniska, qui me restait tout seul au monde; elle a tué jusqu'à votre honneur que vous nie deviez en retour du mien, car vous n'osez parler, vous, un gentil-

homme !... Ah ! il n'y a donc pas un être au monde qui puisse briser et anéantir cette femme !

La colère de la comtesse était si violente que je ne fus point blessé de ses injures ; mais tout cela ne nous amenait pas au moyen de sortir d'embarras. Je n'en voyais aucun pomma part, et la douleur où était madame de Belnunce ne lui permettait pas d'en chercher un.

Page 1