UNE VENGEANCE MANQUÉE
— Oui, monsieur, continua le comte deFavreuse, j'étais dans une position horrible...
Gertrude s'était assise dans un coin de la chambre, et je voyais aller sur son visage le torrent de pensées désespérées qui l'agitaient. Des larmes tombaient de ses yeux, puis elle les essuyait brusquement, un rire amer faisait frémir ses lèvres qu'une contraction douloureuse crispait un moment après ; à une rougeur excessive succédait soudainement une pâleur plus excessive encore.
Je souffrais de sa douleur et encore plus de mon impuissance ; impuissance terrible, monsieur, car je n'avais pas même le droit de lui donner un conseil, car je sentais bien qu'elle considérerait comme une nouvelle trahison toute question que je lui ferais. Dans ce moment, j'aurais donné beaucoup pour voir entrer quelqu'un, qui que ce fût, Téhéta armée de ses insultes et de ses sarcasmes, mais à laquelle j'eusse pu jeter assez de mépris pour me justifier devant la comtesse.
t>l$ LF.S DRAMES INCONNUS
A défaut de cotte femme, j'eusse souhaité voir le prince lui-même suivi d'esclaves armés qui m'eussent frappé sous les yeux de la comtesse; mais tout gardait un profond silence autour de nous... affreux silence! Pas une menace à laquelle on puisse répondre, pas un assassin contre qui on puisse lutter, pas un bruit dans lequel on puisse chercher un espoir ou une crainte ! rien que le silence et le vide ! Oui, c'était affreux, monsieur !
Gertrude se taisait toujours. Je pris un flambeau, je retournai à l'antichambre, je passai dans trois ou quatre autres : partout des portes fermées.
— Comment! m'écriai-je en rentrant, pas un moyen de fuir !... Rien... rien !
La colère me fit sortir des bornes de la circonspection que je m'étais promise à moi-même.
— Oh! la misérable!... la misérable! m'écriai-je.
— De qui parlez-vous? me dit Gertrude.
— De la femme qui m'a attiré ici, lui répondis-je.
— Ah! vous avez peur! fit la comtesse. Je courus à une fenêtre.
— Ma présence ici peut vous perdre, je le vois, m'écriaije. aussitôt. Adieu, madame; demain om trouvera le cadavre d'un inconnu au pied de cette croisée, mais on ne trouvera pas un homme dans votre appartement.
Je voulus ouvrir cette fenêtre.
J'étais décidé à me jeter dehors la tête la première pomme tuer d'un coup, car je hais les estropiés; Gertrude haussa les épaules et me dit:
— Vous savez bien que les fenêtres sont grillées !
AVENTURES D'UN JEUNE CADET DE l'A>fILLE 219
Ah! dame, cette fo^s, il me fallait une véritable force ur moi-même pour ne pas envoyer promener la comtesse...
Mais sachez une chose dont je me ressouvins à temps. Le monde peut mépriser la femme que sa faiblesse a compromise; mais l'homme qui a jeté sur une femme le malheur et la déconsidération, et qui ne la traite pas avec un respect parfait, cet homme est le dernier des misérables. Je me rappelai ce devoir à proposée me contins. Gertrude m'eût craché au visage, que je l'aurais saluée.
Eh bien, monsieur, la comtesse comprit mon silence : elle m'en sut plus de gré que de toutes mes exclamations de révolte et d'indignation, et m'examina attentivement; tout à coup elle alla à la fenêtre et l'ouvrit :
— Regardez là-haut, me dit-elle : c'est le ciel, c'est Dieu, c'est l'éternelle justice qui va vous entendre. Répondezmoi, êtes-vous venu ici pour me perdre?
— Je suis venu ici pour vous sauver, lui répondis-je en levant la main vers le ciel qu'elle attestait.
— Eh bien , reprit-elle, je vous crois ; je veux vous croire, je ne veux plus avoir d'arrière-pensée ni de Souvenir; je vous crois, parlez, quel était votre dessein en venant ici ?
— Pas d'autre que de vous obéir, et je suis encore tout prêt à le faire.
Elle se tut après ma déclaration. Je me sentis le droit de l'interroger à mon tour.
— Mais vous-même, dites-moi quel était votre dessein?
— Pas d'autre que celui que je vous ai dit.
— Mais cette lettre, que renfermait-elle?
— Lisez-la.
Je brisai le cachet, la lettre ne renfermait que ces lignes :
« Venez, il y va de ma vie et de mon honneur.
» Ne demandez rien à l'homme qui vous remettra cette lettre, il ne sait rien ; ne lui dites rien, il ne doit rien savoir. »
Cotte lettre était parfaitement d'accord avec ce que m'avait dit Gertrude. Je restais cependant comme enfermé dans un embarras infranchissable : d'une part, si je me taisais, il me fallait attendre du hasard un secours qui vînt arracher la comtesse et moi-même à sa position désespérée; ou bien, si je parlais, si je disais que Téhéta connaissait ma présence au château, peut-être ne ferais-je qu'exposer Gertrude à un danger plus grand que celui auquel elle était déjà exposée.
— Mais enfin, lui dis-je, n'avez-vous aucun moyen de me faire sortir d'ici?
— Aucun.
— Xe peut-on briser un des barreaux de cette fenêtre, descendre dans ce fossé ?
— Puisqu'on sait que vous êtes ici, on doit y veiller, répondit la comtesse.
Cette réflexion me détermina à tout dire à Gertrude.
Je lui racontai, mais à voix basse et comme si les murs de cet appartement eussent eu des oreilles, je lui racontai mon entrevue avec Téhéta dont Nagy-Tcha avait été té-
moin. Je lui dis les avis que m'avait donnés la "femme de Morgos et l'appui qu'elle m'avait offert dans le cas où je me trouverais dans un péril imminent.
Vous comprenez, monsieur, que je donnai autant que possible des motifs autres que les véritables à l'intérêt de Nagy-Tcha.
Quelque ressentiment qu'une femme puisse avoir contre vous, il y a de ces confidences qui la blessent dans de certaines circonstances; d'ailleurs, ajouta le comte d'un air inappréciable, j'eusse été plus que mal appris, j'eusse été ridicule.
— Eh bien, monsieur, me dit Gertrude, dans la position désespérée où nous sommes, il faut user de ce suprême moyen.
Je ne savais ce qui pourrait en résulter; mais nous ne pouvions ni l'un ni l'autre espérer d'autre secours que celui-là, si faible qu'il dût être. Je me plaçai à la fenêtre et je poussai le cri que m'avait dit Nagy-Tcha.
Je crus entendre dans le silence de la nuit une voii répondre au loin.
Gertrude n'entendit rien, mais une demi-heure après, tous deux épiant le moindre murmure, nous distinguâmes clairement le bruit d'une porte qui se ferme dans la direction du village, puis la course rapide d'un homme descendant la petite colline.
— C'est une nouvelle trahison, me dit Gertrude.
— Non, lui répondis-je, ils auront reconnu la voix de Nagy-Tcha, et Morgos va peut-être punir sa malhe tueuse femme du secours imprudent que sa réponse semble nous promettre.
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Cependant les heures passèrent dans une attente cruelle, et nous vîmes arriver le jour sans que rien vînt nous annoncer qu'il se passât au château ou au dehors quelque chose d'extraordinaire.
Le jour venu, je me retirai donc dans un des cabinets de l'appartement de la comtesse, où elle m'enferma et dont une fenêtre ouvrait sur une des cours intérieures.
Pour la première fois, je pus reconnaître la disposition intérieure du château. Japerçus en face de moi la porte et le pont-levis, qui ouvraient sur la campagne. Les écuries du château étaient situées dans cette cour. Je tâchai enfin de m'orienter de mon mieux pour assurer le succès d'une fuite.
Toute la journée s'écoula dans cette solitude et sans que je fusse informé en aucune façon de rien de ce qui se [tassait chez la comtesse. Je me demandai si je n'allais pas recommencer une captivité dans le genre de celle que j'avais déjà subie près de Téhéta.
Mais du moins la tille de Morgos avait-elle soin de ma personne physique, et je me trouvais, au bout de vingt heures, parfaitement à jeun; la nuit vint sans que j'entendisse parler de rien.
Au moment où je commençais à désespérer de ma position, j'entendis une porte s'ouvrir, et je vis entrer Gertrude : elle était pâle, souffrante et se traînait à peine. Je la soutins jusque sur sa chaise longue, en lui demandant ce qu'elle éprouvait.
Elle me montra une table encore dressée et me dit :
— Je me suis fait servir ici, pour pouvoir soustraire quelques mets, afin de vous les donner. J'y ai goûté et j'ai
renvoyé mes gens en leur disant que je me servirais moimême dans la nuit; mais à peine ont-ils été partis, que j'ai éprouvé un violent mal de tête, un froid glacial...
La comtesse me dit tous les symptômes qui m'avait été signalés par Nagy-Teha.
Je me rappelai le flacon qu'elle m'avait remis, et j'en fis prendre quelques gouttes à la comtesse.
Tous les symptômes disparurent, mais presque aussitôt un sommeil calme et profond succéda aux douleurs qu'elle avait ressenties. J'eus cependant le temps d'apprendre d'elle que lorsqu'elle avait demandé pourquoi Laniska ne se présentait pas pour la servir, il lui avait été répondu :
— Laniska a désobéi aux ordres du maître, Laniska est sortie du château et vous ne la verrez plus.
J'avais une faim horrible, mais je n'avais nulle envie de manger des mets déposés devant moi.
J'avisai un morceau de pain, je le dévorai impunément. Il y avait là de l'eau et du vin; mais lequel de ces deux liquides était ou pouvait être chargé du poison dont je venais de sauver Gertrude? voilà ce que j'ignorais.
Je me. décidai pour le vin, après avoir reconnu qu'un verre dont s'était servi Gertrude ne contenait qu'un reste d'eau. Je jouai de bonheur et je me sentis parfaitement bien portant. Gertrude dormait toujours, et je me demandais ce que j'allais devenir, lorsque j'entendis gratter légèrement à la porte de l'antichambre par laquelle j'avais pénétré. Je m'armai d'un long couteau et je me glissai derrière un immense rideau.
On entra : c'était Téhéta en personne, accompagnée de la
femme qui m'avait introduit dans le château et que je reconnus à son nom prononcé par Téhéta, car je n'avais point vu sa figure.
Téhéta sourit en voyant la comtesse endormie, et dit à "Laniska :
— Il doit dormir aussi; mon père avait raison. Nagy a remis à l'étranger le flacon qu'il lui avait donné. Ils se sont trompés à la douleur qu'ils ont éprouvée; ils ont cru au poison, et la voilà qui dort d'un sommeil qui durera toute la nuit... Mais où est l'étranger ?
— Par ici sans doute, fit Laniska.
Elles sortirent toutes deux.
Je voulus savoir quel pouvait être leur projet; et, comme il était impossible qu'elles ne finissent pas par me découvrir, je me couchai sur le tapis au pied de la fenêtre derrière le rideau de laquelle je m'étais caché.
Elles rentrèrent bientôt, furetant partout, écartant les portières, les rideaux, et arrivèrent jusqu'à moi.
— Le voilà, dit Laniska. Comment se fait-il qu'il soit là?
— En se sentant pris d'un sommeil invincible, il aura voulu ouvrir une fenêtre pour avoir de l'air, et il sera tombé là.
Téhéta, que j'entrevoyais, me regarda longtemps, puis, laissant retomber le rideau, dit :
— Commençons par elle.
Je pus glisser ainsi ma tête au bord de la tenture, et, à travers la haute frange à torsades dont elle était garnie, je pus voir ce qu'elles faisaient.
J'avais mis en réserve, comme moyen extrême en cas
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de danger trop sérieux, de me saisir de Téhéta et de m'en faire une protection en la tenant sous le couteau dont j'étais armé et que j'avais soigneusement caché. Mais je n'avais envie de recourir à cette dernière ressource que lorsque toute autre me manquerait, et j'espérais que ce qu'elles allaient faire m'en fournirait quelqu'une.
Me croyant plongé comme la comtesse dans un sommeil léthargique, elles devaient, à mon sens, agir avec liberté. J'avais raisonné patfaitement juste.
En effe', Téhéta s'approcha de la comtesse et se pi it à la considérer à son tour avec une grande attention. Laniska parut s'alarmer de cet examen silencieux.
— Tu ne lui feras pas de mal? dit-elle.
— Folle! tu sais bien que je t'ai dit que je respecterais sa vie. Allons, dépêchons-nous !
Aussitôt les deux femmes se mirent en devoir de déshabiller la comtesse, et dès qu'elles eurent achevé une besogne qui eût du éveiller cent fois la comtesse sans la puissance du narcotique que je lui avais moi-même administré, elles la posèrent dans son lit.
Cela fait, Téhéta vint vers moi et dit :
— Laniska... à lui maintenant!
De par tous les saints d'Espagne et d'Irlande, fit le comte de Favreuse, le complot était admirablement bien combiné ; il ne s'agissait de rien moins que de me coucher par terre aux pieds du lit de la comtesse, et puis, à une heure donnée et probablement îéglée sur la durée du somnifère, les gens de la comtesse ou toutes autres personnes devaient entrer dans la chambre et me surprendre ainsi
dans son appartement.
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Nagy-Tcha avait eu raison lorsqu'elle m'avait dit que si Téhéta m'avait juré de respecter la vie de Gertrude, c'est qu'elle comptait sur une vengeance plus cruelle qu'un assassinat.
Cependant je jugeai encore à propos de me laisser faire.
Téhéta et Laniska me prirent sans façon par les jambes et me tirèrent au milieu de la pièce.
A ce moment Téhéta dit à Laniska :
— Tu jureras devant Dieu que tu as introduit ici cet homme toutes les nuits depuis le départ du prince.
— Je le jurerai.
Déjà Téhéta se penchait vers moi et allait procéder à l'opération qu'elle avait accomplie sur la comtesse; j'en étais à me demander si le moment n'était pas venu de l'empoigner par le cou et de lui planter bravement mon couteau dans la poitrine, sauf à m'expliquer ensuite avec Laniska.
Mais j'avais déjà usé tristement du couteau envers ma belle Indienne JSyd-Jaïra, et du sang... du sang de femme surtout, cela me faisait peur; je me tins endormis.