UNE SCÈNE BIZARRE
Téhéta en était à mon premier bouton, lorsque tout à coup un hurlement lointain, inouï, féroce, inconcevable, arriva du dehors jusqu'à la chambre où nou* étions. Té-
héta se redressa comme un cerf déjà échappé d'un courre tressaille au premier aboiement d'un chien.
La figure de Laniska n'exprima d'autre surprise que celle que lui causait la terreur de Téhéta. Le hurlement diabolique se renouvela et Téhéta courut à la fenêtre.
Je me hasardai à regarder; je vis une lueur rougeàtre. C'était le reflet d'un incendie.
Le hurlement se répéta encore une fois, et Téhéta y répondit par une espèce de rugissement furieux et diabolique; elle rentra dans la chambre, courut au lit de la comtesse, et, prise alors d'un vertige de fureur soudaine, elle tira un poignard des plis de sa robe et le leva sur Gertrude.
Laniska, qui la suivait avec épouvante, se jeta au-devant d'elle en s'écriant :
— Tu m'as pi'omis de ne pas la tuer, elle !
Elle n'eut pas le temps d'achever ; le poignard, poussé par une main furieuse, s'enfonça dans la poitrine de l'infortunée Laniska , qui tomba mourante sur le corps de sa maîtresse, la protégeant encore de son corps.
Des coups de cette force-là ne se recommencent pas aisément : Téhéta s'enfuit, laissant ouvertes derrière elle les portes par lesquelles elle était entrée.
Je me levai, j'écartai le corps de Laniska pour voir si Gertrude n'était point blessée.
Laniska respirait encore; elle ouvrit les yeux, et me vit:
— La sorcière m'a trompée, me dit-elle; sauve ma maitresse, elle la tuera !
Que faire? que devenir"? Je me décidai à tout hasard à suivre le chemin que Téhéta venait de rendre libre.
Je descendis et je me trouvai dans la cour que j'avais examinée le matin.
Tout le château était en l'air, le pont-levis baissé, et les domestiques, excités par la voix de Téhéta, s'y pressaient pour sortir. Aux cris qui se croisaient de tous côtés, je reconnus que Téhéta les poussait à aller porter secours à la maison de son père.
Les grands dangers font naître les grandes résolutions : j'entrai dans les écuries, je choisis un cheval; heureusement tout cela était admirablement tenu : en face de chaque stalle était posé le harnais appartenant à chaque cheval. J'en mis un en état de partance, et je l'attachai à l'intérieur de l'écurie.
Cela m'avait pris assez de temps. Je remontai près de Gertrude, qui dormait toujours.
Mon parti était pris, et très-heureusement encore pour moi je n'avais pas le temps de réfléchir, car sans cela mille bonnes raisons me seraient venues de ne pas faire ce que je fis.
Je pris d'abord la lettre et la bourse, je fis un petit paquet des vêtements de Gertrude, je me l'attachai à la ceinture, et je gardai seulement une grande écharpe.
Cela fait, je pris Gertrude. elle-même, je l'emmaillottai, je l'enveloppai dans le drap et la couverture, et je l'emportai dans mes bras.
Je la descendis ainsi jusque dans la cour.
Je gagnai rapidement l'écurie; une fois là, il fallait me
meltre en selle avec Gertrude dans mes bras. J'essayai vainement; enfin, monsieur, je fus obligé de la coucher sur la selle comme un corps inerte; disons tout, les comparaisons n'insultent pas, je la posai sur la selle comme un sac de farine.
De cette façon je pus me mettre en selle ; alors je relevai Gertrude, je la posai assise devant moi; avec l'écharpe que j'avais gardée, je la liai à moi de façon à avoir les mains libres; une fois bien assuré qu'elle ne pouvait ni glisser ni tomber, je sortis doucement de l'écurie, je gagnai le milieu de la cour en face du pont-levis.
Au moment où j'arrivais, je vis une espèce de concierge sortir d'une porte latérale. Cet homme avait été sans doute appelé par le bruit des fers du cheval.
C'était l'instant décisif. Je flanque mes talons dans le ventre de ma bête, et avant que cet homme eût pu savoir s'il avait affaire à un homme, à un diable ou à un fantôme, je passe devant lui au galop, pendant qu'il se jette à plat ventre en poussant d'horribles hurlements. Je traverse le pont-levis, et je me trouve enfin en rase campagne, libre et emportant avec moi cette femme pour laquelle il m'était arrivé de si bizarres aventures.
Il paraît, monsieur, que le hurlement est contagieux ; depuis une heure que j'entendais hurler autour de moi, cela m'avait sans doute mis en goût, car je me rappelle que je me mis moi-même à pousser des cris sauvages et furieux, de façon que si quelqu'un m'eût rencontré avec ce corps entouré de blanc et lié à moi, il m'eût pris pour un démon emportant un mort dans son linceul.
Le chemin qui était devant moi et qui conduisait a Kets-
kemet, où je voulais aller, passait près du village de Morden, du côté où se trouvait la maison de Morgos.
Cela n'était pas très-commode, mais je comptais sur la rapidité de ma course et l'étrangeté de mon apparition pour traverser cet endroit sans que personne pût ou osât me faire obstacle.
Je continuai donc ma route à toute bride ; mais au moment où mon cheval, qui déjà s'était montré assez ombrageux, se dirigeait, pour ainsi dire, en droite ligne vers l'incendie qui était dans toute sa fureur, il fit le rétif... Je le soumis assez bien, quoique privé d'éperons, en le piquant avec le couteau que j'avais conservé...
Mais à trente pas de la maison à peu près, autour de laquelle se tenaient les paysans du village et les gens du château, mon Bucéphale s'arrêta tout net, et comme si une même commotion électrique eût frappé les personnages de cette scène nocturne, tous les gens de la maison enflammée s'arrêtèrent aussi, soudainement, avec un cri d'horreur et d'effroi, et je pus alors contempler dans toute son effrayante grandeur la scène inouïe qui se passa devant moi.
Sur le seuil de la maison, dans le cadre d'une porte haute et large, sur un fond de flamme rouges et bleues provenant des liquides de toutes sortes qui servaient aux alchimies de Morgos, se dessinaient deux femmes luttant ensemble, une pour pénétrer dans la maison, l'autre pour l'en empêcher.
C'étaient Téhéta et Nagy : la première armée du couteau dont elle avait frappé Laniska ; la seconde, forte de sa jeunesse, de son agilité et de la vigueur de sa con-
stitution, tenant d'une main ferme le bras armé de son ennemie, toutes deux les cheveux épars et ondoyant au souffle embrasé de ces flammes qui se dressaient autour d'elles, toutes deux poussant les cris de deux hyènes se disputant une proie, se tordant, se redressant, se heurtant, et ne pouvant se vaincre ni l'une ni l'autre.
Plus terribles, plus déchirants que ces deux femmes, on entendait derrière elles des cris sauvages et désespérés appelant Téhéta! Téhéta!...
Tout à coup, une cloison s'écroule, et au milieu du laboratoire, qui se découvre ainsi à tous les yeux, on aperçoit Morgos tenant dans ses bras 1a cassette dans laquelle Téhéta m'avait montré cet amas d'or et de pierreries précieuses, trésor qu'elle m'avait offert de partager...
Je ne pus d'abord deviner la cause des cris de Morgos, qui n'avait que quelques pas à franchir pour échapper à l'incendie, je ne pus voir l'obstacle qui l'enchaînait à la place où il était. Mais bientôt, à la lueur blanche et éclatante des flammes qui allumèrent une préparation de salpêtre, je vis se dresser au-dessus de la tête de Morgos la tête hideuse du serpent qu'il tenait caché dans son laboratoire.
Le monstre, dont la torpeur et la docilité n'étaient que le résultat du climat trop froid dans lequel il avait été transporté, le monstre, d'abord ranimé par la chaleur de l'incendie, puis excité, irrité par cette flamme dévorante, avait déroulé ses anneaux, et il s'agitait déjà avec d'affreux sifflements, lorsque Morgos, emporté par son avarice, oubliant tout autre danger que celui que courait sa chère cassette, s'était précipité clans le laboratoire où elle était
déposée. Ii avait pu s'en emparer et il l'emportait entre ses bras, lorsque le serpent se leva tout à coup entre lui et la porte.
Morgos recula et courut vers la table; mais le reptile, sans changer de place, tendit sa gueule béante sur Morgos, et, toujours appuyé sur lui-même, il le suivit dans tous ses détours comme la flèche d'une girouette tournant sur un pivot, lent, impassible dans cette poursuite mortelle, et so développant insensiblement...
Morgos courait, revenait ; le monstre le suivait sans cesse et s'approchait toujours... Morgos se jeta à terre pour se rouler jusqu'à la porte, le serpent se courba vers lui et le suivit dans ses consultions désespérées ; enfin le monstre le toucha!...
Aussitôt, rappelant à lui tout son corps qui traînait à terre, il enveloppa sa victime d'un nœud puissant; ce fut alors que les cris de Morgos retentirent comme des cris d'hyène. Quant au serpent, toujours lent, toujours impassible, il serrait doucement ses noeuds ; il y enveloppa la cassette que l'avare portait dans ses bras.
Morgos se débattait encore, lorsque la cassette se brisa sur sa poitrine: l'or et les pierreries ruisselèrent par terre... et le misérable jeta un dernier cri appelant Téhéla.
Pendant ce temps, celle-ci luttait avec rsagy-Teha, appelant aussi son père.
Nagy résistait avec une force qui semblait invincible, se détournant quelquefois comme pour regarder si le serpent avait enfin accompli son œuvre.
Mais au dernier cri, elle-même abandonna les mains de Téhéta en disant :
— Sauve ton père maintenant !
Mais au lieu de passer , Téhéta profita de sa liberté, et je vis l'infortunée Nagy-Tcha frappée au cœur. Elle tourna sur elle-même, et ses derniers regards me virent sur mon cheval avec mon fardeau voilé de blanc ; par un dernier effort, elle tendit les bras vers moi, et tous les yeux, même ceux de Téhéta, suivirent cette désignation.
Ce mouvement me rappela à moi-même : je poussai mon cheval qui s'élança de toute sa vitesse, la tête basse et avec des hennissements épouvantés, auxquels Téhéta répondit par un cri de triomphe, et comme si elle n'avait plus rien à faire; et certes, si les habitants prétendent avoir vu le diable passer devant eux en emportant l'àme du bohème qui venait d'expirer, jamais conte n'aura été si bien justifié cl par l'étrangeté de mon apparition et par les circonstances dont il fut accompagné.
J'écoutais monsieur de Favreuse avec un vif étonnement; non point que je refusasse de croire à la vérité de son récit : s'il avait eu le dessein de me tromper, ce n'eût pas été à propos d'une aventure si fantastique...
Ce qui me paraissait incroyable dans cette aventure, c'est que l'homme qui me la contait en eût été le héros. 'La ballade deLénore commençait à être à la mode; déjà l'histoire du templier enlevant Rebecca avait excité l'admiration de ma jeunesse ; mais ce qui allait au fiancé mort et caché sous ses armes, au templier sous son blanc manteau, ne me semblait pas s'accorder avec cet honorable vieillard poudré et en pantalon collant.