‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 15 sur 25 · MADAME SMITH · texte numérisé non relu

MADAME SMITH

Monsieur de Favreuse prit un air solennel et me dit :

— Vous connaissez madame Smith ?

— Sans doute.

— Oui; c'est-à-dire que vous connaissez une femme grosse en gaieté et en beauté.

Je m'inclinai.

— Eh bien, monsieur, tout cela a été minée, élégant, souple et gracieux; ce rire qui ébranle les montagnes était jadis un vire plein d'enfance, de bonne humeur, d'insouciance, d'amour et de bonheur.

Monsieur de Favreuse soupira et reprit avec la détermination d'un homme qui se fait une opération chirurgicale à lui-même :

— Maintenant qu'elle est vieille, elle joue avec des serins, des écureuils, des penuches et de petits singes; au

temps dont je vous parie, elle n'aimait point du tout les animaux;...

Ici monsieur de Favreuse poussa un énorme soupir; il semblait qu'il allait s'arracher une dent.

Enfin, après plusieurs élancements vers le ciel, moitié comiques, moitié sérieux, il reprit du ton dogmatique d'un homme qui pose les principes, afin d'excuser par une thèse générale le cas particulier dont il parle ; il reprit, dhs-je :

— Monsieur, l'homme est essentiellement un être double. Heureux ceux qui peuvent attacher cette double existence au même amour, ils sont emportés alors dans la vie d'une course plus ou moins rapide, plus ou moins cahotée, mais qui cependant marche dans la même direction.

Mais cela n'arrive pas toujours; ainsi quelquefois le cœur va d'un côté et la tète de l'autre. De là, tiraillements insupportables et misères de toutes sortes.

J'en étais là à l'époque dont je vous parle. Mon cœur, tout mon cœur était à Gertrude, sans partage, sans regret, et avec un entier dévouement; mais...

Ah ! ne me regardez pas ainsi avec les yeux étonnés d'un homme indigné, car c'est me dire que je suis un sot et que vous n'avez rien compris à ma dissertation sur la dualité de l'homme ; après tout, si vous ne me comprenez pas aujourd'hui, vous me comprendrez demain, dans huit jours, dans un an, je vous le certifie.

Quoi qu'il en soit de votre opinion actuelle à ce sujet, j'étais donc des meilleurs amis de madame Smith, laquelle était pour lors la femme d'un certain Francis Smith, espèce d'attaché d'ambassade, raide comme une hallebarde de suisse, et bête comme le suisse lui-même, homme di-

plomatique, mais très-peu de cabinet. Il était particulièrement estimé pour son talent de chaise de poste : il avait des inventions incroyables pour faire en un nombre d'heures et de minutes déterminées des routes impossibles.

Cet homme était un Anglais, fabriqué en Irlande, de la matière humaine la plus musculeuse, la plus osseuse et la plus dure tout à la fois. On le faisait aller et venir à tout propos, comme une balle dans un jeu de paume, sans que jamais il fût ni plus pâle, ni plus vert, ni- plus maigre qu'à l'ordinaire.

Il résultait de ces éminentes qualités de notre officier diplomate, que les trois quarts du temps il était sur les grands chemins et madame Smith à la maison.

Vous n'avez pas besoin que je vous dise que madame Smith n'était point une Allemande, on ne vit point en Allemagne avec l'entrain qu'elle avait; elle n'était point non plus Anglaise, on n'est pas si indiscret en Angleterre, la galanterie y est boutonnée jusqu'au menton.

C'était une Française de Paris, et quelle Française, monsieur! une chambrière ravissante, pétulante, bien dressée, sachant le monde et les intrigues.

Elle avait suivi dans l'émigration la, duchesse de V..., chez qui sir Francis était admis à Berlin. Sir Francis avait touché le cœur de France tte (c'était le nom de baptême et de famille de madame Smith), qui l'avait mesuré juste à la taille d'un mari.

Pour justifier l'exactitude de son calcul à ce sujet, elle se laissa faire une cour compromettante.

Le malheureux crut avoir compromis la plus pure naïveté...

Francette pleura si bien, menaça si bien de se tuer, que le Smith épousa.

Une fois enganté de la femme, il en fit une fille noble émigrée, et comme le malheur était à cette époque un titre qui dispensait volontiers des autres, on ne demanda point à Francette de faire preuve de ses quartiers.

D'une autre part, elle aimait trop la joie, les soupers et la vie bien menée, pour demander à être introduite dans les salons où le poste qu'occupait son mari eût pu la faire admettre, mais où la morgue autrichienne l'eût tenue à distance. Elle restait donc chez elle, offrant une gracieuse hospitalité à tous les Français de bonne condition qui aimaient à faire de l'esprit.

Le prince de Ligne y venait; nous avons eu la primeur de ses meilleurs bons mots.

Ces réunions commençaient d'ordinaire après l'heure patriarcale où se terminaient les assemblées solennelles des cercles de Vienne.

J'y étais fort assidu et assez bien vu de tout le monde.

Quant à sir Francis, il lui importait fort peu. Cet homme n'avait d'yeux que pour trouver des chemins qui menaient de Vienne à Londres, et vice versa, en passant toujours à côté des armées qui se promenaient en Europe, et nous savions que, fort préoccupé de ces routes diverses, il avait totalement oublié le chemin de sa propre maison.

Parmi les bonnes qualités qui m'avaient valu quelques préférences de la part de Francette, la plus éminente, c'était celle que j'avais de ne m'étonner d'aucun de ces caprices. Notre belle Francette était fort peu avancée sous le

rapport de l'instruction ; il en résultait que lorsqu'il lui tombait un livre entre les mains, les vérités ou les paradoxes de ce livre arrivaient à cet esprit tout neuf avec la puissance d'un nouvel amour.

Je vous donne en mille à deviner quel fut le livre dont s'éprit tout à coup cette grisette de salon; ce fut V Emile de monsieur Jean -Jacques Rousseau.

A la lecture de ce livre, un amour de maternité exubérant s'empara de madame Smith; mais comme la constitution, fort peu irlandaise sous ce rapport, de monsieur Smith n'avait pas donné à sa femme le droit de faire de la maternité au réel, elle voulut tout au moins jouer à la maternité, et elle ne faisait autre chose au monde que de demander un enfant à élever.

Je voulais cacher ma tille.

Allons, encore vos grands yeux courroucés, monsieur.

Comment, me disent vos regards, un père a-t-il pu confier sa fille à une femme qu'il juge si légèrement? J2 ne confiais point ma fille à madame Smith, c'est-à-dire que je ne lui donnais ni son âme ni son esprit à gouverner, je plaçais une enfant de dix-huit mois dans une maison où elle serait choyée, bien vêtue, bien nourrie, et je complais l'y laisser un an ou deux tout au plus, assez longtemps pour dépister les gens qui pouvaient la savoir dans les environs de Vienne.

Le mari, monsieur Smith, connaissait ce nouveau caprice de sa femme, et la laissait maîtresse de le satisfaire.

Un jour donc je pars en voiture, j'arrive chez la nourrice lorsque tout dormait, je paye, j'emporte l'enfant, et je vais le déposer sous les fenêtres de madame Smith, qui était en

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nombreuse compagnie. A un signal convenu avec elle, elle feint d'entendre des cris, ouvre la fenêtre, voit un berceau déposé sur le seuil de la porte, descend avec rapidité, s'empare du berceau avec enthousiasme, et s'écrie avec élan que c'est le ciel qui lui envoie cette charmante créature, qu'elle l'accepte, qu'elle l'adopte, etc. L'assemblée applaudit, et l'enfant est installée.

On fit même à ce sujet une douzaine d'impromptus et des mots assez spirituels.

Il peut vous paraître imprudent que j'eusse donné tant d'éclat à l'admission de Marie dans la maison de madame Smith; mais au moment où je fis ce que je viens de vous dire, je cherchais particulièrement un monde qui fût tout à fait inconnu de Téhéta, et certes madame Smith devait être, d'après tous mes calculs, à mille lieues de la boLâme et du château de Morden.

J'avais peu à craindre les indiscrétions des habitués de la maison : on ne se vantait pas beaucoup, dans le monde où nous allions le jour, d'être de la société nocturne de la plus jolie femme de Yienne.

Quoi qu'il en soit de mes précautions et de mes raisonnements, ma fille était installée depuis huit jours chez madame Smith. Comme à l'ordinaire, j'y allais à l'heure où l'on n'est pas suivi sans s'en apercevoir, et je tenais mon secret pour bien gardé.

Un vendredi — j'avais toujours eu ce jour en crainte, et je l'ai depuis ce temps en exécration — un vendredi, dis-je, je vais à la réception habituelle de la princesse, sans rien savoir, sans rien prévoir.

J'entre dans le salon, qui me paraît plus animé, plus eau-

seur qu'à l'ordinaire, et je vois... oui... je vois, au milieu d'un groupe d'hommes qui le questionnaient avec toute la fougue que peut comporter le flegme autrichien, le fort Christophe Hercule, le jeune géant, le vaillant héritier des Morden.

Je le regardai à trois fois ; mais enfin je fis honne contenance et m'avançai vers la princesse. Le prince père était à côté d'elle ; j'étais prêt à tout.

La princesse m'accueillit comme à l'ordinaire, et me présenta à mon brave exterminateur, qui m'avait une fois donné du plomb dans la poitrine, et qui une autre fois avait refusé du pain à mon estomac. Le bon père de famille me salua et me complimenta au point que je crus qu'il ne me reconnaissait pas.

Puis vint le tour d'être présenté à un monsieur que moi je ne connaissais pas, et qui me fut présente sous le nom de comte de Belnunce. Celui-ci se dévoila du premier coup et prit un air important, et, après un petit bout d'inclination, voulut me tourner le dos.

Je me permis de lui demander s'il avait un torticolis, il en voulut savoir la raison; je lui repartis que le moindre salut exigeait qu'on baissât la tête un peu plus bas ; il pâlit et me salua. Décidément, cet homme était un misérable.

Quant au jeune Hercule de Morden, il fut superbe ; le gaillard s'était déluré à hussarder en Italie.

— Je serai charmé, me dit-il en me tendant la main, de faire une plus ample connaissance avec vous.

Et pour bien me faire comprendre toute la portée de

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: cette insinuation, il me serra les doigts à me les briser.

— En vérité, lui dis-je en secouant ma main meurtrie, vous ne voulez tlonc pas que je puisse tenir une épée?

L'enfant rougit et me fit des excuses. C'était un brave i garçon.

Je n'avais point encore aperçu Gertrude ; elle était dans un coin, tout entourée de femmes qui la festoyaient de compliments qu'elle recevait d'une figure radieuse.

Jouait-elle la comédie, ou bien était-ce le bonhenr d'être en présence de l'homme qu'elle avait aimé avec une si folle passion, et sur le compte duquel aucun mot n'avait jamais été échangé entre nous ?

Cet amour dominait-il tous les funestes souvenirs de notre aventure et tous les doux entretiens muets de notre intelligence secrète ? Je n'en sus rien dans le premier moment ; mais je me sentis furieux, d'autant plus furieux que jamais je ne l'avais vue si belle.

A la pâleur dolente de son teint, au calme rêveur de ses yeux, à la nonchalance douloureuse de sa tenue avaient succédé des teintes fraîches et rosées, des rayons ardents et chauds, et une activité de paroles et de gestes qui était toute une révolution. Or, en fait de révolutions, soit politiques, soit amoureuses, il n'y a que ceux qui les font qui les aiment.

' Je fus très-mécontent, mais je ne crus pas pouvoir me dispenser de mon devoir habituel : j'allai saluer madame de Belnunce.

Presque toujours elle me répondait par une légère inclination ; cette fois elle me sourit. En me mettant un peu dans son bonheur, elle me traitait comme tout le monde.

C'était ou de ia plus grande coquette du monde, ou de Tàme la plus héroïque, je vous laisse à en juger.

J'hésitai à répondre à l'interrogation de monsieur de Favreuse, qui reprit :

— Ajoutez à cela que lorsque je la félicitai de sa joie et la remerciai de son gracieux accueil, elle me répondit :

— Tout le monde est le bienvenu ce soir. Je la regardai de plus près.

— 0 la sainte femme ! fit monsieur de Favreuse avec un accent pénétré et quelque peu grotesque, elle avait mis du rouge, elle brûlait la fièvre, elle se mourait sous sa joie menteuse, elle avait le délire du désespoir et de la douleur !

Monsieur de Favreuse se tut encore.

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