VISITE MYSTERIEUSE
Je remarquai qu'à cette interruption, comme à toutes celles qui l'avaient précédée, il s'était violemment serré la lèvre entre les dents, comme pour arrêter les exclamations et les soupirs violents qui voulaient s'échapper de sa poitrine; mais cette fois l'émotion fut plus forte que lui. Un gémissement douloureux brisa l'obstacle qu'il opposait à l'explosion de ses sentiments; il cacha sa tète dans ses mains, et, les deux coudes appuyés sur la stable, il demeura assez longtemps dan^ un profond silence. Seulement
AVENTURES d'un JEUNE CADET DE FAMILLE 285
je voyais, aux légers tressaillements qu'il ne pouvait contenir, qu'il était sous l'empire d'une vive agitation.
Je ne me crus pas le droit de donner une consolation à un chagrin dont je ne comprenais pas précisément le motif, et j'attendis que monsieur de Favreuse se fût calmé.
Au bout de quelques minutes il releva tristement la tête; il avait pleuré, et faisait une assez vilaine grimace.
— Je suis ridicule, me dit-il avec un amer sourire.
— Ah ! monsieur !
— Allons, ne mentez pas, reprit-il avec plus de tristesse; vous ne seriez pas de votre âge si vous ne pensiez pas ainsi. Un vieillard qui pleure à un souvenir d'amour, c'est si sot, si fat, si prétentieux !
Je voulus encore m'excuser, il reprit, mais d'un ton de gaieté sardonique :
— Ce qu'il y a de plus ridicule encore que moi, c'est la raison qui vous fait rire.
— Monsieur...
— Ne vous fâchez donc jamais, mon bon ami, avant de savoir si j'ai raison. Ce n'est pas votre faute, vous ne vous en rendez pas compte, mais c'est ainsi.
Ce qui vous fait rire intérieurement, ce n'est pas ce que j'éprouve, c'est ma figure d'abord, et aussi ma façon d'être arrangé. Des larmes qui coulent sur un visage assez gaillard, encadré d'ailes de pigeon poudrées, c'est stupide. Soyez franc, et répondez-moi sincèrement : Supposons que c'est une figure maigre et pâle, des joues caverneuses et des yeux éteints qui soient devant vous, couronnez cela d'un front- chauve, et au lieu d'ailes de
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pigeon, faites descendre le long de mon visage de grands cheveux blancs tombant sur mes épaules; faites-moi enfin, à l'embonpoint près, une figure dans le genre de celle de Bernardin de Saint-Pierre, et l'onction de celte tète vénérable vous inspirera une compassion respectueuse et tendre.
Est-ce vrai ?
— C'est vrai, dis-je à monsieur de Favreuse, frappé que j'étais de la vérité de ce qu'il me disait, et voulant lui montrer que je le comprenais.
Au lieu de me savoir gré de la franchise qu'il m'avait demandée, il fit une grimace de pitié; mais presque aussitôt il se remit, me tendit la main et me dit :
— L'homme est destiné à mourir dans sa peau d'homme; rien n'y fait, ni l'âge, ni l'expérience, ni la désillusion, ni le renoncement à toutes les vanités.
Vous m'avez trouvé ridicule, je vous l'ai dit, vous avez nié, je ne vom ai pas cru; je vous ai demandé la vérité dont j'étais sûr, vous me l'avez avouée et vous m'avez blessé : voilà comme nous sommes tous. IVen parlons plus, et n'y pensons plus.
Prenez-moi comme je suis. J'ai le nez rouge, cela n'a pas toujours été ainsi.
— Veuillez continuer, monsieur, lui dis-je en souriant, car vous avez suspendu votre récit à un moment où il me semblait d'un intérêt...
— Oui, oui , reprit monsieur de Favreuse, je comprends; mais voyez comme j'ai été maladroit, je n'ai pas voulu
vous dire qu'au moment où je reconnus l'héroïque effort de Gertrude, mes yeux se remplirent de larmes, et pour ne pas avouer que j'avais pleuré, je me suis mis à pleurer. Oui, monsieur, à ce moment, j'aurais voulu me mettre à genoux devant la comtesse et lui dire...
Eh ! mon Dieu ! que lui aurais-dit?
Il y a des heures où le cœur est impuissant à exprimer ce qu'il éprouve; je l'aurais appelée ange, déesse, sainte, que cela n'eût rien signilié près de ce que je sentais de reconnaissance et de joie, car dans cette douleur il y avait un aveu, elle avait peur ; je pouvais croire que c'était pour moi.
Le reste de la soirée se passa comme à l'ordinaire, sans que rien pût faire soupçonner, à d'autres qu'aux intéressés, qu'il y avait là quatre personnes dont le cœur battait dans l'attente d'un grand événement.
Le lendemain de ce jour, je me levai de grand matin, très-assuré que je verrais le jeune Morden et son père ; j'étais horriblement malheureux.
Vous comprenez que s'il prenait fantaisie à l'un de ces messieurs de m'insulter, je ne pouvais pas me dispenser de faire tous mes efforts pour lui passer mon épée au travers du corps. Je ne croyais pas à la tendresse infinie de Gertrude pour son père et son frère, mais je ne pouvais guère espérer la revoir, si je tuais l'un ou l'autre de ces messieurs. Et, c'en était fait, je ne pouvais plus me passer de sa présence.
Vous dire comment je l'aimais, c'est chose presque impossible, ma situation vis-à-vis d'elle était si bizarre! je ne
sais si un enfant de quinze ans, dans la primeiir de sa timidité', eût été plus craintif que moi. Si jamais j'avais obtenu un rendez-vous de Gertrude, je crois que le plus embarrassé de nous deux c'eût été moi.
Je l'aimais comme la femme qu'on rêve, je la respectais comme la femme qu'on n'ose espérer d'obtenir, et cette femme avait été à moi.
Elle savait que je l'aimais, je ne pouvais en douter, et elle voulait bien souffrir cet amour silencieux. C'était beaucoup, monsieur : c'était un commencement de pardon.
Je m'étais fait un bonheur de cette passion cachée, c'était ma religion avec son Dieu sur la terre ! Oui, bien souvent, j'ai prié Gertrude à genoux, les mains jointes... ne riez pas : je l'aimais.
Or donc, monsieur, je rêvais à tout cela, très-fàché de me voir dans la chance de la perdre, soit par le massacre de messieurs de Morden, soit par ma propre mort, lorsque tout à coup la femme qui me servait ouvrit ma porte, et me dit d'un ton mystérieux, avec des yeux extraordinairement écarquillés :
— Monsieur, il y a là quelqu'un qui vous demande.
Je crus que mes adversaires étaient entrés l'épée nue à la main, et avaient porté la terreur dans lame de mon hôtesse.
Je lui ordonnai de faire entrer ce quelqu'un, et tout aussitôt je vis se glisser rapidement dans ma chambre d'exilé, modeste chambre, monsieur ! je vis se glisser, dis-je, une femme voilée.
Je ne la vis pas, et je la reconnus; je la reconnus et je me dis que je me trompais.
Quand elle entra dans l'air de ma chambre, ce fut comme un parfum de divinité qui me dit :
— Voilà Gertrude.
Quand je pus penser que ce pouvait être elle, je reculai devant l'idée d'un pareil bonheur. Je restai aussi ébahi que mon hôtesse, et je ne trouvai ni un mot à dire ni un signe à faire, lorsque Gertrude me dit vivement :
— Ordonnez à votre hôtesse de laisser entrer chez vous tous ceux qui se présenteront.
J'étais si troublé que je donnai l'ordre contraire. Gertrude m'interrompit, et, d'une voix dont la fermeté résolue m'annonça qu'elle était sous l'empire d'une détermination qu'elle commençait à exécuter, elle dit elle-même à mon hôtesse :
— Madame, il va se présenter ici plusieurs gentilshommes, deux sans doute, peut-être trois. Vous les laisserez monter, et vous leur direz, au besoin , que monsieur le comte de Favreuse est seul.
Elle lui jeta quelques pièces d'or et lui fit signe de nous laisser.
A peine fûmes-nous seuls, qu'elle parcourut ma chambre des regards et qu'elle me dit :
— Y a-t-il ici un endroit où vous puissiez me cacher?
Je lui montrai un cabinet obscur et attenant à ma chambre; il était clos par une porte vitrée qui permettait de tout voir à travers un rideau de mousseline.
Sans se préoccuper de l'étonnement profond qui me tenait et des questions que je lui adressais , Gertrude entra dans ce cabinet comme pour s'assurer que de là elle pour-
rait voir et entendre la scène qui allait probablement se" passer ; elle en sortit aussitôt en me disant : — Cela se trouve merveilleusement arrangé. Alors elle releva son voile, rejeta sa coiffe (nous n'appellions pas encore cela des chapeaux, quoique cela y ressemblât beaucoup), et la jeta dans le cabinet pour ne laisser, par avance, aucune trace de sa présence dans ma chambre. Qu'elle était belle ainsi, pâle, l'œil animé, la peau frémissante !
Vous n'avez peut-être jamais remarqué cela, monsieur, et je l'ai vu moi-même rarement : c'est cet imperceptible frissonnement de tout l'être lorsque la violence d'une colère mal contenue vous agite intérieurement. Aucune Circé à l'œil ardent n'eût eu plus de majesté que n'en avait alors cette blonde, pâle et faible créature de Dieu.
— Comte, me dit-elle, vous m'avez promis votre dévouement et votre obéissance, je viens savoir si vous êtes un homme d'honneur, je viens vous les demander.
— Je vous appartiens, lui répondis-je.
— Ainsi, ce que je vous ordonnerai, vous le ferez...
— Quoi que ce soit.
— Si mon mari vient vous provoquer, vous refuserez le combat ?
J'étais pris à mon serment ; je me décidai cependant à le tenir.
— Je vous le promets, lui dis-je.
— Quelque injure qu'il vous dise ?
— Oui, madame.
AVENTURES b'uH JEUNE CADET DE FAMILLE 261
— Quelque insulte qu'il vous fasse?
J'hésitai ; elle me regarda.
— Je le ferai, lui dis-je.
Elle poussa un profond soupir, comme si je venais de lui arracher un poids énorme qui l' étouffait, et elle s'assit ; elle me tendit la main comme un homme à un homme.
— Je vous remercie, me dit-elle.
Je ne lui parlai pas; j'étais fort triste, comme vous devez le penser, je ne pouvais prévoir jusqu'où ce monsieur de Belnunce pourrait se porter contre moi ; et tout recevoir, tout accepter sans mot dire, c'était dur. Je regretta les trois couleurs de la République et la guillotine.
Gertrude, qui réfléchissait profondément, s'aperçut de ma tristesse.
— A quoi pensez-vous donc? me dit-elle brusquement.
— Je pensais que, lorsque j'aurai accompli ce que vous me demandez, j'aurai payé, sinon racheté ma faute. Mon honneur pour le vôtre : c'est justice. .
Gertrude me regarda fixement.
J'avais le cœur horriblement serré de douleur : la colère y entra subitement à la pensée qui me vint tout à coup que c'était l'amour qu'elle avait pour son mari qui avait poussé Gertrude à cette démarche.
Je ne pus retenir une sorte de rugissement, un vrai rugissement, ma foi! et je pense que si j'en avais poussé un pareil aux oreilles de INyd-Jaïra, elle se serait crue à la portée d'un tigre de grande espèce.
Puis je me pris à me frapper le front de grands coups de poing.
— Qu'avez-vous donc ? me dit-elle.
— Oh ! lui dis-je avec une fureur que je ne pouvais contenir, je ferai ce que j'ai promis, je le laisserai vivre, je le respecterai : vous l'aimez !
Gertrude leva .les yeux au ciel, et un sourire désespéré agita ses lèvres pâles.
Je parvins à vaincre ce tumulte de mon âme qui m'avait emporté hors des bornes.
— Pardonnez-moi, lui dis-je, c'est le dernier cri du condamné qu'on torture et qui va mourir.
Gertrude baissa les yeux et me parut troublée.
— Je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi, me dit-elle; je voudrais ne pas avoir à vous demander ce sacrifice, mais...
Elle hésita, et reprit en se levant vivement :
— Mais il le faut, et s'il le faut, ce n'est pas ma faute.
— Vous avez raison, lui dis-je, et je n'ai point à me plaindre.
— Comte, me dit-elle, il faut que l'un de nous deux soit perdu.
— C'est moi qui le serai, lui dis-je, moi...
J'aurais mieux aimé mourir, et, en vérité, je ne sais pourquoi l'homme lutte quelquefois avec tant de persévérance pour sa vie.
Moi-même ne me suis-je pas rattaché à l'eSistence comme un forcené ? Eh ! mon Dieu, ne valait-il pas mieux laisser faire les bourreaux de la République... Votre père... Morgos... Téhéta... Ah ! j'ai pu mourir, et je n'ai pas su en profiter !
AVENTURES d'un JEUNE CADET DE FAMILLE 263
Gertrude me regarda et me dit :
— Allons, comte, vous oubliez que vous m'avez sauve'e. Cette fois, je n'y manquai pas , monsieur, je tombai à
genoux devant elle ; avec ce mot, elle me payait mon honneur que j'allais perdre pour elle. Je pris sa main qu'elle m'abandonna. Elle venait de me la donner un instant auparavant. Je venais de la lui prendre, mais ce n'était plus la même chose.
— Et vous avez encore besoin de moi? lui dis-je.
— - Oui, me répondit-elle, oui; et cependant il est possible que le sacrifice que je vous demande ne soit pas nécessaire.
Elle me regarda encore, j'étais à genoux devant elle.
— Oh! si j'osais! s'écria-t-elle.
Elle avait sur les lèvres un aveu dont il me semblait que ma vie devait dépendre, mais elle se défendit de cet entraînement et s'arracha à l'émotion qui la dominait en se levant soudainement, et me disant :
— Non, non, c'est impossible !
A peine avait-elle prononcé ces paroles , qu'un bruit de voix se fit entendre et qu'elle s'élança dans le cabinet en me disant :
— Les voilà !