‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 17 sur 25 · LN SOUFFLET · texte numérisé non relu

LN SOUFFLET

Après une pause de quelques minutes, monsieur de Favreuse continua :

— Je me relevai, et j'attendis ma destinée, qui entra sous la forme trinitaire du prince de Morden, de son fils Hercule de Morden et de monsieur le comte de Belnunce.

Ils étaient tous trois en habits de ville, boutonnés comme des gens qui veulent se donner un aspect belliqueux sous le frac. Ils me saluèrent du bout de la tête; je leur offris des sièges, ils me demandèrent à rester debout.

— Monsieur, dit le comte de Belnunce, si je n'ai pas jugé à propos de relever la question impertinente quc^vous m'avez faite hier soir, c'est que je me flatte de quelque savoir-vivre, et que le jour de mon arrivée chez la princesse de Hatzfeld je n'ai pas voulu troubler la joie de notre réunion et le bonheur de la comtesse par une scène scandaleuse; mais ce qui était convenable hi,er serait faiblesse aujourd'hui , et je viens vous demander raison de la manière dont vous m'avez parlé.

Pour tout homme d'honneur, c'est une horrible position que celle où il est obligé de faire le pied plat.

Toutefois, lorsqu'il est en face d'un homme de courage, il semble que cela soit moins insupportable que lorsqu'il sent la peur trembler sous l'insolence du faquin qui l'ou-

trage. Et cependant, mépris pour mépris, injure pour injure, ne vaut-il pas mieux s'attirer ceux d'un méchant drôle i que ceux d'un galant homme ?

Cependant mon parti était pris, mon sacrifice résolu,' et je me mis en devoir de l'accomplir le moins sottement que je pourrais.

J'avais juré de ne pas me battre, mais je n'avais pas promis de faire le plongeon par des excuses; je répondis donc très-sèchement à monsieur de Belnunce :

— Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, et que vous ne saurez jamais, je ne veux pas me battre avec vous; dispensez-vous donc d'injures inutiles, et qui ne vous mèneront à rien.

Le prince de Morden et son fds échangèrent un regard, mais qui n'avait rien d'insultant pour moi. Évidemment ils se disaient :

— Vous voyez que cela devait arriver.

Cependant monsieur de Belnunce fronça le sourcil, sans aller trop vite dans la fanfaronnade qu'il jouait, tant j'avais parlé sec et ferme.

— Vous n'ignorez pas, monsieur, qu'il y a dos moyens par lesquels on force un homme à se battre, et qu'il y a des insultes qu'il ne peut supporter, à moins qu'il ne soit le dernier des lâches.

— Je sais cela, monsieur, et il y a u ne chose que vous ne savez pas et que je veux bien vous apprendre : c'est que lorsqu'un galant homme, et je parle de moi, a dit à un autre qu'il ne pouvait accepter sa provocation, si cet autre, bien certain qu'il n'a aucun risque à courir, s'oublie assez

pour l'insulter grièvement , c'est lui qui est le dernier des lâches.

Le prince et son fils ne dirent mot.

Monsieur de Belnunce reprit alors :

— A ce compte , monsieur, vous seriez insolent comme vous l'êtes en ce moment, et il vous suffira de dire que vous ne pouvez pas vous battre ; c'est en vérité par trop commode.

— C'est comme cela.

— Mais vous n'êtes qu'un malheureux, me dit-il avec un accent de colère qui me fit croire qu'il avait eu tout de bon l'envie de se couper la gorge avec moi.

Ma réponse était trouvée et je lui répondis en lui tournant le dos :

— C'est comme ça.

— Mais vous n'êtes qu'un misérable !

Je me mis à me promener dans ma chambre en lui disant :

— C'est comme ça.

11 se mit à marcher après moi, et me cria :

— Mais vous n'êtes qu'un lâche !

— C'est comme ça.

— Mais je vais vous montrer...

Il leva la main sur moi ; je me retournai et le regardai. La main resta en l'air. Je lui ris au nez.

On n'insulte pas plus un homme que je ne le faisais. Une colère aveugle emporta monsieur de Belnunce ; il me donna un soufflet.

A ce mot monsieur de Favreuse devint vert et porta la main à sa joue.

— Oui, me dit-il d'un ton cependant assez calme, oui, | j'ai reçu un soufflet, et je n'ai pas tué sur le coup l'homme

qui me l'a donné.

A ce moment ma vue se troubla, je me sentis pris d'un horrible vertige, et je ne sais si je n'aurais pas oublié tous , mes serments si un cri léger, parti du cabinet où était . Gertrude, ne m'avait rappelé mon serment; mais la commotion était trop violente, et je tombai sur mon lit, près duquel je me trouvais.

J'y restai anéanti, brisé jusqu'au moment où j'entendis fermer la porte de ma chambre. Je me relevai, j'étais seul. J'aperçus mon épée, je la pris, et l'appuyant contre le mm-, j'allais me percer d'outre en outre, lorsque Gertrude s'élança du cabinet où elle était restée ; elle m'arracha mon épée, je me reculai et la repoussai violemment.

— Nous sommes quittes, lui dis-je, madame, laissezmoi mourir.

— Vous ne devez pas mourir, me dit-elle, je ne le veux pas.

— Assez... lui dis-je.

— Je ne vous le permets pas.

— Ah! m'écriai-je, je ne vous ai pas promis de vivre! J'ai tenu le serment que je vous ai fait, je ne vous dois plus rien.

Elle joignit les mains en signe de prière.

— Tenez, lui dis-je en lui montrant ma joue, il m'eût

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frappé d'un coup d'épée au cœur, qu'il ne m'eût pas plus sûrement tué. L'affront me brûle, et...

J'étais furieux, monsieur; j'enfonçai mes ongles dans ma joue ; elle me saisit la main, me l'arracha du visage, et pressant de ses lèvres cette joue déshonorée, elle me dit :

— Eh bien, sentez-vous encore l'affront ?

Je n'étais pas revenu de la stupéfaction où cet acte inouï m'avait plongé, qu'elle avait disparu à son tour.

Je restai comme un fou, perdu dans un tumulte d'idées contraires, agité par un délire incroyable. Insulté, déshonoré, souffleté par le misérable Belnunce ; aimé et relevé presque de mon déshonneur par Gertrude ; oui , monsieur, je fus fou pendant une heure, idiot pendant quatre heures; et horriblement embarrassé le reste de la journée.

Cependant, monsieur, j'avais pris un parti fort simple en soi et facile à exécuter, mais qui demandait un premier pas horriblement difficile à faire. C'était un premier pas hors de chez moi.

Fallait-il le diriger du côté de chez madame Smith et y retrouver dix hommes que la vanterie insolente de monsieur de Belnunce devait avoir prévenus? Fallait-il plus audacieusement encore retourner chez la princesse, entrer fièrement r'ans son salon ?

Une fois dans l'un ou l'autre de ces deux endroits, ma conduite était des plus aisées. Je n'avais qu'à rendre au premier homme qui me regarderait de travers l'insulte que j'avais reçue, et si l'on recommençait à railler, recommencer encore à corriger, jusqu'à ce que quelqu'un en finit de moi en me tuant, ou jusqu'à ce qu'on finit par comprendre

qu'il ne ferait pas bon à se frotter à la pointe de mon épée. Dans les grandes occasions, il faut saisir les grandes résolutions.

Je me rendi lout droit chez la princesse ; il faisait nuit, et je n'étais qu'à quelques pas de l'hôtel, lorsque je fus pris au passage par une femme que je reconnus pour appartenir à la comtesse.

Cette femme me pria de la suivre, me fit passer par une porte particulière, et m'introduisit dans un boudoir exactement fermé, et dans lequel je vis bientôt paraître madame de Belnunce.

— Je vous attendais, me dit-elle.

— Je vous sais gré de m' avoir estimé assez pour comprendre que je viendrais.

— Mais, reprit Gertrude, vous venez avec des intentions que je ne puis approuver et qui sont inutiles.

— Quelles intentions me supposez-vous donc ?

— De chercher querelle au premier venu dont la figure ne vous paraîtra pas convenable.

Je fis un signe de tête affirmatif.

— Vous courriez grand risque de vous tromper, me dit-elle; le secret de l'horrible scène de ce matin ne sera pas ébruité.

— D'où le savez-vous ?

— Comte, je vous en ai trop dit pour que vous ne sachiez pas tout.

Dans la rapidité de ce premier échange de mots, je n'avais pas remarqué l'accent décidé de la comtesse.

— Ne craignez-vous pas, lui dis-je, qu'on ne remarque votre absence du salon ?

— Ma tante ne reçoit pas ce soir; mon père, mon frère et mon mari sont absents : nous avons tout le temps de causer.

Une porte s'ouvrit; monsieur de Belnunce, le prince de Morden et le jeune Hercule entrèrent; monsieur de Belnunce prit insolemment la parole, en disant :

— Vous vous trompez, madame ; en voilà assez de vos conversations intimes avec ce misérable.

Je restai confondu, non pas tant de l'épithète que de l'apparition de ces messieurs.

Avant que la comtesse ni moi eussions eu le temps de répondre, monsieur de Belnunce s'était tourné vers son beau-père et vers le jeune Morden :

— Eh bien, ne vous l'avais-je pas dit? et maintenant croyez-vous que je supporterai plus longtemps mon déshonneur ?

Le prince de Morden, sur lequel j'avais l'œil, délibérait en lui-même, j'en suis certain, comment il allait me tuer; mais il savait par expérience combien j'avais la vie dure et tenace. Le jeune Hercule regardait son père, tout prêt à obéir au moindre signe qui lui ordonnerait de m' assommer.

Quant à monsieur de Belnuce, il continuait de cet horrible ton de jactance méridionale qui n'a pas sa pareille au monde :

— Et maintenant, voudrez-vous encore que je demeure avec madame, et ne comprenez-vous pas que j'aime mieux

ent fois retourner en France, au risque de la mort qui >>eut m'y frapper, que de rester pour subir un affront qu'il ;st impossible de venger sur un pareil misérable ? Quant à nadame, elle n'a rien à craindre, un homme qui se respecte ne peut punir une femme que par l'abandon. I Tandis que les Morden et moi étions en train de nous obi erver, eux cherchant un moyen de se défaire de moi, moi i :herchant une manière de leur échapper, la comtesse écouait les paroles de son mari avec une indignation qui finit )ar éclater.

En effet, tout à coup Gertrude s'écria :

— A mon tour de parler, monsieur !

■ — Silence ! s'écrie le prince, fille indigne ! N'essayez pas le sauver cet homme, il mourra, et déjà on n'aurait plus i emporter d'ici qu'un cadavre, si je ne voulais savoir de |ui un secret qu'il faudra bien que je découvre, dussé-je le soumettre aux plus affreuses tortures.

— Je sais parfaitement, monseigneur, lui dis-je, que vous mtendez à merveille l'office de bourreau.

— Ne raillez pas, me dit le jeune géant, lâche et vil gentilhomme.

— Ah! m'écriai-je avec une véritable joie, j'ai bien pu jurer de ne pas me battre avec ce pied plat de Belnunce, mais je n'ai rien promis pour vous, mon gentil hussard, et ze sera, s'il vous plaît, une affaire entre nous.

L'étonnement que le père et le fils marquèrent à cette parole me fut une preuve qu'ils avaient cru à ma lâcheté ie la veille.

Cependant l'énorme petit Morden, après avoir toutefois

demandé de l'œil à son père la permission de parler, le jeune Morden, dis-je, reprit :

— Pardieu! s'il en est ainsi, monsieur le comte, j'aime mieux avoir à me défaire de vous loyalement que d'être obligé de vous envoyer dans l'autre monde par les mains de quelque goujat.

Pendant ce temps, monsieur de Morden s'était rapproché de sa fille et lui demandait si elle pouvait lui expliquer ce que signifiait ce serment dont je me targuais pour expliquer mon refus de me battre avec monsieur de Belnunce.

Ce fut alors que Gertrude, prenant son grand air d'impératrice, et s'illuminant d'une sorte de résolution extatique qui semblait la faire toucher au ciel, ce fut alors, dis-je, que Gertrude répondit :

— Assurément je puis tout vous expliquer, et jamais femme qui demande à être jugée n'aura trouvé devant elle un tribunal plus complet.

Vous, mon père, asseyez-vous, je vous prie; vous aussi, mon frère ; et vous, monsieur le comte de Belnunce, vous mon mari... vous-même enfin,' monsieur de Favreuse, prenez place avec ces messieurs.

Père, frère, mari, amant, soyez donc mes juges, asseyezvous, je vous prie, et pour ma vie que vous avez prise et brisée, je vous demande une heure d'attention.

Après cela, vous déciderez de moi et de vous-mêmes.

Le père et le mari voulurent faire des façons, mais il y avait dans Gertrude une autorité à laquelle il était difficile de résister.

IS'ous primes donc place, et voici ce qu'elle nous dit.

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