‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 18 sur 25 · UN LACHE · texte numérisé non relu

UN LACHE

— Vous croyez lire un conte de fées, n'est-ce pas ? me dit monsieur de Favreuse en s'interrompant encore; cela dépasse toute vraisemblance ; une pareille réunion, écoutant volontairement, vous semble un rêve de romancier. Eh bien, monsieur, c'est l'exacte vérité ; et ce qui est aussi l'exacte vérité, c'est ce qu'elle nous révéla aux uns et aux autres sur le compte de chacun.

— Parlez, ma sœur, dit le hussard, et hâtez-vous. Cet homme (et il parlait de moi) doit mourir !

— Il ne mourra pas seul ! reprit le prince.

Je ne puis vous dire de quel sourire de mépris et de dédain la. fille couvrit pour ainsi dire les menaces du père.

— C'est ce que je déciderai, dit-elle, mes juges ;car vous allez entendre votre condamnation.

Père, frère et mari se levèrent à ce moment ; mais Gertrude, jouant avec un ruban de soie qui cori'espondait à une sonnette, se reprit à dire en souriant :

— Il faut m'assassiner ici, ou vous résoudre à m'écouter.

— Nous pouvons vous laisser seule , dit monsieur de Belnunce.

— En ce cas, tous les secrets du château de Morden seront bientôt connus de l'empereur. .

il «

— Vous oseriez ! s'écria le prince.

— Je vous ai déjà dit, fit sa fille avec une animation menaçante, que pour ma vie perdue vous me donniez une heure d'attention ; cela vous semble-t-il trop cher ?

— Écoutons-la, fit le jeune Morden avec plus de douceur. 11 y avait quelque chose de bon à tirer de ce garçon, ne

fût-ce qu'un peu de sang jeune et pur, tandis que les deux autres étaient assurément ce qu'il y a de plus vicié au monde, vicié et carié jusqu'à la moelle du cœur. Cependant Gertrude commença.

J'ai lu bien des descriptions dans ma vie ; et quoique ce genre soit rangé, par les gens qui s'occupent de l'art d'écrire, dans les détails les moins précieux de leur état, je voudrais avoir le talent de peindre pour vous faire voir d'abord l'attitude fière et farouche du prince, la mine hautaine de son fils, et la grossière impertinence de monsieur deBelnunce.

Je me mettrais dans un coin du tableau, me serrant modestement contre le mur, observant curieusement la mine des autres ; et, en face de ces autres, cette belle comtesse, pâle dans le cadre blond de ses cheveux en désordre, l'œil illuminé d'un feu bleu, magnifique d'expression, et parlant d'une voix qui entrait dans le cœur comme une musique .surhumaine.

Et puis, monsieur, à mesure que parlait Gertrude, je voudrais vous montrer les révoltes successives de tous ces hommes, soudainement dominés par sa parole, se débattant sous les accusations dont elle les souffletait ; frémissant

sous les noms dont elle les flétrissait, père, frère et mari, jusqu'à ce qu'ils restassent tous la tête basse et la rage au cœur, rage impuissante et contenue sous le pied de leur victime.

Dieu a dit à la femme qu'elle écraserait la tête du serpent, et lorsque les peintres ont reproduit la sainte Vierge, ce Messie des femmes accomplissant la prédiction du Seigneur, jamais ils ne l'ont faite plus belle, plus imposante, plus calme que n'était Gertrude, debout sur son triomphe.

— Je vois parfaitement le tableau, dis-je à monsieur de Favreuse ; mais que s'était-il donc passé qui pût donner un pareil avantage à la comtesse de Belnunce ?

— Des choses inouïes, monsieur, et qui paraissent de l'autre monde.

Voici ce que c'est :

— Mon père, dit la comtesse en s'adressant au prince , mon père, lorsque vous avez voulu que, malgré l'infâme attentat dont j'avais été la victime, je devinsse l'épouse du comte de Belnunce, et que l'homme dont j'allais porter le nom ignorât ce malheur, j'ai refusé.

La menace, la violence m'ont forcée de vous obéir, ou plutôt de feindre de vous obéir. Vous aviez pris vos précautions pour que je ne pusse parler à monsieur; mais j'avais pris les miennes pour lui faire remettre une lettre où je lui disais tout.

Je le dis bien haut, oui, j'avais rêvé qu'il pourrait se trouver un amour assez élevé pour nie pardonner mon malheur! et, lorsque après ma lettre reçue, je vis monsieur de Belnunce marcher à l'autel et recevoir ma main, je crus

lui devoir une reconnaissance qui ne pourrait jamais égaler une si noble action.

Deux heures après la cérémonie, j'étais détrompée; et parles mêmes mains qui s'étaient chargées de ma lettre, j'en reçus une où cet homme, qui venait de me donner son nom, avait l'impudeur de me dire qu'il avait de moi tout ce qu'il en avait désiré, ma fortune et la position qu'il ambitionnait.

■ — Montrez cette lettre ! s'écria le comte.

— Vous savez bien que je ne l'ai pas, vous aviez tout admirablement calculé ; vous étiez sûr qu'à sa lecture je perdrais la tête, le sens, la raison, et qu'il serait facile à celui qui me l'avait remise de la reprendre; vous avez été plus plaident que moi, vous avez gardé la mienne, comme un lâche que vous êtes.

(Mon cher monsieur, c'était une affreuse scène, je vous jure.)

Le comte se leva, le bras du hussard le repoussa sur sa chaise et l'y jeta pâle et tremblant ; Gertrude continua :

— C'est alors qu$ vous, mon père, vous m'avez enfermée comme une prisonnière dans votre château, me laissant à la surveillance d'une honteuse créature qui a tué ma mère.

Ce fut le tour du prince de se récrier.

— Ah ! fit Gertrude, il ne faudrait pas réveiller ce souvenir au cœur de l'empereur ; il ne faudrait pas le remettre sous les yeux de toute la noblesse ; il ne faudrait pas que Magnus et moi nous vinssions confirmer par notre témoignage les bruits qui ont couru il y a dix ans, pour que le crime vous fût rejeté à la face.

AVENTURES d'un JEUNE CADET DE FAMILLE 277

Ah ! vous l'avez voulu, vous m'y avez forcée, eh bien, je vous dirai tout... tout...

Nous ne sommes pas ici àMorden; vous ne pouvez pas ici faire mourir de faim un prisonnier dans la nuit d'un cachot; vous ne pouvez pas livrer votre fdle à un médecin chargé de faire périr dans son sein l'enfant qui n'est pas né; vous n'avez pas à vos ordres l'infâme Téhéta ni l'empoisonneur Morgos. 11 faut me tuer ici, dans cet hôtel, et être jugé comme meurtrier... ou il faut m'en tendre.

Elle était superbe en parlant ainsi, et je voudrais retrouver l'éloquence de ses paroles pour vous dire toutes ces choses, et je la retrouverais que je ne pourrais jamais reproduire l'éloquence de son geste, de son regard, de son accent ; car tout cela, monsieur, c'est l'éloquence.

Et si bien, que lorsqu'elle leur détailla leur dernière infamie, elle avait un rire sardonique qui faisait frémir, un mépris écrasant.

— Braves gentilshommes, leur disait-elfe, vous êtes revenus pour tuer l'homme qui m'avait perdue, et voici votre calcul : Vous avez remarqué qu'il avait manqué de politesse avec monsieur de Belnunce, et comme monsieur de Belnunce vous fatigue autant que monsieur de Favreuse, vous avez poussé celui-ci. contre celui-là.

Quel que soit le vainqueur, avez- vous dit, le vaincu sera un ennemi de moins.

Mais monsieur de Belnunce n'a nullement envie de mourir; il a joué une trop belle partie pour cela. Aussi, lorsque vous lui avez prouvé qu'il importait à son honneur

de se venger de monsieur de Favreuse, savez-vous ce qu'il a fait?

Gertrude se mit à rire avec rage, et continua :

— Oh ! vous m'avez fait bien du mal, mon père, et vous aussi, mon frère ; mais je ne vous fais par l'injure de vous comparer à cet homme. Il m'a d'abord raconté comment vous aviez exigé de lui qu'il punit monsieur de Favreuse, puis il a ajouté :

« Oh ! je les ai devinés, ils veulent me faire venger leur insulte sous prétexte de la mienne; mais il ne me convient pas de me faire estropier ou tuer par ce méchant sabreur. Or, comme vous me semblez avoir sur ce monsieur de Favreuse un empire complet, avertissez-le de ne pas se fâcher de ce qu'on me force à lui dire, ou bien tenez-vous pour avertie que, s'il s'en fâche, je me permettrai, avant de me couper la gorge avec lui, de publier la charmante lettre que j'ai reçue de vous. »

Les doux Morden regardèrent monsieur de Belnunce, comme s'ils s'attendaient à une explosion de colère ; mais le lâche ne bougea pas.

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