ARRANGEMENTS DE FAMILLE
Gertrude continua :
— Et puis, dit-elle en s'adressant à son père, je vous avais vu tenter de tels crimes pour garder intact ce que vous appelez l'honneur de votre nom, que j'ai accepté cette horrible obligation, que j'ai été demander à celui qui
m'avait perdue d'accepter à son tour l'insulte. Il m'a promis de le faire, et il l'a fait.
Et cet homme m'est devenu respectable au moment où vous l'avez souffleté, vous, monsieur de Belnunce, bie n assuré de votre impunité; et voilà qu'après celte suprême lâcheté vous amenez ici mon père et mon frère pour me montrer, moi, donnant un rendez-vous à celui que vous appelez mon amant ! Voilà qu'il vous marchande mon honneur !
Combien vous a-t-il demandé pour se retirer en France et vous épargner un scandale? -11 vous a demandé de l'argent, j'en suis sûre, je le connais... Eh bien, non ! ni les uns ni les autres, vous n'atteindrez au but que vous cherchiez.
Monsieur de Belnunce, vous allez demander pardon à genoux à monsieur de Favreuse de l'insulte que vous lui avez faite, ou je lui permets de vous rendre partout cette insulte, et monsieur de Belnunce publiera ma lettre s'il le veut.
— Jamais ! s'écria monsieur de Morden ; d'ailleurs cet homme oublie que cette lettre le déshonorerait encore plus que nous : car au moment où il vous a donné sa main il savait tout.
— Elle ment ! s'écria monsieur de Belnunce, je n'ai reçu cette lettre qu'après la cérémonie...
— Osez répéter cela, s'écria Gerlrude, vos yeux sur les miens ! regardez-moi en face, et osez répéter cela ! Il faut, mon Dieu! il faut que je sache jusqu'où peuvent aller la bassesse et l'audace du mensonge.
Le comte baissa la tête.
— Oh ! lâche ! lâche ! s'écria la comtesse... A genoux, et demandez pardon à celui que j'ai forcé de se laisser insulter par vous.
— Oui, s'écria le jeune prince, et j'espère que si monsieur de Favreuse veut raison de cette insulte, ce n'est pas à vous qu'il la demandera.
— Je ne veux point des excuses de cet homme, dis-je à mon tour, elles me seraient un outrage. Je ne veux pas non plus mesurer mon épéc avec la vôtre, dis-je à monsieur de Morden le fils ; pourquoi une querelle entre nous ? le monde en chercherait le motif, et peut-être la trouverait-il.
Vous avez voulu cacher dans la mort le secret de votre fille; il est mieux enfermé sous la parole d'un gentilhomme que sous la clef d'un cachot ou la pierre d'une tombe.
Voulez-vous m'en croire? maintenant que nous nous sommes tous vus à visage découvert, reprenons notre masque devant le monde. Vous, monsieur de Belnunce, soyez, puisqu'il le faut, l'époux trop honoré d'une femme incomparable; vous, prince, et vous, jeune homme, faites qu'on oublie tout ce que vous avez tenté de crimes pour me faire disparaître.
Quant à moi, je resterai le gentilhomme étranger auquel personne ne fait attention. Il y a prudence à vivre ainsi, il y a justice envers votre fille ; le voulez-vous ?
— Je mets à cela, fit monsieur de Belnunce, une condition.
— Pas de condition de votre part, m'écriai-je ; vous ac-
cepterez ce qui sera décidé, et ce qui sera décidé vous l'accomplirez. Oh ! il y a entre nous un lien qui nous enchaîne éternellement l'un à l'autre : c'est le soufflet que vous m'avez donné.
Je deviens dès aujourd'hui votre ami le plus cher ; je ne vous quitte plus, comte; et si jamais vous manquez au serment que vous allez faire, si vous prétendez vous échapper ou dire un mot, je vous le jure par mon nom que je respecte, je vous tue comme une bête malfaisante. Taisezvous donc et écoutez...
Prince, acceptez-vous ?
— J'y mettrai une condition, moi, s'écria le prince, et sans cette condition, monsieur, rien de ce que vous proposerez n'est acceptable pour moi.
Il avait un air plus sombre qu'à l'ordinaire, et j'avoue que, sans savoir où il voulait en venir, j'avais peur de ce qu'il allait commander.
Enfin, après un moment de silence, les yeux baissés comme s'il reculait lui-même devant la proposition qu'il avait à faire, il se décida à parler.
— Eh bien, dit-il, je veux croire que ce secret sera garde par tous ceux qui vont le jurer ici; mais peut-être existe-t-il quelqu'un qui le soupçonne...
Il s'arrêta et reprit :
— Quelqu'un qui le connaît.
— Qui donc? lui dis-je.
Le prince réfléchit.
— Ne fût-ce que Magnus, reprit-il lentement.
— J'ose répondre de son silence ! m'éeriai-je.
— Ah ! fit le prince, alors même qu'il voudrait être indiscret, une pareille accusation ne trouverait aucune créance, s'il n'existait une preuve de tout ceci.
— Quelle preuve?
Le prince attacha *son œil de loup sur sa fille, et dit d'une voix brève et sèche :
— 11 y a une preuve vivante de votre faiblesse, il faut que cette preuve disparaisse.
Gertrude pâlit, et moi je me sentis une envie démesurée d'étrangler ce vieux tueur.
Je vous le dis, monsieur, comme il y a des animaux carnassiers, il y a des hommes qui ont un instinct de meurtre. Tuer est une sorte de point fixe où ils font aboutir toutes les combinaisons de leur esprit. Le prince de Morden était de ces bêtes-là.
Gertrude fut sur le point de répondre; j'eus encore peur d'une lutte, je tâchai de l'éviter, et je dis au prince :
— Vous vous êtes trompé, il n'existe...
Le prince me regarda et me coupa la parole avec un seul mot :
— Oubliez- vous que Téhéta était là?
— Oh oui ! fit Gertrude, mais elle ne sait pas où est ma fille.
— Elle le savait hier, fit le prince. * Et se tournant vers moi, il ajouta :
— Et elle le saura demain, quelque précaution que vous ayez pu prendre pour le lui cacher.
— Encore un assassinat! s'écria Gertrude qui, emportée par la connaissance qu'elle avait des façons de son père, ne se trompa point sur le sens qu'il fallait leur prêter. Et vous avez pensé à me le proposer, à moi, à une mère !...
Assurément je partageais la sainte indignation et toute la colère de Gertrude ; mais de même qu'il y a des choses sur lesquelles il est parfaitement inutile de discuter avec certains imbéciles entêtés, de même il y a des sentiments qui sont inintelligibles pour certains cœurs. Le prince eût vu sa fille se tordre de douleur et de. désespoir à ses pieds, qu'il n'en eût pas été plus touché qu'un sourd des cris d'un malheureux qui se noie derrière lui.
Je pris donc le parti de le ramener sur un terrain où j'étais sûr de le trouver plus sensible et plus attentif; je lui dis :
— Cette enfant est dans des mains qui ne se la laisseront pas ravir impunément, et je puis vous affirmer que sa disparition sera encore plus recherchée que sa naissance.
Le prince me suivit de très-bonne grâce sur ce terrain, et me répondit :
— Je me charge de détourner les poursuites.
— Et moi, lui dis-je, je me charge de ramener ces poursuites à leur vrai but.
— Qu'est-ce à dire ? fit le prince d'un air que n'eût point pris un Bouillon ou un Montmorency parlant à un échevin qui fait des remontrances.
Je suis bon homme de ma nature, et j'avais vécu dans un pays où l'on n'avait pas compté ma noblesse pour grand'chose; mais, ma foi, à ce moment, la moutarde me monta au nez, d'autant que la bonne moitié de cette no-
blesse hongroise vient d'un ramas de Cosaques, de Bosniaques, de Dalmates, de sauvages enfin qui n'ont aucune racine de la vraie noblesse, et je répliquai :
— 11 y a à dire que moi je ne le veux pas.
— Vous ! dit le hussard du haut de ses six pieds, et avec un accent de dédain.
— Moi, jeune Hercule, lui dis-je; moi, comte de Favreuse, dont les ancêtres suivaient Louis VII à la croisade, quand les vôtres décrottaient les pieds de leurs chevaux dans les marais de la Gallicie; moi qui porte une potence et une corde dans mes armes, parce qu'un de mes ancêtres a abattu de sa main la potence et coupé de son épée la corde où le roi Charles IV avait fait pendre un de ses vassaux.
Ah çà, parce que j'y mets de la bonne grâce, vous vous imaginez avoir affaire à un Belnunce ! Assez d'assassinats, messieurs, assez de meurtres et de lâchetés de cette espèce, que ceci soit dit une fois pour toutes.
11 y avait là de quoi me faire étrangler sur place; mais le prince était de ces natures qui n'ont guère de courage dans le mal que lorsqu'elles sont sûres de l'impunité.
11 ordonna d'un mot à son fils de se taire, et, feignant de dédaigner de me répondre, il dit à G-ertrude :
— Qu'il n'en soit plus question ; je me fie à vous du soin de cacher cette enfant à tous les yeux.
— Ainsi, mon père, vous renoncez...
Le prince de Morden interrompit sa fille, et ajouta, en me désignant du doigt :
— Entendez-vous de cela avec monsieur.
Tout aussitôt il fit signe à son fils de se disposer à sortir, et il s'apprêta lui-même à le suivre.
Monsieur de Belnunce se leva d'un air arrogant, et voulut accompagner son noble beau-père; mais celui-ci s'arrêta et lui dit sèchement :
— Je ne pense pas que nous allions tous deux du même côté.
Cela dit, il s'éloigna, et laissa monsieur de Belnunce seul avec sa femme et moi.
Un des arts les plus difficiles dans ce monde, c'est l'art des entrées et des sorties, celui des sorties surtout.
Nous en faisions jadis une étude particulière; mais, en vérité, je doute que le plus grand maître eût pu surpasser monsieur de Belnunce dans celle qu'il fit.
Il se tourna vers la comtesse et vers moi, nous salua fort ironiquement, et dit :
— Je vais avertir vos gens de ne pas venir avant qu'on les sonne.
De bonne foi, monsieur, quand on se mêle d'être lâche, il faut l'être à ce degré-là; cela prend l'importance d'un vice bien porté.