UN GUET-APENS
A peine le Belnunce fut-il parti, que la comtesse se mit à fondre en larmes.
— Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle, j'ai pu aimer un pareil homme, et je me suis perdue pour lui!
Elle avait raison de pleurer, monsieur, car c'est là un des plus grands désespoirs de la vie que d'avoir donné la fleur de son àme et de sa jeunesse à quelque chose de vil et de honteux. Une femme surtout ne se relève jamais de l'intimité de son premier amour; c'est une flétrissure qui lui reste au cœur.
Vous connaissez mon système : je méprise les paroles vides et les consolations inutiles; je ne dis pas un mot à Gertrude à ce sujet, j'étais de son avis. Je. la laissai pleurer; puis, quand elle se fut calmée d'elle-même, je lui demandai ce qu'elle voulait que je fisse de sa fille; il fut décidé qu'elle resterait dans la maison où je l'avais placée.
J'avais bien autre chose à demander à Gertrude, mais la question était difficile.
Enfin je trouvai le biais.
— Et comment, lui dis-je, pourrai-je vous donner des nouvelles de notre Marie?
La comtesse se tut. Elle m'avait parfaitement compris.
— Non, me dit-elle; nous ne devons pas nous revoir. Je voulus insister.
— Non, jamais, reprit-elle, je ne le dois pas.
— Mais pourquoi ?
— Je suis trop malheureuse, dit-elle en se détournant.
— Mais c'est une raison pour que je ne vous quitte plus.
— Comte, me dit Gertrude avec une naïveté dont je ne croyais pas une femme capable, vous m'aimez trop pour
que nous risquions, vous de céder à votre amour, moi d'y croire. Oh! quand on souffre, on est si faible; non, non, je ne veux plus vous voir.
Moins elle le voulait, plus je le désirais; mais je ne pus ' rien gagner sur sa résolution.
Malgré mes prières les plus ardentes, malgré ses hésitations, elle ne voulut accepter aucun moyen d'intelligence particulière, ni signes, ni correspondance. Je lui parlai vainement de sa fille.
— Il me suffit, me répondit-elle, de savoir où elle est.
11 me fallut la quitter, car, à l'instant même, on annonça la princesse de Hatzfeld.
Je me retirai.
Ne soupçonnant pas que ma sortie de l'hôtel pouvait être surveillée, et, autant pour ne pas manquer à une habitude journalière que pour avoir des nouvelles de ma fille, je me rendis chez madame Smith.
Je n'avais pas fait vingt pas dans la rue, qu'il me sembla qu'on marchait derrière moi. Cela n'avait rien d'étonnant, mais j'étais en position de m'alarmer de la moindre circonstance.
Je m'arrêtai, on s'arrêta. Je repris ma marche, des pas se firent entendre de nouveau.
Décidément, j'étais suivi.
Dans quel dessein ? voilà ce que j'ignorais.
Voulait-on se défaire de moi, ou voulait-on seulement m'espionner? Dans l'un et l'autre cas, il fallait éviter le danger.
Je tirai mon épéeetje revins sur mes pas, jusqu'à la dis-
lance où pouvait être le personnage qui m'avait suivi. Je n'aperçus personne; je pensai avoir rêvé.
Je repris ma route : à peine avais-je fait trente pas, que j'entendis le même bruit; je m'arrêtai encore, j'appelai, et je n'entendis plus rien. Celte fois je me retourne, et je me mets à'courir de toutes mes forces vers l'endroit où le bruit de pas avait cessé. Je ne trouve encore rien.
Alors il me prit une horrible peur. J'eus peur d'avoir peur. Je crus que la crainte que j'avais d'être assommé me faisait entendre des bruits qui n'existaient pas.
C'est comme ça qu'on devient fou; et dans ce moment j'aurais préféré voir devant moi quatre grands gaillards bien armés que de me trouver seul, avec cet ennemi que j'entendais, mais qui n'existait peut-être pas.
Je me mis à jurer; aussitôt on se mit à rire à vingt pas de moi; mais cette fois du côté que je venais de quitter... J'y courus encore, et ne vis rien.
Il fallait cependant en finir : je me décidai à continuer mon chemin; mais, devenu plus raisonnable, je me résolus à rentrer chez moi, espérant tromper l'espion chargé de découvrir où j'allais ; car je supposai qu'en me suivant on espérait trouver la trace de la maison xm j'avais caché ma fille.
Cette fois encore je vous ai raconté en détail cette petite circonstance pour vous prouver combien la vie d'un homme et celle d'une femme, et l'existence de toute une famille, peuvent dépendre d'un rien, d'un bruit indifférent, quelquefois d'un rêve.
Me suivait-on ou ne me suivait-on pas? est-ce mon ima-
jginationqui, frappée des dangers romanesques parmi lesquels j'avais vécu si longtemps, créa des bruits étranges 'qui me firent tellement peur ?
Je n'en ai jamais rien su, et je n'en sais encore rien; (mais il n'en est pas moins certain que ce fut ce bruit de [pas qui m'empêcha d'aller cbez madame Smith, et ce I fut mon absence de chez cette dame qui fut la cause d'éj.vénements qui changèrent complètement ma position.
Cependant il est bon que je suive l'ordre des événements.
Le lendemain, à ma grande surprise, je reçus une invi- I tation pour un dîner que donnait la princesse pour célébrer jile retour de son neveu. C'était accepter de la manière la ! plus formelle la comédie que j'avais proposée, et je m'en i réjouis de tout mon cœur.
Cependant, monsieur, je n'étais pas content; le cœur me brûlait toujours à la joue, et quoique je n'eusse aucune crainte au sujet de monsieur de Belnuncc, que je savais trop lâche pour oser se vanter d'une action qu'il était incapable de soutenir, je ne sais quel mauvais pressentiment me disait, malgré moi, que j'aurais à souffrir horriblement de cette injure.
Je regrettai vivement de n'avoir pas été le soir même chez madame Smith, et j'aurais pu juger, à la mine de ceux que j'y aurais rencontrés, si quelque chose avait été éventé de la scène qui s'était passée chez moi.
Fort tourmentée de cette idée, je me décidai à sortir dans la journée, ce qui ne m'arrivait jamais, et je me rendis au Prater, sûr d'y rencontrer de ces causeurs qui savent tout, disent tout, et qui, s'ils avaient quelque connaissance de
mon histoire, ne manqueraient pas de me tourner Je dos pour faire du courage aux dépens de ma poltronnerie présumée.
En sortant de chez moi, je remarquai une vieille femme qui me demanda l'aumône. C'était chose assez commune à Vienne, où les mendiants ne sont pas la partie la moins propre de la population.
Cependant l'aspect de cette femme me frappa. J'attribuai l'émotion que me causa sa voix à l'appréhension où j'étais de quelque événement imprévu, et je me rendis au Prater.
Comme tous les gens qui cèdent à un mouvement d'irritation, j'étais arrivé à la promenade avant que personne de ceux qui avaient l'habitude de s'y montrer eût pensé à y mettre le pied.
Je n'avais pas fait un tour, que je retrouvai ma vieille mendiante à l'angle d'une allée. Je fis semblant de ne pas l'apercevoir, et j'espionnai mon espionne. Je quittai la promenade, et je vis qu'elle me suivait; je revins au Prater, elle me suivit encore.
J'en avais assez, f allai droit à elle, et je lui demandai la raison ponr laquelle elle s'attachait 'ainsi à mes pas.
— Le chemin est ouvert à tout le monde.
— Mais il ne me plaît pas à moi qu'il soit ouvert derrière mes talons.
— Obtenez une ordonnance impériale qui défende de passer où vous avez passé.
C'était une femme qui me parlait ainsi, et toute vieille, toute mendiante qu'elle était, je ne pouvais la corriger
j comme j'eusse fait d'un homme; cependant, je lui dis assez vivement :
— Prenez garde, la vieille, que s'il vous plaît de me | suivre ainsi, je puis vous mener dans tel endroit où vous I ne seriez peut-être pas aussi insolente.
— Oh! fit-elle, vous auriez le courage de me battre! Ça ne m'étonne pas; quand on reçoit des soufflets d'un homme, on doit être capable de les rendre à une femme.
Comprenez ma stupéfaction, mon éf.onnement, ma fureur.
Cet horribje secret que je venais guetter sur le visage des gens les plus considérables de Vienne, pour savoir s'il en avait été dit quelque chose dans les salons, ce secret, je le trouve du premier coup au pouvoir d'une pauvresse inconnue ! Je restai dans une sorte d'anéantissement, ne sachant que dire, que faire, que penser.
La mendiante m'examinait d'un air curieux et moqueur, elle jouissait de ma peine; ce n'était donc pas là une pauvresse comme une autre; c'était ^indubitablement un émissaire de monsieur de Belnunce ou du prince.
A mon tour, je la regardai plus attentivement; mais elle détourna vivement le visage.
— Nous allons changer de rôle, lui dis-je; ce n'est plus toi qui me suivras, c'est moi qui ne te quitterai plus jusqu'au moment où je saurai qui tu es et qui t'a envoyée sur mes pas.
— A votre aise, monsieur le comte, me dit-elle ; seulement, soyez assuré que je vous ferai faire peut-être plus de chemin que vous ne voudriez en avoir fait.
— J'ai les jambes bonnes.
La mendiante ne me répondit pas et quitta le Prater. Comme je le lui avais promis, je la suivis.
Elle me fit passer par un dédale de rues, de chemins, sans que je m'aperçusse qu'elle jouait avec moi la malicieuse fuite de la Galatée de Virgile, paraissant vouloir se cacher, et ayant grand soin que je ne la perdisse point de vue.
Enfin elle arriva à une ruelle bordée par les murs élevés de deux jardins; elle précipita sa course, mais, malgré tous ses efforts, elle semblait ne plus pouvoir se traîner; si bien qu'arrivée à la porte du petit pavillon, elle perdit tonte l'avance qu'elle avait sur moi.
Je l'atteignis juste au moment où elle allait fermer la porte ; je la repoussai malgré ses efforts, et j'enirai en même temps qu'elle.
La porte se referma derrière nous.
Je me trouvai dans une espèce d'antichambre sombre; la mendiante la traversa rapidement, et gagna l'étage supérieur par un petit escalier tournant et couvert de lapis épais sur lesquels on n'entendait plus le bruit de ses pas. J'aurais dû m'apercevoir que j'avais été emmené comme un niais qui a mordu à un hameçon bien'appàté, mais j'étais tout entier à farder r de ma poursuite.
Je grimpai après ma Galatée, et j'arrivai dans un salon d'une magniûque coquetterie. C'était un de ces appartements à la mode allemande, tout ornés de rocailles, de coquillages, de petits tritons: c'était du meilleur goût.
A peine y eus-je mis le pied, que !:■ mendiante rejeta en arrière sa coiffe qui lui cachait le visage, et me dit :
— Eh bien ! me reconnais-tu maintenant ?
Elle avait parlé allemand, lequel allemand j'avais étudié par nécessité. Je ne reconnus point mon Atalante, ;et le coup de théâtre, s'il était préparé, manqua tout son effet.
Aussitôt elle prit un bassin d'or, s'y plongea le visage et fit tomber une •horrible purée de bistre, de noir, de vert, que -sais-je? et, se relevant une seconde fois, elle me montra le visage net et propre de Téhéta.
Ce ne fut qu'à l'aspect de ma bohème que je compris avec quelle adresse perfide j'avais été attiré à la suivre.
La vipère avait compris que je me tiendrais en garde contre tous les rendez-vous qu'on me voudrait donner, si attrayants qu'ils fussent, tandis que je ne résisterais pas à l'envie de punir une insolence.
D'une part, je ressentis une certaine satisfaction à voir que mon secret n'était pas tombé si bas que j'avais pu le croire, et qu'il était resté entre les mains qui avaient trempé dans toute cette intrigue de crimes. D'une autre part, je compris qu'entre ces mains il devenait contre moi une arme terrible.
Je n'eus pas grand'peine à m'expliquer comment Téhéta le savait; elle le devait à la confidence du prince, et probablement j'étais dans la petite maison où il logeait sa belle esclave.
— Je suis ici chez vous, la belle, lui dis-je.
— Vous êtes ici, comme au château, en mon pouvoir; ici, comme à Mord en, je puis vous faire libre ou vous retenir prisonnier; je puis vous sauver ou vous faire périr.
Ceci pouvait être très-sérieux, mais je me donnai garde de le prendre sur ce ton, et je lui dis :
— Bon, bon, ma toute belle, on ne se défait pas d'un homme si aisément que ça.
Elle me regarda en haussant les épaules.
— Je n'aurais qu'à quitter ce pavillon et vous ne sortiriez pas de la chambre où vous êtes. Et une fois que j'en aurais fermé la porte pour ne plus la rouvrir, vos efforts seraient vains pour la briser, vos cris ne sortiraient pas de cette enceinte. Je vous le dis, ici comme à Morden, vous êtes en mon pouvoir.
— Soit ! mais vous me permettrez alors de m'opposer à votre départ, lui dis-je en la saisissant vivement dans mes bras.
Téhéta ne fit aucune résistance, et me dit :
— Essayez de sortir si vous le voulez; vous verrez où cela vous conduira de vouloir faire de la violence avec moi.
J'essayai toutes les portes ; elles étaient en glaces fort richement encadrées de cuivre, mais elles étaient inébranlables.
— Oh ! me dit Téhéta, vous pouvez les briser comme vous avez cassé mon miroir à Morden; vous trouverez l'obstacle invincible qui vous arrêtera.
Jamais homme ne fut plus persécuté que moi d'une succession d'impuissances que j'étais forcé de reconnaître et d'avouer.
Que pouvais-je en effet contre Téhéta ? Me battre avec
elle, jurer, tempêter, menacer ; pourquoi? pour me mettre en définitive à sa merci ! Je réfle'chis qu'il valait mieux commencer par là, et je lui dis tout doucement :
— Vous m'avez sans doute fait venir ici pour quelque chose ; voulez-vous me l'expliquer ? Je n'ai pas oublié que je vous dois la vie, et c'est un devoir pour moi de le reconnaître par tous les bons offices que je pourrai vous rendre.
Téhéta reçut ma proposition de l'air d'une femme qui n'y croit point.
— Vos bons offices ? me dit-elle avec dédain, c'est trop et ce n'est pas assez.
Que pouvez-vous, exilé, pauvre et abandonné comme vous l'êtes, pour moi qui tiens dans mon obéissance un des hommes les plus riches et les plus puissants de l'empire?
— J'avoue mon impuissance, lui dis-je, et cependant ce n'est pas seulement pour le plaisir de me voir que vous m'avez entraîné ici ; vous devez avoir un dessein que je serais ravi de connaître.
— Je vous le dirai tout à l'heure, me répondit Téhéta ; vos bons offices me sont inutiles, mais vous pouvez beaucoup plus pour moi.
— Expliquez-vous.