UNE AVENTURE
Ainsi je marchais comme un chien derrière son maître, fort ennuyé du bois vers lequel nous nous dirigions, attendu que les idées de meurtre et de bois sont volontiers liées l'une à l'autre; mais en approchant tout à fait, je reconnus qu'une grande route nous séparait complètement dudit bois, et je vis, à travers l'ombre nocturne où je marchais, la forme d'une berline arrêtée sur le bord de cette route.
Malise m'avait devancé auprès de cette voiture ; il en avait ouvert la portière, et m'avait annoncé en disant :
— Le voilà, madame, le voilà !
Toujours emporté par cette profonde absence de moimême qui m'entraînait sur les pas de mon conducteur, j'arrivai jusqu'au bord de la voiture, et j'y étais à peine, que Malise me poussa dans l'intérieur en me disant :
— Allons, dépêchez-vous !
Je n'étais pas encore assis qu'il avait déjà fermé la portière et que les chevaux emportaient le carrosse avec rapidité.
Assurément ma position était moins dangereuse, puisque je me trouvais seul avec une femme; mais elle était beaucoup plus singulière, puisque j'étais enfin en face delà femme que j'aimais, que j'allais épouser, et qui, de son côté, risquait probablement sa vie et peut-être sa réputation pour me sauver.
Je restai quelques minutes avant d'avoir une ide'e à moi, ce qui permit à mon inconnue de me prendre les mains, de me les serrer et de me dire en allemand une foule de choses pleines de tendresse sans doute.
Dès que je pus comprendre que je ne comprenais rien du tout à ce qu'on me dirait, je me pris à maudire la science stupide de ce monsieur de Belnunee qui savait autant de langues que Pic de la Mirandole, et qui pouvait causer provençal avec un charretier et parler d'amour en allemand.
Ne pouvant répondre verbalement aux transports d'allégresse de ma fiancée, j'usai à mon tour du langage dont elle se servait si bien. Je lui serrai les mains avec transport. Ah ! monsieur, quelle soie polie et glissante, quelle peau fine et souple ! Je n'ai jamais compris qu'une Allemande pût avoir de pareilles mains.
Je reprenais, à ce qu'il parait, mon intelligence.
Le baragouinage devenait moins pressé, je réfléchis qu'elle devait me trouver bien froid; je la serrai dans mes bras, elle me pressa sur son cœur et te remit à me parler. Je ne compris qu'un mot de ce qu'elle me disait ; ce mot, elle le répétait à tout bout de phrase. J'écoutai de ma plus fine attention.
Enfin, parmi toutes ces syllabes barbares, je saisis si souvent le mot de Jules, que je compris que je m'appelais Jules.
Une femme n'en est pas à dire ainsi à un homme son nom de baptême, sans qu'il y ait entre eux une confiance, une familiarité, une sorte d'union innocente cependant.
Je fus curieux d'apprendre à quel point d'innocence en
étaient monsieur de Belnunee et mademoiselle de Liedenish.
A ce moment, monsieur de Favreuse s'arrêta et fixa sur moi un de ces regards qui percent un homme à fond. Je compris que je devais l'écouter avec une expression de curiosité moqueuse qui lui avait déplu, il fronça les sourcils à la manière de la duchesse de Frobental, c'est-à-dire d'une façon tout à fait olympienne, et il reprit :
— Vous comprenez, monsieur, que lorsqu'on se décide à raconter de pareilles choses à un homme qu'on connaît à peine, c'est que, dune part, on a des raisons bien puissantes de le faire, et que, d'un autre côté, on est à peu près décidé à casser la tète à l'homme qui abuserait d'une pareille confidence.
— Pensez- vous m'intimider, monsieur le comte? fis-je d'un air révolté.
— Au dJable soit l'école où vous avez été élevé, mon cher ami! me dit le comte. Je suppose que vous fussiez obligé de raconter à quelqu'un les singulières aventures que vous avez apprises cette nuit sur le compte de votre père, je suppose que le salut de votre père dépendit de cette confidence, et qu'au lieu de trouver un auditeur sérieux vous fussiez en face d'un homme qui aurait l'air de s'apprêter à faire des gorges chaudes de votre confidence, vous lui diriez exactement ce que je vous dis.
Vous lui diriez :
« Si vous divulguez jamais que mon père a abusé de la bonne foi d'une pauvre jeune fille qui le sauvait, vous ne
AVENTURES d'un JEUNE CADET DE FAMILLE 35
mourrez que de ma main ; » ce que vous diriez pour votre père, je vous le dis pour moi.
La leçon était rude, et, quoiqu'elle ne me plût pas singulièrement, l'aveu qu'elle paraissait renfermer était si extraordinaire que je ne pus m'empêcher de m'écrier :
— Ce n'est pas possible !
— Ah ! monsieur, s'écria le comte avec une sorte de douleur irritée, ce fut alors une horrible scène, ce fut une épouvante, un effroi, un délire, une folie qui eussent attendri un tigre.
Gei trude savait le français ; je voulus m'expliquer, je voulus !... Vous dire ce que je lui dis, ça me serait impossible, car je ne le savais pas alors, je ne l'ai jamais su depuis ; mais ce que je compris parfaitement, c'est que le baron de Liedenish, le père de Gertrude, et son frère, un autre Liedenish, étaient dans le château où nous nous rendions, et que l'un et l'autre étaient gens à me tuer sur place, ce qui, je dois vous le dire, ne me paraissait pas trop injuste.
Mais ce qui était une horrible chose à penser, c'est qu'à l'épouvante qu'elle éprouvait je compris encore très-bien qu'ils étaient gens à la tuer elle-même.
Tenez, monsieur, dit monsieur de Favreuse avec un léger hochement de tête, ne me parlez pas des gens qui appliquent la même morale à toutes les personnes. Ce que je venais de faire, arrivé quinze ans plus tôt, eût été la cause des ravissements de T Œil-de-bœuf, on m'eût porté en triomphe à ma rentrée à la cour de Louis XV, après un aussi bon tour si lestement joué.
J'avoue que revenu de l'Inde avec mes bons souvenirs
de jeunesse, je ne m'imaginais pas que tout ce qui était bien alors pût être devenu mauvais.
A la vérité j'avais vu à .Marseille que le peuple en usait autrement que par le passé, mais je croyais que le grand monde vivait comme il avait vécu... et...
Monsieur de Favreuse s'arrêta encore, et reprit avec une expression triste :
— Je cherche et j'ai toujours cherché une explication à ma conduite, non pas une explication pour m'excuser... loin de là... je n'en ai aucune envie, mais une explication pour m'expliquer à moi-même ce qui me poussa; et puisque je suis en train de franchise, je dois vous dire que je n'en ai jamais trouvé qu'une très-infâme.
En effet, ce ne fut ni le piquant de la chose, ni l'entraînement de l'occasion, ni la beauté et l'abandon de cette pauvre créature qui aimait son fiancé à en être folle ; ce fut un calcul lâche, bas, froid, hideux. Oui, monsieur, et cela vous étonne d'entendre un homme de mon âge se dépecer si cruellement devant un homme du vôtre, mais il faut que je dise la vérité : ce fut une pensée abominable qui me détermina.
Je me dis que mon salut dépendait de Gertrude, et qu'il fallait qu'elle voulût me sauver. Ah ! vous trouvez cela odieux, n'est-ce pas, jeune homme? et en effet, c'est une chose qui n'a pas de nom.
Mais enfin le châtiment est au bout de toutes les fautes, et la façon dont j'ai expié la mienne est assez bizarre, assez extraordinaire pour que vous jugiez qu'il y a toujours peu de profit à mal faire.
Heureusement pour moi et pour Gertrude, nous avions
une assez longue route à faire pour qu'elle reprît un peut de bon sens. Je lui appris que j'étais libre, que je portais un nom digne de l'associer au sien, et que mon nom, mon titre étaient à ses ordres.
A ce que je vous dis là, elle ne répondit pas une seule parole, et je me tins pour un homme mort. Je prévis qu'elle allait me livrer à son père et à son frère, et je me préparai très-sérieusement à en finir avec la vie.
Vous comprenez sans doute qu'un homme de ma sorte fasse toute espèce d'efforts pour échapper à des massacreurs ignobles comme les juges de votre révolution, mais que c'eût été la dernière des lâchetés de me soustraire par la fuite à la vengeance d'une noble famille que j'avais si bassement outragée.
Gertrude gardait toujours le silence, et moi je ne disais plus rien.
Le jour avançait, et je pus enfin voir la femme que j'avais indignement trompée." C'était une blonde, tout bonnement une blonde ; c'est-à-dire qu'elle avait l'œil bleu, la peau blanche et satinée, la lèvre rose, et, en sa qualité d'Allemande, elle portait le nez légèrement busqué ; son front proéminent repoussait ses yeux largement ouverts dans une cavité où ils luisaient comme les deux soupiraux d'une fournaise qui brûle dans la nuit. La richesse de sa chevelure lui donnait en même temps les signes d'une force vitale inconnue à nos brunes parisiennes.
Du reste, voilà tout ce qu'elle avait à peu près d'une Allemande. La taille était fine et flexible , les mains délicieuses.
J'eus le temps de l'examiner en silence, car son œil fixé
devant elle semblait appeler le but où nous allions avec une rapidité toujours croissante.
La position était trop grave pour que je pusse espérer que l'aspect de ma personne pût changer quelque chose à la résolution inconnue de mademoiselle de Liedenish.
Cependant, au bout de quelque temps, je fus piqué de ce qu'elle ne daignait même pas me regarder. Je pouvais accepter la haine qui me promettait à la mort, mais un dédain si complet m'humiliait trop. Que diable ! on vaut toujours la peine d'être regardé.
Comme je vous ai avoué, monsieur, le mauvais sentiment qui m'avait fait agir, vous voyez que je ne crains pas de vous dire la sotte vanité qui me fit parler à mademoiselle de Liedenish.
Je commençai donc :
— Je vous ai dit, mademoiselle, que vous pouviez disposer de moi de toute façon, pour vous donner une réparation si vous la voulez, pour livrer ma vie à votre père, si cela vous convient.
À ce moment, elle se retourna vers moi, me regarda comme elle aurait fait du coussin de sa voiture, et me répondit tout simplement :
— Mais Jules, qu'est -il devenu? -
Elle ne pensait ni à moi, ni à elle, ni à son père, elle pensait à son fiancé dont j'avais pris la place. Ce fut ime confirmation de l'arrêt de mort qu'elle avait sans doute prononcé contre elle et contre moi. Notre sort se trouvant ainsi résolu dans sa pensée, elle s'occupait fort à l'aise du sort de celui qu'elle avait voulu sauver, et que ma substitution avait peut-être perdu.
Ce n'était pas là, à mon sens, le moindre des griefs que Gertrude avait contre moi, car, dans le mutisme à peu près complet dans lequel je m'étais enfermé, j'avais toute liberté de me livrer à mes réflexions et à l'examen de la position que je m'étais faite.
Mais l'histoire des faits vous instruira mieux de ce qu'était Gertrude que tous les commentaires que je pourrais faire à ce sujet, et j'en viens enfin à notre arrivée.
Nous entrâmes par une espèce de porte charretière dans un immense enclos qui devait avoir dépendu de quelque magnifique habitation.
Des arbres curieux restés çà et là parmi des taillis qui frisaient la terre, quelques marbres mutilés debout sur leurs piédestaux ou couchés parmi les herbes, la vaste disposition des allées , montraient quelle avait dû être la richesse de ces jardins; c'était la main de la république qui avait abattu tout cela, comme fait un chiffonnier qui déchire et dépèce un magnifique manteau de pourpre, et le met en guenilles pour le vendre, parce qu'il ne peut pas le porter.
Cette dévastation à laquelle nous marchions me fit peur; je compris, et c'est là un sentiment bien M'ai quoique bien inexplicable, qu'en présence de ces traces de destruction il n'en coûterait pas le moindre effort à mes ennemis pour ajouter le cadavre d'un homme à ces ruines. En vérité, on dirait qu'il y a dans l'esprit humain un besoin d'harmonie qui fait qu'on abat plus aisément les arbres qui abritaient la maison incendiée, et qu'on tue avec moins de remords l'être qui vit à côté de la chose détruite.
Cependant la voiture avançait rapidement dans la plus complète solitude.
Je cherchais vainement des yeux l'apparence d'une habitation, comme fait le condamné qui marche au supplice et qui cherche de l'oeil le gibet. Enfin je crus apercevoir assez loin, et comme au ras du sol, le toit d'une maison, et mon cœur se serra.
J'avais très-grand'peur, comme je vous l'ai dit, et, pardessus le marché, je ne savais pas de quoi j'avais peur. Quand on a la certitude d'en avoir fini avec la vie, encore veut-on savoir par quelle porte on la quittera.
Les gens qui disent que cela leur est égal sont ou des menteurs ou de grands misérables. C'est absolument comme ceux qui prétendent se soucier fort peu de ce que deviendra leur corps après leur mort. Je ne leur prêterais pas vingt- quatre sous. 11 faut bien avoir mépris de tout, même de son honneur, pour ne pas se respecter dans le limon qui a porté votre nom. Quant aux grands seigneurs et aux richards qui se font faire des funérailles et des tombeaux de pauvres, ceci c'est de l'orgueil fort misérable, mais enfin c'est quelque chose.
Tenez, croyez-moi, jeune homme, l'estime de soi-même poussée jusqu'à l'orgueil est qualifiée vice par la religion; cette estime égarée dans la vanité est assurément la plus grosse sottise de l'humanité; mais vice et sottise sont mille fois préférables à la honteuse indifférence que certains hommes ont d'eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, reprit monsieur de Favreuse, devant qui je m'étais incliné en signe d'assentiment, l'aspect de la maison dont je vous parle me donna le frisson.
En approchant davantage, je reconnus à sa forme octogone que ce devait être un pavillon de plaisance qui avait été posé dans un coin des jardins pour leur embellissement et qu'on avait conservé par hasard. 11 était au penchant d'une petite côte, au bas de laquelle coulait un ruisseau; sur ce ruisseau, il y avait un ignoble lavoir tout neuf, et je compris qu'on avait conservé ce délicieux petit pavillon pour en faire une buanderie.
On lavait en bas, et lorsque je vis la voiture enfiler une allée qui menait au pavillon, je me sentis un peu moins oppressé. La présence de quelques femmes qui battaient leur linge en chantant à quelques pas du pavillon devait prévenir tout au moins une scène de violence immédiate.
Mais je fus tout aussitôt repris dans mon incertitude et mes angoisses. Nous passâmes au grand trot devant la porte du pavillon, et les laveuses s'étant retournées, je les vis adresser un salut amical au cocher qui nous conduisait. Ceci renversa l'espoir que j'avais pu fonder en moi-même sur l'intervention républicaine de cette brave canaille en faveur d'un homme menacé par des gens qu'elle appelait des ci-devant.
Au bout de quelques instants, nous traversâmes le petit ruisseau dont je vous ai parlé, sur un petit pont en pierre bordé de balustres fort élégants, et nous entrâmes tout aussitôt dans un bois que je n'avais pu apercevoir de loin, attendu qu'il occupait le fond de la petite vallée où nous étions arrivés.
A mesure que nous avancions, le bois devenait plus dru, la roule plus embarrassée d'herbes, et, comme nous avions laissé depuis quelques instants le pavé sur notre droite,
je jugeai qu'on me menait dans quelque caverne où je serais complètement à la merci de ceux qui m'attendaient.
Comme je vous l'ai dit, monsieur, j'ai fait plusieurs fois le tour du monde; mais, je dois vous le dire, jamais voyage ne m'a semblé si long que celui que je vous raconte en ce moment.
Cependant toute chose a une fin ; nous touchâmes enfin au port, c'est-à-dire que nous nous arrêtâmes devant une espèce de masure qui avait dû être la maison du garde quand ces bois étaient gardés.
Lorsque la voiture s'arrêta, un homme de près de six pieds, tout blond, tout blanc, l'œil bleu, et très-touffu en cheveux, en sourcils et en moustaches, vint ouvrir la portière du côté où je me trouvais. C'était là un vrai Allemand, avec un cou et des reins à porter le monde, comme Atlas, et des poings à tuer un bœuf, comme MUon de Crotone.
A deux pas en arrière de lui était un homme de cinquante ans tout au plus, encore blond, déjà blanc, de ce mélange malheureux qui donne une couleur de filasse si désagréable à la respectable vieillesse germaine. Toutefois, hors cette teinte blafarde, il n'y avait rien de commun entre ces messieurs, que je jugeai devoir être le père et le frère de Gertrude.
Le vieux baron, car c'était lui en effet, était petit, maigre, l'œil gris, le nez crochu, la dent séparée et pointue, la lèvre mince, la bouche renfoncée, le menton fuyant; il il y avait dans cet homme quelque chose de féroce, d'implacable et d'astucieux à la manière des oiseaux de proie.
Quant au fil?, c'était l'image parfaite d'un de ces grenadiers colossaux dont le feu roi Frédéric-Guillaume faisait collection, comme madame Dubarry des magots chinois; c'était un de ces Hercules qui dépensent tant à couvrir de grosse chair le développement de leur grosse charpente, qu'il ne leur reste rien pour en faire le moindre esprit.
En résumé, monsieur, j'étais entre les griffes d'un chattigre qui a un ours à sa disposition. Cependant j'avais sauté à terre et mon apparition avait causé un étonnement qui se manifesta par une grosse exclamation gutturale échappée au jeune homme, et par un déluge de questions adressées coup sur coup à Gertrudc par son père.
Jamais je ne me serais imaginé qu'on pût parler l'allemand si vite. L'Italien le plus pétulant eût essayé en vain de suivre la parole et les gestes de monsieur le baron de Liedenish.
La fille répondait d'un ton résolu, mais calme.
Je ne savais pas un mot de leur horrible baragouin; mais la pantomime est un langage trop universel pour que je ne comprisse pas que de la surprise le père passa à la stupéfaction, de la stupéfaction à une sorte de curiosité épouvantée, de cette curiosité à la colère, de la colère à la rage, de la rage à un coup de pistolet qu'il m'envoya en pleine poitrine et qui m'étendit sur le sol.
Me voilà donc mort.
Pendant combien de temps? je ne pus le savoir précisément. S'était-il passé un ou plusieurs jours entre l'instant où j'étais tombé et celui où je repris connaissance, c'est ce que je ne pus calculer. Seulement, en rouvrant les yeux, je vis qu'il faisait nuit.
Je ne pus comprendre quel était l'endroit où je me trouvais, et il me sembla qu'un horrible bourdonnement me secouait le crâne.
La douleur de ma blessure fut la première chose qui eut pour moi une signification certaine ; elle me ramena tout droit à la circonstance qui m'avait valu cette blessure, et de fil en aiguille je retrouvai assez de souvenirs pour me demander où j'étais et ce qu'on avait fait de moi. J'étais dans une voiture, et le bourdonnement qui me semblait produit par mon propre cerveau n'était rien que le bruit des roues courant sur une route non pavée, mais assez raboteuse.
Ceci une fois bien établi dans mon esprit, je cherchai à me reconnaître tout entier.
J'étais parfaitement couché dans une longue dormeuse, bien emmaillotté de tous côtés, et avec de bons oreillers sous la tête.
Tout cela attestait un soin qui me fit croire que l'on avait quelque intérêt à conserver mes jours.
Mais il ne faut pas vous persuader que cette conscience de ma vie et de l'état où je me trouvais me vînt aussi rapidement que je vous le raconte.
Mon premier regard, au sortir de ma torpeur, s'adressa, comme cela devait être, à des souvenirs plus éloignés et qui nécessairement avaient laissé une trace plus profonde en moi que les rapides événements qui s'étaient accomplis depuis quelques jours. Le premier mot qui sortit de ma bouche quand je m'éveillai fut pour appeler Nyd-Jaïra, que j'avais si lestement poignardée. Si j'en avais eu la force, il est probable que je me fusse mis en colère de ce que je ne
rencontrais pas à ma portée le gong avee lequel j'avais l'habitude d'avertir mes esclaves de mon réveil.
Tout ce que je trouvai en étendant le bras fut une main qui s'empara de la mienne et qui me tàtait encore le pouls au moment où je m'étais rendu un compte assez complet de la position où j'étais.
— Où suis-je, et où me conduit-on ? dis-je avec une peine extrême.
Il ne me fut rien répondu, mais une main posée sur ma bouche m'ordonna le silence. Soit que ce fût une précaution relative à ma faiblesse, soit qu'on voulût prévenir le danger de me voir découvert, j'obéis à cette recommandation manuelle et cherchai à raccorder tout à fait mes souvenirs; mais ils s'embrouillèrent peu à peu de nouveau dans mon esprit. Cependant, au lieu de retomber dans le délire maladif qui m'avait fait perdre la conscience de tout ce qui s'était passé entre le moment où j'avais reçu ma blessure et celui où j'étais revenu à moi, je m'endormis du plus profond sommeil.
Ce sommeil celsa juste au moment où ma voiture franchissait le pont-levis d'un vieux château fort à hautes murailles, dans la cour duquel nous nous arrêtâmes.
Je pus voir alors celui qui sans doute était resté sans cesse à côté de moi dans la voiture; c'était un homme entre deux âges, vêtu de noir, aussi bien poudré qu'on peut l'être en courant la poste, et qui me fit tirer de mon carrosse avec des précautions qui n'appartiennent qu'à un ami ou à un médecin.
Or, comme je ne le connaissais point, je jugeai que c'était un médecin.