‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 21 sur 25 · NOUVELLE VENGEANCE DE TÉHÉTA · texte numérisé non relu

NOUVELLE VENGEANCE DE TÉHÉTA

Je prévoyais quelque chose d'extraordinaire, d'étrange, de terrible, et l'air embarrassé de Téhéta me le montrait

assez ; mais, à vrai dire, je ne m'attendais pas du tout à la proposition extravagante qui sortit comme un coup de pistolet de la bouche de Téhéta. Elle se mordait les lèvres, balançait sa tète d'un air incertain, ne sachant par où commencer, lorsque tout à coup elle se décida à tirer en plein but, et me dit sans préambule, sans préparation :

— Je veux être comtesse de Favreuse !

— Hein? plait-il?... que voulez-vous dire? de quoi s'agit-il? J'ai mal entendu.

Toutes les exclamations possibles de surprise me vinrent l'une après l'autre à l'esprit.

Téhéta, contente de m'avoir lâché sa bordée, me laissait épuiser la mousqueterie de mes questions sans en paraître émue; elle s'y attendait. Mais lorsque, ennuyé du silence qu'elle gardait après cette farouche déclaration, je lui dis qu'elle était folle, elle se remit à prendre un air de dédain et de mépris.

— Non, me dit-elle, je ne suis point folle; et si je vous ai amené ici pour vous faire cette proposition, c'est qu'ici vous serez forcé d'écouter tout ce que j'ai à vous dire.

Je la saluai respectueusement, et je lui répondis de ma plus douce voix : ,

— J'ai entendu hurler les tigres de l'Inde, ce qui est effroyable; j'ai entendu pleurer les crocodiles et les caïmans, ce qui est touchant à fendre le cœur d'un nabab ; ainsi je vous entendrai menacer ou prier tant qu'il vous plaira; mais dussiez-vous me hacher comme chair à pâté, je vous jure crue jamais...

— Ne jurez pas, reprit Téhéta en fronçant le sourcil ;

attendez de savoir ce qui vous menace avant de prendre une résolution.

— Le pire de tout ce qui peut me menacer, c'est d'être tué, et pour le peu de cas que je fais de ma vie, vous pouvez être assurée...

— Je le sais, me dit-elle, et si vous eussiez été un lâche comme monsieur de Belnunce, je ne vous aurais pas choisi.

— L'honneur m'est grand, lui dis-je.

Téhéta changea tout à coup d'expression, et me dit avec des larmes qui lui échappèrent malgré tous ses efforts :

— Je ne vous aurais pas aimé si vous eussiez été un lâche.

Personne ne méprise la passion qu'il inspire, et, quand une femme est belle, qn trouve toujours qu'elle a raison de vous trouver de son goût. Je ne me laissai point aller cependant à la douce tentation de répondre à cette déclaration, et je gardai le silence.

Téhéta se mordit les lèvres de rage.

— Mais cet amour vous est fort indifférent, n'est-ce pas ? et j'en suis si bien convaincue, que je l'ai tout à fait oublié.

— En ce cas, vous devez avoir perdu en même temps l'envie de devenir comtesse de Favreuse ?

— Oh ! me dit-elle, ce n'est pas à mon amour que j'obéis, c'est ma vengeance que je veux.

— Et en quoi, s'il vous plaît, puis-je être utile à votre vengeance par mon mariage avec vous ?

Téhéta fut sur le point de me répondre ; mais comme si elle n'eût pas voulu établir la discussion sur ce sujet avant de m'avoir bien persuadé de la nécessité de lui obéir, elle reprit :

— Je serai comtesse de Favreuse, ou tout ce que vous aimez périra dans le déshonneur et le désespoir.

Je compris enfin Téhéta.

— Oh ! me dit-elle, si je n'avais été maîtresse que de votre existence, je ne vous aurais pas amené ici, bien sûre de vous voir préférer la mort à la honte d'épouser la fille esclave; mais à l'heure qu'il est je tiens dans mes mains l'honneur de madame de Belnunce, je tiens dans mes mains cette enfant que vous avez espéré soustraire à ma vengeance.

— C'est impossible ! m'écriai-je.

— Si vous aviez été hier soir chez madame Smith, vous sauriez qu'on devait me la rendre ce matin.

— Hier, m'écriai-je... oh ! je l'en aurais empêchée !

— Vraiment, me dit Téhéta en ricanant ; c'était pourtant ce que j'espérais; mais vous n'êtes pas venu, et à défaut du scandale que vous auriez fait, on m'a remis l'enfant. .

Je ne comprenais pas beaucoup comment Téhéta trouvait bon que je ne fusse pas allé chez madame Smith, et comment elle eût trouvé meilleur que j'y fusse allé. Elle avait cependant raison.

C'était une terrible combinaison , une combinaison de femme méchante, longuement méditée, bien couverte de

tous côtés et presque impossible à éviter, comme les grandes manœuvres des grands capitaines.

Voici quelle avait été sa façon d'agir d'abord :

Elle s'était présentée elle-même chez madame Smith, comme une mère éplorée à qui l'on a ravi son enfant ; elle l'avait réclamée, et, en preuve de son droit à cette réclamation, elle avait amené la nourrice gagnée par elle, et qui déclara l'avoir reçue de sa main; enfin elle avait fait valoir cette fatale marque imprimée sur le corps de l'enfant, et qui était un signe de reconnaissance.

Comme je vous l'ai dit, voilà l'action ; maintenant voici le raisonnement :

Ou j'apprendrais la prétention de Téhéta, et alors je la combattrais , alors je m'opposerais de toutes mes forces à la remise de l'enfant. Que j'eusse fait cela dans un premier mouvement de surprise, et c'était cent fois probable, quelles étaient les conséquences de cette résistance ?

De quel droit m'occupai-je de cette enfant trouvée sur le seuil d'une maison ? C'était donc moi qui l'avais posée là , moi qui l'avais remise à madame Smith; celte enfant m'était donc quelque chose, je savais qui elle était, où elle était née. On eût poursuivi une enquête à ce sujet, et vous devez juger jusqu'où elle eût pu remonter.

C'est à ce moment que Téhéta me produisit avec une effrayante logique la date du prétendu accident arrivé à Gertrude, l'histoire publiée par la princesse de la voiture brisée sur la grande route et retrouvée cependant à la porte de la cabane par les gens de la princesse.

Alors elle me rappela que le lendemain matin même de

cette nuit, j'avais paru chez moi avec cette enfant, que plus tard je l'avais portée moi-même chez la nourrice; elle me rappela encore crue c'était moi qui étais venu avertir la princesse de l'accident que je devais n'avoir appris que par hasard.

— Oui, me dit-elle , j'aurais voulu que vous eussiez été là, et alors je vous aurais traité d'infâme, et pour vous défendre il eût fallu révéler toutes ces circonstances qui eussent toutes abouti à prouver la faute de Gerlrude.

Alors, s'écria-t-elle , j'aurais parlé à mon tour, j'aurais raconté tout ce qui s'est fait au château de Morden, et je me serais vengée de cet homme qui m'a achetée enfant pour me déshonorer jeune fille, pour me tenir prisonnière; je me serais vengée de cette comtesse de Belnunce qui me méprise pour avoir appartenu à mon maître comme lui appartient le chien avec lequel il chasse; je me serais vengée de toi, comte, que j'ai sauvé et qui m'as trahie pour cette femme que tu ne connaissais que pour t'avoir dénoncé à son père; de toi, qui étais, j'en suis sûre, le complice de Nagy-Tcha, et qui l'as poussée à la mort de mon père.

Je vous traînais tous dans la boue et le déshonneur; mais tu n'es pas venu, et Ton m'a remis cette enfant ; elle est en mon pouvoir. Que je dise un mot, ou plutôt que je ne le dise pas, et elle meurt; car je ne suis pas si imprudente que toi, je n'ai pas seulement confié à ma vie le soin de ma vengeance, je l'ai encore légué à ma tombe.

Tu peux me tuer ici, comte de Favreuse, et du même coup dont tu me tueras, tu tueras Gertrude, et ta fille Marie, et toi-même ; car sans moi vivante tu ne sortiras pas

d'ici, tu y mourras de faim , et c'est un supplice que tu connais.

Après cette phrase, monsieur de Favreuse poussa un soupir, et reprit du ton le plus détaché :

— Quelle peste, monsieur, que les femmes enragées d'une passion quelconque !

Téhéta était enragée de trois ou quatre à la fois : elle était enragée de vengeance, enragée d'amour, enragée d'ambition, enragée de vanité, etc., etc.

Je la connaissais trop, non point pour croire très-exactement tout ce qu'elle me disait, mais pour être certain que je l'aurais pétrie avec une massue dans un mortier que je ne l'aurais pas fait reculer, et je n'avais pas contre elle les armes morales qu'elle avait contre moi : elle n'avait personne à l'honneur de qui elle s'intéressât, pas même au sien.

Elle se targuait d'être perdue, et me disait impudemment :

— Votre nom me servira à me relever de mon infamie; oui, me disait-elle en s' exaltant, je serai l'égale de cette comtesse de Belnunce, et j'aurai sur elle cet avantage de porter un noble nom, noblement porté.

Tout cela était fort charmant , mais tout cela ne me tirait point d'embarras, et puis j'avais mille choses à penser, à prévoir; ma fille et Gertrude m'occupaient avant tout; car, pour ce qui était du mariage, j'étais parfaitement déterminé à tout promettre pour sortir d'abord des griffes de Téhéta, sauf à compter ensuite avec elle.

Cependant je ne pouvais pas céder trop vite, de peur que la jalouse Téhéta ne suspectât mon obéissance.

En conséquence, je pris un chemin détourné et qui devait me conduire à mon but.

— Téhéta, lui dis-je, je ne puis ni ne veux vous épouser; mais à supposer que la reconnaissance que je vous dois eût pu me faire oublier la distance qui nous sépare, et surtout ce que vous avez été, je me croirais le dernier des hommes d'obéir à une menace de mort.

J'avais espéré que Téhéta verrait dans cette manière de prendre les choses un commencement de concession, puisque j'admettais comme possible l'idée d'un mariage entre elle et moi, s'il ne m'était pas imposé par la menace ; mais soit que ma finesse fût trop fine pour cet esprit absolu, soit qu'elle ne le fût pas assez pour cette nature vipérine, elle me répondit :

— Vous ne le voulez pas, eh bien, comte, restons ici, et vienne la mort pour nous deux; c'est une sorte de mariage, c'est une destinée commune. Nous serons unis dans les tortures de la faim et de la mort.

Nous avons bien en France quelques caractères extravagants et qui se font remarquer par des actes d'une folie inouïe : nous avons des amants qui tuent leurs maîtresses et qui se tuent après ; il y en a qui se tuent ensemble parce que des parents barbares refusent de les marier; mais il n'y a pas de femme, du moins que je sache, qui propose tranquillement à un homme qui ne veut pas d'elle, de faire une partie de mourir de faim en tête-à-tête ; c'est le cas ou jamais de se manger mutuellement.

Cependant je n'étais pas du tout décidé à éprouver la constance de Téhéta, et j'aimais autant ne pas faire un

mariage in extremis. D'un autre côté, je voulais savoir comment elle entendait l'engagement qu'elle me demandait, afin de découvrir comment je pourrais y manquer. Je me jetai sur un sofa et lui dis d'un ton nonchalant :

— Écoutez, la belle, si c'est un nom que vous voulez, rien que mon nom, c'est une chose dont je puis traiter avec vous, mais à la condition que nous ne nous verrons jamais.

— Vous êtes donc assez lâche pour donner votre nom à la femme que vous méprisez?

— Ah çà, voyons, lui dis-je, ma chère enfant, que diable voulez-vous que je fasse? Si je vous refuse, il faut que je meure de faim comme un chien, et moi qui ai goûté de cette cuisine, ou plutôt de cette absence de cuisine, j'avoue que je ne suis pas tenté de recommencer; si, pour échapper à cette destinée, je consens à vous épouser, vous me traitez de lâche; vous conviendrez qu'il est difficile de vous contenter.

Téhéta ne me répondit point d'abord, elle se consultait ; enfin elle finit par me dire :

— Eh bien, soit ! si ce n'est pas le bonheur, ce sera du moins la vengeance.

— Eh bien , va pour votre vengeance, lui dis-je. Et comment entendez-vous que je vous la donne?

— Ne vous l'ai-je pas dit?

— Vous m'avez dit votre projet, mais il faut arriver à l'exécution.

— Elle est plus simple que vous ne pensez : vous allez me faire un engagement signé de votre nom , librement signé, et vous pourrez sortir.

— Et qui me répondra que vous me rendrez ma fille? qui me répondra que vous laisserez la comtesse de Belnunce en repos ?

— Je vous le promets.

Je me mis à rire au nez de Téhéta.

— Vous me demandez des écrits, lui dis-je, et vous m'offrez pour toute garantie des serments : vous êtes folle !

Téheta se mit dans un coin, frappant la terre du pied avec colère, cherchant probablement un moyen de faire une transaction. La lutte était curieuse.

Elle avait une dose de sang bohème qui lui persuadait qu'on ne fait de bons marchés qu'en prenant tout et ne cédant rien; mais, d'un autre côté, une certaine justesse d'idées lui démontrait la fausseté de cette prétention. 11 y avait donc, comme je vous le disais, une lutte curieuse entre l'instinct et le raisonnement.

Enfin une idée lumineuse sembla éclairer toutes les incertitudes de Téhéta : elle se leva soudainement, alla vers la porte, l'ouvrit et me dit :

— Vous pouvez sortir; je ne vous demande ni serment, ni écrit, ni promesse; mais n'oubliez pas une chose, c'est que votre fille est entre mes mains, et que, si dans trois jours le mariage que je vous demande n'est pas fait, vous ne la reverrez jamais. iVoubliez pas que celle que vous aimez est tout à fait perdue.

Allez maintenant ; j'aime mieux comme garantie de votre obéissance la terreur que vous emporterez d'ici, que tous les engagements que vous pourriez prendre.

Cela me donnait trois juurs de répit, je n'en demandais

AVENTURES D'UN JEUNE CADET DE FAMILLE 30b

pas tant ; j'acceptai, en demandant toutefois à Téhéta où je pourrais lui donner ma réponse.

— Vous me trouverez tous les jours au Prater, à l'heure qu'il vous plaira d'y venir.

Je lui indiquai une heure et je sortis.

Mais Téhéta m'avait donné une excellente leçon : au lieu de m'éloigner, je me résolus à l'attendre et à faire pour elle le rôle d'espion qu'elle avait joué pour moi.

Je cherchai un abri; mais ce pavillon était situé, comme je vous l'ai dit, dans une rue bordée d'un bout à l'autre de deux, murs plats sans le moindre enfoncement; toutefois, je n'eus pas le temps de m' ennuyer à faire le guet, je vis Téhéta sortir sur mes pas.

Elle devina sans doute l'intention qui m'avait fait rester là et elle me dit :

— Oh ! vous pouvez me suivre, je n'ai pas besoin de cacher l'endroit où est votre fille, elle y a été ouvertement placée par moi comme ma fille, et s'd vous plaisait de la réclamer, je crois vous avoir dit quelles seraient les conséquences de cette réclamation.

Elle s'éloigna aussitôt sans se presser le moins du monde, et comme pour me donner la facilité de la suivre.

Je crus plus utile de me rendre chez madame Smith ; cette dame était absente.

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