FIN DE LA CONFESSION
Ce jour-là même je devais assister au grand diner de la princesse ; je voulais y paraître, et je m'y rendis.
lime parut que ce qui avait été dit restait pour accepté. Rien ne m'annonça qu'on soupçonnât la position dans laquelle je me trouvais vis-à-vis de la famille Morden.
Dans la soirée, je m'approchai de Gertrude, et je lui glissai rapidement à l'oreille la demande d'une entrevue; elle ne fit pas semblant de m'entendre. Je quittai le salon de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et je me rendis chez madame Smith. Je la trouvai cette fois. Elle était désolée de l'obligation où elle avait été de rendre l'enfant.
Sans lui apprendre l'exacte vérité, je lui dis que Téhéta lui avait menti, et je fis si bien, que je lui persuadai de réclamer cette enfant comme ayant un droit sur elle pour l'avoir trouvée.
Madame Smith s'amouracha de cette idée et du procès qui pouvait en être la conséquence. Cela la posait, cela lui donnait un rôle dans le monde, un rôle de bienfaitrice ardente, exaltée.
Toutefois, malgré la retenue avec laquelle je m'expliquai avec madame Smith, je fus forcé de lui laisser comprendre que cette enfant m'était plus chère que le premier venu.
Une fois ceci admis, tout le reste était facile à décou-
vrir. Quelles étaient mes habitudes? La plus ordinaire était d'aller tous les soirs chez la princesse... Qui trouvaisje là tous les jours ? la comtesse de Belnunce.
Une fois là, l'investigation était encore plus facile , surtout pour une femme qui avait été élevée dans l' arrièrechambre d'une femme du grand monde.
En effat, madame Smith n'avait pas réfléchi une demiheure sur l'intérêt passionné que je prenais à cette enfant, qu'elle me disait :
— Allons, cher comte, ne faites pas le modeste, tout s'acccrde.
Et en effet, vous êtes arrivé à Vienne à la même époque qu'elle : ce que vous faisiez et où vous étiez avant de venir dans notre ville , vous ne le dites à personne ; et puis...
Vous dirai-je, monsieur, qu'en vingt minutes elle savait mon secret, non pas tel qu'il était véritablement dans la bizarrerie de ces circonstances, mais tel qu'il se bâtit de soi, dans l'ordinaire de la vie; elle en savait l'essence, le dernier mot. Nous prîmes nos mesures pour que madame Smith, aidée de ses nombreux amis, pût obtenir la restitution qu'elle demandait, et L'obtenir en quelques heures, sans discussion, sans défense possible de la part de Téhéta.
11 fallait une surprise, un véritable coup de main, sans que j'eusse l'air de m'en mêler; tout cela fut convenu le soir même.
Madame Smith eut tous les ordres qu'elle demanda; on mit à sa disposition presque autant d'agents de police que s'il eût été question d'une affaire politique ; et il ne s'agit plus que de savoir où l'on trouverait Téhéta.
Je fis autant que possible la description du pavillon où j'avais été conduit par ma bohème, et les familiers de la police autrichienne l'eurent bientôt reconnu comme appartenant à l'hôtel de monsieur de Morden, ce qui calma singulièrement leur vif empressement à aider les recherches de madame Smith.
Je crus pouvoir changer ces fâcheuses dispositions en leur apprenant que l'enfant que l'on cherchait n'était plus dans ce pavillon, mais avait dû être transportée dans quelque autre endroit qu'il serait facile de découvrir en suivant Téhéta.
On fut généralement de cet avis; mais nous n'avions que trois jours pour arriver à notre but, et la police allemande n'a pas l'enthousiasme expéditif de notre police de" Paris.
Laissons là, dit monsieur de Favreuse, l'histoire de toutes ces allées et venues, de toutes ces courses, de toutes ces poursuites, de toutes ces fuites ; qu'il vous suffise de savoir le résultat passé de toute cette histoire, qui sera loin de vous faire soupçonner cependant le résultat présent, quoique tout ce que je viens de vous dire soit parfaitement nécessaire pour que vous puissiez comprendre ce que je veux de vous.
Sachez donc, monsieur, que, soit que Téhéta eût été instruite des ordres obtenus par madame Smith, soit qu'ellemême eût compris la folie de l'espérance qu'elle avait conçue, soit qu'une main plus puissante que celle de Téhéta eût déjoué tous ses desseins, elle disparut ainsi que l'enfant, sans que personne ait pu savoir ce qu'elle était devenue.
Avec elle s'enfuirent les craintes que j'avais pour Gertrude.
Si vous tenez à savoir la fin de mon histoire personnelle, je vous dirai que depuis cette époque jusqu'en 1810, époque où les Belnunce revinrent en France, ma vie s'est à peu près passée tout entière, soit à Vienne, soit en Hongrie.
J'étais devenu le commensal très-habituel du prince de Morden, vivant très-politiquement, mais très-poliment avec monsieur de Belnunce, m'étant chargé d'instruire un peu la lourde jeunesse du jeune géant à qui était réservé l'honneur de propager la race des Morden.
Quant à mes rapports avec Gertrude, monsieur, pendant les dix ans où nous avons vécu tous les jours ensemble, ils ont été ceux de deux amis qui se sont donné mutuellement tout ce qu'ils ont de confiance, de dévouement et d'abnégation de soi-même.
J'ai eu d'autant plus de mérite à vivre ainsi, monsieur, que j'aimais Gertrude avec une véritable passion.
Mais si vous avez bien calculé le temps qui s'est passé entre les premiers jours de mon arrivée à Versailles et ceux de mon arrivée à Vienne, vous devez comprendre que je n'étais déjà plus un très-jeune homme, et qu'au moment où Gertrude arriva à tout l'éclat de sa beauté, je commençais singulièrement à décroître à titre d'amoureux.
J'ai aimé la comtesse avec passion et respect; je l'aime encore, monsieur, avec une dévotion qui ne lui laisse pas de rivale !