‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 4 sur 25 · LA GARDE-MALADE · texte numérisé non relu

LA GARDE-MALADE

A l'aspect des hautes murailles de la cour où je me trouvais, j'avais pensé d'abord que j'étais tombé dans les mains des républicains, et qu'on m'avait conduit dans une de ces vieilles prisons dont l'extérieur a quelque ressemblance avec les habitations de nos pères.

Mais presque aussitôt je fus avertis de mon erreur, car celui que j'avais jugé être le docteur parlait une langue que je ne savais pas plus que l'allemand, mais qui ne me parut pas être de l'allemand. Quoique la physionomie de ceux qui lui obéissaient fût très-sinistre, et que leur costume régulier pût passer pour un uniforme de geôle, je vis bientôt que c'était une livrée et que je n'avais point affaire à des porte-clefs.

Tout cela ne me disait pas où j'étais ni entre les mains de qui je me trouvais.

Comme je n'avais aucune idée précise du temps qui s'était passé et de la route que nous avions faite, si ce n'est que j'avais été frappé un matin, que- je m'étais réveillé et rendormi pendant la nuit et que je rouvrais les yeux durant le jour ; tout cela pouvait constituer vingt-quatre heures de voyage et quelque cinquante lieues de route, si l'on avait employé tout ce temps à marcher; si, au contraire, je m'étais réveillé la première fois, à peu près au moment de notre départ, nous ne devions pas être bien loin

de la Provence; si ma faiblesse avait duré huit jours, où diable pouvions nous être ?

En tout cas, je ne m'imaginais nullement que nous eussions pu quitter la France, et après avoir mûrement pesé toutes ces considérations, je me crus dans quelque château appartenant à monsieur de Liedenish, et entouré de toute la valetaille qu'il avait dû amener de son pays.

On me transporta dans une immense chambre et l'on me déposa sur un lit en bois à vieilles colonnes torses, monté sur une estrade, et surmonté aux quatre coins de panaches de plumes noires déchiquetées jusqu'à la côte. Les deux fenêtres qui éclairaient cette halle étaient percées dans des murs d'une telle épaisseur, qu'il y avait de chaque côté de l'embrasure des bancs de bois où six personnes pouvaient s'asseoir à l'aise. Le vitrage était en plomb.

Le peu de meubles perdus dans ce vaste logis étaient d'une richesse surannée, et le manteau d'une énorme cheminée placée à une certaine distance de mon lit pouvait aisément couvrir une douzaine de personnes et receler douze douzaines de jambons. Il parait que mon médecin n'avait pas dormi comme moi, car à peine m'eût-il fait déposer sur mon lit, qu'il mit à mes côtés une femme armée de fioles et de tisanes, et que, avant que j'eusse pu l'interroger, disparut avec cet air satisfait d'un homme qui sent qu'il va dormir à son aise.

Monsieur, la femme jeune peut avoir peu d'esprit et être bonne, la vieille femme ne peut être bonne qu'autant qu'elle est bête, ce qui ne l'empêche pas d'être quelquefois bête et méchante.

Je n'ai guère rencontré dans ma vie que deux vieilles femmes spirituelles et bonnes : l'une qui a tant aimé l'amour, tant qu'elle a pu en user, qu'elle a continué à l'aimer dans les autres ; cela la rendait d'une indulgence excellente. Si l'on voulait regarder de très-près, peut-être ne faudrait-il pas considérer cela comme de la bonté, mais comme un petit reste de libertinage qui se raccroche à ce qu'il peut et ramasse les miettes des jeunes convives; l'autre était une femme dont la vie avait été un constant dévouement, et peut-être serez-vous appelé au bonheur de la connaître.

C'est pour cela que je ne veux pas vous en dire davantage quant à présent, et que je reviens à mon récit, relativement à la femme qui était postée au chevet de mon lit.

Si elle avait été jeune ou vieille, je me serais fait un plan de conduite à son sujet; mais elle était juste dans ce médium dangereux, où, d'une part, la flatterie qui commence à manquer met facilement le feu aux étoupes; où, d'une autre part, la femme qui croit mériter encore des hommages tourne facilement à l'aigre quand ces hommages lui manquent.

Dans cet ordre d'idées, la femme, quelles que soient sa race et sa condition, a un tact admirable.

Si la mienne avait eu affaire à un blondin de dix-huit ou vingt ans, elle aurait mis probablement sur le compte de la jeunesse le tr jp d'ardeur ou la froideur de son malade, et elle lui aurait amicalement montré par quel chemin on pouvait arriver à elle. Mais j'étais d'âge à savoir ce que je faisais, et je me dis qu'il fallait devenu l'ami de cette

femme, attendu que pour moi l'amitié des femmes, comparée à celle des hommes, est dans la proportion d'un louis d'or à une pièce de vingt-quatre sous.

Je me mis alors à examiner longuement ma garde-malade : sa personne m'étonna encore plus que la bizarrerie de son costume.

Elle avait quelque chose du teint d'olive mûre de mes petites Indiennes de Mysore. Mais la prestesse de ses mouvements, la délicate finesse de ses membres, la sécheresse anguleuse de son front, lui donnaient un aspect d'énergie vivace qui contrastait complètement avec la languissante mollesse de mes esclaves. Les yeux de cette femme semblaient intérieurement illuminés. On eût dit de même qu'un rayon nacré scintillait à chacune de ses dents, tant yeux et dents reluisaient d'un singulier éclat sur cette peau brune et luisante aussi.

Ses cheveux étaient légèrement crépus et divisés en tresses énormes qui descendaient bien au-dessous de la tadle.

Quant au costume de la femme, il consistait en une espèce de casaquin rouge agrafé jusqu'au cou et parsemé de boutons d'argent, une jupe de serge bleue partait du casaquin et ne descendait pas assez bas pour ne pas laisser voir une seconde jupe rouge toute bariolée de broderies de soie noire. Les brodequins très-pointus et lacés sur le cou-depied avec un fil d'or enfermaient les pieds les plus délicieux et se terminaient par une petite fourrure brune qui servait de collier à k naissance de la plus jolie jambe du monde, s'il fallait s'en rapporter au peu qu'on en voyait.

Cette femme n'était plus une enfant, il s'en fallait de n 4

beaucoup, mais elle n'était pas encore hors d'âge, il s'en fallait assez pour qu'elle dût avoir encore des prétentions.

Vous vous étonnez sans doute, monsieur, que j'aie fait tous ces raisonnements dans une position pareille à celle où je me trouvais ; mais ces raisonnements, je ne les fis pas tout de suite comme je vous les répète maintenant ; ils furent le résultat de plusieurs jours de réflexion. En effet, pendant plusieurs joure, je ne vis absolument que cette femme, à l'exception de quelques minutes pendant lesquelles le docteur venait me voir le matin, se consultant avec ma garde-malade dans cette langue diabolique à laquelle non-seulement je ne comprenais pas un mot, mais que je ne pouvais aucunement reconnaître, comme j'eusse pu deviner, sans cependant savoir ces langues, qu'on parlait devant moi espagnol, anglais, italien ou allemand.

La seule chose qui me fût parfaitement claire dans le résultat de cette délibération incompréhensible, c'est que je devais me taire; et comme j'éprouvais des douleurs affreuses du moment que j'essayais d'émettre le moindre son, je crus être assuré que ce silence m'était surtout imposé comme précaution médicale.

Cependant j'étais toujours dans l'ignorance la plus profonde sur ma situation.

Étais-je chez des amis ou chez de.s ennemis? Rien ne pouvait me tirer de cette incertitude.

Chez des ennemis, on ne soigne pas avec tant de complaisance et de précaution la vie d'un homme dont on veut la mort. D'ailleurs, en fait d'ennemis* jo, ne pouvais avoir que le baron deLiedenish, et je ne comprenais pas ce qu'il eût pu faiie de moi-

AVEJNTURE3 D'UN JEUNE CAbET DE FAMILLE 51

Eu fait d'amis, je ne m'en connaissais plus au monde, et d'ailleurs les amis ont soin d'expliquer leurs desseins.

J'étais donc à peu près dans la situation du dormeur éveillé de ce bon monsieur Galland, et je vivais stupidement rien que pour vivre, me guérissant petit à petit, me ranimant tout doucettement, sans savoir ce que je pourrais faire ou ce qu'on voudrait faire de la vie qui me revenait ainsi. Ce fut pendant une semaine, je crois, de ce mutisme complet, que je fis ces réflexions dont je vous ai rendu compte tout à l'heure.

Veuillez bien reconnaître une chose, monsieur, c'est que la première pensée de tout homme en danger est de penser à son salut, quel que soit cet homme et à quelque pays et à quelque rang qu'il appartienne.

La seconde pensée de cet homme, toujours dans ces conditions de généralité, est de chercher à intéresser à ce salut l'être qui se trouve à côté de lui, lût-ce un chien. Maintenant, la manière de l'intéresser dépend tout à fait de l'éducation qu'a reçue cet homme.

Or, monsieur, dans mes façons de voir, la meilleure manière d'intéresser une femme, c'est de lui faire la cour. J'ai connu beaucoup de femmes dans ma vie, j'en ai connu de joueuses, d'intéressées, d'avares, d'ambitieuses, de vindicatives, mais pas une qui ne fit céder la plus mauvaise des passions qu'elle avait dans le cœur à la vanité d'avoir plu à un homme qui en valait la peine.

Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur ? je vois comme cela.

Vous avez beau ricaner dans votre jeune sagesse et me traiter de fat, cela ne prouve qu'une chose, c'est que vous

ne me comprenez pas. La fatuité n'est pas à dire qu'on a telle ou telle opinion, la fatuité consiste à prétendre l'avoir fait triompher, et dans le cas dont je vous parle, la fatuité n'est pas à avancer qu'on n'obtient guère quelque chose des femme, qu'en les flattant à l'endroit de l'amour, mais à dire qu'on est souvent arrivé par cette manière de procéder.

Du reste, quoiqu'il en soit de mes opinions passées et de vos jugements présents, ne pouvant point parler à ma gardemalade, je me mis en mesure de la regarder avec tant de fixité qu'elle ne pouvait lever les yeux sur moi sans trouver les miens attachés sur elle.

Dans le premier moment de ce jeu de prunelles, elle s'imagina que je demandais quelques-uns des soins qu'elle avait l'habitude de me rendre, et il lui arriva même d'appeler deux ignobles figures qui lui venaient en aide lorsqu'il s'agissait de choses dont de pareils singes pouvaient être seuls témoins. Dans ces cas-là, je refusais avec impatience, et ce n'était que lorsque nous étions seuls et qu'elle me présentait quelques potions dont je ne voulais pas, qu'au lieu du gobelet je lui prenais la main, que je la serrais tendrement et que je la portais à mes lèvres.

Qu'elle prît cela pour de l'amour ou de la reconnaissance, c'était une chose assez indifférente au fond; mais je crus m'apercevoir que ses soins devenaient plus doux et plus affectueux, et je lui adressai quelques paroles. Elle fit signe qu'elle ne comprenait pas du tout.

Alors elle-même sembla m'indiquer un moyen de nous mieux entendre : elle me présenta un crayon et un chiffon de papier.

J'écrivis ces quelques mots :

« Où suis-je, et chez qui suis-je?»

Ma garde-malade prit le papier, l'examina longtemps et finit par le cacher dans son sein.

Je devinai qu'elle espérait en avoir la traduction par quelqu'un que je ne connaissais pas, et comme elle ne me quittait guère que vers le soir, pendant quelques heures, pour revenir ensuite passer la nuit sur un lit volant qu'on dressait derrière un paravent, à quelque distance du mien, je passai cette journée dans l'attente la plus vive , encourageant ma protectrice dans ses honnes dispositions par toutes sortes de regards langoureux et de mines charmantes.

Ce fut pendant cette journée que je parvins à lui faire comprendre que je désirais savoir son nom, et qu'elle me fit comprendre, de son côté, qu'il lui était défendu de me répondre à ce sujet.

Indépendamment de cette solitude où je revenais tout doucement à la vie, j'étais en outre enfermé dans un silence solennel qui semblait envelopper ce château et le pays tout entier.

Point d'allées et de venues brillantes et animées, point d'éclats de voix lointains et rapprochés, point de bruit de chevaux, point de cris de chiens ; ni le beuglement d'un boeuf, ni le bêlement d'un agneau, pas même le chant d'un oiseau, rien ne venait jusqu'à mes oreilles. Le frôlement du pas léger de ma garde-malade, celui d'une porte discrètement ouverte ou fermée, la conversation de tou*

les matins entre le docteur et ma surveillante, voilà les seuls bruits qui arrivassent jusqu'à moi.

Eh bien, monsieur, la nature de l'homme est si pauvre, elle est si incapable de se suffire à elle-même, que j'attendais tous les matins avec impatience l'heure de cette conversation, comme si j'avais pu y comprendre quelque chose. Je l'écoutais avec la curiosité et l'anxiété d'un homme qui entend discuter sa vie, et il me semblait que je devinais ce qui s'y disait.

Or, le lendemain du jour dont je vous parle, cette conversation avait été plus active ; des gestes jetés au loin et ramenés vers moi m'avaient fait croire à l'arrivée de personnes pour qui moi-même je n'étais pas sans intérêt.

Je ne m'étais pas trompé ; vers la fin du jour, à l'heure où ma garde avait l'habitude de me quitter, j'entendis des mouvements inaccoutumés interrompre peu à peu le silence dans lequel je vivais depuis une quinzaine de jours.

Ce furent d'abord dans la maison des bruits partiels, comme des croisées et des portes ouvertes, ensuite le lourd grincement des chaînes du pont-levis, qui laissa passer un cavalier, puis un second, enfin j'entendis arriver deux ou trois voitures, conduites grand train par des postillons dont le fouet, joyeusement retentissant, annonce en tout pays qu'ils sont fiers des gens qu'ils mènent.

Ces voitures entrèrent dans les cours du château. En quelques heures ces murs, muets comme ceux d'une trappe, s'animèrent d'une vie toute nouvelle. J'en tressaillis d'aise sur mon lit.

Cependant ce pouvait être pour moi une très-fàcheuse arrivée ; mais je pensai que, parmi tout ce monde, il devait

nécessairement se trouver quelqu'un avec qui je pourrais m' entendre.

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