‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 6 sur 25 · SITUATION TERRIBLE · texte numérisé non relu

SITUATION TERRIBLE

Le petit appartement où j'étais caché était celui de Téhéta, et il était arrangé avec une coquetterie d'une bizarrerie charmante. Il consistait en une chambre à coucher fort vaste et tendue de cuir de Hongrie d'une rare richesse.

La pièce où je logeais, prise entre deux autres pièces, n'avait point de fenêtre; mais c'était bien le boudoir le plus somptueux que j'eusse vu, et il était sans cesse éclairé par une lampe pendue à une voûte peinte en ciel. Le reste de cet appartement était disposé de façon que celle à

qui il était destiné n'eût aucun besoin d'en sortir s'il lui convenait de ne pas le quitter.

Des sonnettes tout à fait bien arrangées appelaient les serviteurs dont elle avait besoin, et chaque jour on lui apportait dans un panier fermé le repas que nous partagions dans mon réduit, d'où elle me permettait à peine de sortir et où elle m'enfermait quand elle sortait.

Cependant j'aurais donné un doigt de ma main pour me mettre à l'une des croisées de la chambre qui ouvraient sur la campagne. Je mangeais, je buvais, mais l'air et le soleil sont des aliments dont 0:1 ne peut se passer et dont j'avais faim et soif.

La nuit, cependant, elle me permettait quelquefois de respirer à une fenêtre, et je pouvais voir que j'étais dans un château situé au sommet d'une vaste plaine et dont les environs devaient être fort déserts, car jamais je ne voyais la moindre lumière allumée dans une cabane poindre à l'horizon.

Nous étions juste au-dessus des fossés du château, ce qui me mettait à quatre-vingts pieds du sol praticable, et par conséquent dans l'impossibilité de chercher à m'évader.

Mais je me disais que la femme qui m'avait sauvé la vie n'avait sans doute aucun désir de me sacrifier, et à moins qu'elle ne me réservât pour elle-même , ce qu'elle avait de mieux à faire était de m'aider à emporter au loin une existence qui ne pouvait que la compromettre, si j'en jugeais par les précautions qu'elle prenait pour la cacher.

Cependant nous cherchions à nous entendre, chacun de notre côté. Pour ce qui était des choses de notre vie de tous les jours, cela fut bientôt fait. Elle mo disait le nom des

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objets et je les répétais. Cela faisait quelquefois de drôles scènes, et une entre autres qui commença par la faire rire et qui finit par des larmes d'abord... puis... mais vous verrez.

Le jour de mon enterrement, Téhéta m'avait tiré de mon lit en l'état d'un homme qui sort de son lit ; je m'étais recouché, en entrant dans mon nouveau logis, dans l'état d*un homme qui se couche; et depuis ce temps je m'entortillais de couvertures pour me lever.

Je trouvai le costume incommode, et fis comprendre à Téhéta que je serais flatté de mettre des culottes, des bas de .^oie ; et là-dessus je me figurais habillé à la française, et je me posais, le jarret en avant, faisant sonner le talon rouge que je n'avais pas, caressant un jabot imaginaire, jouant avec des manchettes absentes.

Tout ceci fait avec une barbe hideusement sale, des pieds nus, une vieille couverture sanglée autour des reins avec un cordon de soie, était si grotesque, que ma Téhéta se mit à rire du même rire dont j'avais puni ma Nyd- Jaïra.

Autres temps, autres mœurs : au lieu de jouer du couteau, je jouai de la supplication, et Téhéta me fit signe qu'elle allait me donner ce que je voulais.

Alors elle ouvrit une armoire fermée jusqu'à ce moment, et en tira un costume consistant en une espèce de pantalon turc en cachemire. A cela elle ajouta des bas de soie, des pantoufles musquées et une robe de chambre de brocart. Ceci n'avait certainement pas été mis là pour moi... J'en fis la grimace à Téhéta, qui fronça le sourcil et me jeta un mauvais regard ; je lui ris au nez à mon tour.

Une folle idée lui passa par la tête ; elle je(a son humeur de côté et me fit signe de revêtir ce magnifique déshabillé.

Pendant qu'elle s'était retirée pour me laisser vaquer à ce soin, je me demandai de qui diable je prenais la place... du moins dans la robe de chambre.

Quelle était cette femme ? où étais-je ?

Je restais toujours dans la même incertitude. Il faut vous dire que, pour savoir si les soupçons que j'avais eus lors de la cérémonie nocturne que j'avais espionnée avaient quelque valeur, j'avais prononcé dix fois devant Téhéta le nom de Liedenish ; mais elle restait aussi impassible que lorsque je l'appelais mon cœur.

Ma toilette finie, elle rentra, et ma nouvelle parure sembla tellement la charmer qu'elle se mit en devoir de l'achever. Elle arrangea mes cheveux, coupa ma barbe avec des ciseaux, et lorsque tout fut fini, elle me présenta un petit miroir.

Il y avait deux mois que je ne m'étais vu. Je m'étais quitté brun comme un Asiatique, je me revis blanc comme un linceul ; je m'étais perdu de vue fort bien en chair et vif en couleurs, je me revis maigre comme un clou rouillé; mon nez tenait la moitié de ma figure. Je m'apprêtais à me sourire, et je ne vis en face de -moi qu'un squelette penaud de l'être, et qui cherchait à savoir s'il rêvait.

J'avais l'air fort bête sans doute, et ma bienfaitrice se reprit à rire de plus belle.

Cela me mit de la plus mauvaise humeur du monde; je lançai l'insolent miroir contre le mur et je le brisai en morceaux.

Le jour où je frappai Nyd-Jaïra je ne fis pas, à ce qu'il

AVENTURES h UN JEUNE CADET DE FAMILLE /l

paraît, un coup plus mauvais. Je ne puis vous dire la fureur de ma belle Téhéta à celte vue de son miroir brisé ; elle se répandit contre moi en cris qui devaient être les injures les plus grossières; puis, pleurante et désespérée, elle se mit à ramasser les morceaux brisés de cet infortuné meuble.

Si je vous ai raconté ceci, monsieur, c'est que ce petit mouvement d'impatience, c'est que ce miroir brisé furent la cause d'événements très-graves.

Mais avant d'y arriver, il faut vous dire que peu à peu j'avais obtenu des plumes, du papier, de l'encre, et enfin un dictionnaire latin et hongrois.

J'étais donc en Hongrie, du moins je le supposais, et probablement chez le baron de Liedenish, quoique ce nom eût été toujours sans pouvoir sur ma compagne. Voilà où j'en étais de mes connaissances sur ma nouvelle position, lorsque arriva l'incident suivant.

Ici monsieur de Favreuse s'arrêta, et après s'être remis en voix par un petit coup de vin de Madère délicatement dégusté, comme s'il m'avait donné des nouvelles de ce qui s'était passé la veille à l'Opéra ou dans un salon, il continua : î

— Une nuit que je dormais d'un sommeil qui faisait honneur à ma vertu, car enfin je me portais déjà fort bien, et que j'étais à quelques pas d'une femme qui eût été plus

i Ceux qui lisent ce manuscrit ne doivent pas oublier que Michel Meylan déjeunait avec monsieur de Favreuse.

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qu'avenante, même dans toute autre circonstance que celle d'un tête-à-tète emprisonné, je suis éveillé par de petits coups vivement frappés à la porte extérieure de la chambre de Téhéta, qui, ainsi que je vous l'ai dit, précédait la mienne.

Je me lève tout à coup pour me porter chevaleresquementau secours de ma belle protectrice; mais au moment d'entrer chez elle, elle me repousse violemment, ferme sur moi la porte qui séparait nos deux habitations, et je me retrouve emprisonné.

Je n'avais pas eu le temps de me demander si je devais protester contre cette violence à grands coups de pied le long des panneaux de ma porte, lorsque j'entends une voix d'homme dont je n'avais nulle idée et qui parlait d'un ton bref, serré et impérieux. La façon de répondre de Téhéta me parut de la plus extrême douceur, et toute remplie d'exclamations joyeuses.

C'est absolument comme ça qu'on reçoit un mari qu'on trompe, à moins qu'on ne lui fasse une horrible querelle, ce que les femmes préfèrent en général, parce que cela leur donne toutes les conséquences d'un raccommodement.

Autant que j'en pus juger par les inflexions de voix de l'homme qui parlait, il faisait subir un interrogatoire à Téhéta, et quoique je ne comprisse point le hongrois, je devinai bientôt qu'il s'agissait de moi, à un seul mot.

Ce mot, que j'avais appris dans mon dictionnaire, voulait dire prisonnier.

Or comme l'interrogant le dit vingt fois, et que Téhéta le répéta presque autant de fois que lui, je pensai que, puisqu'on parlait prisonnier, il s'agissait de moi.

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Par quels charmes, par quelles cajoleries Téhéta calmat-elle cette interrogation brusque et emporte'e? je ne pus le deviner ; mais à ce dialogue vif et emporté succéda bientôt une espèce de récit calme que faisait Téhéta, et qui se termina par un mot d'approbation. Cela se sent rien qu'à l'inflexion.

Je tins mon homme pour convaincu et trompé, et comme je n'avais aucune envie d'ouïr par quels moyens ma Téhéta comptait assurer la victoire qu'elle venait de remporter, je me retirai au fond de mon réduit et je me rejetai sur mon divan.

Jugez de ma terreur, lorsque je vois tout à coup ma paîrtc s'ouvrir et Téhéta, toujours parlant du ton le plus aisé et le plus joyeux, entrer dans ma chambre, prendre les pantoufles, la robe de chambre et le pantalon turc dont je m'affublais depuis quelques jours, et qui se trouvaient sur un vieux fauteuil.

Une faible lueur, venue de sa chambre où on avait allumé une bougie, éclairait l'entrée de ma porte, et je vis se dessiner dans ce cadre illuminé la silhouette d'un homme en rheingrave fourrée; il s'apprêtait à entrer; mais, avec la légèreté d'une chatte, ma Téhéta se jeta doncement audevant de lui, mes ou ses nippes à la main, et le repoussa dans la chambre. Elle voulut tirer la porte après elle, mais une observation de ce monsieur la lui fit laisser ouverte.

11 faut vous dire que parmi les lignes de la silhouette qui m'était ainsi apparue, j'avais remarqué la courbe d'un sabre turc, qui me remit en mémoire ce qui peut arriver d'une pareille arme dans une main solide, et l'image de l'ambassadeur de Tippoo-Saïb, si lestement décapité, tra-

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versa l'obscurité de ma chambre. Je respirais si péniblement, que si Téhéta n'avait pas toujours parlé, et très-vite et très-haut, le nouveau venu eût pu croire qu'il était dans le voisinage d'un veau marin.

J'avais beau me raisonner, je ne pouvais souffler plus doucement ; la survenance de cet intrus m'avait rendu mon mal de poitrine.

J'en étais là lorsque tout à coup j'entends un nouveau bruit et un nouveau silence qui lui succède. Je juge que Téhéta a quitté la chambre. J'étais donc abandonné à moimême, qui n'avais pour toute cuirasse qu'une chemise très en lambeaux, contre un homme ayant un beau damas à sa disposition.

Ce que tout mon courage n'avait pu faire, un surcroît de peur l'accomplit immédiatement. Je cessai de souffler. Je respirais la bouche béante, sans bruit, sinon sans peine.

Cependant, un homme allait, venait, et bientôt après je compris à quoi il s'occupait. Une forte odeur de pipe se répandit dans tout l'appartement.

Or il faut vous dire que l'odeur de la pipe m'est absolument insupportable et me fait horriblement tousser.

Mon homme marchait assez activement; tout à coup je tousse, il s'arrête. Je me tiens les mains sur la bouche, il recommence sa promenade. J'étouffais... je retousse.

Il pousse un énorme juron ; mais je ne sais par quel prodige inouï, au lieu de venir où j'étais, il ouvre brusquement une autre porte, et presque aussitôt j'entends une nouvelle voix d'homme, que cette fois je reconnais à merveille. C'était celle de mon médecin.

0 surprise ! ô bonheur ! après deux ou trois mots échangés en patois, voici ce que j'entends :

— Parlons français ; vous connaissez Téhéta, elle a une oreille de lièvre, et si elle rôde par ici, elle pourrait nous entendre.

— Où est-elle?

— Elle est allée chercher à souper.

— Mais parlez donc plus bas, lui dit l'autre ; non-seulement il ne faut pas que Téhéta comprenne ce que nous disons, mais il est important qu'on ne sache pas qu'il y a un autre homme que moi dans le château, et surtout personne ne doit se douter que vous pouvez être ici. C'est comme tout à l'heure, pour m'avertir de votre présence, vous avez toussé à ébranler les murs.

— Moi ! je n'ai pas soufflé.

— Me prenez-vous pour un rêve-creux?

— Monseigneur, quand l'imagination est vivement préoccupée, on entend ce qui n'est pas et l'on voit ce qui n'est plus.

— Imbécile, murmura le fumeur. Est-ce que par hasard vous avez vu le prisonnier, dans la visite que vous avez faite au cachot?

— Non, monseigneur, je n'en suis pas encore là; mais c'est une horrible corvée que je ne voudrais pas recommencer.

— Eh bien, qu'avez-vous trouvé ?

— Remuer des charbons et des cendres pour y chercher les restes d'un cadavre rôti, ce n'est pas une besogne bien agréable.

— Je vous paye pour le faire. Mais enfin, répondez-moi, qu'avez-vous trouvé?

La réponse se fit attendre ; elle pouvait amener ma perte, si elle était sincère. Par une raison qui me donna alors beaucoup à penser, mais qui n'était autre que le dégoût que le docteur éprouvait à recommencer une pareille recherche, il repartit enfin :

— Oui, dit-il, j'ai trouvé des débris humains.

— Vous les ferez disparaître. Il m'importe fort peu qu'on dise dans le pays que le diable a emporté un prisonnier que je tenais enfermé dans ce château ; mais je ne veux point que si par hasard cela venait aux oreilles de l'empereur, ou plutôt de M. de M...., qui m'en veut assez pour tout croire de ce qui peut m'être défavorable, je ne veux pas, dis-je, que dans le cas où l'on me ferait une visite amicale (et ce mot fut prononcé avec amertume), on trouvât des ossements humains dans les cendres de ce souterrain.

— Ce sera une chose faite.

Les deux interlocuteurs gardèrent le silence, et je pus réfléchir un peu.

J'étais chez un grand seigneur, le titre que lui donnait le docteur suffisait à me l'apprendre. Mais quel était ce grand seigneur ?

Voilà ce que je brûlais de savoir, car la peur était passée et la curiosité avait pris sa place, et, malgré la fumée, je ne toussais plus.

— Que vous a fait répondre ma fille? dit tout à coup le fumeur.

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— En arrivant, et pendant que vous entriez par la poterne, j'ai ordonné à l'heiduque de remettre votre lettre à l'une de ses femmes pour que la comtesse la reçût à l'instant même. Il m'a été rapporté que je serais admis en sa présence demain.

— Demain? fit le monseigneur; mais il faut que j'aie quitté ce château avant que le jour se lève.

— Je ne puis cependant forcer sa porte!

— Mais ma lettre était formelle : je lui ordonnais de vous recevoir à l'instant même. Que lui avez-vous fait dire?

— Je suis venu prendre vos ordres.

— Et depuis une demi-heure que vous êtes là, vous ne me parlez de rien?

— Monseigneur ne m'en a pas laissé le temps.

Le maître jura dans sa langue maternelle. (C'est une remarque que j'ai eu cent fois l'occasion de faire, c'est que, si hien qu'on parle une langue étrangère, on revient à celle de son pays pour blasphémer Dieu.)

— Retournez dans l'appartement de ma fille, entendezvous; insistez, menacez ; montrez, s'il le faut, la seconde lettre dont vous êtes muni, mais arrivez près d'elle... il le faut... je le veux...

Mais, vous me comprenez, je ne veux, pas partir d'ici avec ce doute.

Le médecin sortit en disant :

— Je vais essayer.

A peine sortait-il par une porte que Téhéta rentra par une autre. J'étais toujours tapi sur mon divan. Au bruit d'assiettes et de verres que j'entendis, je reconnus que j'allais assister à un souper.

La conversation reprit, mais en patois, et je ne me donnai pas la peine de l'écouter.

Une bonne demi-heure se passa ainsi, au bout de laquelle je pus reconnaître, aux exclamations du maître, qu'il s'impatientait de ne pas voir revenir le docteur.

Celui-ci arriva enfin.

— Eh bien , lui dit le seigneur, en reprenant la conversation en français, l'avez-vous vue ?

Je ne pouvais voir la figure du médecin, mais à l'hésitation de ses réponses et à l'altération de sa voix, je devinai qu'il devait être sous l'empire de quelque terrible émotion.

— Oui, dit-il, je l'ai vue.

— Et avez-vous aperçu quelques symptômes de...

— Je n'ai pas eu besoin d'employer ma science médicale pour cela, reprit le docteur... A la première question que je lui ai faite sur sa santé, elle m'a pour ainsi dire deviné; elle m'a avoué que les soupçons que vous lui aviez montrés dans votre lettre étaient fondés.

Le seigneur flanqua sur la table un coup de poing qui fit sauter les assiettes et les bouteilles, et le hongrois alla comme un torrent; mon homme jurait comme un charretier embourbé.

Cependant il se tut soudainement, comme s'il eût craint de se laisser aller à des épanchements plus dangereux dans la langue que Téhéta comprenait à merveille.

Puis il reprit après un assez long silence :

— Vous restez alors, docteur ?

— Mais...

— 11 le faut, je le veux... Je lui ai montré votre pré-

?enee comme une nécessité pour l'aider à cacher l'état où elle se trouve... Et vous m'avez bien compris... au moment "atal... ou plutôt... vous devez avoir des breuvages pour :ela... Enfin, il faut que cela soit... il faut que la trace de c3 malheur et de cette faute soit anéantie, comme j'en ai déjà méanti l'autre.

Allons, docteur, ne me regardez pas ainsi avec des yeux égarés... vous saviez pourquoi vous veniez... et voilà Téîéta qui est femme à le deviner rien qu'à votre pâleur.

Le docteur ne répondit point, mais il jouait à son tour e rôle du veau marin ; il soufflait à allumer une forge.

Quant à moi, j'étais plongé dans un océan de supposions. Tous les mots épars de cet entretien se prêtaient les ms aux autres un sens qui «n'apparaissait parfaitement :lair. Indubitablement j'étais chez celui que je ne connaisaisque sous le titre de baron de Liedenish, mais qui derait en avoir un plus considérable.

Mon crime envers Gertrude pouvait la perdre à son tour omrae il m'avait perdu ; et le père voulait prévenir ce léshonneur par un autre crime.

Vous froncez le sourcil, monsieur, reprit le comte, et mis vous étonnez peut-être d'avoir à apprendre en si peu le jours tant d'histoires dont le fond repose sur une même ituation : c'est que c'est là une chose qui foisonne dans le nonde, et qui partout emporte avec soi les mêmes terreurs, 'S mêmes préjugés, et par conséquent les mêmes résoluions coupables.

Mais, reprit monsieur de Favreuse en continuant son écit, cela ne me donnait pas la clef de l'intérêt qui m'aait fait amener en Hongrie. Et si d'ailleurs le roman que

j'arrangeais dans ma tête, en raison de ce que j'entendais et de ce que j'avais vu, était la vérité, si j'avais été le té- | moin du mariage de Gertrude dans cette triste nuit où j'avais été probablement condamné à mourir de faim, il y avait un mari, et quand il y a un mari, il n'y a plus de faute.

Vous comprenez. Il est vrai de dire que le mari était un peu tardif; mais enfin nous avons toujours les sept mois légaux.

J'en étais à arranger tout cela dans mon cerveau, en me disant cependant toujours : « Pourquoi m'avoir laissé vivre pour me tuer après ? » lorsque le seigneur reprit :

— Allons, soupons, et soyez un peu gai, docteur. 11 faut en prendre votre parti.

Je les entendis se mettre à table.

Le commencement fut triste, mais bientôt la conversation s'anima. Ils avaient recommencé à parler le hongrois, je n'y comprenais plus rien ; mais j'avais lieu d'être assuré que l'on s'occupait de choses tout au moins indifférentes, relativement à ce qui venait de se dire en français entre le docteur et le baron. Je devais croire aussi que Téhéta n'était point mêlée à cet horrible complot, et cela me donna dès ce moment l'espérance de la déterminer à le faire échouer.

Je ne suivais plus ce que disaient nos trois soupeurs, et je ne fus tiré de la profonde réflexion où m'avaient plongé toutes ces découvertes que par des éclats de rire joyeux.

J'écoutai les voix : le docteur était ivre comme un pot; le seigneur semblait l'exciter.

Tout à coup j'entends qu'on se lève, j'entends quelques

paroles dites en riant; puis je vois entrer le corps du docteur violemment poussé, et qui roule en se heurtant aux murs de mon réduit. Je me coule de mon divan par terre et je laisse passer le docteur, qui tombe sur mon lit et qui s'y étale; mais en passant à côté de moi, il s'était accroché à une de mes jambes. Je le vois qui étend les mains en cherchant à reconnaître l'obstacle qui l'a fait trébucher.

Au moment où je m'accroupissais dans un coin, la silhouette du baron se dessine encore une fois à la porte, et je l'entends qui dit au docteur :

— Allons, couchez là... vous êtes incapable de regagner votre appartement.

Le docteur s'agite de nouveau et balbutie :

— Il y a un chien ici. .. je viens de le voir.

— Que parlez-vous de chien? fait le baron... Eh bien! oui ! quand vous êtes dans cet état, vous ne valez pas mieux qu'un chien... Couchez là! couchez!...

Le baron se retire en riant de cette grosse plaisanterie, et voilà mon docteur qui s'endort en murmurant :

— Tout beau, César!... tout beau, César!...

J'étais assis sur mes talons dans un coin, et je me demandais comment tout cela allait finir.

Cela finit comme j'eusse dû le supposer...

Quelques paroles s'échangèrent encore entre le baron et Téhéta. Je n'étais pas curieux, je ne me mis pas en peine de ce qu'ils pouvaient se dire , et je ne respirai à mon aise que lorsque, dans le silence qui m'environna bientôt, j'entendis la respiration aviné du docteur qui fermentait dans son sommeil, et le ronflement solide du seigneur qui reposait tranquillement dans l'autre chambre.

Je me levai alors.

Je vivais depuis deux heures comme sur une pointe d'aiguille, et je prévoyais que le plus grand danger n'était point passé. Viendrait l'heure du réveil, celle du départ, et je ne voyais pas comment j'échapperais encore aux regards du docteur, qui probablement ne sortirait pas incontinent de mon réduit.

Mais ceci dût-il vous étonner, monsieur, je dois vous dire que ce ne fut pas du tout l'idée de mon danger qui me préoccupait dans ce moment. Je n'avais qu'une pensée, qu'une idée, c'était de m'assurer de la vérité de mes soupçons.

Je me levai, et, en marchant sur mes orteils et les mainsen avant, j'entrai dans la chambre où était le seigneur avec Téhéla.

Un reste de bougie arrivée à bout de mèche brûlait dans un flambeau et jetait une grande flamme qui retombait aussitôt. Je ne sais si ce fut ce jeu bizarre de lumière qui me trompa, mais au moment où j'entrai, il me sembla voir Téhéta couchée sur le bord du lit, le coude appuyé sur l'oreiller, la tête sur sa main. Elle regardait dormir son maître et me tournait le dos.

Dans cette position, le bras et la main qui étaient libres pendaient hors du lit, et je crus voir reluire dans cette main la lame d'un couteau.

Je ne fus pas maître d'un léger mouvement de crainte. Elle m'entendit, se retourna, et je sentis passer devant mes yeux l'éclair de son regard. Déjà le poignard avait disparu dans les plis du drap , et je regardai à mon tour le dormeur. Était-ce le baron de Liedenish?

Je m'approchai du lit pour mieux voir mon bourreau, et je reconnus que c'e'tait bien lui. Cet homme dormait mal, une légère écume moussait aux coins de ses lèvres minces... il rêvait crime.

Je regardai Téhéta, elle me dévorait des yeux : on eût dit qu'elle demandait conseil à mon visage pour savoir ce qu'elle devait faire. Je lui fis signe qu'il fallait me sauver. Au lieu de me répondre, elle continua de me regarder en silence.

Je tremblais de la comprendre, je détournai la vue, puis, lorsque je la reportai sur elle, je vis l'exaltation cruelle dont son visage était animé s'éteindre par degrés ; une larme roula dans ses yeux constamment fixés sur moi , descendit sur ses joues, et elle se détourna de moi.

Je lui demandai par un geste ce qu'elle avait.

Elle secoua doucement la tète et se leva silencieusement. Alors elle me prit par la main et me" conduisit dans une autre pièce de cet appartement.

En s'en allant, elle referma sur moi trois ou quatre portes.

Téhéta n'avait pas fait un signe, n'avait pas poussé un soupir pendant ce temps.

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