FUITE DU CHATEAU
Je me trouvais en sûreté, continua le comte de Favreuse, et je ne me mis point en tête de m'occuper de la subite tristesse de ma protectrice; j'avais bien autre chose à penser. Je n'eus pas à m'occuper non plus de ce qui
pouvait se passer hors de mon réduit, aisfcun bruit n'y pénétra. J'étais, du reste, dans une pièce ayant des croisées qui ouvraient sur la cour de l'église.
Je ne découvris à travers le vitrage qu'une chose, c'est que le château était habité dans une partie tout à fait opposée à celle que j'occupais; car je vis deux hautes fenêtres éclairées, ce qui me montrait qu'on veillait ailleurs que de mon côté.
Je vis le jour venir, et j'examinai plus attentivement, oubliant que je pouvais être découvert.
Tous mes soupçons étaient autant de vérités. À peine l'aube avait-elle jeté quelques lueurs incertaines, que je vis s'éteindre les lumières qui veillaient en face de moi; les croisées s'ouvrirent, et une femme y parut...
Je la distinguais mal; mais la blonde finesse de ses cheveux, l'éclat de ses yeux brillants sous la pénombre que le front saillant jetait sur le haut du visage, la grâce ténue de ses mains blanches et polies , appuyées sur le bord de la croisée, tout cela me montra que c'était là Gertrude.
Je me laissais aller à cette contemplation, le cœur serré et cependant plein de je ne sais quelle joie puissante, lorsque je fus arraché à ma rêverie par une sorte de petit rire cruel. Je me retournai et je vis Téhéta.
Elle me montra Gertrude du doigt, murmura quelques mots que l'expression de son visage me fit comprendre aussi bien que s'ils avaient été prononcés en excellent français :
— Elle est bien belle, n'est-il pas vrai? m'avait-elle dit.
Hélas ! monsieur, ce ne fut qu'à ce moment que j'eus quelque soupçon de la jalousie de Téhéta. Je voulus lui
faire comprendre que je la trouvais bien plus belle que cette blonde fille. Elle se détourna avec un sourire froid et dédaigneux, et me fit signe de la suivre.
Comme j'en avais pris l'habitude quand je la voyais, je voulus baiser sa main; eHe me repoussa violemment, et son regard brilla d'une colère qui m'épouvanta.
Je rentrai dans sa chambre. Toute trace de la présence du docteur et du baron avait disparu.
Téhéta ne me regarda pas, mais son doigt me montra des habits d'homme de la campagne, fort propres; à côté de ces habits, tout ce qui était nécessaire pour compléter ma toilette, et, ce qui me prouva le soin qu'elle avait eu de tout prévoir, il s'y trouvait un riche nécessaire renfermant des rasoirs et tout ce qu'il fallait pour me mettre en un état présentable.
Par un mouvement de curiosité sans but, je rabattis le couvercle de ce nécessaire, et je vis qu'il portait les armes du propriétaire. Je reculai d'épouvante. J'avais reconnu les armes du prince de Morden; je prononçai ce mot en regardant Téhéta ; elle me fit signe que j'avais deviné juste.
Or il faut vous dire, monsieur, que le prince de Morden avait une réputation européenne de férocité.
On citait de lui des traits incroyables, entre autres choses, d'avoir fait chasser à cor et à cri une troupe de bohémiens ambulants qui s'étaient établis dans une de ses forêts et de les avoir tous tués comme menu gibier, à l'exception, disait-on, de deux ou trois enfants pour lesquels il avait manqué de munitions.
C'avait été autrefois une très-grosse affaire qui avait
t<ti LES MUAMES INCONNUS
fort retenti en France et dont les encyclopédistes s'étaient cruellement servis pour calomnier la noblesse.
Toute cette histoire me revint peu à peu en mémoire, et en considérant alors Téhéta dont la figure n'avait aucun des caractères de la beauté des femmes de ce pays, je me tins pour assuré que j'avais devant moi un des restes de cette chasse macabre.
J'essayai de faire comprendre à ma protectrice que je savais qui elle était, mais elle détourna froidement la tète et me montra de nouveau les habit» ; puis elle s'éloigna.
Je m'imaginai que ce mouvement d'humeur serait passé à son retour, et d'ailleurs je me promis de mettre tous mes soins à la calmer.
Pour cela je voulus faire la toilette la plus coquette que je pusse imaginer; mais je fus très-empêché dès le premier moment. Le nécessaire du prince manquait de miroir; et en me rappelant la forme de celui que j'avais brisé, je reconnus que c'était celui du nécessaire.
Tout ce détail vous semble bien mièvre et bien insignifiant, monsieur, mais vous allez voir ce qui peut résulter du malheur d'une glace brisée.
— Je sais, dis-je en riant à monsieur de Favreuse, que ce n'est pas d'un très-bon signe.
— Monsieur, monsieur, reprit le vieux comte, les préjugés populaires sont souvent stupides, mais je ne suis pas de ceux qui les repoussent dédaigneusement du pied. D'où viennent-ils ? pourquoi sont-ils ? Il faut bien que quelque chose les commence, que quelque chose les perpétue; qu'un concours de circonstances les justifie, les établisse; sans cela, pourquoi attribuerait-on une funeste influence
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ou un fâcheux pronostic à une chose plutôt qu'à une autre? Tout cela est hors de la raison, mais tout cela n'est peut-être pas hors de la vérité ; car la vérité et la raison sont deux choses profondément dissemblables.
Quoi qu'il en soit, monsieur, de tous ces signes, voici ce qui résulta pour moi de cette glace brisée.
Ne sachant comment la remplacer, je m'imaginai de détacher du vitrage de la croisée en en soulevant légèrement les plombs, un des petits carreaux de verre dont ce vitrage était composé. Une fois ce verre en ma possession , je collai par derrière un papier gris et je me fis une sorte de miroir.
Mais il m'ariïva, pendant que je faisais cette petite opération , une maladresse qui me chagrina d'abord, mais dont je ne compris point la portée.
Vous vous rappelez cette bague et ce diamant noir que je portais au doigt, et qui, ayant été la cause de l'erreur de la Jossette, avait été aussi , par conséquent, la cause de tout ce qui m'arrivait; pendant que j'achevais de détacher le carreau, cette bague glissa de mon doigt fort amaigri, comme vous devez le penser, et tomba dans le fossé.
Je ne tenais pas à cette bague comme valeur, mais elle était ou pouvait être d'une importance sérieuse pour moi par les souvenirs qu'elle pouvait éveiller. Cette perte, à l'instant précis où je venais de revoir Gerirude, me contraria; mais je pensai qu'une bague tombée au pied d'un mur ne devait guère attirer les regards.
D'ailleurs les rares domestiques qui sortaient quelquefois du château ne devaient pas souvent regarder dans ce fossé, et je me dis qu'en avertissant Téhéta de cette perte
elle trouverait moyen de descendre dans le fossé et de me retrouver mon anneau.
Cela bien arrêté dans mon esprit, je procédai à ma toilette et je me fis le plus beau possible. Indépendamment de ma figure, que je ne voyais qu'à peine dans mon miroir improvisé, j'étais fort inquiet de la tournure que j'avais dans mon nouveau o stume, et j'attendis avec impatience l'arrivée de Téhéta pour me mirer dans l'admiration qu'elle éprouverait à mon aspect.
Elle rentra deux heures seulement après ma toilette achevée ; elle apportait notre repas de tous les jours. Sans pousser la moindre exclamation , sans lever les yeux sur moi, elle posa les plats sur la table et me fit signe de manger.
Je l'invitai à diner avec moi, comme elle en avait l'habitude ; elle refusa et alla s'asseoir dans un coin. J'allai vers elle, je la suppliai, je me mis à ses genoux, tout fut inutile. 11 y avait eu entre ce cœur et le mien une porte ouverte que je n'avais pas su passer et qu'elle avait fermée pour toujours.
Je pris cela pour un caprice féminin, et quoique je vécusse depuis longtemps en face de choses assez sérieuses pour m' alarmer d'une moue ou d'un sourire équivoque, je me mis à manger royalement.
Téhéta me regardait faire d'un air glacé.
J'achevai mon repas, je m'étais légèrement monté , je crus l'occasion favorable de rompre cette froideur sou* daine, et je m'approchai assez lestement de Téhéta.
Cette fois ce ne fut pas seulement par un geste dédaigneux qu'elle me repoussa. Tout à coup un poignard étroit
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et long brilla dans sa main, mais il brilla moins que ses yeux.
Je cherchai à m'excuser en montrant par mes signes que je ne comprenais rien à cette rigueur, car bien souvent, dans les longues journées passées près d'elle, elle m'avait laissé m'endormir la tète sur ses genoux, restant immobile des heures entières de peur de m' éveiller. Téhéta ne daigna point me répondre, ramassa les débris du dîner, les plaça dans le panier où elle les apportait et quitta de nouveau l'appartement.
Je suis très-convaincu, fit monsieur de Favreuse en me regardant matoisement, que vous me traitez de vieux fat. Eh bien, monsieur, je ne le fus pas assez, car je ne pus jamais comprendre ce qui mettait si fort la belle Téhéta en colère contre moi. D'ailleurs je n'avais aucune idée d'un pareil ordre de sentiments. Vous en verrez quelques échantillons, et vous verrez si cela ne passe pas toute croyance.
J'attendis vainement Téhéta le reste de la journée. La nuit arriva sans que je la visse reparaître.
D'après ce qu'elle avait fait le matin, je jugeai qu'elle n'avait aucune envie de me condamner au supplice par lequel le prince de Morden avait voulu me faire périr; mais il me paraissait plus que probable qu'elle avait à mon égard des projets qui devaient changer ma situation, et c'est de ces projets que j'étais fort alarmé.
Cependant les heures se passaient, la nuit était tout à fait close, et je demeurais seul. Il était à peu près minuit lorsque j'entendis Téhéta rouvrir la porte de ma chambre,
où, selon sa recommandation, je m'étais bien gardé d'allumer la moindre bougie.
Téhéta portait uue lanterne, à la clarté de laquelle je la vis jeter sur le dos d'un fauteuil tout ce qui était nécessaire pour compléter mon costume : un bonnet fourré, un manteau, et quelque linge enfermé dans un petit bissac.
Elle me montra tous ces objets du doigt, tira de sa poche une bourse assez lourde, la jeta sur la table, et me fit signe de la prendre.
Je ne pouvais plus douter que son intention ne fût de me Taire quitter le château, et s'il faut vous le dire, au moment de recouvrer ma liberté, au moment d'échapper à un homme qui avait voulu ma mort, et qui n'avait pas craint de la demander au plus horrible supplice, j'éprouvais le plus violent regret.
J'avais revu Gertrude, je savais à quel danger elle était exposée, et j'étais obligé de quitter le lieu qu'elle habitait.
En outre de cela, je ressentais encore une peine véritable et sincère à me séparer de la femme qui m'avait sauvé, alors qu'elle semblait irritée contre moi.
Je voulus l'interroger de nouveau par quelques signes ; mais elle ne me répondit qu'en me montrant les vêtements et les objets qu'elle venait de m'apporter, la bourse que j'avais hésité à prendre, et en ouvrant la porte par où je devais la suivre.
Je n'avais aucun moyen, ni de reconnaître ses bons offices passés, ni de la récompenser du service présent. Cela me fit penser à la bague que j'avais perdue.
Je lui fis comprendre facilement ce qui m'était arrivé, en lui montrant le petit carreau que j'avais détaché
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vilrage de la fenêtre ; je lui fis voir ensuite que cette bague manquait à mon doigt, comment elle était tombée dans le fossé; et cette fois, je fus assez éloquent pour qu'elle devinât combien j'aurais été heureux de lui laisser ce souvenir de ma reconnaissance.
Téhéta avait prêté une vive attention au récit que je lui faisais, et lorsque je lui pris la main pour la mettre sur mon cœur, il me sembla la voir hésiter un moment ; une larme vint jusqu'à ses yeux, mais presque aussitôt elle se détourna, haussa froidement les épaules, et se mit à marcher rapidement devant moi.
Je la suivis, cherchant à graver dans ma mémoire le souvenir des lieux par où je passais ; car, bien que je ne susse par quels moyens je pourrais y parvenir, j'avais l'inlention de rentier dans ce château. Je voulais revoir Gertrude. Je voulais l'avertir du complot tramé contre, elle ; je voulais enfin réparer autant que possible les malheurs dont j'étais la cause.
Vous devez vous rappeler, monsieur, que j'avais fait à Dieu le serment de m'amender et de me dévouer au bien, et que, pour plus de sûreté, je m'en étais donné ma parole de gentilhomme.
Mais quelque soin que j'apportasse dans mes observations, la marche de Téhéta était si rapide, et la lumière qui s'échappait de sa lanterne était si faible, que je ne pus rien remarquer, sinon qu'après avoir descendu un escalier en spirale nous suivions une longue voûte, le long de laquelle s'ouvraient de nombreuses portes, toutes fermées de plusieurs serrures. Une seule se trouva ouveite à l'extrémité de ce long corridor en pierre. Téhéta s'y arrêta, et
après l'avoir considérée un moment, elle la passa et me fit signe de la suivre.
A l'odeur infecte de roussi qu'avait gardé la salle où nous entrâmes, au soupirail ouvert à huit ou dix pieds du sol, aux débris à moitié consumés qui parsemaient la terre, je reconnus le cachot où j'avais subi de si terribles angoisses.
Je ne fus pas le maître de mon épouvante, et je me retirai vivement. Téhéta se tourna vers moi.
Je pus voir à son sourire triste et dédaigneux, à son regard plein de reproches combien elle avait été blessée de la crainte que j'avais éprouvée. Presque aussitôt elle se remit à marcher devant moi , et en la voyant porter à son visage la main qu'elle avait libre, je compris qu'elle essuyait des larmes.
Ces larmes étaient pour moi, je n'en pouvais douter; mais quel espoir avait-elle conçu ? quels sentiments l'animaient à mon égard ? qu' avait-elle attendu de ma reconnaissance, et en quoi me montrais-je à la fois ingrat et regrettable ?
Dans ce château, perdu au milieu d'un désert, cette femme qui semblait commander en maîtresse, était-elle aussi esclave et aussi captive que rrloi? Avait-elle espéré que pour la vie qu'elle m'avait gardée, pour la liberté qu'elle me rendait, je l'aiderais à mon tour à s'échapper?
D'un autre côté, je cherchais à m'expliquer comment elle ne pouvait pas pour elle-même ce qu'elle pouvait pour moi, et je me demandais alors si, au lieu de la liberté, elle n'avait pas espéré que je partagerais éternellement l'étrange captivité où elle vivait.
Cependant elle pleurait toujours, et ses larmes, mal contenues, venaient avec des sanglots qu'elle ne pouvait étouffer.
Je me trouvais bas et lâche de n'avoir rien à dire à cette femme, à l'heure où elle me sauvait et à l'heure où elle paraissait malheureuse.
Je l'arrêtai brusquement, et mes signes lui eurent bientôt fait comprendre que je lui demandais si elle voulait me suivre.
Ce fut d'abord sur son visage une surprise inouïe, puis une expression de joie qui se manifesta par des cris inarticulés.
Mais il y avait au fond de l'ame de Téhéta un doute qui fit presque aussitôt disparaître cette exaltation. D'un geste rapide elle montra son cœur et le mien, et balançant doucement la tète, sembla me répondre qu'ils ne pouvaient s'entendre; elle rapprocha nos deux mains, et me montra de même qu'elles ne pouvaient s'unir.
Enfin elle s'éloigna de moi, comme si tout devait nous séparer, et reprit rapidement sa marche en s'agitant vivement et en murmurant des paroles sourdes, comme si elle s'efforçait de chasser les pensées folles que ma proposition avait fait naître en elle,
Enfin nous arrivâmes au haut d'un escalier étroit et qui s'enfonçait encore davantage dans les profondeurs de la terre.
Le cachot que j'avais habité, et dont le soupirail était à la hauteur du sol extérieur, se trouvait donc déjà dans les souterrains du château.
J'avoue que l'idée de descendre dans des souterrains encore plus profonds m'alarma légèrement. Je ne comprenais rien à la douleur de Téhéta, mais elle pouvait se traduire de deux façons différentes. Ce pouvait être le regret d'une femme qui accomplit un sacrifice, de même que ce pouvait être le remords d'une esclave qui va commettre un crime.
En effet, sa résolution de me rendre à la liberté, résolution prise le lendemain même de l'arrivée, et sans doute du départ de monsieur de Morden, ne pouvait-elle pas cacher l'exécution d'un ordre de ce maître sanguinaire?
A cela je me répondais que pour se défaire d'un homme il n'était pas nécessaire de le vêtir à neuf et de lui remettre une bourse, probablement destinée à payer les frais de voyage ; mais j'avais réplique à tout, et je me disais que si Téhéta, qui était plus que. la confidente des crimes de monsieur de Morden, devait accomplir seule ce crime, rien ne pouvait être mieux imaginé que de me dunner l'espoir d'une fuite pour m'entrainer sans résistance dans ces affreux souterrains où je tomberais dans quelque oubliette cachée ou dans quelque traquenard dont je ne pourrais pas me tirer.
Sous l'empire de cette crainte, je m'arrêtai au haut de cedit escalier.
Téhéta, ne m'entendant pas la suivre, se retourna vivement; elle lut si bien mes craintes sur mon visage, qu'à son tour elle ne dissimula point le sentiment qu'elles lui inspirèrent. Jamais geste de mépris ne fut si énergique que celui qu'elle m'adressa, et elle s'assit sur une des marches de l'escalier, en me faisant signe de l'imiter, et en me
montrant du bout du doigt le tremblement convulsif de
nés jambes.
Quoique je n'aie plus aucune envie de me faire meilleur
jue je n'étais, je ne veux pas cependant passer pour pire que je n'ai été. Il est possible que la peur fut pour quelque chose dans ce tremblement convulsif, mais il est certain que la fatigue y entrait pour beaucoup. { J'étais resté deux mois entre la vie et la mort, et depuis que j'étais en convalescence, je n'avais eu guère que quelques pieds carrés pour m'exercer à reprendre mes forces. 'A. vrai dire je n'en pouvais plus, mais le mépris de Téhéla me fut un cordial plus puissant que tous ceux que la pharmacie la mieux montée eût pu m'administrer.
Je sautai les marches sur lesquelles Téhéta était assise, et emporté par le mouvement violent que je m'étais imprimé, je descendis ou plutôt je roulai jusqu'au bas d'un îscalier qui me parut sans fin.
Téhéta avait poussé un cri et m'avait suivi rapidement, nais dans l'emportement de mes preuves de courage, j'avais maladroitement accroché la lanterne, et Téhéta me reoignit dans la plus profonde obscurité.
Elle connaissait probablement les lieux, de façon que 'obscurité ne fut pas un obstacle pour elle; mais il fallut m'elle me prit la main pour me guider. La sienne tremblait )ien plus que mes jambes n'avaient jamais tremblé; sa resùration était haletante. Elle pleurait et sanglotait.
Nous marchions dans une nuit dont je n'avais aucune dée. Rien, absolument rien, ne passait dans le noir proond et infini de ces ténèbres. Je ne voyais pas la muraille [ue je touchais de ma main ; je ne voyais pas la main qui
était clans la mienne, et qne j'avais portée à mes lèvres. Je n'avais aucune conscience des lieux où je passais.
Cependant nous marchions toujours et avec la même rapidité.
Bien plus, à mesure que nous avancions, il semblait que ïéhéta marchait plus vivement, comme pour en finir plus vite avec l'action qu'elle faisait.
Enfin elle s'arrêta tout à coup, sa main quitta ma main, et je me sentis seul, car j'entendis ses pas s'éloigner dans l'ombre.
Il y eut un moment de silence et de nuit à épouvanter le plus intrépide.
Je restai immobile, l'œil ouvert, l'oreille tendue. J'entendis un bruit de clefs, puis je compris que Téhéta cherchait dans l'ombre l'entrée d'une serrure. Elle la trouva, la clef tourna en grinçant, puis le silence reprit.
Tout à coup, et comme si elle eût marché en l'air, je sentis Téhéta près de moi ; elle me saisit la main et m'entraîna vers la porte qu'elle venait d'ouvrir.
A ce moment, la pauvre femme tremblait à me faire peur, sa respiration haletante annonçait la plus violente émotion.
C'était sans doute l'instant solennel; allait-elle me lancer dans l'éternité ou me donner la clef des champs? C'était là ce qu'on peut appeler une très-grosse question, pour moi j du moins.
Tout d'un coup je me sens pris à bras-le-corps, je pousse j un cri, je veux me défendre, mais je ne sens autre chose! que ses lèvres qui se posent sur mon front, puis quelques, larmes qui viennent le mouiller légèrement. Enfin une
porte s'ouvre, une main vigoureuse me pousse en dehors, la porte se referme derrière moi, et je me trouve face à face avec le ciel et la liberté.