NOUVEAUX PERSONNAGES
Je venais de passer par de cruelles épreuves, j'avais supporté de rudes assauts, et pour un convalescent je venais de faire une course nocturne des plus fatigantes; eh bien, monsieur, à l'aspect du ciel, à l'aspect de la liberté, en voyant le ciel sur ma tête et pas de murs à six pieds de moi, je me mis à courir comme un lièvre en goguettes.
Bien m'en prit de ne pas être plus vigoureux et d'être tombé sur le derrière en glissant sur un terrain qui ressemblait à un immense amas de petits débris de coquillages, car quelques pas plus loin je me précipitais d'une hauteur de quelques centaines de pieds dans une espèce de ruisseau dont je voyais reluire les eaux qui se cahotaient en murmurant sur un lit de pierres.
Je me croyais sous terre, j'étais aune hauteur prodigieuse au-dessus du niveau d'une plaine immense dont rien ne découpait les bords.
Veuillez me comprendre, monsieur; imaginez un pays plat d'une énorme étendue au milieu duquel s'élève insensiblement, et à partir de plus de deux ou trois lieues, un gonflement presque inappréciable à l'œil; mais supposez en même temps que, d'un côté, cette pente douce ait été successivement rongée par le frottement d'un cours d'eau
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assez puissant, et il est certain que ce cours d'eau finira par donner à ce mamelon, du côté où il le ronge, une hauteur qui, sans être très-grande, a cependant un aspect trèsabrupte relativement au mouvement insensible par lequel cette hauteur s'élève de l'autre côté.
Or, à l'endroit où j'étais sorti, cette espèce de colline friable était coupée presque à pic, et je ne doute pas qu'un jour n'arrive où le château dont je vous parle finira par s'ébouler dans le cours d'eau qui le mine.
Je me trouvais donc d'un côté du château que je ne connaissais pas; je me mis en quête d'un sentier praticable; j'en découvris un qui semblait tourner autour de la forteresse, car c'était là une véritable forteresse.
Que vous dirai-je? Enfin, tantôt grimpant, tantôt marchant, je regagnai l'autre façade de ce manoir princier, lequel était entouré de fossés profonds.
Cette petite circonstance me valut de remarquer une chose qui resta pour moi sans signification à l'instant où je la découvris, mais qui devait devenir aussi pour moi un fait presque aussi important que celui du miroir brisé. En longeant le fossé, j'aperçus de l'autre côté, et au pied du mur, l'ombre d'une femme penchée sur le sol et paraissant y chercher quelque chose.
Aux premières lueurs du jour qui paraissait, je reconnus ma Téhéta, et je jugeai qu'elle était juste au-dessous des fenêtres de l'appartement que j'avais si longtemps et si innocemment partagé avec elle.
Que pouvait-elle chercher là, et à cette heure, si ce n'était la bague au diamant noir que j'avais voulu lui donner? Téhéta y tenait donc, et je ne doutai plus à ce moment
que je ne fusse parti en laissant dans ce châtean un cœur qui m'appartenait.
Je fis un petit st ! qui la fit se relever avec épouvante, elle m'aperçut et me reconnut sans doute, comme je l'avais reconnue, car je la vis me montrer sa main qu'elle appuya ensuite sur son cœur, puis elle disparut en glissant comme une fée qui a des ailes aux pieds, le long du mur du château; un moment après elle sembla disparaître dans l'épaisseur du mur, et je fus assuré qu'elle était rentrée dans la forteresse, en entendant le bruit métallique d'une porte de fer se heurtant à un cadre de pierre.
Me voilà donc seul et libre, dans un pays parfaitement inconnu, et, selon moi, loin de toute habitation.
Sans être un savant géographe, ou bien sans avoir l'instinct d'un sauvage, ce qui est bien supérieur à la science, je me disais que la meilleure chance que j'avais de rencontrer une habitation, c'était de suivre le cours du ruisseau que j'avais aperçu au pied du château et du haut de la colline où le manoir était gravement assis, surveillant autour de lui le désert dont il était environné, et portant, comme un vieux magnat, sa couronne de donjons.
Dieu récompense toujours les bonnes actions et les bons raisonnements. Je n'étais pas retourné à la place où j'avais failli, quelques heures auparavant, faire un saut périlleux, que j'aperçus dans une touffe d'arbres fort bien venus un assemblage de toits bizarrement couverts de planches noires.
Je me décidai à gagner ce hameau, et j'arrivai juste au moment où quelques figures de paysans se montraient aux portes, tandis que de l'intérieur des habitations s'é-
chappaient une odeur détestable et t'es grognements immondes.
Je reconnus que la même porte ouvrait sur la chambre à coucher du maître et sur celle des cochons de la maison.
J'avais appris quelques mots de hongrois, et, comme vous devez le penser, je m'étais muni de ceux que j'avais jugés les plus utiles pour une fuite que j'avais toujours rêvée. Je demandai à ces messieurs du pain (inconnu); du vin (inconnu); je leur demandai à manger, ils firent la grimace et s'appelèrent les uns les autres.
Alors, je vis sortir de ces bouges enfumés un tas d'horribles femelles, crasseuses, huileuses, déguenillées, et une marmaille grouillante pendue aux cottes empestées de cette belle moitié du genre humain.
Il y eut un grand conciliabule après lequel il fut décidé qu'on ne me donnerait rien, mais qu'on allait me conduire devant le premier magistrat du pays.
11 n'y a pas de réunion de quatre maisons et de société de vingt hommes qui n'ait un magistrat, institué à cette fin de punir les voleurs, etc.; ce qui prouve combien l'humanité est vertueuse en elle-même.
Mais j'avais mal compté, en m'imaginant que j'étais dans un hameau de quelques douzaines de maisons, celui où je m'étais réfugié semblait s'allonger devant moi comme un ver de terre en promenade.
Enfin, après un bon quart d'heure de marche, je me trouvai en face d'une maison d'apparence tout à fait distinguée, car on n'y entendait pas le moindre grognement de cochon.
Il fut frappé à la porte de cette maison par un vieillard dont la barbe jaune eût probablement été d'un blanc de neige si on l'avait mise à la lessive.
La précaution craintive avec laquelle le vieillard toucha le seuil de ce sanctuaire m'apprit l'importance du magistrat devant lequel j'allai s paraître, et je jugeai encore mieux de cette importance en voyant ouvrir la porte par une femme d'assez bon air, et qui certainement se lavait le visage quelquefois.
Elle demanda à ceux qui me conduisaient ce qu'ils voulaient à son maître, et ils lui répondirent en me montrant.
Quoique j'eusse le costume du pays, il parait qu'un autre air que celui de tous ces pourceaux humains, que quelque chose qui sent l'homme de cour, avertit cette femme que je n'étais pas de la race qui m'entourait, et elle courut éveiller le maître du logis.
Au lieu de me recevoir chez lui, le juge vint me recevoir à la porte.
C'était un homme de soixante ans, sec, jaune, d'un vrai jaune naturel, et vêtu à la façon des Arméniens, avec une grande barbe et un bonnet pointu en agneau mort-né, autrement dit en astracan. Il m'examina prudemment et se mit à me parler hongrois...
Cinquante voix répondirent pour moi que je n'y comprenais rien. Je me rappelai la réputation de la Hongrie relativement à son culte de la latinité, et je ramassai tous mes souvenirs de rudiment pour lui faire comprendre que j'étais un étranger égaré.
Je n'avais pas articulé une syllabe latine, que mon homme m'avait tendu la main et m'avait entraîné dans la
maison. Je ne vous dirai pas l'exécrable patois que nous parlâmes pendant une demi-heure ; mais qu'il vous suffise de savoir qu'à travers deux côtelettes de porc et un plat de bouillie, je lui appris que j'étais Français et émigré.
De son côté, il m'apprit la manière dont j'avais dû m'égarer en me rendant de Ketskemet à Pesth, où se trouvait un assez bon nombre de mes compatriotes émigrés comme moi. 11 me montra, sur une espèce de carte géographique faite à la main, et qui était son œuvre, l'endroit où j'avais dû quitter la grande route qui va de Mako à la capitale de la Hongrie ; cet endroit est celui où elle s'embranche avec la route presque royale qui traverse la lande de Ketskemet, et qui mène au château de Morden.
Je n'en aurais pas tant imaginé ; mais mon hôte était si ravi de parler latin avec un homme qui paraissait comprendre un peu moins de la moitié de ce qu'il disait, qu'il me fît un historique exact de tous les lieux que j'avais traversés , et de la vie que j'avais dû mener pendant mon voyage.
Je le payai de ses frais d'imagination en acceptant comme parfaitement exact tout ce qu'il venait de me raconter sur mon propre compte, et deux heures après nous étions si bons amis qu'il m'offrit de fumer dans une magnifique pipe qui pendait à une vieille lame de couteau fichée dans le mur en guise de clou.
Tout cela se termina cependant par une question fort simple , c'était celle qui consistait à me demander mon nom.
A si peu de distance du château de Morden, je ne jugeai as à propos de parler du comte de Favreuse, et je mis
toutes les histoires que venait de faire sur mon compte le brave Morgos-Koëse sur le compte d'un certain baron de Vilate, jadis officier au service de Tippoo-Saïb.
Ce bon Vilate , après avoir eu une jambe grugée par un crocodile, avait été bien et dûment achevé par un tigre aux environs de ma maison. Et. à moins que le crocodile empaillé, pendu au plafond de mon hôte, ne ressuscitât et ne fût précisément celui qui avait mangé un peu de monsieur de Vilate, j'étais sûr que personne dans ce pays ne pouvait dire que je ne fusse point cet infortuné.
Après mon nom, il me fut demandé quelle était la raison qui m'avait fait quitter Mako pour aller à Pesth. Je ne pus trouver rien de mieux que ce que Morgos-Koëse lut sur mon visage amaigri, c'est que je comptais aller de Pesth à Gran , ou Ostryhom , pour y prendre les eaux et rétablir ma santé.
Il faut vous dire, monsieur, que malgré toute mon attention pour comprendre le latin de mon hôte, je pataugeais horriblement dans les noms de ville qu'il me lâchait à brûle-pourpoint.
Ainsi nous fûmes sur le point de nous brouiller parce que je paraissais mieux aimer aller à Gran, dont le nom m'était facile à prononcer, que de me rendre à Ostryhom, que je ne pouvais m'arracher de la gorge. Or mon hôte me criait avec acharnement : — Non Gran, sed Ostryhom !
Il me fallut une heure pour comprendre que Gran était la même chose qu" Ostryhom, mais que Gran était germain, ce qui faisait frémir d'horreur mon brave magistrat, et
qu'il fallait dire Ostryhom, comme tout bon Hongrois doit le faire.
11 en est de même pour presque toutes les villes de ce bon pays, qui ont deux et souvent même trois noms ; de façon que, comme je vous l'ai dit, je pataugeais horriblement ; et si mon hôte ne s'était tout doucement animé de façon à parler tout seul, grâce à une consommation libérale d'un certain vin de Menés qu'il disait rival du tokay, il eût fini par découvrir que je ne savais pas le premier mot de l'histoire qu'il m'inventait.
Cependant il resta bien établi que j'étais malade et que j'avais besoin de me soigner. Je n'y voyais aucune objection, lorsque Morgos-Koëse, qui depuis quelque temps cachait, sous un sourire triomphant, une proposition fulminante qu'il avait à me faire, s'accouda sur la table et me dit:
— Restez ici, l'air est excellent, ma maison sera la vôtre.
Cela m'allait assez bien : un seul être au monde pouvait soupçonner mon existence, c'était Téhéta , et , ne fût-ce que dans son intérêt, elle devait ne pas me reconnaître, à supposer qu'elle me rencontrât.
Cette proposition servait mon projet d'apprendre quelque chose de relatif à Gertrude, et je l'acceptai en tendant la main à Morgos, en lui montrant la bourse dont Téhéta m'avait muni. Il la repoussa d'une main avinée ( vous savez comme le vin rend facile sur le compte de l'argent), et poursuivant le cours de sa proposition hospitalière, il finit par me dire qu'après tout, si j'avais besoin d'un médecin habile, le pays en possédait un de première
volée, le médecin du prince de Morden , lequel docteur était actuellement au château.
C'était sans doute le misérable qui m'avait ramené de France, celui qui avait retrouvé mes ossements dans les débris de mon incendie, et qui avait accepté la mission que le prince lui avait donnée près de Gertrude. La rencontre pouvait m'ètre fatale, et la première idée que j'en eus me donna un frisson que mon hôte eût certes remarqué, si par hasard il eût été encore en état de remarquer quelque chose.
Mais, à défaut du maitre qui n'observait plus, il se trouvait à nos côtés une servante qui observait.
Quand je dis servante, je me trompe, c'était la femme de Morgos; mais comme elle nous servait, je l'avais ainsi qualifiée à part moi. Du reste, la façon dont il l'avait épousée justifiait assez ma façon de voir à ce sujet.
Ce fut dans un des voyages qu'il fit du côté des monts Karpathes, qui séparent de la Gallicie la partie de la Hongrie où je me trouvais, que Morgos passa par un certain village de Krasnibrod, le jour où se tenait la foire des filles à marier. L'une d'elles lui plut, il donna quatre rixdales au père, ce qui équivaut à vingt-trois livres, puis il comparut devant un pope qui les bénit, et il se trouva enganté de la fille en question en qualité de femme.
C'était, à vrai dire, la plus gracieuse Rousniaque que j'aie jamais vue, et Morgos n'avait pas fait un très-mauvais marché. Vous verrez cela plus tard.
Revenons à mon déjeuner.
Nagy-Teha était femme, jolie femme, dunque elle devait y voir plus clair que monsieur son mari. Elle remarqua
mon effroi à la proposition qu'on me fit de voir le docteur du prince de Morden, et me le montra par l'air malicieux dont elle me regarda.
Mais elle était trop femme pour faire part à son époux du soupçon qu'elle venait de concevoir à mon égard, et afin de garder ce petit secret pour elle seule, elle versa à maître Morgos un gobelet de vin qui le mit tout à fait en déroute.
La défaite de mon hôte ne me rassurait que pour le moment, et je ne comptais en profiter que pour trouver un moyen d'échapper aux soins promis de ce bon docteur.
Mais Nagy-Tcha avait bien d'autres vues ; aussi, quand elle vit son mari en mesure de ronfler, elle me dit tout bas :
— Reste et dors.
Elle avait à son service un petit bout de latin qu'elle avait récolté par-ci par-là, toujours en dehors de son époux, et dont elle ne lui avait jamais fait part, car il m'avait dit qu'elle n'en comprenait pas un mot. Cette discrétion était probablement un système dès longtemps établi chez mon hôtesse, et ce fut en vertu de ce système qu'elle cacha la remarque qu'elle venait de faire à mon sujet.
Je voulus lui faire comprendre que je craignais de la gêner.
Elle me comprit à sa façon et me répondit :
— N'aie pas peur, le médecin est bon, il ne te trahira pas.
Puis elle ajouta un geste qui voulait dire :
— S'il te trahissait, il aurait affaire à moi.
Je fis mon calcul, et je me dis : Il y a ici un homme de soixante ans, fort sale, mari d'une femme de trente ans, qui soigne sa personne, dans un pays où personne ne se lave les mains : cette femme fait cela pour son mari, ou bien elle le fait pour un autre.
Or comme, à l'exception de cette maison, tout le reste n'est qu'un assemblage de toits à porcs, et que les hommes qui les habitent ne valent guère mieux que leurs camarades de lit, le docteur doit être cet autre.
Cependant j'hésitais à tirer une conclusion formelle de ces prémisses, lorsque je me rappelai que Morgos m'avait parlé du docteur comme de son meilleur ami.
C'était là un point énorme de sécurité.
D'ailleurs je n'en pouvais plus. Après une si longue abstinence de marche, d'aliments et de conversation, le déjeuner de Morgos- Koëse m'avait horriblement porté à la tète. Je me laissai donc pousser doucement sur cinq ou six magnifiques bottes de paille de riz, et je m'endormis profondément.
— Vous avez dû remarquer, reprit monsieur de Favreuse en interrompant son récit, que le sommeil tient une grande place dans l'histoire de ma vie. C'est qu'en vérité il tient une place considérable dans la vie humaine, place dont les inventeurs d'histoires romanesques ne tiennent jamais compte, sans que les héros qu'ils imaginent en soient de beaucoup plus puissants. Tandis que je pense, moi, que s'il pouvait exister un homme qui eût la faculté de ne pas dormir, ce serait certainement le plus habile, le plus fort et le plus puissant de la terre.
Je ne sais combien de temps je restai dans cet état, mais je fus éveillé par quelque chose de particulièrement chaud et puant qui me tomba sur le bout du nez. C'était une goutte de suif toute brûlante échappée d'une chandelle que Nagy-Tcha avait par trop rapprochée de mon visage pour le montrer à un monsieur qui le considérait avec une curiosité mêlée de terreur. Le monsieur était tout juste mon docteur Magnus.
Je vis qu'il avait encore plus peur de moi que moi de lui, et je m'écriai en bon français :
— Ah çà, docteur, vous n'avez aucune envie de me trahir?
Il me répondit nettement en hongrois :
— Je ne comprends pas.
C'était un mot que j'avais entendu trop souvent répéter pour ne pas le savoir, et comme je savais aussi très-bien que le docteur parlait un excellent français, pour l'avoir entendu dans la fameuse nuit où il m'avait pris mon lit, j'insistai. Il continua, et je m'emportais déjà, lorsque nous entendîmes la voix de Morgos, demandant, toujours en latin, pourquoi on se querellait.
Sa femme alla au-devant de lui afin de l'empêcher d'entrer, et le docteur profita de ce moment pour me dire rapidement :
— Taisez-vous donc, malheureux !
Comprenez bien ceci, monsieur, me voici avec deux complices ayant chacun un secret vis-à-vis l'un de l'autre.
Le premier, c'était Nagy-Tcha, qui savait que j'avais eu peur de Magnus et que je le connaissais; le second, c'était
ce même Magnus, qui ne voulait pas que madame Morgos se doutât qu'il parlât français.
Sur ces entrefaites, nous entendîmes une querelle hongroise s'établir entre les époux Morgos, c'est-à-dire qu'il y eut deux ou trois coups de jonc partis de la main du mari; le docteur profita encore de ce tapage pour me dire :
— Je ne puis revenir d'ici à trois jours; jusque-là ne sortez pas de jour et ne dites rien à Morgos ; je reviendrai le soir, vers la même heure qu'aujourd'hui.
Le docteur sortit aussitôt.
Un moment après parut Morgos, l'air riant et la badine à la main; il avait toute l'hilarité d'un homme qui vient de battre sa femme, qui, à ce qu'il me dit, était allée pleurer hors de la maison. Mon hôte et moi, nous nous mimes à notre latin de cuisine, et madame Morgos reparut bientôt, l'air riant aussi. Elle avait toute l'hilarité d'une femme qui n'a pas été impunément battue par son mari.
Je mis cette observation à part, et nous soupàmes. Permettez-moi de profiter des trois jours d'intervalle qui séparèrent cette rencontre de la seconde visite du docteur pour vous apprendre un peu quel était l'homme chez qui je me trouvais, et qui avait sa bonne part d'originalité assez remarquable.
MORGOS-KOESE
Morgos-Koëse était, à ce qu'il prétendait, un pur Hongrois.
Mais il faut que vous sachiez qu'excepté la France, qui n'appartient pour ainsi dire à aucune race humaine, tant elle est mêlée de sang du Nord et de sang du Midi (circonstance qui tient à ce que notre pays est trop beau pour n'avoir pas été un rendez-vous constant où les uns venaient chercher le frais et les autres le chaud) ; à l'exception, dis-je, de la France, il n'y a guère de pays plus mêlé en fait de population que la Hongrie.
Mais il y a cette différence entre la France et la Hongrie, que peu à peu toutes les races se sont fondues chez nous en une espèce assez agréable, et dont le plus grand défaut est de manquer de caractère, tandis qu'en Hongrie, au contraire, les races finnoises, indoues ou germaines qui ont fait irruption dans ces contrées y sont restées fort séparées. Indubitablement Morgos-Koëse appartenait à celte race indoue d'où sont sortis les Bohèmes qui ont pénétré en France au quinzième siècle, en gardant le nom du pays qu'ils avaient traversé, quoi qu'en disent les historiens, qui ont prétendu les faire venir d'Egypte.
Vous savez, que d'un autre côté, je soupçonnais fort Téhéta d'appartenir à cette partie de la grande famille humaine. La seule différence qu'il y eût, selon moi, entre elle et Morgos-Koëse, c'est que la tribu de Téhéta avait dû rester fidèle aux mœurs ambulantes de ses ancêtres, tandis queMorgos était un descendant de ceux qui s'étaient établis dans le pays, y avaient pris racine et s'y étaient acclimatés-
Du moins, c'est ce qui me parut vraisemblable dans le commencement de mon séjcur chez lui.
Je vous ai dit ce qu'il était de sa personne; voici ce qu'il m'apprit de son existence :
AVENTURES D'UN JEUNE CADET DE FAMILLE Hl
Vers l'âge de trente ans, ou plutôt trente ans avant notre rencontre, Morgos avait paru à Presbourg, qui possède un archigymnase, où l'on professe la science; il y avait étudié la chimie, la physique et quelque peu les mathématiques. •
Pour certains actes sur lesquels il glissa fort légèrement, ce qui veut dire qu'ils n'étaient point fort recommandables, il fut obligé de quitter cette université, ce qui veut dire qu'il en fut chassé.
Poussé par la misère, selon son récit, probablement condamné par quelque arrêt, selon la vérité, il travailla pendant de longues années dans les mines de porphyre des monts Karpathes.
Quelques services qu'il y rendit, grâce aux études qu'il avait faites, le firent remarquer par le prince de Morden, le propriétaire des mines. Celui-ci l'en fit sortir et le plaça, en qualité de son juge intendant, dans la seigneurie du village de Morden et le logea dans la maison où je le trouvai.
C'est en revenant de ces mines, dans un voyage qu'il avait été faire pour les intérêts du prince, que Morgos contracta le singulier mariage dont je vous ai parlé.
De ce qui avait précédé l'époque où il avait paru à l'université de Presbourg, il n'en parlait point. Quant au présent, maître Morgos se posait en savant du premier ordre, abîmé dans les études les plus profondes, s'occupant de recherches minérales, d'astronomie; tantôt le nez en terre, tantôt le nez au ciel, et racontant les conversations qu'il avait eues avec les premiers savants de l'Europe, dont il écorchait les noms avec une rare insolence.
.l'étais fort peu savant, et par conséquent incapable de donner un démenti aux prétentions de ce monsieur ; mais je crus pouvoir juger de ce qu'il savait par ce qu'il disait savoir.
Lorsqu'il eut en moi assez de confiance pour me faire part de sa supériorité, il ne me cacha point qu'il méprisait souverainement tous les savants dont il m'avait parlé, les uns n'étudiant la marche des astres que pour la comprendre ; les autres ne fouillant les entrailles de la terre que pour découvrir ce qu'elle avait été. Quant à lui, s'il regardait au ciel, c'était pour y lire la parole éternelle et y voir les décrets de l'avenir tracés en lettres de feu; s'il ramassait des minéraux, c'était pour y découvrir les principes de l'élixir qui doit assurer à l'homme une vie incommensurable, comme celle de Mathusalem.
Mon astronome n'était qu'un astrologue, mon chimiste qu'un alchimiste, somme toute un charlatan et probablement un imbécile. Ce qui, du reste, le distinguait de la classe des ignorants de cette espèce, c'était l'incroyable bonne foi avec laquelle il se servait de quelques principes de science véritable qu'il avait conservés de ses études, pour les appliquer à des pratiques qui ne pouvaient venu' que de la superstition la plus encroûtée..
A peine monsieur de Favreuse avait-il prononcé ce mot
qu'il suspendit son récit.
Il se mit à réfléchir, puis il s'écria tout à coup :
— Science, lumières, superstition, ignorance, que de
mots qui n'ont aucune valeur ! La science d'aujourd'hui
! siéra peut-êlre l'ignorance de demain. La foi de notre siècle sera une superstition clans quelque cent ans.
N'est-il pas vrai, jeune homme, que tous les hommes raisonnables vous ont dit que certaines prétentions à déranger l'ordre de la nature étaient autant de folies? et cependant, monsieur, j'ai vu, de mes propres yeux vu, des choses bien étranges. J'ai moi-même senti et subi des effets inouïs. Non, non, voyez-vous, tout ce qui nous semble incompréhensible dans les croyances du passé n'est pas erreur et superstition.
Lorsque je vois la science inventée par monsieur Cuvier retrouver dans les entrailles de la terre les débris d'animaux les plus extravagants, je me demande si les sphinx, les chimères et ses horribles oiseaux du lac Stymphale, que nous regardions comme des jeux de l'imagination des anciens, n'étaient pas un reste de ces races perdues dont nous reconstruisons aujourd'hui les hideux squelettes.
Quoi qu'il en soit, monsieur, à l'époque dont je vous parle, je ris beaucoup de mes découvertes au sujet de la superstition de Morgos; et voyant sa femme occupée avec le docteinyêTpar conséquent n'ayant rien à faire de ce côté, je me promis de me moquer de mon hôte, pour passer le temps. Vous verrez comment cela me réussit.
Je passe maintenant aux événements.
Comme il me l'avait promis, le docteur revint au bout de trois jours. 11 affecta devant Morgos et Nagy-Tcha la plus parfaite ignorance de la langue française.
Je brûlais cependant du désir de causer avec Magnus, mais l'œil [ardent de Nagy-Tcha surveillait nos moindres
mouvements ; Morgos se grisait, parlait latin, et ne nous gênait en aucune façon.
Le docteur, lui, paraissait inquiet et semblait chercher un moyen de nous ménager un moment d'entretien particulier.
Tout à coup, et quoique cela parût lui coûter de faire une pareille proposition, il se décida à dire à Morgos...
— Pour donner plus de clarté et de rapidité à mon récit, me dit monsieur de Favreuse en ce moment, je me dispenserai de noter à l'avenir en quelle langue furent prononcées les paroles que je vous rapporte, soit que je comprisse cette langue, soit que ces paroles m'aient été expliquées plus tard. Je ne ferai cette distinction qu'autant qu'il sera résulté quelque chose de grave de ce que j'ai compris ou de ce que je n'ai pas compris immédiatement ce qui fut dit devant moi.
Après cette interruption, monsieur de Favreuse reprit ainsi son récit :
Le docteur dit alors à Morgos :
— Pour terminer le joyeux festin auquel tu nous as invités, ne veux-tu point nous faire goûter de ce mets divin que tu prépares dans le secret de ton laboratoire?
— Ce mets, repartit Morgos, n'est point à l'usage des incrédules, et il ne serait point juste de faire pénétrer dans le ciel celui qui en nie l'existence.
— Ne sais-tu pas, reprit le docteur, que les yeux s'ouvrent difficilement à la lumière lorsqu'on a été longtemps dans les ténèbres, et qu'il faut plus d'une épreuve pour se
laisser persuader de choses aussi extraordinaires que celles que tu m'as fait sentir une fois ?
D'ailleurs, voici un étranger dont je voudrais savoir l'opinion à ce sujet ; et si tu ne daignes pas m'admettre au partage de ce mets divin, fais-lui goûter, je t'en supplie, cette manne précieuse, et je la payerai à un prix qui t'est bien cher; tu verras Téhéta.
Cette promesse devait être sans doute bien précieuse pour Morgos, car il se leva soudainement, en disant :
— Mets la main sur la tête de mon hôte, et comme mon hôte est sacré, jure-moi par lui que tu accompliras ce que tu viens de me promettre, et je permettrai à tes lèvres de toucher aux aliments sacrés des enfants de Dieu.
Morgos sortit de la chambre, et je vis Nagy-Tcha supplier Magnus avec ardeur ; elle lui demandait sans doute d'être admise à la faveur qu'il avait obtenue pour moi et pour lui. 11 le lui promit, e't pendant que Nagy-Tcha frappait joyeusement dans ses mains, comme un enfant qui se prépare à un grand plaisir, Magnus me dit d'une voix basse et rapide :
— Ne touchez pas à cet horrible poison, et si vous êtes forcé de le mettre dans votre bouche, crachez-le sur-lechamp.
Morgos reparut presque aussitôt, rapportant avec lui une cassette d'un travail bizarre et tout incrustée de figures cabalistiques. Il la posa solennellement sur la table et l'ouvrit, après s'être incliné et l'avoir baisée trois fois sur la serrure. Il en tira trois petites boulettes. Il en donna une au docteur, une à moi, et garda la troisième pour lui.
Après ce don précieux, Morgos ajouta à sa libéralité en
nous montrant la manière d'avaler ces divines pilules. Il la présenta au creux de son estomac, puis à son front; puis, faisant tourner sa main devant sa bouche avec rapidité comme s'il traçait la figure d'un cercle qui se resserre en spirale, il avala ladite boulette.
Le docteur me fit signe d'imiter notre hôte, ce que je m'empressai de faire ; mais déjà j'avais passé la pilule à Nagy-Tcha, qui, de son côté, l'avait avalée sans tant de simagrées. Le docteur escamota la sienne, et selon l'ordonnance de Morgos, nous demeurâmes plongés dans le silence et la méditation.
Au bout de quelques minutes, je vis le visage de Morgos et celui de Nagy-Tcha s'animer d'une expression lumineuse ; un sourire d'une incroyable exaltation semblait dire qu'ils assistaient à un spectacle qui dépassait tout ce que le monde réel peut offrir de plus ravissant.
Je n'avais pas habité l'Inde pendant quinze ans pour ne pas savoir de quoi il s'agissait, et je dis tout bas au docteur :
— Ce sont des pilules d'opium.
— Il n'y a pas trace d'opium dans cette boulette, me dit le docteur en serrant précieusement la sienne dans un morceau de papier, et les effets de l'opium peuvent être considérés comme presque nuls, si l'on veut les comparer aux effets de cette composition dont ce vieux Bohême a le secret...
A l'heure qu'il est, il vit non-seulement dans un autre monde dont on ne peut vous donner d'idée, quand même vous eussiez fumé tous les pavots de l'Indoustan; mais encore il est complètement absent de celui-ci, absent morale-
ment et physiquement, si bien que s'il me plaisait de lui couper les oreilles à l'instant même, il n'en sentirait rien.
— Ce n'est pas possible ! lui dis-je.
— C'est ainsi, me répliqua le docteur. Je me suis enivré deux fois avec cette pâte dont Morgos a le secret, et pour m'en prouver le pouvoir, il m'a une fois marqué sur le bras avec un fer rouge, et une autre fois coupé un petit morceau de chair sans que j'aie rien ressenti.
— Ma foi, dis-je, si vous pouviez m'assurer qu'il ne m' arrivera rien de pareil, je goûterais volontiers ce mets divin, comme il l'appelle.
— Ah ! vous voilà comme Nagy-Tcha, me dit le docteur ; elle eût beaucoup fait pour s'assurer si nous pouvions nous entendre ; mais l'idée de manger du pain de Dieu, comme elle dit, lui a tout fait oublier. La seule chose qui m'étonne, c'est qu'elle n'ait pas déjà assassiné son époux et maître pour lui voler sa cassette et se procurer ce régal.
— Mais, dis-je au docteur, s'il s'aperçoit à son réveil de notre supercherie, s'il voit que nous n'avons pas avalé notre part et que j'ai passé la mienne à Nagy-Tcha?
— Soyez tranquille à ce sujet ; tout excès de vie se paye. L'ivresse du vin laisse la lourdeur et le dégoût ; celle de l'opium laisse l'éblouissementet le vide; celle-ci laisse l'hébétement et la lassitude complète. Ils en ont pour quatre heures à vivre dans des rêves de délices inouïes, et ils en ont pour quatre jours à se traîner dans une sorte d'insensibilité abrutie.
Nous sommes maintenant les maîtres de tout faire et de tout dire. Profitons des moments ; car ce n'est que par sa
grâce spéciale que j'ai pu passer une nuit hors du château.
Voyons., que comptez-vous faire et que voulez-vous faire ?
Je racontai franchement au docteur tout ce qui m'était arrivé depuis le jour de l'arrivée du prince de Morden.
Je lui dis comment j'avais été témoin de la cérémonie du mariage de Gertrude, enfin comment j'avais été sauvé par Téhéta.
Le docteur m'avait écouté sans m'interrompre et sans vouloir répondre aux questions que je lui faisais toutes les fois que je m'enquérais d'une chose que je ne comprenais pas.
— Allez, allez, me disait-il, ce sera tout à l'heure mon tour.
Lorsque j'eus achevé mon récit, il resta longtemps à réfléchir, et après avoir ramassé, pour ainsi dire, tous ses souvenirs dans sa tête, il commença ainsi :
— Je me demande si je dois faire une réponse à chacune de vos questions; mais je pense que cela nous mènerait trop loin. A votre récit, je vais riposter par un autre. Vous y trouverez la solution de tout ce que vous m'avez demandé. Faites donc comme je viens de faire, écoutez et ne m'interrompez pas.
— Le docteur Magnus, fit monsieur de Favreuse en se balançant sur son siège, était un homme fort exact, fort minutieux ; il savait les choses dont il parlait jusque dans leurs plus petits détails ; il ne négligeait aucune des circonstances qui le? avaient accompagnées, il no laissait pas-
ser aucune des raisons qui avaient pu déterminer telle ou telle action; avec cela il était d'une rigoureuse précision en fait de dates, de durée, de distance ; de façon que son récit avait l'air d'un rapport profondément étudié, longuement élaboré.
Vous me permettrez, mon cher monsieur, de ne pas suivre la méthode du docteur, et de ne pas vous répéter exactement ce qu'il me dit, ce dont d'ailleurs je serais parfaitement incapable. Je vous dirai les choses qu'il est nécessaire que vous sachiez, plutôt comme je les compris que comme on me les raconta.
Imaginez-vous que vous avez suivi le cours d'un fleuve jusqu'au moment où il se mêle à un autre, et qu'avant de les suivre dans le lit où ils coulent ensemble, vous sautez d'un bond à la source du nouveau cours d'eau que vous venez de rencontrer, et que vous le suivez à son tour jusqu'au point de jonction où les eaux des deux fleuves se mêlent l'une à l'autre. Vous avez suivi le tleuve Favreuse, nous allons remonter à la source du fleuve Morden.
Je m'inclinai devant monsieur de Favreuse.
Et à mon tour je prie ceux qui lisent ce manuscrit de prendre pour eux la comparaison du vieux cumte, et de le suivre dans le nouveau récit qu'il entama.
D'ailleurs il me suffit de le laisser parler ; car il continua en son propre nom, quoique, à vrai dire, dans la situation où il s'était arrêté, il eût dû répéter le récit du ducteur.