‹ Les drames inconnus (volume 4)Chapitre 3 sur 21 · AMOUR ET JALOUSIE · texte numérisé non relu

AMOUR ET JALOUSIE

Revenons maintenant à monsieur de Barbasan, et nous verrons comment il se fit qu'Olivier se trouva le dépositaire des secrets de tous ceux avec lesquels je m'étais trouvé en contact.

On se souvient que monsieur de Barbasan était retourné en Suisse après avoir vu tromper toutes ses es-

pérances. Il était descendu d'autant plus bas, qu'il avait fait plus d'efforts pour se tirer de la détestable position où il se trouvait.

Tant de services rendus, et pour lesquels un gouvernement n'avait pu trouver une récompense , lorsqu'il avait montré si peu de sévérité dans le choix des hommes qu'il avait adoptés, c'était là une condamnation sans rémission et devant laquelle monsieur de Barbasan dut courber la tête.

Mais il n'accepta pas sans un furieux ressentiment cette suprême humiliation; ne pouvant plus faire tourner son activité ambitieuse à son profit, il chercha à la tourner au détriment des autres.

Quelques mots échappés au ministre, le rapprochement qu'il fit entre l'accueil qui lui avait été fait et le changement soudain qui avait suivi la visite de madame de Frobental, lui firent aisément supposer qu'elle avait été pour beaucoup dans l'insuccès de ses prétentions ; sans savoir précisément ce qui lui était personnel, il en avait assez appris du comte de Belnunce pour pouvoir la chagriner.

L'histoire de madame de Prémontré , si on la divulguait, suffirait à porter un coup terrible à la considération de sa sœur.

Il fallait donc que monsieur de Barbasan pût en savoir les détails les plus intimes, et ces détails, il ne pouvait les trouver qu'auprès de Bojinissens; mais Bonnissens avait complètement disparu.

Les journaux, alors soumis à la censure, n'annonçaient que les nouvelles qu'on voulait bien leur permettre de répéter. Et d'ailleurs, à cette époque , l'arrestation d'un homme de l'espèce de Bonnissens était un fait assez peu important pour que personne ne se fût donné la peine de s'en occuper.

Cependant, monsieur de Barbasan ne désespéra point de le retrouver; et on était déjà au commencement de 1817, lorsqu'il quitta la Suisse pour se rendre à Toulouse, afin d'y découvrir la trace de son ex-intendant.

Il laissa donc Olivier seul entre les mains des jésuites, qui déjà se montraient la tête haute, et qui, quelques mois plus tard , devaient bravement arborer leur drapeau et marcher à visage découvert.

Ces bons pères eussent été de grands maladroits s'ils n'avaient connu la passion d'Olivier pour Thérèse; mais, selon le profond calcul de ces excellents moralistes, cette passion se trouvait fort à leur gré; ils la voyaient au contraire grandir avec une grande satisfaction. Ils préparaient en silence une scène qui devait éclater plus tard , et sur le résultat de laquelle ils n'avaient aucun doute.

D'après cette combinaison, ils laissèrent à Olivier plus de liberté qu'il n'eût pu en obtenir si soh père était resté en Suisse; on le laissait des semaines entières dans la maison de campagne qu'avoisinait la chaumière de Glosberg; et d'après ce que nous avons

déjà dit, on doit aisément deviner à quoi Olivier passait ce temps en entière liberté.

Peut-être Glosberg eût fini par trouver les visites du jeune Barbasan trop souvent répétées, si la présence de quelque saint homme, aussi habile à parler de sa surveillance qu'à fermer les yeux, n'eût rassuré la susceptibilité paternelle.

Ce surveillant, donné au jeune Barbasan, avait l'admirable mérite de ne rien empêcher et d'être cependant l'apparence d'un obstacle; Olivier se donnait une peine prodigieuse pour lancer à Thérèse des regards à la dérobée et lui glisser des mots à demi-voix durant les longues promenades que le vieux Glosberg autorisait sous la conduite du vénérable religieux qui servait de précepteur au jeune amoureux.

Cependant, la passion des deux jeunes gens, si vive qu'elle fût dans leur âme, n'avait pas encore de nom pour eux. Voici la circonstance qui le révéla à Olivier :

Molinos, dont le premier voyage avait été inutile, était revenu à Fribourg. Ce n'était plus seulement comme le mandataire de monsieur de Morden.

Le prince avait appris à sa sœur l'existence de la lettre de Téhéta, adressée à monsieur de Favreuse ; et, pour la récompenser, disait-il, du sacrifice qu'elle lui avait fait en cachant la naissance de son fils, monsieur de Morden avait promis à la comtesse de Belnunce de lui remettre cette lettre.

Ce n'est pas que la comtesse craignît qu'elle fût re-

mise à monsieur de Favreuse, mais elle avait le droit de suspecter l'usage qu'eu pourrait faire monsieur de Barbasan, en se souvenant de la trahison à laquelle cet homme l'avait forcée en 1814, grâce à la possession de son secret, qu'il devait sans doute à cette lettre, et dont aussi cette lettre était sans doute la seule preuve qu'il possédât.

Par un singulier hasard, Molinos arriva encore cette fois à Fribourg pendant l'absence de monsieur de Barbasan; mais comme son maître lui avait laissé les coudées franches pour arriver à s'emparer de cette pièce importante, il demeura en Suisse et alla s'établir aux environs de la maison de monsieur de Barbasan, afin de s'introduire dans les bonnes grâces des gens de la maison, et particulièrement dans l'amitié d'Olivier.

Ayant du temps devant lui, Molinos ne parut pas rechercher la société de ce jeune homme, mais il sut se faire rencontrer souvent par lui.

Peu à peu, quelques paroles s'échangèrent : on se promit de se retrouver, et bientôt Molinos fut admis en quatrième dans les longues promenades que le révérend jésuite continuait à surveiller.

La vertueuse compagnie de Jésus n'avait point vu l'année précédente cet étranger arriver aux environs de la maison de monsieur de Barbasan sans être inquiète de lui.

En le voyant revenir, on s'en inquiéta un peu plus ; et pour cette fois, le père surveillant qui était chargé

de ne rien voir, eut véritablement quelque chose à regarder et à surveiller.

En quarante-huit heures, il sut Molinos par cœur : c'est-à-dire qu'il comprit qu'il avait affaire à un intrigant subalterne, satisfait de son esprit, de sa personne, de sa figure, et dont la vanité à l'endroit des femmes devait ruiner tout ce qu'il avait d'astuce et de finesse.

Molinos avait gardé le secret de ses intentions et du motif de son voyage, mais il avait mis à nu ses défauts et ses vices, et les bons pères résolurent de s'en servir en attendant mieux.

On avait préparé l'esprit d'Olivier de manière que le premier désappointement qu'il rencontrerait le jetât du côté où on lui avait montré le repos, le bonheur et les tendres affections.

On voulut tâter cette disposition longuement préparée, et on laissa tomber dans l'oreille de Molinos qu'on s'étonnait qu'un beau jeune homme comme lui ne fit point la cour à une aussi jolie fille que Thérèse.

Par prudence, Molinos devait éviter toute intrigue qui pût le mettre mal avec le fils de monsieur de Barbasan ; mais la vanité ne calcule pas, et indépendamment de la certitude de réussir auprès de Thérèse, elle donna à notre Gascon l'espérance de cacher son succès à Olivier.

Molinos commença donc immédiatement l'attaque de

la jeune coquette, et prit des airs tristes, langoureux et affectés, des retraites soudaines, des retours repentants, tout cela sans dire un mot qui ressemblât en rien à une déclaration, mais tout cela assez bien marqué pour que la plus innocente ne pût s'y méprendre.

Les femmes sentent les amoureux comme les chiens le gibier, ce n'est pas l'observation ni le raisonnement qui les éclairent, c'est un instinct dont elles sont douées, et dont elles-mêmes sont longtemps à se rendre compte.

Quant à Olivier, il était dans cette quiétude des cœurs généreusement épris ; il avait cette confiance de la première jeunesse qui, sûre de soi, ne doute jamais des autres. 11 avait cette amplitude de cœur qui fait qu'on sait gré aux autres des sentiments qu'ils ont pour la femme qu'on aime. On les aime de l'aimer.

A cet âge, la jalousie dort au fond de l'àme comme ces matières inflammables dont on ne connaît pas les propriétés ; et quelque puissante qu'elle doive être plus taf d une fois qu'elle a été allumée au choc d'un doute ou d'un soupçon, on l'ignore, on ne la suppose pas, elle ne vit pas encore.

Olivier était d'autant plus charmé de la vie qu'il menait, qu'il s'y laissait aller sans crainte du côté de son père.

La présence de son précepteur couvrait toutes ses actions, et il était sans remords du côté de Glosberg et

de Thérèse, car s'il savait, comme observation générale, que l'amour pût être coupable, il ignorait qu'il fût amoureux.

Un soir que Molinos, Thérèse, Olivier et le gouverneur revenaient à la nuit tombante d'une longue course dans la campagne, notre émissaire gascon avait besoin d'entraîner Thérèse de beaucoup en avant de ses compagnons.

Tout en jouant le jeu de séducteur, Molinos s'était laissé prendre à l'attrait de cette jeune fille si jolie et si gracieuse; et la jeune fille elle-même, à force d'examiner comment s'y prenait pour aimer un homme qui savait s'y prendre, avait fini par trouver que c'était un spectacle fort amusant; cependant elle était bien loin de supposer, en se laissant entraîner à écouter les compliments fabuleux du jeune et beau Gascon, lui donner le droit de lui parler de lui après lui avoir parlé d'elle.

Voilà cependant ce que faisait Molinos; malheureusement pour lui, il avait commencé cet entretien à l'ombre d'un buisson, situé sur le bord de la route qui les ramenait tous au château de monsieur de Barbasan.

Notre séducteur croyait avoir pris d'assez bonnes précautions en se plaçant de manière à voir arriver Olivier de très-loin, se réservant de rompre l'entretien à son approche.

11 n'avait point calculé qu'Olivier, qui se trouvait en

retard, aurait la fantaisie de couper la route tournante qu'il suivait, et de traverser hardiment les ravins qui paraissaient impraticables, pour regagner l'avance qu'il avait laissé prendre à Thérèse et à Molinos.

C'est ce qui arriva cependant.

Olivier aperçut le jeune couple assis à l'ombre du buisson, et sans aucune pensée de les espionner, dans l'intention seulement de les surprendre et de jouir du triomphe que devait lui procurer une course si témérairement accomplie, il s'approcha d'eux furtivement et arriva au moment où Molinos disait à la jeune fille :

— Oui, Thérèse, depuis que je vous connais, je ne suis plus ce que j'étais autrefois...

Ce ne fut point le sens très-vague de cette phrase qui fit s'arrêter Olivier, ce fut ce nom de Thérèse si familièrement donné. Jusque-là, Molinos avait toujours parlé à mademoiselle Thérèse ou à mademoiselle Glosberg.

Olivier tressaillit et écouta.

Il était déjà jaloux. Tl commettait déjà la plus grande faute qu'un homme puisse commettre, celle d'entendre parler la femme qu'il aime alors même qu'elle vous aime passionnément ; et peut-être plus elle vous aime, plus il est dangereux de se fier à ce qu'elle dit de vous à un autre.

Quoi qu'il en soit, Olivier écoutait, et voici ce qu'il entendit :

— Oui, depuis que je vous connais, un changement énorme s'est opéré en moi : autrefois j'aimais à courir le monde, à changer sans cesse de pays; je me plaisais à voir tous les jours de nouveaux visages, à faire de nouvelles connaissances.

Maintenant l'idée de quitter ce pays me fait peur, et je n'imagine pas que je puisse jamais rencontrer personne qui puisse me remplacer le plaisir que j'ai à rester près de vous.

— En vérité!... répondit Thérèse en baissant les yeux et en rougissant ; cela ne m'étonne pas, vous aimez tant monsieur Olivier.

La coquette, elle avait déjà cet art avec lequel une femme refuse un hommage pour se le faire présenter plus directement.

— Vous vous trompez, reprit Molinos; que m'importe Olivier? Je ne dis pas que je n'ai point pour lui de l'amitié, mais assurément je pourrais passer bien des jours sans le voir. Mais le jour où je ne puis vous rencontrer, tout me manque; je suis comme un homme qui est dans un air qu'il ne peut pas respirer, qui voit des choses qui lui sont tout à fait étrangères; je n'entends pas, je ne comprends pas ce qu'on me dit, je ne suis plus moi-même, et je pourrais dire que vous avez emporté mon cœur avec vous, car je ne me retrouve que lorsque je suis en votre présence.

Où diable monsieur Molinos avait-il pris cette façon d'exprimer son amour ?

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Sans doute dans quelque roman qu'il dévorait le soir en attendant le retour de son maître; toujours est- il qu'il étonnait la jeune fille qui l'écoutait par l'expression toute nouvelle pour elle d'un sentiment qu'elle éprouvait, mais dont elle ignorait les effets. Toujours est-il qu'il éclairait Olivier sur ce qu'il éprouvait luimême, et que celui-ci s'interrogeait sur la nature d'une affection qu'il voyait ressentir comme il la ressentait.

Thérèse écoutait , sinon avec sympathie , du moins avec vanité, cette peinture de l'empire qu'elle exerçait sur le bel étranger, et persistant dans ce système d'incrédulité provocante, elle lui répondit encore :

— C'est que vous aimez beaucoup la campagne et les bonnes promenades qu'on y fait, et comme ce n'est qu'avec nous que vous y venez, vous vous ennuyez quand vous n'êtes pas avec nous.

— Il y a deux jours, je suis allé seul avec Olivier, et j'ai été bien triste; aujourd'hui même, quand vous étiez loin de moi et que vous ne faisiez attention qu'à lui, j'étais plus triste encore.

Non, voyez-vous, Thérèse, ce n'est pas une amitié passagère que vous m'avez inspirée, c'est une tendresse, c'est une passion qui remplit tout mon cœur, qui fait que je ne vois, que je ne pense qu'à vous, que je n'espère qu'en vous; et pour vous voir, je quitterais mon pays, je quitterais ma mère; pour vous, je souffrirais la misère et l'humiliation, et si vous vouliez me dire un jour : «Restez, et je serai heureuse, » je resterais, fal-

lût-il pour cela perdre mon avenir, fallût-il pour cela renier ma famille et mon pays.

A mesure qu'Olivier écoutait, il retrouvait dans son cœur les sentiments qu'il entendait exprimer, et il éprouvait le chagrin de voir qu'un autre les disait si bien à celle qui les lui inspirait.

Cependant Molinos continua :

— Ce que j'éprouve pour vous, Thérèse, c'est un désir de ne vous quitter jamais. Mon plus grand bonheur serait de vous obéir en tout ce que vous pourriez désirer; je ne puis vous dire quelle émotion, quelle joie infinie je ressens à la pensée qu'un jour vous pourriez être ma femme.

A cette phrase, Thérèse tressaillit et s'écarta de Molinos, qui reprit avec plus de passion :

— Oh ! tenez, il faut que je vous le dise, je suis amoureux de vous ! je vous aime d'amour!...

Ce mot retentit dans le cœur d'Olivier comme un signal d'alarme; il appuya la main sur sa poitrine, tant il se trouva oppressé; il venait enfin d'apprendre de quel nom s'appelait cet attrait irrésistible qui l'enchaînait auprès de Thérèse.

Lui aussi, il était amoureux, lui aussi, il aimait d'amour, mais de plus, il était jaloux.

Cet homme qui, quelques instants auparavant, lui semblait un si joyeux compagnon de ses plaisirs, qu'il excitait à ^e montrer empressé auprès de la belle Thé-

rèso, qu'il eût haï s'il ne l'avait pas aimée; cet homme, maintenant, il le trouvait faux, méchant, traître; il le haïssait d'oser aimer cette jeune fille; il ne lui pardonnait pas d'avoir eu l'insolence de le lui dire.

Cependant le précepteur avait passé à l'extrémité de la route ; mais Molinos, l'ayant aperçu, s'était hâté d'aller au-devant de lui, après avoir dit tout bas à Thérèse :

— Oh ! oui, je vous aime, et je suis bien malheureux, car il y en a un plus riche que moi qui vous aime aussi et vous me le préférez.

Par une inconcevable fatalité, Molinos venait de jeter dans le cœur d'Olivier tous les germes des mauvais sentiments de l'amour : la jalousie d'une part, le doute d'une autre.

Thérèse était restée seule et pensive, et Olivier n'avait pas quitté l'endroit où il s'était caché.

Quand le surveillant et Molinos approchèrent , il les entendit s'enquérir de son absence-; mais on eut beau l'appeler, il ne répondit pas.

Ce n'était point calcul pour se faire chercher, c'était le résultat d'un accablement profond, c'était le sentiment de la solitude où vous laisse une espérance déçue.

a A quoi bon, se dit-on dans de pareils instants, à quoi aller vers ces voix qui vous appellent, vers ces lèvres qui crient votre nom? ce ne sont là que des voix vides, que des lèvres menteuses. Pourquoi m'appellentils? ils n'ont pas besoin de moi. »

Il resta donc caché dans son coin, observant Thérèse, perdue dans une rêverie profonde pendant que le précepteur courait et appelait de tous côtés avec une véritable inquiétude, et que Molinos se donnait un air plus inquiet encore. '

Il manquait un dernier coup à la douleur d'Olivier, et Thérèse le lui porta.

— Bah ! dit-elle, il se sera trouvé fatigué, et il sera rentré chez lui par un autre chemin.

Voilà donc la seule explication qu'elle donna à son absence.

Des larmes amères lui en vinrent aux yeux : il resta un moment comme anéanti, puis, quand ils furent assez loin pour ne plus pouvoir le voir et l'entendre, il reprit sa route à travers les halliers et les ravins, et arriva chez lui bien avant ceux qui le cherchaient , pâle et brisé, bien plus brisé de la torture de son cœur que de la fatigue de son corps.

Le lendemain de ce jour, et lorsque son gouverneur lui demanda pourquoi la veille il s'était séparé d'eux, Olivier lui répondit froidement qu'il s'était trouvé ennuyé de cette longue promenade; et, avant que le jésuite eût pu lui demander d'où venait cet ennui à propos d'une occupation à laquelle il s'adonnait quelques jours auparavant avec tant de plaisir, Olivier lui dit brusquement:

— Retournons à Fribourg, mon père, retournons à Fribourg; je perds ici mon temps, et peut-être j'y gène des gens qui se passeraient bien de ma présence.

Le jésuite ne répondit rien avant d'avoir pressé en lui-même ces paroles inattendues pour en exprimer tout le sens qu'elles contenaient. 11 avait vu, la veille, l'entretien particulier de Molinos et.de Thérèse, et il ne lui avait pas fallu pincer beaucoup la vanité du Gascon pour la faire résonner à pleines cordes.

Il savait donc que Molinos avait fait sa déclaration ; il voulut être sûr qu'Olivier en était instruit.

— Eh bien , comme il vous plaira, lui répondit-il, nous partirons demain, ou dans quelques jours.

— Sur-le-champ, mon père, répondit Olivier.

— Comment ! sans même dire adieu à vos amis ?

— Je n'ai point d'amis.

— Vous oubliez monsieur Molinos?

A ce nom, Olivier pâlit.

— Vous oubliez Thérèse ? reprit le jésuite.

A celui-ci, une larme vint aux yeux d'Olivier.

— Il faut aller leur faire vos adieux.

— C'est inutile, répondit Olivier avec impatience ; ils n'ont pas plus besoin de mes adieux que je n'ai besoin des leurs; je vais partir.

C'était bien là le sentiment qu'on avait voulu nourrir dans le cœur de ce jeune homme, et il répondait admirablement aux leçons qu'on lui avait données. A la première contrariété, au premier désappointement qu'il rencontrait dans sa vie, il s'était écrié :

— Retournons à Fribourg !

Ce qui voulait dire :

— Allons, mon père, prenez-moi, je n'ai confiance, je n'ai espoir qu'en vous.

L'habileté des jésuites fut-elle en défaut, ou bien eurent-ils raison de penser que ce n'était point là un chagrin assez vif pour faire naître dans le cœur d'Olivier la résolution irrévocable de se donner entièrement à eux? toujours est-il qu'ils n'en profitèrent pas, et que le général, averti par son émissaire du projet d'Olivier, lui fit comprendre qu'il devait rester dans la maison de son père , qui allait revenir incessamment de Toulouse.

Quel que fût le dépit d'Olivier, le condamner à rester si près de Thérèse, c'était le forcer à la revoir, c'était remettre l'esclave dans sa chaîne. Ils savaient bien, les bons pères, ce qu'ils faisaient : ils avaient préparé pour Olivier une preuve telle, quelle devait infailliblement réussir.

La question, pour eux, n'était point le raccommodement des deux amoureux; il arriva, comme il devait arriver, que Thérèse se montra colère et piquée de l'oubli d'Olivier. Olivier devint plus triste et plus piqué de la froideur de Thérèse. On se parla comme si on se connaissait à peine.

Pour tout autre que pour le vieux Glosberg, la cérémonieuse politesse qui remplaça l'aimable familiarité des deux enfants, eût été le premier signal d'un amour

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qui commençait à se connaître; mais il n'eut de souci que de leur tristesse, et ce fut lui qui leur proposa le premier de renouveler leurs joyeuses courses dans la montagne.

Ni l'un ni l'autre n'osa refuser, mais ni l'un ni l'autre non plus ne voulut donner le premier son consentement. Cependant Glosberg, s'étant éloigné un moment pour appeler le bon gouverneur qui admirait les fleurs de son jardin, Olivier ne put y tenir et laissa échapper ces mots d'une voix émue :

— Vous vous ennuierez beaucoup, mademoiselle Thérèse, monsieur Molinos n'y sera pas.

De toutes les perfidies de femme, celle qu'un homme qui a vécu doit le plus redouter, c'est celle qui lui répond à une accusation par une caresse.

Pour ma part, je préfère mille fois la femme insolemment menteuse qui nie le témoignage de vos yeux et de vos oreilles, qui proteste de son innocence lorsque vous avez vu sa faute, qui au besoin pleure, gémit, s'arrache les cheveux , et menace de mourir; pour ma part, je la préfère à celle qui étouffe une accusation sous des serments , sous des baisers, sous des protestations d'amour, et qui vous endort dans sa tendresse sans avoir un moment fait naître le doute de sa trahison dans votre cœur.

Plus on avance dans la vie, plus on reconnaît que cette façon de tromper appartient aux femmes qui n'ont aucune dignité d'elles-mêmes.

La femme qui se donne la peine de vouloir vous faire croire à son innocence par quelque moyen que ce soit, cette femme croit encore que l'innocence est quelque chose de saint et de respectable.

La femme qu'on accuse et par conséquent qu'on insulte, et qui cependant vous jette son amour à la tête pour vous étourdir, cette femme se méprise, ou plutôt elle n'a plus d'estime de rien.

J'ai été bien loin dans cette appréciation d'un caractère assez rare , et certes ces réflexions sont loin d'être applicables dans l'excessive rigueur de leurs termes à ce qu'était alors la jeune Thérèse, mais ce qu'elle fit alors devant l'accusation d'Olivier était la première révélation d'une âme à laquelle manquait la chasteté naturelle et l'orgueil de la vertu.

Elle jeta sur Olivier un regard désolé, et ne répondant pas à l'accusation dont elle était l'objet :

— M'ennuyer avec vous! moi qui vous ai attendu depuis trois jours, moi qui vous attends depuis l'instant où vous me quittez jusqu'à celui où je vous revois; vous ne pensez pas ce que vous dites !...

Hélas ! la bonne et facile nature d'Olivier n'était pas capable de lutter avec cette nature astucieuse; il n'était déjà plus fâché après ces paroles, et cependant il reprit :

— Pourtant, vous avez longtemps causé avec lui , et vous l'avez longtemps écouté avec plaisir.

— J'en ai beaucoup plus à vous entendre, lui répondit-elle.

— Il a osé vous dire des choses dont je n'aurais jamais osé vous parler.

— Peut-être, dit-elle en souriant, parce que vous ne les pensez pas.

— Comment ! s'écria Olivier, vous pouvez croire que je ne vous aime pas comme lui, plus que lui?

— Pourquoi ne mel'avez-vous pas dit? reprit doucement la jeune fille.

Hélas! le pauvre garçon, que deviendra-t-il en de pareilles mains?

Elle n'avait pas répondu un seul mot à son accusation, elle n'avait pas daigné se justifier d'avoir écoulé les doux propos de Molinos. Elle avait tout endormi en excitant l'amour d'Olivier.

Ce n'était encore que l'instinct de sa nature qui lui donnait cette horrible habileté.

Elle était coquette comme chantait Garât, elle avait le génie de la perfidie comme il avait celui du chant; les mieux apprises dans ces genres ne sont jamais aussi habiles que les plus médiocrement douées.

Ce n'est jamais que l'impuissance de l'art luttant contre les privilèges de la nature.

Cette querelle passée, on comprend ce que devint cette passion, une fois qu'ils en eurent tous deux la conscience.

Du moment qu'Olivier sut qu'il était amoureux , il le devint avec force et excès.

Tous les sacrifices inspirés par cette passion, et dont le récit était arrivé jusqu'à lui, il se sentait capable de les faire.

Il rêvait des obstacles, des difficultés insurmontables, pour se donner la joie de sentir qu'il était capable de les vaincre.

Confiant dans le nouveau sentiment qui lui avait été promis, comme il l'avait été dans l'affection purement fraternelle que lui avait longtemps cachée son amour, il dédaigna de s'occuper de la rivalité de Molinos ; et ce ne fut pas parce que celui-ci avait dit à Thérèse que son plus grand bonheur serait de l'avoir" pour épouse, ce n'est pas pour cela qu'Olivier lui fit la môme promesse ; c'est parce que, pour lui, l'accomplissement de l'amour consistait à donner sa vie, sa fortune, tout soi à celle qu'on aimait.

Olivier ne rêvait plus qu'au moment où il pourrait devenir le mari de Thérèse; et celle-ci savait trop bien apprécier la différence qu'il y avait entre lui et Molinos pour n'avoir pas lestement sacrifié ce dernier à l'espérance de devenir comtesse de Barbasan.

Quant à Molinos, il avait compris du premier coup qu'il n'était pas de taille à se faire le rival d'un homme ayant un nom et une fortune comme celle d'Olivier. Il s'était retiré, non pas cependant sans avoir pris quelques avantages sur Thérèse.

Tl avait feint le désespoir, et n'avait pas craint de dire à la jeune fille qu'il savait la raison pour laquelle on ne l'écoutait pas ; il avait écrit une lettre dans laquelle il la racontait, pour ainsi dire, à elle-même, attribuant aux calculs, à l'ambition, à la cupidité, la préférence qu'elle accordait à monsieur de Barbasan; et, après cette lettre injurieuse, il n'avait pas craint de retourner chez Giosberg et de parler à sa fille.

Décidément, c'était une pauvre créature. Sans doute elle n'avait pas cherché à effacer du cœur de Molinos les injurieux soupçons qu'il lui avait montrés, mais elle ne s'en était point révoltée; elle n'avait pas chassé, autant qu'une femme le peut, l'homme qui avait osé l'insulter à ce point.

Décidément , elle avait ce vice dégradant qui, chez les hommes, s'appelle lâcheté, et qui, chez les femmes, n'a point de nom.

Du reste, Molinos avait eu beau jeu à jouer le désespoir et à annoncer son départ, car monsieur de Barbasan venait d'arriver, et, soit qu'il réussît à obtenir de lui la précieuse lettre adressée à monsieur de Favreuse, soit qu'il échouât, il ne pouvait rester plus longtemps à Fribourg ; les ordres du prince de Morden étaient de revenir lui rendre compte sur-le-champ de la façon dont monsieur de Barbasan l'aurait accueilli.

Laissons un moment l'amour d'Olivier et de Thérèse s'exhaler par l'espérance d'un bonheur prochain aussi bien que par la crainte de le voir échapper, et racon-

tons en quelques mots ce qui advint de la mission de Molinos auprès de monsieur de Barbasan.

Le lendemain de l'arrivée du comte, Molinos se présenta chez lui, après lui avoir fait demander une audience particulière par son fils, qui lui annonça qu'un étranger avait patiemment attendu son retour depuis plus de trois mois. *

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