UN MAUVAIS ROLE
Molinos arriva jusqu'à monsieur de Barbasan, avec la parfaite conviction qu'il n'en était point connu, et qu'il pourrait lui faire croire tout ce qu'il voudrait ; mais déjà le comte était averti de ce qu'était Molinos, car il avait ramené Bonnissens avec lui, et, comme on doit se le rappeler, Bonnissens connaissait parfaitement le fils de Jean Molinos pour l'avoir vu en 1814, lorsque Marine le donna pour valet de chambre à monsieur de Sainte- Mars : toutefois, et quoi qu'il ignorât qu'il fût au service de monsieur de Morden, il pensait, d'après la manière dont Molinos s'était posé dans le pays, que ce garçon devait être l'agent de quelque intrigue dont lui, monsieur de Barbasan, devait être la dupe.
Monsieur Molinos s'était fait appeler le chevalier Molinos; il dépensait largement et payait exactement. Cela
devait faire croire au comte qu'il s'agissait de toute autre chose que d'une escroquerie.
Monsieur de Barbasan consentit avec empressement à recevoir Molinos ; se trouvant sur ses gardes, grâce à l'avertissement de Bonnissens, il avait chance d'en apprendre plus de celui qui voulait le trompe]- que celuici ne pourrait en apprendre de lui ; il lui donna donc audience le surlendemain de son arrivée.
Maître Molinos entra au château, enveloppé d'un long manteau, un vaste chapeau rabattu sur les yeux : c'était à faire croire qu'il avait de sinistres projets contre monsieur de Barbasan; d'autant mieux que Molinos avait demandé que cette entrevue demeurât secrète.
La tournure mélodramatique produisit un effet sur lequel il n'avait point compté. Olivier, l'ayant vu affublé de la sorte, le précéda chez son père et lui dit de vouloir bien l'excuser de ce qu'il avait demandé une entrevue pour cet homme.
11 lui confia qu'il craignait de sa part quelque fâcheux dessein, et il finit par le prier de vouloir bien lui permettre d'assister à cette entrevue.
Le comte sourit avait dédain, et repartit avec une hauteur menaçante qu'Olivier ne lui avait jamais vue dans ses plus mauvais jours :
— On a pu m'enlever tout ce qui fait l'honneur, mais personne n'a encore douté de mon courage; laissez entrer cet homme, fût-il armé de pistolets et de poignards... Je sais comment on se défend contre les
gens courageux, et comment on corrige les fanfarons.
Olivier se retira fort mécontent de l'accueil de son père, et Molinos fut introduit.
Il s'arrêta debout devant monsieur de Barbasan, qui se tenait assis derrière un vaste bureau, et attendit que les portes fussent fermées derrière lui.
Aussitôt, jetant à terre son large feutre et son manteau, il se montra dans une espèce de costume bizarre et galamment terrible, qu'il avait dû emprunter à quelque mélodrame de monsieur Guilbert de Pixérecourt.
Des bottines jaunes, une culotte rouge, un justaucorps de velours avec de gros crevés de satin feu, une large ceinture de cuir avec poignard, sabre et pistolet, tel était l'habillement inconcevable que Molinos avait choisi pour jouer la scène à effet qu'il avait préparée.
A son compte, l'effet de son apparition devait être prodigieux; et le comte, qui avait aperçu un bout de botte et une pointe de fourreau, donna à Molinos la satisfaction qu'il attendait.
11 tressaillit sur son fauteuil, ouvrit de grands yeux, et parut presque épouvanté.
— Rassurez-vous, comte, lui dit gravement Molinos. Je ne viens point ici dans des intentions hostiles.
Si j'ai pris ce 'costume, c'est que j'ai voulu que vous
sachiez tout de suite à qui vous aviez affaire... Je n'ai point voulu vous tromper, comme tant d'autres, en gardant un titre qui ne m'appartient pas... Je suis... vous voyez ce que je suis...
Le comte jugea quel faquin était ce Molinos, et il fut tenté de le mettre à la porte ; cependant il attendit un moment pour voir s'il pouvait en tirer quelque chose.
— Je vois, reprit-il donc, que vous avez un costume de théâtre; ètes-vous donc un comédien?...
— Tonnerre et enfer ! on m'insulte au point...
— Ce n'est point mon intention ; mais comment voulez-vous que je sache qui vous êtes ?
— Vous devriez le savoir, car il y a quelques années, vous avez reçu dans votre château un détachement de ma bande.
Le comte fut un moment à se rappeler les bohémiens dont la venue avait amené entre lui et Glosberg la scène que j'ai racontée; il prit Molinos en un mépris encore plus profond et répondit :
— Je me rappelle, en effet, qu'une troupe de misérables bohémiens est venue dans ce pays, que je leur ai donné l'hospitalité dans un chenil inoccupé, et que je leur ai jeté quelque argent pour les faire boire.
Ce ton de souverain mépris déconcerta un peu Molinos : il ne connaissait guère les bohémiens que par les mélodrames, qui en ont toujours fait un fréquent usage, et il s'imaginait que, s'ils n'avaient point pour eux le
prestige de la naissance, ils avaient du moins celui de leur férocité intrépide.
Mais notre héros gascon n'était pas homme à se laisser intimider longtemps, et voulant reprendre son avantage, il dit à monsieur de Barbasan :
— Comte, ne parle point si légèrement d'une caste qui occupe le Nord et le Midi, l'Orient et l'Occident, qui est en relation avec les têtes couronnées.
Monsieur de Barbasan, s'entendant tutoyer, regarda derrière lui, comme s'il eût cherché à voir à qui Molinos s'adressait.
Celui-ci prit ce mouvement pour un signe de frayeur, et lui dit :
— Ne craignez rien, vous dis-je ; si j'avais eu contre vous des projets sanguinaires, vous seriez déjà en mon pouvoir.
Monsieur de Barbasan commençait à s'impatienter, et répondit :
— Mon Dieu ! monsieur, finissons-en...
— Je suis ici pour une mission de paix! reprit Molinos en élevant la voix.
Puis il tendit la main, et ajouta brusquement :
— Connaissez-vous cet anneau ?
A cette vue, monsieur de Barbasan comprit enfin dans quel but Molinos était venu : la scène prit tout à coup un intérêt sérieux pour lui; de son côté,
il se résolut à la jouer jusqu'au bout, mais à son avantage.
— Cet anneau, dit-il, en effet, je crois l'avoir vu; mais, en ve'rité, je ne me rappelle plus en quelle circonstance.
— Faut-il que je vous la rappelle? dit Molinos.
— Ne se rattache-t-elle pas, dit le comte, à l'arrivée des bohémiens dans mon château?
— La mémoire vous revient, reprit Molinos ; et vous devez, par conséquent, vous rappeler ce que vous avez promis à la femme qui vous a fait voir cet anneau ?
— Sans doute; mais vous-même, vous devez savoir qu'il ne suffit pas de me le présenter pour rn'engager à tenir le serment que j'ai fait ? 11 me faut autre chose pour me prouver que vous êtes véritablement l'envoyé qu'on m'a annoncé.
— Je vois que nous nous entendons, reprit Molinos, et je vais vous faire le récit que vous me demandez.
Quoique le comte sût à peu près tout ce qui allait lui être dit, il écouta avec une extrême attention, afin de découvrir de quels intérêts cet homme était l'émissaire près de lui; car, d'après ce que lui avait dit Bonnissens et d'après le costume étrange que Molinos avait adopté, il était parfaitement convaincu que cet homme n'appartenait en aucune façon à la bande de bohémiens dont il se disait le chef.
66 LES DRAMES INCOKKUS
Cependant Molinos commença ainsi :
— Dans la nuit qui précéda le départ des bohémiens, une vieille femme vous demanda de venir près d'elle, et vous assigna un rendez-vous non loin de la maison où vous avez reçu tous les bohémiens. Elle invoqua, pour vous déterminer, le nom d'un homme qui avait été votre frère d'armes dans l'Inde; et vous vous empressâtes d'accéder aux désirs de cette femme. Elle avait trompé la surveillance de nos frères, qui se livraient à la joie, et vous la trouvâtes au rendezvous.
C'était dans un coin très- écarté de votre parc, au pied d'un groupe de marbre représentant un Hercule combattant un lion.
A peine y fûtes-vous arrivé, que la femme qui vous avait servi de guide vous laissa seul avec celle qui vous avait fait demander.
Molinos s'arrêta, et reprit aussitôt :
— Toutes ces circonstances sont-elles vraies, et ne suis-je pas bien instruit?
— Parfaitement bien instruit, répondit le comte, qui remarqua que Molinos semblait plutôt réciter une leçon que parler de lui-même et d'après des renseignements qui lui étaient propres.
Molinos, ravi de son succès, et peut-être de sa mémoire, reprit d'un ton ampoulé :
— La nuit était noire, et le vent s'engouffrait dans les arbres; l'orage grondait au loin.
— Pardon, fit le comte, la nuit était parfaitement tranquille et la lune brillait de son plus riche éclat.
Sur cette observation, Molinos abandonna ce système d'amplification, et reprit la leçon que lui avait expliquée, sans doute, le prince de Morden.
— Vous trouvâtes une vieille femme assise sur une pierre; car elle n'avait pas la force de se soutenir; elle était mourante , et voici ce qu'elle vous dit :
« Voulez- vous faire une bonne action? Voulezvous que je ne meure pas avant d'avoir réparé autant qu'il se peut le crime qu'on m'a fait commettre? Prenez cette lettre, et si je ne vous la fais pas redemander, d'ici à un an, par quelqu'un qui vous présentera cet anneau, cherchez en France ou en Allemagne l'homme à qui elle est adressée, et faites-la -lui remettre.
» Je vais essayer moi-même de le découvrir ; mais avant que j'y parvienne, il est possible que je meure, et je ne veux pas entrer dans la tombe avec le remords de mon crime. Si, le délai d'un an passé, je ne l'ai pas trouvé, c'est que je serai morte... mais je serai morte avec la certitude que celui à qui j'ai fait tant de mal sera consolé par moi. »
Monsieur de Barbasan fit un signe de tète affirmatif, comme pour reconnaître la vérité de ce que venait de dire Molinos, et celui-ci continua :
— Vous avez fait serment de remettre la lettre contre cet anneau ; le voici, et j& viens vous la demander.
— Pardon, jeune homme, fit monsieur de Barbasan d'un air dédaigneux, il y a bien d'autres choses que ce que vous dites là, et qu'il est inutile que je vous apprenne puisque vous les ignorez; mais il y en a une que vous savez et à laquelle vous n'avez pas fait attention, c'est qu'après un an de délai je devais faire remettre cette lettre à monsieur de Favreuse, et que voilà près de quatre ans que l'histoire que vous venez de me raconter s'est passée; il en résulte qu'il y a trois ans que la lettre a dû être remise par moi.
A son tour, Molinos prit un air supérieur et dédaigneux, et repartit :
— Nous savons qu'elle n'a point été remise !
Monsieur de Barbasan haussa les épaules et se contenta de dire :
— A supposer que je ne l'eusse pas fait, votre arrivée ici ne ferait que m'avertir qu'il est temps que je le fasse.
— C'est ce que nous ne souffrirons pas, fit Molinos en prenant une posture tragique.
— Mon cher ami, lui dit monsieur de Barbasan, on voit que vous êtes un laquais de bonne maison, malgré votre costume de capitan matamore ; voilà une demiheure que vous me parlez debout pendant que je suis assi .
— Monsieur le comte, s'écria Molinos fort épouvanté de l'apostrophe de monsieur de Barbasan, vous ne savez pas à qui vous parlez!...
— Parfaitement, reprit le comte ; je parle au fils d'un paysan des Pyrénées, qui ne s'appelait pas Molinos, mais Moline. Vous avez lâchement abandonné votre père sur une grande route, à l'époque de l'invasion du midi de la France par les Anglais ; vous vous êtes caché à Toulouse, chez une de vos tantes, appelée Marine, ancienne servante d'une certaine marquise de Prémontré, dont je sais aussi toutes les histoires aussi bien que celles de sa sœur la duchesse de Frobental.
Grâce à votre tante, qui connaissait monsieur de Sainte-Mars depuis longues années, vous êtes entré au service du général comme jockey ; et comme vous aviez beaucoup de dispositions pour le service domestique, vous êtes arrivé très-vite au grade de valet de chambre.
Molinos restait confondu de la science de monsieur de Barbasan, qui, du reste, venait de débiter tout ce qu'il savait sur le compte de Molinos.
Ceci ne l'empêcha pas de lui dire :
— Vous voyez que je sais votre histoire sur le bout du doigt. Voulez-vous que je vous dise la suite, auquel cas je vous ferai chasser à coups de bâton par les gens de ma maison ? ou bien voulez-vous me dire tout droit pourquoi l'on vous a envoyé ici, ce que je puis savoir
dans huit jours; mais, ce qui, si vous me l'apprenez tout de suite, pourra vous sauver les coups de bâton que vous méritez si bien pour le rôle impudent et grotesque que vous venez déjouer devant moi?
Un plus brave et plus adroit que Molinos eût été fort étourdi de la tournure que prenait son ambassade ; notre Gascon en était à regarder autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas une porte ouverte par où il pût s'échapper, lorsque monsieur de Barbasan lui dit d'un ton menaçant :
— Allons, drôle, qui est-ce qui t'envoie?
— C'est mon maître.
— Quel est ton maître?
— Pardi eu ! vous devez bien le savoir : monseigneur le prince de Morden.
— Ah parbleu! fit le comte en réfléchissant, c'est cela, le frère de madame de Belnunce, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur le comte.
— Etquet'a-t-ildit?
— Dame! fit Molinos, il m'a dit qu'une femme appelée Téhéta vous avait remis une lettre pour monsieur de Favreuse, et m'a raconté la circonstance où cette lettre vous a été remise, puis il a ajouté :
« Il m'importe que cette lettre n'arrive pas à son adresse, et il y a mille louis pour toi si tu peux me la rapporter. »
— Monsieur le prince de Morden ! fit monsieur de
OLIVIER DUHAMEL 7t
Barbasan en se levant avec colère; monsieur le prince de M iirden est un pied plat et un avare! Quand on sait qu'une pareille lettre existe dans des mains étrangères, on vient l'arracher au péril de sa vie à celui qui la possède, ou on la lui achète au prix de sa fortune.
— Elle est donc hien importante ? fit Molinos avec stupéfaction, en voyant la colère de monsieur de Barbasan s'adresser à un autre qu'à lui.
— Oh ! reprit monsieur de Barbasan sans s'apercevoir que ses paroles étaient avidement écoutées, il y a longtemps que je tiens dans mes mains leur honneur à tous, et jusqu'à présent je l'avais épargné ; mais qu'ils tremblent maintenant !... Ils m'ont poussé à bout... Eh bien ! si je suis un tigre, comme ils disent, ils verront ce dont le tigre est capable!...
— Mais, dit Molinos, que dirai-je à mon maître ? Faut-il lui répéter ce que je viens d'entendre ?
Monsieur' de Barbasan toisa Molinos de la tête aux pieds et lui dit :
— Que gagnes-tu chez ton prince?
Le héros de tout à l'heure répondit en baissant modestement les yeux :
— Quinze cents francs, et les vieux habits.
— Je te donne cent louis, et des habits neufs ; va-t'en à l'office demander à manger.
Molinos, qui n'avait plus à espérer les mille louis que lui avait promis le prince de Morden, et qui, comme on
a pu le voir, ne tenait pas beaucoup à la qualité de ses maîtres pourvu qu'il fût bien payé ; Molinos salua humblement monsieur de Barbasan et se prépara à lui obéir.
Au moment où il allait sortir, le comte l'arrêta et lui dit :
— Sais-tu lire et écrire ?
— Oui, monsieur le comte.
— Eh bien, va demander monsieur Bonnissens, mon intendant ; nous tâcherons de faire de toi quelque chose de mieux qu'un valet de chambre.
Ce nom de Bonnissens fut pour Molinos toute une révélation.
Il comprit d'où venaient à monsieur de Barbasan les renseignements qu'il avait sur lui ; et dès cet instant il se promit bien que si, dans l'avenir, il se présentait une occasion profitable de le tromper, au profit du prince de Morden ou de tout autre, il ne manquerait pas de la saisir avec empressement.
Molinos était trop Gascon pour ne pas se mentir à lui-même ; c'était tout simplement une platitude de laquais. 11 s'enveloppa de son large manteau et murmura sourdement :
— Ce sera une vengeance.
Ce qui arriva de la révélation de Molinos ne trouverait pas sa place ici d'une manière convenable ; et il est temps de dire ce qui arriva du retour de monsieur de Barbasan auprès de son fils.